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Full text of "Sr Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face : morte en odeur de sainteté au Carmel de Lisieux, le 30 septembre 1897 à l'âge de 24 ans : histoire d'une âme"

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JOlIN M. KELLY LIBRARY 



 


Donated by 
The Redemptorists of 
the Toronto Province 
from the Library Collection of 
Holy Redeemer College, Windsor 


University of 
St. Michael's College, Toronto 



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HISTOIRE D'UNE AME 


ÉCRITE PAR ELLE-
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DÉCLARATION 


Conformément au déeret du Pape Urbain VIII, no us déclarons que 
les titres de Saint ou de Vénérable ;qui, dans Ie eours de eet ouvrage, 
s'appliqueraient à des personnes sur lesquelles la sainte Eglise ne s'est 
pas prononeée, n'ont qu'une valeur purement hllmaine et privée. 
De même, dans les différents portraits de la servante de Dieu que 
nous avons publiés, eomme dans I'exposé des événements et des grâees 
extraordinaires qui sont rapportés, nous n'entendons pas prévenir Ie 
jugement du Souverain Pontife, auquel nous nous soumettons sans 
réserve. 



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IMPR[l\L\TUR : 


A. QlTIRIÉ, l'ic. gen. 


Bajocis. IS" Februarii 191 [ . 


TOüS DROITS RÉSERYÉS 


EN VENTE AUX ADRESSES SCIVANTES 


Carmel de LISIEUX ICalvados). 
Librairie Saint-Paul, PARIS Imprim. St-Paul, BAR-LE-DUC 
6, rue Cassette. 36, Boulevard de la Banque. 



LETTRE 


DE 


Sa Grandeur Monseigneur Lemonnier, 


ÉVÊQUE DE BA YEUX ET LISIEUX 


Bayeux, Ie 2 février 1909. 


é7vI.-! '1{ÉVÉRENDE éM ÈRE. 


J'approuve votre dessein de jaire une nouvelle édition 
de la Vie de Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus et 
de 1a Sainte Face. Vous save{ comme moi combien de 
faits merveilleux semblent montrer que Ie bon Dieu veut 
mettre en lumière cette petite jleur duo Carmel qui s' est 
épanouie dans votre cloître, puis a été cueillie vile pour 
ètre transplantée au Ciel. 
Elle a été, suivant l'expression de l'Apôtre, la bonne 
odeur de Jésus-Christ. Que son paifum mystique embaume 
beaucoup d' âmes ! 
Je vous bénis, ma Révérende Mère, et je vous prie 
d'agréer ['expression de mes sentiments paternellement 
dévoués en Notre-Seigneur. 


t THOMAS. 
E1'. de Ba:vellx et Lisieux. 



LETTRES D'APPROBATION 



e
ues sprès 1s première édition 
de l'tiISTOI
E t)'Uf'!E RNIE 



 


LETTß,ES 


DE 


SON ÉMINENCE LE CARDINAL GaTTI 


Préret de la Sacrée Congrégation de Ia Propagande. 


J. t M. 


Rome, Ie 5 janvier 1 goo. 


&'\fA TRÈS CJ{ÉVÉRENDE éÄ1ÈRE, 


Le magnijique exemplaire de I'HISTOIRE D'UNE AME qui 
m' avait été adressé pour étre offert à Notre Saint-Père Ie 
Pape Lui a été remis samedi
 30 décembre dernier. 
Sa Sainteté, qui a voulu en prendre connaissance 
sur-Ie-champ, a prolongé sa lecture pendant un temps 
notable avec une satisfaction marquée, et m' a ehargé de 
vous éerire en son nom, pOllr vous dire qu'Elle agrée eet 
hommage de votre piété jiliale, et vous donne, ainsi qu'à 
votre Communauté, la Bénédietion apostolique. 
En m'aeqllittant aujourd'lzui de l'agréable mission qui 
m'est eonjiée par Sa Sainteté, je suis Izeureux de puuvoir 
VOliS exprimer en même temps, ma très Révérende Mère, 



Approbations. 


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ma vive gratitude pour Ie riclze exemplaire du même ou- 
vrage que vous ave{ ell Ia bonté de m'envoyer. Ce que fen 
ai pu voir m' a paru si attachant, que j' attends les premières 
heures de loisir pour en aclzever Ia lecture. 
Veuille{ agréer ['expression du religieux respect avec 
lequel j' ai la satisfaction de me dire, Très Révérende Mère, 
De votre Révérence 
Ie tout dévoué en Notre-Seigneur. 
Fr. JÉROME-MARIE, Card. GOTTI. 


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Rome, Ie 19 mars 1 goo. 


èj\..f.1 TRÈS '1(ÉVÉRENDE éÅ1ÈRE, 
J'ai reçu, avec un sentiment de vive gratitude, Ie riche co./fret 
et son précieux contenu 1, que vous ave:;. eu la bonté de m'adresser. 
Cette attention délicate m'a d"autant plus touché que votre Révé- 
rence et sa communauté ont dÛ faire un grand sacrifice en se 
dépossédant en ma faveur de ces souvenirs de Sæur Thérèse de 
I'Enfant-Jésus et de la Sainte Face, qui leur sont si justement 
chers. 
Je les ai montrés au Très Révérend Père Général des Carmes 
déchaussés, et nous avons pensé qu'il convenait ,de les garder dans 
la caisse de la Postulation des Causes de nos Vénérables. C'est là 
qu'ils seront mieux sauvegardés, et /'on sera heureux de les y 
trouver, s'il piaU à Dieu de glorifier un jour sa fidèle servante, 
en lui faisant décerner les honneurs d'un culte public dans son 
Eglise. 
Veuille
 agréer, ma Révérende J..lère. avec l'hommage de mon 
religieux dévouement, ['expression de ma vive gratitude. 
Votre tout dévoué en Notre-Seigneur. 


Fr. Jf..:RO.\fE-MARIE, Card. GOTTI. 


I Une boucle des cheveux de Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus et sa première 
petite dent enchàssée dans un de ses bijoux. 



\ III 


Approbations. 


LETTRE 


DE 


Son Eminence ]c Cardinal Arnette, 


ARCHEVÊQUE DE PARIS 
A Lors Evêque de Bayeux et Lisieux. 


ÉVÊCHÉ 


DE 


24 mai 1899. 


BAYEUX 


MA RÉVÉRENDE MÈRE, 
L'esprit-Saint a dit que << s'il est bon de cacher Ie secret dll roi, 
c'est rendre honneur à Diell que de révéler et de publier ses 
æuvres >>. 
Vous vous êtes sans doute sou venue de cette parole lorsque vous 
avez résolu de donner au public I'HlSTOIRE D'VNE AME. Dépositaire 
des secrets intimes de votre fllle bien-aimée, Sæur Thérèse de 
I'Enfant-Jésus, vous n'avez pas em devoir garder pour vous seule 
et pour vos Sæurs ce qu'elle n'avait écrit que pour vous. Vous avez 
pensé, et de bons juges avec "ous, qu'il scrait glorieux à Notre- 
Seigneur de faire connaître les opérations merveilleuses de sa gr
ce 
dans cette âme si pure et si généreuse. 
Vos espérances n'ont pas été trompéts, la rapidité avec laquelle 
s'est épuisée la première.édition de votre livre Ie montre assez. 
Les parfums tout célestes q u'exhalent les pages écrites par votre 
angélique enfant ont ravi les âmes admises à les respirer, et en ont 
sans nul doute attiré plus d'une à la suite de l'Epoux divino 
Je demande à Notre-Seigneur de donner une bénédiction sem- 
blable et plus abondante encore à la nouvelle édition que "ous 
préparez, et jc vous prie d'agréer, ma Ré"érende Mère, l'expression 
de mon religieux et paternel dévouement. 


7 LÉON-ADOLPHE, 
Evèqlle de Bayellx et Lisieux. 



ApprobatIOns. 


IX 


LETTRE 


DE 


Monseigneur Jourdan de la Passardière, 


ÉVÊQUE DE ROSÉA 


Paris, J 2 mars 1899- 


MA RÉvÉRENDE 
\lÈRE, 
Vous avez bien voulu m'envoyer I'HISTOIRE D'U
E AME ÉCRITE PAR 
ELLE-
\ÊME, et voici ma pensée sur ses pages si attachantes dans leur 
surnaturelle et lumineuse simplicité : 
II est impossible de lire ces pages sans y toucher du doigt, en 
quelque sone, la palpable réalité de la vie surnaturelle, et rien ne 
vaut, aujourd'hui surtout, une telle prédication. 
Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus, dans une des pages les plus 
éloquentes sorties de sa plume, se représentait son Epoux divin 
comme un aigle qui venait fondre sur elle des hauteurs du Ciel et 
l'emportait dans la lumière et dans la flamme, vers la patrie des 
c1artés sans ombres et sans déclin. - Or, il me semble que déjà 
deux grands aigles de la sainteté, en l'abritant sous leurs puissantes 
ailes, l'avaient préparée à monter vers ces hauteurs : ce sont sainte 
Thérèse et saint François d' Assise; et il est diffìcile de n'ètre pas 
frappé des similitudes qui rapprochent cette enfant de ces deux 
âmes vraiment séraphiques, ainsi que l'Eglise se plait à les appeler 
l'une et I'autre dans son incomparable langage. 
Sainte Thérèse, << la fleur et la gloire du Carmel: flos et decor 
Carmeli >>, ne revit-elle pas dans votre << petite fleur >> ? C'est la 
mème atmosphère de forte et rayonnante piété dans sa vie de 
famille, quand sa mère s'endort en bénissant ses enfants, comme 
Ie fit celie de sainte Thérèse, les confiant, à l'heure de sa mort, à 
la Reine du Ciel, et que son père, avec une énergie de foi qui rap- 
pelle celle des Saints des jours antiques, donne quatre filles au 
Carmel, avec une joie qui Ie transfigure au travers de ses larmes. 
- C'est dans I'âme elle-même de l'enfant privilégiée de la gràce une 
ardeur incroyable pour tout ce qui est grand, noble et pur. La 



.X 


Approbations. 


flamme de l'apostolat s'est allumée dans ce cæur de quinze ans, et 
Ie consume; elle ne veut respirer, vivre et souffrir que pour l'Eglise, 
et en particulier (signe caractéristique de sainte Thérèse et de ses 
filles) pour la sanctification des prètres. Sans cesse, la pensée de 
cette æuvre par excellence est vivante et ardente dans ses paroles 
toutes brûlantes de charité, dans son attrait pour les missions 
lointaines, dans sa dévorante passion pour la conquête des âmes 
et pour Ie martyre de l'amour divin, à défaut de celui où elle 
pourrait verser son sang. 
Et Ie séraphique saint Françols d'Assise, qui apparut plus d'une 
fois à sainte Thérèse pour I'encourager dans sa réforme du Carmel, 
ne revit-il pas, lui aussi, dans cette nature si délicate et si pure, 
éprise d'admiration et de tendresse pour toute la création qui lui 
parle de l'éternelle beauté, aimant Ie solei I et la neige, les oiseaux et 
les fleurs; souriant encore, sur son lit de mort, à un petit oiseau 
qui vient chanter dans sa cellule un dernier cantique, et mêlant 
aux plus ardentes paroles de I'amour divin un souvenir attendri 
pour sa famille de la terre, ct la maison où s'écoulèrent les années 
de son enfance ? 
N'eussiez-vous pas pu chanter sur sa tombe virginale cette strophe 
de l'une des hymnes de la liturgie franciscaine du 4 octobre, jour de 
son inhumation: << Dans Ie jardin de roses des saints, tlne nouvelle 
!letlr s'est épanouie )) ? 
Suivons done par la pensée et les saints désirs, I'âme de notre 
chère enfant, là où les grands aigles qui l'ont prise sur leurs ailes 
l'ont emportée dans les éternelles splendeurs : << Sietlt aquila pro- 
voeant ad volandum ptlllos suos, extendit alas suas et assumpsit 
eos. )) - Ne pouvons-nous pas lui redire: << VOtlS êtes bienheuretlse, 
vous que Ie Seigneur a ehoisie et élevée jusqu' à lui,. VOtlS habite
 
dans ses tabernacles >>? - Maintenant : << Attire'{-notls vers vous >>, 
afin que nous ne vivions aussi nous-mêmes que pour Jésus, l'Eglise 
et les âmes, les membres attachés à la croix que Ie Seigneur nous a 
choisie, mais Ie cæur en haut et les yeux au ciel pour y chercher la 
radieuse vision de la Face de Dieu. 
Agréez, je vous prie, ma Révérende Mère, tous mes respectueux 
et dévoués sentiments en Notre-Seigneur. 


t F.-J. XAVIER, 
Evêque de Roséa. 


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Approbations. 


\./ 


LETTRE 


DU 


T. Rme Père Bernardin de Sainte-Thérèse, 


GénéraI des Carmes Déchaussés. 


J. t M. 
P. C. Rome, Corso d'ltalia, 39, 
31 aoùt 1899' 


!\1,\ TRÈS RÉVÉRENDE MERE, 
Que je suis reconnaissant envers votre Révérence de ce qu'elle a 
eu la bonté de me faire envoyer cette ravissante << HISTOIRE D'UNE 
AlItE >>! L'on ne saurait parcourir ces pages sans se sentir remué 
jusqu'au fond de I'âme par Ie spectacle d'une venu si simple, si 
gracieuse et en même temps si élevée et si héroïque. 
II faut que Notre-Seigneur chérisse singulièrement votre Carmel 
pour lui avoir fait don d'un tel trésor. II est vrai que cet ange ter- 
restre n'a fait, pour ainsi dire, que s'y montrer un instant, tant il 
avait hâte d'aller rejoindre ses frères du Ciel et de se reposer sur Ie 
Cæur de son unique Amour; mais Ie cloître qui a eu Ie bonheur de 
I'abriter reste embaumé du parfum et éclairé de la trace lumineuse 
qu'illaisse après lui. 
Vous avez cru, ma Très Révérende Mère, que votre Carmel ne 
devait pas être seul à respirer ce parfum; que cette lumière si bril- 
lante et si pure ne pouvait rester cachée dans I'étroite enceinte d'un 
monastère, mais qu'elle devait étendre au loin son rayonnement 
bienfaisant : six mille exemplaires enlevés en I'espace d'un petit 
nombre de mois disent assez que vous ne vous êtes point trompée. 
Je me suis réjoui en apprenant qu'une nouvelle édition se préparait : 
elle aura, sans nul doute, Ie même succès que les précédentes. S'il 
m'était permis d'exprimer ici un væu, ma Très Révérende Mère, je 
demanderais que des plumes exercées s'essayassent bientðt à rendre, 
en plusieurs langues, la gràce presque inimitable de celIe qui a écrit 




\Il 


Approbations. 


I' Histoire d'llne âme : l'Ordre du Carmel tout en tier serait ainsi 
mis en possession de ce que je regarde comme un précieux joyau 
de famille. 
Veuillez agréer, ma Très Révérende Mère, avec la nouvelle expres- 
sion de ma vive gratitude, I'hommage du religieux respect avec 
lequel j'ai I'honneur de me dire 
De votre Révérence 
I'humble serviteur en Notre-Seigneur. 
Fr. BERNARDIN DE SAINTE- THÉRÈSE, 
Préposé généraL des Cannes Déchaussés. 



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LETTRE 


DU 


Révérendissime Père Godefroy Madelaine, 


Abbé des Prémontrés de Saint-Michel de Frigolet (Bouches-du-Rhône) I. 


Abbaye de Mondaye (Calvados), Vendredi Saint, 8 aHil 18g8. 


MA RÉVÉRENDE MÈRE, 
Vous avez à plusieurs reprises sollicité de moi un mot qui pût 
ètre comme Ie passeport de cette biographie d'une de vos filles, 
auprès de ceux qui la liront. A vrai dire, je n'ai ni titre ni qualité 
pour vous Ie donner; mais comment pourrais-je refuser de vous dire 
tout haut que la première lecture du précieux manuscrit me charma, 
et que la seconde me laisse dans un ravissement inexprimable? 
Cette double impression, j'ose Ie prédire, sera éprou\ée par tous 
ceux qui feront connaissance avec I'HISTOIRE D'VNE AME. 
Ce livre, en effet, est de ceux qui se recommandent par eu:x.-mêmes. 
De la première ligne à la dernière, on y respire une atmosphère qui 
n'est plus celle de notre milieu terrestre. La chère petite sæur 


I Publiée sculc à la première édition. 



.1pprobatiolls. 


XIII 


Thérèse aime tout ce qui lui offre un retlet de l'immatérielle Beauté 
de Dieu. Elle aime sa famille d'abord ; elle aime la belle nature, les 
Ileurs, les oiseaux, la goutte de rosée, la neige, Ie soleil, Ie ciel 
étoilé, << les espaces infinis >>; elle aime Ies pécheurs, yéritables 
enfants prodigues du Père céleste; elle aime Jeanne d'Arc, la libé- 
ratriee de Ia patrie; elle aime Ia \ïerge Immaculée; surtout elle aime 
d'amour pur, Jésus, son immortel Epoux. 
II y a là des pages si vivantes, si chaudes, si suggesti\"es qu'il est 
presque impossible de n'en ètre pas saisi. On y trouve une lhéo- 
logic que Ies plus beau
 lines spirituels n'atteignem que rarement 
à un degré aussi élevé. En Ies parcouram, nous ne pouvions nous 
défendre de penser à la Vie de sainte Tlzé,"èse écrite par elle-mème. 
:\lème ton, mème accent de simplicité, et parfois mème profondeur. 
Si I'envolée de notre petite Sæur est moins puissante, si son coup 
d'aile est moins \'igoureux que celui de la grande saime d'.\ vila, 
on admire dans Ie récit de Sæur Thérèse une candeur d'enfant, une 
exquise naÏ\"eté jointe à une rare maturité de jugement, un fini de 
pensée et sou vent de style qui charment resprit et qui yont droit 
au cæur. 

'est-ce pas merveille de voir comment une jeune fille de vingt et 
quelques années se promène avec aisance dans Ie \"aste champ des 
Ecritures inspirées, pour y cueiIlir, d'une main sùre, les textes les 
plus di\"ers et les mieux appropriés à son sujet? Parfois elle s'élève 
à des hauteurs mystiques s'urprenantes; mais toujours son mysti- 
cisme est aimable, gracieux et tout évangélique. 
II y a telle page sur I'E\-angile, sur la \ïerge .\larie, sur la charité 
que pourrait signer un écrivain de race. Qu'elle raconte en prose 
rhi
toirc de son enfance et de sa vocation, ou qu'clle chante en 
\'crs ravissants l'amour de Dieu, Ie ciel, I"Eucharistie, eUe est 
constamment poète, et poète du meilleur aloi. II se peut que les 
règles de la prosodie nc soient pas toujours fidèlement gardées dans 
ces poésies imprO\"isées; en re\"anche, on y sent passer un souffle 
d'une élévation eÀtraordinaire. 
Soulevée par range qui passe près d'eIle, l'àme secoue sa pous- 
sière, et s'élè..'e doucement vers l'idéal, je veux dire vers Ie Dieu qui 
e
t l"éternel Amour. A lire cette sua\"e histoire ou ces poésies si 
pures, \'O'lS vous croiriez yolontiers devant une fresque de Fra 
Angelico: pour me 
ef\'ir d'une gracieuse expre
sion de notre Sæur 
clle-même, vous aoiriez entendre << une méloJie du ciel )). Bref. je 


II 



XI\' 


1.pprnbatinns. 


défie un esprit droit et pur de parcourir ces pages intimes sans se 
sentir pressé de devenir meilleur. N'est-ce pas Ie plus bel éloge que 
I'on puisse tracer d'un écrit de cette nature? 
Laissez-moj donc vous remercier, ma Révérende Mère, d'avoir 
permis aux profanes de respirer Ie parfum de cette fleur bénie de 
votre Carmel. Les lecteurs de I'HISTOIRE D'ü:'olE -\.1\1E - et je me 
persuade qu'ils seront fort nombreux - vous sauront gré de leur 
avoir ouvert pour un instant les grilles de votre monastère habituel- 
lement fermées au monde. 
Que dis-je? Si par hasard ces délicieuses pages viennent à tomber 
entre les mains de quelque incroyant, j'aime à penser qu'après un 
premier mouvement de surprise, il vo
dra les lire jusqu'au bout, ct 
qu'elles seront pour lui comme la découverte d'un monde nouveau. 
Qui sait si la chère petite sæur, continuant dans ce cæur son apos- 
tolat préféré d'autrefois, ne I'amènera pas doueement à Dieu et à 
I'Evangile? 
Que si, de son mysttrieu'i: séjour, la chère sainte pem encore 
discerner ce qui se passe sur notre petite planète, elle sera sans 
doute surprise tout d'abord de voir son manuscrit ouvert au grand 
jour de la publicité; car vous Ie savez, ma Révérende Mère, c'est 
<< pOllr VOltS sezde >> qu'elle y avait consigné, au courant de sa 
pensée et de sa plume, ou, comme elle disait, << au courant de son 
cæur >>, ces mille détails imimes de la vie de la famille ou de la vie 
du cloìtre, devant lesquels elle eût peut-ètre reculé, si elle eût pu 
deviner que Ie public les lirait un jour. 
Mais, à n'en pas douter, son grand amour de Jésus et d
s âmes 
lui fcrait accepter ce sacrifice de bon cæur; et pour la conversion 
de quelques pécheurs obstinés, voiomiers elle ratifierait ce que vous 
faites, ma Révérende Mère. Vous-même, d'ailleurs, n'avez pas eu 
d'autre but. 
Qu'il aille done, ce cher volume, emporté sur les ailes de la divine 
charité. Qu'il fasse sourire, qu'il fasse pleurer, quïl apprenne à 
soutfrir et à aimer, à aimer Dieu, la religion et les âmes! Et qu'à 
tous ceux qui I'ouvriront, il répète son doux refrain : Surslllll 
corda! En haut les cæurs ! 
Agréez, ma Révérende Mère, I'hommage de mon religieux dhoue- 
ment en Notre-Seigneur. 


FR. G. M.\DELAI:'õE, 
Prieu,'. 



ApprobatIOns. 


X\- 


LETTRE 


DU 


Révérendissirne Père dorn Etienne, 


Abbé de la Grande-Trappe de Mortagne (Orne). 


21 j,ln\'icr IRgg. 


MA Rb'ÉREl'tDE l\lÈRE, 


Je me ferais vol0ntiers Ie propagateur et l'apologiste des écrits et 
des vertus admirables de votre sainte enfant: mais, il faut l'avouer, 
cette petite gâtée de l"otre-Seigneur n'a besoin de l'éloge de per- 
sonne; son mérite lui suffit de\.ant Dieu et devant les hommes. 
Cependant d'autres ascètes, vous pouvez vous y attendre, ne 
manqucront pas, en lisant de si belles pages, de vous apporter Ie 
tribut de leurs félicitations et de leur approbation; pour moi, ma 
Révérende Mère, je reste sous Ie charme de cet écho du Ciel, de eet 
ange terrestre qui a passé ici-bas d'un vol rapide, sans temir ses 
ailes, et qui nous a enseigné, autant par son langage que par ses 
actes, Ie chemin qu'il faut suivre pour aller à Dieu. 
Je ne suis pas surpris de la rapidité de l'écoulement de la première 
édition. Quand on a lu Ie précieux volume de l'HISTOIRE D'UNE A
\E, 
on voudrait que tout Ie mrmde Ie lùt, tant il renferme de charmes, 
de piété, de doctrine, de naturel et de surnaturel, d'humain et de 
divino C'est Notre-Seigneur humanisé, rendu palpable, sensible, 
cultivant avec un amour incessant cette fleurette du Carmel qu'il 
fait germer, grandir, et qu'il embaume des plus suaves parfums, 
pour les délices de son Cæur et Ie ravissement du nðtre. 
II y a là une spiritualité douce, vivante, pratique, entraìnante, 
enviable, qui fait comprendre et aimer la parole de Jésus : << Afon 
Joug est dOIlX, et mOll fardeau léger. >> II n'est personne qui ne 
se délecte dans cette lecture et qui n'y trom-e une lumière et un 
encouragemen 1. 



xn 


.A P probations. 


J(: YOUS remercie pour mes religieux et pour moi. Elle nous a fait 
Ie plus grand bien. 
Veuillez agréer, ma Révérende .\lère, l'hommage de mon religieux 
respect. 


F.-M" ETIENNE, 
.4 bbé de La Grande- Trappe. 


LETTRE 


DU 


Très Révérend Père Le Doré, 


SlIpérieur Général des Elldistes. 


Paris, q février 1899. 
Yos Cllm ProLe pia benedicat \ ïrgo .\/aria! 



h RÉ\'ÉRDIDE MÈRE, 
Vous youlez rééditer, me dites-,"ouS, ce délicieux volume qu'on a 
si bien nommé l'Histoire d'zl1le åme. Cest là, ma Ré,-érende 1\lère, 
une pensée excellente que seul Ie bon Dieu a pu vous inspirer. 
Pendant la vie de votre jeune sæur Thérèse, la Providence a jugé 
bon de la réserver tout entièrc à ses sæurs en religion. 1\ était bien 
juste que Ie Carmel de Lisieux fùt Ie premier à jouir, dans l'intimité 
de la famille, de ses qualités aimables ct à s'édifier de ses \'ertus. 
Mais désormais les limites d'un monastère sont trop étroites pour 
renfermer un si précieux trésor. Bien des âmes dans les Congréga- 
tions religieuses, dans les rangs du Clergé, et mème dans Ie monde, 
seront ravies, comme vous, de pouvoir goùter les charmes de cette 
petite fleur qui s'est épanouie si délicieusement dans votre Carmel. 
Elle offre à la fois la blancheur du lis, Ie suave parfum de la 
violette et l'éclat embaumé de Ja rose. Elles sont rares les natures 
aussi riches et aussi complètes; et mème dans la séric de nos saimes 
catholiques, on en rencontre peu qui soient un modèle aussi accompli 
de wutes les ,"ertus. Par certains cðtés, elle se rapproche de votre 



.\pprobations. 


X\ï/ 


Fondatrice, Thérèse de Jésus; par d'autres, elle rappelle .\gnès, la 
jeune martyre de Rome. Elle est de l'école de sainte Gertrude et de 
sainte Hildegarde. 
Son caractère conserve jusqu'à la fin les grâces naÏ\-es et la franche 
droiture du jeune âge. Elle est l'idéal de cettc petitesse, de cette 
enfance si recommandée par Notre-Seigneur. Son imagination est 
d'une fraìcheur exquise. Quelle largeur dans son intelligence; queUe 
finesse dans son coup d'æil; quelle sûreté dans son jugement! 
Rie de poétique comme ses aspirations et son langage; ricn de 
noble, de généreux, de délicat et d'aimant comme son cæur; et 
cependant, dans une em'eloppe fragile, ellc sait montrer la force 
d'àme d'un héros. C'est dans Ie Cæur de Jésus qu'elle a puisé son 
humilité et sa douceur; c'est Ie Cæur de Marie qui lui a appris à 
ètre si pleine d'abandon et de confiance dans la bonté de Dieu. Avec 
quclle candeur vraie, avec quelle loyauté faite de détachement et de 
sincérité, cUe nous retrace dans un style limpide l'histoire de sa vie, 
et, ce qui est encore plus attrayant, I'histoire de son âme! 
,\lème au point de vue littéraire, pour Ie style et pour la compo- 
sition, ses mémoires forment un yéritable petit chef..j'æuvre. 
Quiconque aura ouvert ce livre Ie lira jusqu'au bout; il fera 
comme moi, il Ie relira, il Ie goûtera, je puis mème ajouter, il Ie 
consultera. Les heures coulent rapides à parcourir des pages où la 
yertu se montrc sans fard ni recherche, et pourtant avec des formes 
pleines de charmes. On suit sæur Thérèse, sans s.en douter, dans 
son "01 vers I'idéal, on plane avec elle aux sommets de la perfec- 
tion; dans sa compagnie on aime plus ardemment Ie bon Dieu; 
on est plus disposé à servir et à supporter son prochain; les souf- 
frances deviennent presque aimabIes, et dans l'épreuve, on se sent 
plus fort. L'Histoire et I'Héroïne plaisent et rendent mcilleur. 
J'ai déjà fait lire à des prètrcs, à des dames du monde, ici aux 
novices de notre Congrégation, l'exemplaire que vous avez eu la 
bonté de m'envoyer. Tous en ont été enchantés, et tous en ont tiré 
profit. 
Veuillez agréer, ma RéYérende 
lère, I'expression de mon plus 
religieux et profond respect. 


Ange LE DORt, 
SupÙielir des Eudistes. 


....

-c- 



xnJ/ 


Approbations. 


LETTRE 


DU 


T. R. P. Louis Th. de Jésus agonisant, 


De I'Ordre des Passionnistes. 


Ce vénerable religieux. remarquable par ses écrits et pl:Js encore par la sainteté 
de sa vie, souvent prouvée par des faits surnaturels, mourut en 1907 å I"àge de 
quatre-vingt-neuf ans, après avoir c,,"ercé, å plusieurs reprises, les premières 
.charges de son Ordre. 


J. P. 
t 


.\lérignae, 30 novembre 18913. 


l\lA RÉVÉRE
DE ET CHÈRE MÈRE, 
Merci 1... Ah! c'est un grand merei que je vous dois... Pendant 
trois jours, grâce à vous, j'ai vécu avec un Ange I 
Que Dieu est admirable I quelle nouvelle in/'en/ion de sainteté, 
fose dire, inconnue jusqu'à ce jour! Quelle révélation est faite au 
monde! C'est bien un genre de sainteté suscité par I'Esprit-Saint 
pour l'heure présente où tant d'âmcs, mème chrétienncs, ne voient 
dans les sacrifices du cloìtre que les horreurs de la Croix. 
Quelle gloire pour Ie Carmel et quelle espérance pour tous ! 
Cette petite étoile, sous Ie souffle d'en haut, est sortie de sa petite 
nuée; et déjà elle brille comme un are-en-ciel, annonçant fa fin 
des orages... flew' des roses... lis de la vallée,. eneens du Carmel: 
ARCL'S REFCLGE:"iS I
TER NEBULAS... FLOS ROS4.RU!'Y\, LILII'M... THUS... 
Ce parfum virginal embaume Ie Calvaire de toutes les fleurs du 
Carmel. 
De plus, cette HISTOIRE i)"UNE A \'I.E, en offrant un modèle accompli 
de la paternité chrétienne, fera autant de bien à la société qu'au 
cloître. C'est la famille surtout qui a besoin d'ètre sanctifiée, et elle 
Ie sera : Joachim et Anne ont donné avec jl)ie leur ^1arie au 
Seigneur. 
Le Carmel, lui, a ses anges; et combien de jeunes âmes accour- 
ront sur la montagne sainte, aux ra
 onnements de ce noU\'el astre 
qui monte au firmament! 



Approbations. 


XIX 


J'en ai I'intime conviction, cette petite étoile deviendra de plus en 
plus radieuse dans I'Eglise de Dieu... Ce n'est encore que I'étoi/e du 
matin all milieu d'll1le petite ll11ée : STELLA M\TVTI:-IA I
 MEDIO 
;-.JEBüL E. 
lais un jour, elle remplira la 
laison du Seigneur : 
D1PLEBIT DQ:.\CM DOMI:-Il. Si Dieu I"a envoyée en nos jours de téllè- 
hres, en nos jours de nuages et de tOllrbillons, crayons bien que 
c'est pour nous apporter la lumière, la paix, I'espérance, Ie ciel ! 

on, au ciel, aucune des aspirations de cette vierge apostolique 
n'est oubliée ; et Ie divin Epoux, en faisant de sa petite 1"eine une 
,grande Reine, a déjà remis en sa main Ie sceptre de sa toute- 
puissa:1ce. 
Cest maintenant que, dans lcs bras de son .\mour, elle lui répèle 
.avec un charme qui Ie ravit : << Je l'eliX passer mOil ciel à faire du 
bien SIlr la terre. >> - Quelles grâces pourrait-il lui refuser? 
Aussi I'ai-je invoquée avec je ne sais quel irrésistible attrait. Mcs 
forces, je \"eUX les rani mer aU).. énergies de sa venu, et réchauffer 
mon cæur aux flammes de ce Séraphin. Je I'ai priée, cctte privilégiée 
de Marie, de venir à mon aide quand j'adresse à la Vierge Imma- 
.culée la prière qui fut la sienne : 


<< Toi qui vins me sourire au matin de ma vie, 
<< Viens me sourire eneor, :\\ère, voici Ie soir... >> 


Je m'arrète... mais, que ne f.lUdrait-il pas dire de ses poésies, si 
.
racieuses, si fraîches, si limpides; j"ajoute, si célestes I on croirait 
une lyre touchée par la main d'un ange. 
II a été dit en cette fin de siècle : << La poésie cst mortc. >> Non, 
die n'est pas morte, elle est immortelle; fìlle du ciel, avec sa sæur 
la prière, clle s'éièvera toujours du c10Ître vcrs Dieu en aspirations 
brùlantes, en harmonieux élans !... 
Et vous, ma Révérende et chère Mère, priez pour moi cette triom- 
.phante fille de Thérèse, priez-la de m'obtenir du divin Epoux Ie 
bonheur et Ia grâce d'aller célébrer avec clle la gloire de la Trinité 
Sainte. 
III Christo Jesll. 


P. Lol'ls THo, PLlssiulllliste. 


.:;=: o 
.. 



xx 


ApPl'obations. 


Extraits de plusieurs autres Lettres 
de personnBges émincnts. 


J'espère fermement qu'un jour (et plût à Dieu que ce fût bientôt)
 
ceue enfant sera vénérée sur nos autels. 
Commc dans les écrits de l"insigne Réformatrice du Carmel, on 
respire dans ceu\: de sa fille Ie plus délicieu'\: mysticisme, - non un 
mysticisme vague, aérien et sentimental - mais un mysticisme- 
solide, légitime, << aI'ec sa c,'oix et ses épines >>, comme disait 
Bossuet au sujet de saint François de Sales. L'âme de sæur 
Thérèse de I'Enfant-Jésus, comme celie de sainte Thérèse de Jésus
 
ne vivait que du pur amour, de I'ardente charité. et voilà pourquoi 
elle se nourrissait de souffrance et n'aspirait qu'au martyre, qui est 
l'expression suprême de l'amour et de la souffrance. 
On peut dire dc I'une ct de I'autre, avec autant de vérité, qu'clles 
furent martyres mystiques, qu'elles moururent de leur pur amour. 
Béni soit Ie Seigneur, dont la main toujours ouvene et bientài- 
sante fait resplendir encore de nos jours. dans Ie jardin de son 
Eglise, ces extraordinaires et merveilleuses Heurs! 
MGR L'ARCHEVf:Ql'F D'EY()RA. 
IEdition portllgaise de l' << I1istoire d'une An1e ,..) 


Séraphin, elle l'était de visage et d'àme, et I'on peut dire d'clle ce- 
que saint Bonaventure dit de saint François : qu'elle était tout entière 
Ull charbon embrasé. << L 'amour divin est felt et jlamme 
, nous dit 
Ie Cantique des cantiques, et Jésus, ['amour substantiel, déclare qu'il 
est << venit jeteI' ce felt sur fa terre et qu';l l'eut qu'il s'allume 
. Le 
cæur de sæur Thérèse en est un brandon très ardent, une pure 
tlamme du Paradis dont jamais I'ardeur ne s'est ralentie, et qui a 
embrasé et embrasera bien d'autres cæurs. Et cela avec quelle force 
et en même temps quelle douceur! On peut dire d'elle en vérité, avec 
un petit changement du texte sacré : << Elle 1lOUS entraine et 1lOliS 
coltrOIlS à rOdellI' de ses parfllms, >> 



. ip proba! iOIlS, 


XXl 


Heureuse victime qui, non seulement a été consumée par Ie feu et 
les flammes de I'amour di\'in, mais a encore reçu Ie don si beau d
 
les communiquer puissamment aux âmes! Les vics de Saints nous. 
racontent les feux de I'amour divin : la vie de sæur Thérèse nous. 
les fait voir et sentir: les autres nous donnent envie d'aimer Dieu,. 
mais cellc-Ià met Ie feu dans I'âme. 


En lisant cette vie, ne croirait-on pas lire les parolcs de feu et d
 
science divine d'un des docteurs les plus élevés, les plus profonds et 
les plus suaves de I'Eglise ? 
Et il n'y a pas que les personnes consacrées à Dieu qu'elle ranim
 
et entraîne: les personnes du monde elles-mêmes ne peuvent se 
dérober à son influence apostolique. Oh! que Jésus soit mille et 
mille fois béni de nous I'avoir donnée ! 


Si fen jugc par Ie spectacle des étonnantes transformations 
opérées par cette petite sainte, il me semble qu'elle sera à son siècle' 
ce que les Gertrude. les Thérèse, les Marguerite-Marie ont été au 
leur, avec cette différence que, plus encore que ces hérauts de Dieu,. 
Thérèse de I'Enfant-Jésus a montré la voie qui conduit å I'amour" 
yoie petite et sublime à la fois qui, loin d'effra)er, encourage et 
attire. 


Je ne puis assez 'ous dire a\ec quelles délices j'ai lu I' << !-listoi,-e- 
d'll1le åme 
,. je préférerais la disparition des chefs-d'æuvre d'Ho- 
mère, Virgile ou Raphaël à celie de ce livre OÙ l'amour di\"in 
resplendit si vivement. 


Aux yeux du monde, je suis un homme de science qui a épuisé. 
sa vie dans I'étude des lettres ecclésiastiques et profanes; mais dans 
la vie inti me, aux yeux de Dieu, je "eux imiter Thérèse et me faire- 
un tout petit enfant. Voilà ce qui, dans la chère << petite reine >>, 
m'a ravi d'une manière irrésistible. 
Heureuse enfant qui a compris pleinement I'amour! Tant d'âmes
 
même bien saintes, Ie comprennent si mal! Sous ce rapport Ie cæur 
de Thérèse est un des plus beaux de I'Eglise. 


-
I!S-- 



PRIÈRE 


pour obtellir La béatificatioll 
de la SerJJallte de Diell TllÉRÈSE DE L'ENFA.ST-JÉSeS 
et de La SA/.VTE F,tCE 


->"'<- 


o Jésus, qui avez voulu vous faire petit enfant, pour confondre 
notre orgucil, et qui, plus tard. prononciez cet oracle sublime: << Si 
l ' OUS ne devene, comme de petits enfants, JJOllS n'ent,.ere
 point dans 
Ie Royau11le des ciellx >>, daignez écouter notre humble prière, en 
faveur de celie qui a vécu, avec tant de perfection, la pic d'enfance 
spirituelle et nous en a si bien rappelé la voie. 
o petit Enfant de la Crèche I par lcs charmcs ra\ issants de votre 
.divine enfance; ô Face adorable de Jésus! par les abaissements de 
votre Passion, nous vous en supplions, si c'cst pour la gloire de 
Dieu et la sanctification dcs âmes, faites que bientôt I'auréole des 
Bienheureuses ra)'onne au front si pur de votre petite épouse 
THÉPÈSE DE L'E:\"FANT-JÉSl"S ET DE LA S.\INTE FACE. .\insi soit-il. 


2 I 1101'cmbrc 1907. 


Imprimatllr : 
-;- THmlAs, é". de Ba.'"eux et Lisiellx. 




 


o Dieu, qui a\'ez cmbrasé de votre Esprit d'amour J'àme de votre 
senrante, THÉPÈSE DE L'E:"õFA:"õT-JÉSUS, accordeL-nous de vous aimcr, 
')Ous aussi, et de vnus faire bcaucoup aimer. 


I Î juillet 19 0 9. 


50 jours d'illduLgc1!ce, 
-;- THO'I.\S, éJI. de Ra} "eltX et Lisiell>". 



Vlu 
-';) 


,.'tf]ecteur. 

 


-
:-- 


q,.J oulez - V(iUS un moment Vi Jlre entre ciel ct lerre
 
Rcspirer
 à plein cæur
 un air délicieux
 
i 'ùir le monde à vos pied
ç
 planer dans la lLLmière
 
Zt croire près de vous quclqu' un venu des deux? 


-Liscz ce chant d'amour... Le regard ell/, vU!!Jaire 

'cn pénétrerait pas ie Sl'ns ml'stericux; 
'Vous vcrrez
 vous
 comment on aime au mOllastère
 
ôt, dans ccs murs sacrés
 comhien l'on cst heurcux. 


:?l quinze ans! 'Jendre fleur
 petite âme iJeale
 
Zhérèse offrc à désus .51. candeur virginale
' 
Le Saint-1 J ère a héni ce heau lis pour l'autel 


La douceur de l'agneau
 Ie cé!este sourire
 
Lcs lprÙjues acccnts
 tout en cUe a fait dire 
-{;' est un ange qu' on Jlit passer par le 'Carmel. 


P. :\. 


Abba)e de .\lond.lye, 8 avril 11:\9
' 







 




PRÉFACE 


:::: * :::: 


Si ron nous dcmande pourq uoi nous avons levé Ie 
voi Ie 111ystérieux qui doit recou vrir ici-bas l'existence 
ignorée d'une humble carmélite, nous Ie dirons 
simplement : 
Connaissant depuis son enfance cctte àme privilé- 
giée, et l'ayant vue grandir chaque jour en sagesse et 
en gràce, nous lui demandàmes de lnettre par écrit les 
miséricordes du Seigneur à son egard. 
ous n'avions 
point d'arrière-pensée; nous ne songions qu'à notre 
édification personnelle. 
lais en parcourant ce pieux 
manuscrit, miroir si fidèle d'une àme séraphiq ue, Ie 
doute ne fut pas possible; il ne nous fallait plus 
réserver pour nous seule ce trésor. L ne source nou- 
yelle était ouverte aux pauvres altérés de ce monde : 
c'était notre devoir d'en répandre les eaux vives. 
ous 
I'avons fait. En buvant la pren1ière à ceUe source 
pure, nous ne pensions pas, hélas! que l'heure fùt 
déjà venue d'en partager les délices... 
lais Ie blanc lis 
de cette âme vi rginale s'était épanoui dès les premiers 
jours d'un printemps radieux; la grappe était mûre 
avant Ie temps orJinaire des vendanges. Et Ie Seigneur 



xxn 


Preface. 


se pencha, il cueillit doucement la fleur embaumée, 
il détacha sans effort sa grappe chérie du cep amcr 
de l'cxil, la trouvant totalcment dorée des fcux de 
l'Amour divino 


QueIles actions héroïques ou éclatantes avait donc pu accomplir, 
à I'àge de 24 ans, Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face? 
écrit François VeuiIlot. La jeune carmélite avait simplement servi Dieu 
a\'ec une fidélité constante et assidue dans les plus petites choses. 
Toct enfant, née dans une famille admirablement chrétienne, elle 
s'était sentie attirée vers Ie cloÎtre. Dè:: l'âge de quinze ans, à force 
de démarches et de supplications, eIle avait obtenu la permission 
d'entrer au Carmel. 
A vingt-quatre ans, minée par une maladie de poitrine, elle s'y 
éteignait dans la paix du Seigneur. 
Voilà toute sa carrière. A la conter par les événements extérieurs, 
on en remplirait tout au plus une dizaine de pages. Mais, si I'on 
\eut pénétrer dans la vie intime de cette âme, un volume entier 
paraìt encore trop court. 
Or, cette vie intime a été écrite par la main la plus propre à 
composer une teIle æuvre : la main de Sæur Thérèse elle-mème. 
On devine que ce n'est point d'après son inspiration personnelle 
que I'humble carmélite entreprit cet oU\;rage. Ce fut sa supérieure 
qui, admirant cette vertu modeste et appréhendant la fin prématurée 
de cette existence angélique, donna I'ordre à la sainte enfant de se 
raconter elle-mè:11e. Obéissante avant tout et sincère par-dessus tout, 
Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus écrivit tout. Une vertu médiocre 
aurait été troublée; une humilité de mauvais aloi eût voulu dimi- 
nuer ses mérites aux dépens du vrai. l\lais I'humilité réelle ne se 
propose point de cacher ses mérites ; elle ignore si elle en possède. 
Les venus qu'on admire en sa conduite, eIle les expose avec sim- 
plicité, comme des bienfaits du Ciel. Les grâces extraordinaires OÙ 
chacun reconnaìt la prédilection de Dieu pour une àme d'élite, elle 
les rhèle avec une candeur presque naïve comme des miséricordes. 
imméritées, l\lais, ni ces vertus, ni ces grâces, eIle ne songe à les. 
dissimuler. Voilà dans quel esprit Sæur Thérèsc écrivit l'histoire 
de son âme. 
Au'\: hommes de goût, fatigués des complications et des raffine- 



P,-éface. 


xxnr 


ments de la littérature contemporaine, nous ir.diquerions volontiers. 
ces mémoires d'une carmélite : ils y trounraient, au seul point de 
vue de la jouissance artistique et intellectuelle, un rafraìchissement 
délicieux, un bain d'innocence, de fraìcheur et de pureté. 
Quant aux âmes chrétiennes, est-il besoin de dire que nous leur 
conseillons vivement cette lecture angélique ? Elies y trouveront un 
essor, à Ja fois puissant et doux, vcrs Ie Ciel. 
Ce qui caractérise la sainteté de Sæur Thèrèse de I'Enfant-Jésus,. 
c'est une simplicité d'enfant dans son commerce avec Dieu. La 
jeune religieuse a retenu Ie conseil de Notre-Seigneur: << Si VOllS 
ne develle::; semb/ab/e à ces petits, VOliS n'enlrereí.. pas dans Ie 
royall11le des Ciellx. >> Elle se fait toute petite auprès du divin 
Maitre. Elle lui parle, elle I'écoute, elle Ie sert avec la familiarité, 
l'obéissance et l'empressement d'une enfant docile et aimante. Elle 
ne Ie quitte pas de la main, elle s'abandonne à lui tout entière, elle 
professe en vel's lui cette confiance aveugle et illimitée des tout petits 
pour les très grands. Quelque souhait qu'elle forme, elle Ie confìe 
sans crainte à Jésus; quelque désir que Jésus lui exprime, elle 
l'accomplit avec joie. Et c'est ainsi que, sans effort apparent,. 
comme en se laissant condt:ire, elle atteint Ie sublime. 
Sans effort apparent, mais non sans peine et sans labeur réels. 
Cette innocence eut à soutenir des lunes quotidiennes: elle eut à 
subir plusieurs fois dans Ie secret de son âme des épreu ves terribles. 
Epreuves et luttes, elle les a consignées dans son << histoire >>, 
avec la mème franchise et la même sérénité que les grâces et les. 
miséricordes. 
Et qu'on ne croie pas que cette constance à vouloir être enfant 
devant Dieu imprimât à la vertu de Sæur Thérèse un caractère 
puéril! Cette religieuse adolescente, qui s'appliquait à se faire tout
 
petite, avait acquis au contraire, en peu de temps, par I'oraison et 
par l'étude, une telle maturité d'intelligence et une telle vigueur 
de jugement, que sa supérieure n'hésitait pas à lui con fieI' la 
direction des novices, à un âge OÙ elle aura it pu ètre encore leur 
compagne I, 


'r Chère Elue, qui ètes devenue si bienfaisante, écrit un autre 
auteur, qui ,"edescende, du sein de fa gloire comme vous l'avez 


, L'nÌ1'ers, II j uillet 1906. 



XX-Till 


p,.éjace. 


promis, pour faire du bien, vous avez crû en ce monde dans Ie 
parterre choisi de l'Epoux, et là vous fûtes vraiment Ie lys de fa 
J.allée, singulièrement protégé contre les orages du monde et les 
"ents mauvais qui, hélas! trop souvent effeuillcnt et brisent les 
plus beaux chefs-d'æune de Dieu. 
lais, pour Ie réconfort de beau- 
coup, vous ètes de\'enue la fleur des champs, que les pauvres 
passants, tout coU\'erts de la poussière du chemin, peU\'ent admirer 
et dont la suave odeur les vivifie et les réjouit. Cest une grâce que 
nous ne laisserons pas passer sans nous I'approprier; nous admi- 
rerons en vous I'æune du divin Jardinier, lui demandant de la 
continuer, de la renouveler dans beaucoup d'autres àmcs. 
La physionomie de la jeune carmélite a été admirablement dé- 
peinte par ^lgr Gay, et on dirait naiment qu'elle posait devant lui 
quand il écrivit ces pages lumineuses sur J'..l bandoll .- 
<( L'àme abandonnée vit de foi, elle espère comme elle respire, 
elle aime sans interruption. Chaque \'olonté divine, quelle qu'elle 
soit, la trouve libre. Tout lui semble également bon. 
'ètre rien, 
ètre beaucoup, ètre peu; commander, obéir; ètre humiliée, ètre 
oubliée; manquer ou ètre pourvue, vivre longtemps, mourir bientðt. 
mourir sur I'heure, tout lui plaìt. Elle veut tout, parce qu'elle ne 
veut rien, et elle ne veut rien, parce qu'elle "eut tout. Sa docilité 
est active, et son indifférence amoureuse. Elle n'cst à Dieu qu'un 
Qlli vivant. 
<( Dirai-je Ie dernier mot de ce bienheureux et sublime état? C'est 
la vie des enfants de Dieu, c'est la sainte enfance spirituelle. Oh! 
que cela est parfait! plus parfait que 1'3mour des souffrances, car 
nen n'immole tant l"homme que d'ètre sincèrement et paisiblemcnt 
petit. L'esprit d"enfance tue I'orgueil bien plus sùrement que l'esprit 
de pénitence. 
,( ... L'àpre roeller du Cah'aire offrc encore quelque pàture à 
l'amour-propre; à la crèche, tout Ie vieil homme meurt forcément 
d'inanition. Or, pressez ce béni mystère de la aèche, pressez ce fruit 
de la sainte enfance, vous n'cn ferez jamais sortir que l'abandon. 
Cn enfant se line sans défense et s'abandonne sans résistance ! Que 
sait-il ? Que peut-il ? Que prétend-il savoir et pouvoir ? C'est un ètre 
dont on est absolument maitre. Aussi avec quelles précautions on 
Ie traite et quelles caresses on lui fait... >> 
C'est jusque-Ià que Sæur Thérèse de rEnfant-Jésus s'était donnée; 
aussi connut-elle la suavité des caresses divines, et sur Ie Cu:ur du 



Préface. 


XXIX 


M.aìtre, dans ses doux battements, elle comprit Ie secret du Roi, 
qui est l'amour. L'esprit d'enfance lui communiqua aussi cette liberté 
que Ie P. Gratry a si bien définie, l'état d'une àme <<; qui est sortie 
des bomes rétrécies de son horizon personnel, qui a quitté l'étroite 
prison de l'habitude, pour prendre une \'Ìe large et puissante, tou- 
jours renouvclée en Dieu. >> Cette épouse fidèle avait si bien su 
réduire sa nature tìère et ardente et l'extrème sensibilité de son 
cæur que, peu de temps a\"ant de mourir, elle pouvait se rendre ce 
témoignage : (( Depuis l'àge de trois ans, je n'ai jamais rien refusé 
au bon Dieu. >> Certes, elle avait beaucoup reçu, mais elle donna 
beaucoup aussi, et Ie mérite sortit d'elle comme Ie ruisseau sort 
4.te sa source. 


11 était impossible de mieux analyser et de mieux 
cOJnprendre cettc âmc choisic, à la fois enfantinc ct 
héroïq ue. 


Avant d'introduire Ie lecteur dans cc sanctuaire 
intilne, nous devons Ie prévenir, COlnme aux éditions 
précédentes, des modifications que nous avons cru 
devoir apporter au 
Ianuscrit original, Ie divisant en 
plusieurs chapitres pour la clarté du récit. 
Suivront : COllseils et Souvenirs, quelques Lettres, 
puis un recueil de ses Poésies, dernière révélation 
d'une âme tout elnbrasée du célestc amour. 


Et, dès main tenant, qu'il nous soit permis de faire 
connaître en quelques lllOts les aspirations de cettc 
(( vie7'ge apostolique >>, et comment 
 otre-Seigneur se 
plaît à lcs com bIer. 
(( Je nc compte pas rester inaclÙ'e au Ciel, disait-clle; 
(( mOll désÙ' est dy travailler ellC01'e pour r E'glise ct 
-(( les àmes... 


c 



xxx 


Préface. 


(( A}Tès ma 11101", je ferai tomber ltJze pluie de l'oses. 
(( J e vell
'\" passer mOil Ciel à fa ire du bien sur la ten'c. )} 
Ces espérances et ces promesses se réalisent en eO'et 
d'une manière touchante et sou vent prodigieuse. Depuis 
l'apparition de l' (( Histoire. de SOil Ame )), actueIlemtnt 
tirée en France à 1'25.000 exemplaires, sans compter 
les 350.000 de l'édition abrégée (Appel al/
\" Petitcs 
âmes', nous ne cessons d'en recevoir de toutes parts 
les tél110ignages les plus précieux. 
Cette (( Histoire <--rune Ame )), sous différents titres, 
est traduite en neuf langues étrangères; et les tra- 
ductions portugaise et anglaise - privilège singulier - 
sont enrichics d'indulgences par Ie cardinal-patriarche 
de Lisbonne, huit prélats de la même nation et par 
l\IgI' Bourne, archevèque de \Yestminster. 
Deputs quatorze ans, les pèlerinages à la tOl11be de 
Sæur ThéI'èse de l'Enfant-Jésus deviennent de plus en 
en plus nombreux. On baise respectueusement cette 
terre saintc, on en garde des fleurs comme de véri- 
tables I'cliques; et, ce qui vaut mieux que des fleurs. 
éphémères, on emporte de ce lieu béni des consolations 
durables, des grâces de toutes sortes. Un évèque mis- 
sionnaire, revenan t de ce tombeau, (( qui bientôt, dit-il, 
sera glorieux )), no us confiait q u'il a vai t vu par trois 
fois la (( petite Thérèse )) lui sourire. 

lais cette (( petite j Thé7'èse )) ne fat t point acception 
de personnes : si dIe sourit à un prince de l'Eglise, elle 
essuie aussi volontiers les larmes des pauvres. Tant 
de fois elle nous l'a fait savoir! Citons simplement 
l'exemplc de cette femme en haillons, surprise là, tout 



Préface. 


XXXI 


en pleurs, dans l'attitude et l'expression d u plus affreux 
désespoir, et tout à coup changée, souriante, comme 
irradiée par une vision céleste. Etonné d'un tel con- 
traste, Ie témoin caché de cette scène, qui ne connais- 
sait ni Sæur Thérèse, ni sa tombe, osa s'approcher 
pour interroger la nlendiante et connaître la cause 
d'une si subite transfonnation : (( J'ai prié la petite 
sainte du Carmel, répondit la pauvre femme émue et 
confuse... Oh ! comme cUe nl'a bien consolée !... )) 
Les grands et les petits sont donc les clients de cet 
ange. 

ous suffisons à peine à contenter les pieux désirs 
de tous ceux qui denlandent une parcelle de ses vête- 
ments, une (( l1elique >) quelconque, si minime soit-eIle, 
de (( la petite reine )), de la (( petite sainte Thérèse >>, de 
(( la petite grande sainte )), comme chacun l'appelle tour 
å tour. 
ous ne conlptons plus les souvenirs distribués. 
Et c'est ainsi que, par son intercession, on obtient les 
faveurs les plus signalée!'. 

ous en donnerons d'autres exemples à la fin de ce 
volulne, mais nous savons bien que Ie livre d'or du Ciel 
pourra sClli nous révéler l'abondance et Ie parfum de 
cette pluie de 1 1 0ses qui tombe aujourd'hui silencieuse... 
C'est encore dans ce livre du Ciel que nous appren- 
drons chacun des noms bénis de cette (( légion de petites 
âmes )) demandées par Thérèse, victimes comme eUe 
de l' (( A:\10UR l\IISF:RICORDIEt:x )), entraînées à sa suite 
dans sa (( petite 'l'oie d'eujànce spirituelle )), voie de 
simplicité, de confiance et de paix dont l'Esprit-Saint 
a dit par la bouche du Prophète : (( Il Y a 111le 11011te
 



XXXII 


Préface. 


1l1ze J'oie ql/OIl appelle la voie sai1lte, les simples nzême 
la Suivl'ont et lle s'égarero 1 z[ pas. )) lIs., XXXv.) 
Q Thérèse, vous qui avez reçu de Dieu Ie don de 
comprendre si parfaiten1ent cette <( voie sai1lte )), d'y 
marcher si fidèlement et d'y appeler si suavement les 
âmes; vous qui nous disiez sur votre lit de mort: <( Je 
1l' ai ja11lais d01l1zé all BOll Dieit que de l'amou?', if me 
1'endra de ramOlWoo. )), votre parole était une prophétie. 
Qui, nous en sommes les heureux témoins, Ie Seigneur 
vous rend de l'amour! Combien d'autels vous sont 
élevés dans les cæurs! et de qucls ardents désirs ces 
cæurs qui vous aiment appellent Ie jour où se termi- 
neront heureusement les démarches qui doivent 
amener votre glorification sur la terre. 


En eifet, la cause de béatification de Sæur Thérèse 
de rEnfant-Jésus, soumise à la Sainte Eglise en 1909, 
a déjà vu s'instruire, dans les premiers mois de 1910, Ie 
Procès diocésain des Ecrits. Le Procès dit de Réputatioll 
de SaÌ1zteté, con1mencé en août 19 10, ayant été rapi- 
dement conduit, fut déposé à Rome en février 1912 et 
subit actuellement un examen préparatoire dcvant la 
Sacrée Congrégation des Rites. 
Nous demandons humblement aux nombreux amis de 
Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus de bien vouloir unir 
leurs prières aux nôtres, pour assurer Ie succès de cette 
æuvre entreprise uniquen1ent pour la plus gran de 
gloire de Dieu. 


LA 
lÈRE PRIEl RE DES CAR
1.ÉL1TES. 


.\fonastè,-e du Calomel de Lisieux, 
dédié all Sac,-é,Cæur de Jéslls et à l'Immaculée Conception. 



INTRODUCTION 




 


Au mois de septembre l
q.3, un jeune homme de 
vingt ans gravissait, pensif et rêveur, la cime élevée 
du Grand Saint-Bernard : son regard profond et mé- 
lancolique brillait d'un pieux enthousiasnle. Les 
beautés majestueuses de cette nature grandiose des 
Alpes faisaient naître en son âme mille pensées géné- 
reuses; et son creur, ardent et pur comme Ia neige 
éternelle des montagnes, ne pouvant plus contenir Ie 
flot toujours croissant de son anloureuse louange, il 
s'arrêta Iongtenlps et versa des brmes... Puis, :repre- 
nant sa marche interrompue, il arriva bientôt au but 
de son voyage, au monastère béni qui, du haut de ce 
sommet dangereux, rayonne au loin comme un phare 
d'espérance et d'exquise charité. 
Le vénérable Prieur, tout d'abord frappé de la beauté 
remarquable de son hôte, de l'expression loyale de ses 
traits, Ie reçut avec une particulière bienveillance. II 
s'informa de sa famille, du lieu de sa naissance, e: 



XXXI\" 


lntrodllction. 


connut ainsi ses noms: Louis-Joseph-Stanislas Martin, 
né à Bordeaux Ie 22 août 1823 I, alors que son père, 
brave capitaine 2, type de foi, de vaillance et d'honneur, 
y était en garnison. 11 sut que. depuis quelque temps, 
ses parents habitaient Alençon, dans la Basse-N or- 
mandie, et que là, présentement, Louis était chéri 
con1me Ie benjamin de ses frères et sæurs, Ie préféré 
entre tous. 
Avait-il done entrepris un si long ,,-oyage pour Ie 
seul n10tif de visiter en passant les beautés pitto- 
resques de ce pays enchanteur? II y a si loin de 
la N ormandie à la Suisse, surtout par les diligences, 
et plus souvent Ie bàton à la main! - Non, ce n'était 
pas un asile pour une nuit _ pour quelques heures 
seulement qu'il venait solliciter en ces lieux : c'était 
un abri pour la nuit un peu plus longue de la vie... 
(( Mon bon jeune homme, lui dit alors Ie respectable 
religieux, vos études de latin sont-eUes terminées? >) 
Et sur la réponse négative de Louis: 
(( J e Ie regrette, mon enfant, car c'est une condition 
essentielle pour être admis parmi nos frères; mais ne 
vous découragez pas, retournez dans votre pays, tra- 
vaillez avec ardeur, et nous vous recevrons ensuite à 
bras ouverts. >) 

otre voyageur reprit done, un peu désenchanté, 


I Mgr d'Aviau, Ie saint et illustre arehevêque de Bordeaux, fit aux 
parents l'honneur de baptiser Ie petit Louis. Lisant dans I'avenir, il leur 
dlt : << Réjouissez-vous, eet enfant est un prédestiné. >> 
! Chevalier de I'ordrc royal et militaire de Saint-Louis. 



Introduction. 


xxxv 


Ie chemin de sa patrie : ce jour-Ià, ne l'eût-il pas 
nommé plutòt Ie chemin de l'exil? Cependant, il ne 
tarda pas à sentir que Ie monastère antique du Grand 
Saint-Bcrnard devait être seulenlent pour sa VIe 
cntière, un doux et lointain souvenir; que, sur lui, 
Ie Seigneur avait d'autres desseins, égalelnent misé- 
Ticordieux, également ineffables. 


D'un autre cõté, dans la même ville d'Alençon, - 
q uelq ues années plus tard - une pieuse jeune fille, 
au visage agréablement empreint d'une rare énergie 
.de caractère, 
ll1e Zélie Guérin, se présentait, aCCOffi- 
pagnée de sa mère, à I'Hòtel-Dieu des Sæurs de Saint- 
Yincent de Paul. Elle youlait, depuis longtemps déjà, 
solliciter son admission dans cet asile de charité; mais 
dès la première entrevue, la 
Ière Supérieure, guidée 
par l'Esprit-Saint, lui répondit sans hésiter que telle 
n'était pas la volonté de Dieu. Zélie rentra done sous 
Ie toit paternel, dans la douce compagnie de ses chers 
parents, de sa sæur aînée 1 et de son jeune frèrc, dont 


I Devenue bientôt après Sæur Marie-Dosithée, au 
1onastère de la 
Visitation du Mans, {'!lIe y pratiqua constamment toutes les vertus reli- 
gieuses. De son propre aveu, jamais, dans toute sa vie. dIe ne commit 
de propos délibéré Ia faute la plus légère. Dom Guéranger, qui la con- 
naissait, la citait comme un modèlc de parfaite religieuse. 
Mgr d'Outremont, de sainte mémoire, vint la visiter quelques jours 
.avant sa mort et lui dit cette parole qui la combla de joie : << Ma fille, 
n'ayez aucune crainte, oÙ l'arbre tombe, iL demeure: vous allez tomber 
sur Ie Cæur de Jésus pour y demeurer éternellement. >> Ainsi encouragée, 
dIe mourut dans d'admirables sentiments de confiance, Ie 24 février 18 77, 
dans sa quarante-huitième année. 



xxxn 


Introdllction. 


il sera plus d'une fois question dans Ie cours de ce 
réci t. 
Or, depuis sa démarche infructueuse, la jeune fille 
faisait bien souvent dans son cæur ceUe naïve prière : 
(( :Mon Dieu, puisque je ne suis pas digne d'être votre 
épouse comme ma sæur chérie, j'entrerai dans l'état 
du mariage pour accompliI' votre volonté sainte. Alors.. 
je YOUS en prie, d0Jl1le1.-11l0i beaucoup d'elljallls, et qu'ils 
1'01lS soiellt tOllS cOllsacrés. )) 


Dans sa miséricordieuse bonté, Ie Seigneur réservait 
à cette âmc d'élite Ie vertueux jeune homme dont nous 
ayons parlé; et, par un concours de circonstances 
vraiment providentielles, Ie I 
 juillet I gSS, se célé- 
braient, dans I'église Notre-Dame d'Alençon, leurs 
noces bénies. 
Le soil' même de cet heureux jour, - une lettre 
intime nous l'a révélé - Louis confia il sa jeune com- 
pagne son désir de la regarder toujours comme une 
sæur bien-aimée. :\Iais, après de longs mois, rartageant 
Ie rêve de 
on épouse, il désira COlnme elle voir leur 
union porter des fruits nombrcux, afin de lcs oflrir au 
Seigneur. II put redire alors l'admirable prière du 
chaste Tobie: (( r"ous Ie sQI'e" 111011 Dieu, si je pre11ds 
ll11e épollse sur la ten"e, c'est par Ie selll désÙ. d'lme 
postérilé dans laquelle soit bélli l'oire 110m da11s les 
siècles des siècles. )) 
Sa cop-descendance plut au Sligneur. De ce parterre 



Inlroductimr. 


xxxnI 


choisi germèrent neuf blanches fleurs, dont quatre, 
dès Ie bas âge. allèrent s'ouvrir dans les jardin-.; 
célestes, tandis que les cinq autres s'éranouirent plus 
tard, soit dans l'Ordre du Carmel, soit dans celui de la 
Visitation. Ainsi se réalisa Ie væu de leur pieuse mère. 
Toutes furent, dès Ie berceau, consacrées à la Reine 
des lis, la Vierge Immaculée. 
 ous donnons ici leurs 
noms, faisant remarq uer Ie neuvième et dernier con1n1e 
privilégié entre tous, ainsi que, dans les chccurs des 
Anges, on distingue au neuvième celui des séraphins. 
:Marie-Louise, 
Iarie-Pauline, 
larie-Léonie, l\Iarie- 
Hélène, morte à quatre ans et demi, .Marie-Joseph- 
Louis, l\Iarie-Joseph-Jean-Baptiste, l\Iarie-Céline, 

Iarie-:\lélanie- Thérèse, morte à trois mois, i'la7.ie- 
Frallçoise- Thérèse. 
Les deux. enfants du nOll1 de Joseph furent obtcnus 
par la prière et les larmes. Après la naissance des 
q uatre filles aínées, il fu t demandé à Dieu, par ['inter- 
cession de sai nt Joseph, 1m petit missionllaÙ.e; et bientòt 
parut ici-bas, plein de sourires et de charmes, Ie pre- 
n1ier :Marie-Joseph. Hélas! il ne fit que se montrer à 
sa mèrc... Après cinq Inois d'exil, il s'envolait au 
sanctuaire des cieux! Suivirent alors d'autres neu- 
vaines. plus pressantes. .A tout prix, il fallait obtenir 
à = la famille un prêtrc. un n1issionnaire. l\lais (( les 
Fellsees du Seigllel17. lle SOllt pas nos Fe71sées, ses voies 
lle SOllt pas nos voies n. Un nouveau petit Joseph 
arriva plein d'espérances; et neuf mois s'étaient 



xxx nIl 


Int,"odllction. 


à peine écoulés qu'il s'enfuyait de ce monde, et 
rejoignait son frère aux Tabernacles eternels. 
Alors ce fut fini. On ne dernanda. plus de n11SSlOn- 
naire. Ah! si, dès ce ternps-Ià, Ie voile de l'avenir 
s'était soulevé un instant, quels élans de reconnais- 
sance et de joie! Oui, rnalgré les apparences, Ie désir 
de ces chrétiens d'un autre âge était entièrement 
<:omblé; il l'était surtout dans leur dernière enfant
 
âme bénie, reine entre ses sæurs, choisie et privilégitEc 
par excellence. N'a-t-on pas écrit d'elle avec vérité : 
(( Tlzérèse est maÙltenant un re11la7 1 quable missio1l11aire 
.à la parole puissa1lte et Ï1 1 résistible, sa l'ie a un c1za7 1 l1lc 
.qui ne se perd7 1 1.1 ja11lais; et [oule á11le qui se laissc7'a 
p7 1 endre à eel lzamcçoll ne 1 1 cstera ni dans lcs caliX de 
la tiédell1 1 , lli dans eelles du péelzé. )) . 


Ses parents eux-mêmes ne sont-ils pas aussi devenus 
missionnaires ?... 
ous lisons aux prelnières pages de 
13 traduction portugaise de l' (( Histoire d'une Arne >) 
.cette touchante dédicace d'un pieux et savant religieux 
de Ia Compagnie de Jésus I : 
A LA SAI
TE E r {TER
ELLE l\1É\ilOIRE DE Lons-J OSEPH- 
STA:\'ISLAS 
IARTI'\I ET DE ZÉLIE G'JÉR1
, BIE:\'HEl'REt:X 
iP.\RE
TS DE SaTR TH1
RÈSE DE L'E:\TA
T-Jèst:s, POüR 
SERVIR D'EXEMPLE A TOt:S LES P.\RENTS CHRl'TIE:\S. 
Bien loin de sourçonner cet apostolat futur, ils Ie 


R. P. de Santanna. 



bztroducliOll. 


XXXIX 


préparaicnt cepcndant à leur insu par une VIe toujours 
plus parfaitc. 
L'épreuve les visita bien des fois, mais une résigna- 
tion pleine d'amour était leur scule réponse au Dieu, 
toujours Père, qui n'abandonne jamais ses enfants. 
Chaque aurore les voyait au pied des saints autels. 
I1s s'agenouillaicnt ensemble au banquet sacré, obser- 
vaient rigoureusement les abstinences et jeûnes de 
l'Eglise, gardaient avec une fidélité absolue Ie repos 
<iu dimanche et faisaient des lectures saintes leurs dé- 
iassements préférés. IJs priaient cn commun, à la façon 
touchante du vénérableaïeul, Ie capitainc 
lartin, qu'on 
ne pouvait, sans pleurer, entendre réciter Ie Pater. 
Les grandes vertus chrétiennes briHaient à ce foyer. 
L'aisance n'y introduisait pas Ie luxe, on ne s'y dépar- 
1ait jamais d'une simplicité toute patriarcale. 
(( Dans queUe illusion vivent la plupart des lzo11l17les! 
répétait souvent l\;ladan1e 
lartin, possèdellt-ils des 
11ichesses? ils veulent aussitôt des 1z01l1Zell1'S; et s'ils 
Jes obtie1l11ent, ils SOllt t!nC07 1 e 71lallzew 1 ellx; cm 1 
jamais Ie cæZ17 1 qui cherdze autre chose que Diell n'est 
,satisfait. >) 
Tautes ses ambitions n1aternelles regardaient les 
Cieux. (( Quatre de 11les enfants sont déjà bien placés, 
écrivait-elle, et les autres, oui, Ies autres Ù 1 0nt allssi 
dans ce royaume céleste, chargés de plus de 11lé7 i/es 
puisqu'ils alW01lt plus Iongtemps combattu... )) 
La charité, sous toutes ses forn1cs, devenait l'écoule- 



XL 


I ntrodllct ion. 


ment de cette pureté de vie et de ces sentiments géné- 
reux. Les deux époux prélevaient chaque année, sur 
Ie fruit de leurs travaux, une forte somme pour l'ceuvre 
de la Propagation de la Foi. lIs soulageaient les pauvres 
dans leur détresse et les servaient de leurs propres 
mains. On a yu Ie père de famillf', à l'exemple du 
bon Samaritain, relever sans honte un ouvrier, gisant 
ivre-mort dans une rue fréquentée, prendre sa boîte 
d'outils, lui offrir l'appui de son bras et, tout en lui 
faisant une douce remontrance, Ie conduire à sa 
demeure. 
II en imposait aux blasrhémateurs qui, sur une 
simple observation, se taisaient en sa présence. 
Jamais les petitesses du respect humain ne dim i- 
nuèrent les grandeurs de son âme. En quelque com- 
pagnie qu'il fùt, il saluait toujours Ie Saint Sacrement 
en passant devant une égIise. II saluait de même, par 
respect pour Ie caractère sacerdotal, tout prêtre q u'j 1 
rencontrait sur son chemin. 
Citons e:nfin un dernier exemple de la bonté de son 
cceur : 
Ayant vu dans une gare un malheureux épileptique, 
mourant de faim, sans argent pour regagner son pays, 

lonsieur 
lartin fut ému de compassion, prit son cha- 
peau, y déposa une première aumône, et s'en alIa quêter 
à tous les voyageurs. Les pièce
 pleu vaient dans la 
bourse improvisée, et Ie malade, touché de tant de 
bonté, pleurait de reconnaissance. 



Introduction. 


XLI 


En récompense de si rares venus, toutes les béné- 
dictions de Dieu s'attachaient aux pas de son fidèle 
serviteur. Dès l'année 18ïI, il put quitter sa maison 
de bijouterie et se retirer dans sa nouvelle habitation, 
rue Saint-Blaise. La fabrication de dentelles, dites 
(( point d'Alençon )), commencée par 
ladame 
lartin, 
fut alors uniquement continuée. 
C'est dans cette maison de la rue Saint-Blaise que 
de\'ait éclore notre céleste fleur; nous l'appelons ainsi, 
parce qu'elle-même donna pour titre au manuscrit de 
sa Yie : (( HISTOIRE PRI
L\;\IÈRE D'C
E PETITE FLEUR 
13L\.:\'CHE. >) Elle ne devait pas, en effet, connaître 
d'automne, encore n10lns d'hivcr avec ses nuits 
glacées.. . 
Pourtant ce fut en plein hi ver, Ie 2 janvier I 8ï3, 
qu'elle prit naissance au sein de la famille bénie dont 
nous avons parlé. Par une délicatesse loute providen- 
tielle pour ses deux sæurs aînées, - alors pension- 
naires à la Visitation du Mans - cette date tombait 
pendant les vacances; aussi, queI' ne fut pas leur 
bonheur lorsq ue, vers minuit, Ie bon père, lllontant 
d'un pas léger jusq
'à leur chambre, s'écria d'un ton 
joyeux : (( Enfants, vous avez une petite sæur! >) 
Cepcndant, cette fois encore, il espérait, sans trop se 
ravouer, un petit missionnaire ! 
1.ais la déception ne 
fut pas grande, et l'on reçut cette dernière enfant 
comme un présent du Ciel. (( C'était Ie bouquet )), 
disait plus tard son bien-aimé père. II l'appelait 



XLII 


I ntrodllction. 


encore et surtout (( sa petite reille )), quand il n'ajoutait 
pas ces titres pompeux : (( de France et de 
 a varre )). 
La petite reine, on le voit. fut bien accueillie; et, 
comme elle venait au monde dans Ie temps de Noël, 
les anges chantèrent aussi sur son berceau; ils em- 
pruntèrent pour cet office la voix d'un enfant pauvre 
qui vint, ce jour-Ià mème, sonner timidement à la porte 
de rheureuse demeure, remettant un papier sur leque1 
étaient écrits ccs vers : 


Souri... et grandis vite, 
Au bonheur tout t'invite : 
Tendres so ins, tendre a11lour... 
Oui, souris à l'aurore, 
Bouton qui viens d'éclore : 
Tp SERAS ROSE UN JOUR!... 


C'était un doux présage, une prophétie gracieuse; 
en effet, Ie bouton devint une rose d'amour, mais pour 
de courts instants, (( fespace d'ull matill! )) 
En attendant, il souriait à la vie, et tout Ie monde 
lui rendait ses sourires. Le 4 janvier, on Ie porta sol en- 
nellement à I'église N otre-Dan1e pour recevoir Ia divine 
rosée du baptême, lui donnant pour marraine sa sæur 
aînée 
larie, avec les noms déjà désignés de ':\lARIE- 
FR_\:\ÇOlSE-THÉRÈSE. J usque-Ià, tout était joie et bon- 
heur; mais bientòt, sur sa tige délicate, Ie tendre 
bouton se pencha. Plus d'espoir! on devait s'attendre 
à Ie voir tomber et mourir... (( II faut s'adresser à saint 



Introduction. 


XLIIl 


François de Sales, écri vait la tante Yisitandi ne, et pro- 
mettre, si l'enfant guérit, de l'appeler de son second 
nom: (( Yrallçoise )). Cè fut un glaive pour Ie cæur de 
sa mère. Penchée sur Ie berceau de sa Tlzérèse chérie. 
elle attendait, pour ainsi dire, Ie dernier moment, se 
disant en elle-n1ême : (( Lorsque tout espoir va me 
sembler perdu, alors seulement je vais faire cette pro- 
messe de l'appeler Françoise. )) 
Le doux François de Sales déclina l'honneur à la 
saintc Réformatrice du Carmel : l'enfant revint à la 
vie et s'appela définitivement THÉRÈSE. II fallut néan- 
mOlDS assurer sa guérison par un grand sacrifice : 
l'en voyer à la cmnpagne ct I ui trou ver une nourrice. 
Alors Ie (( petit bouton de ,'ose )} se redressa sur sa tige, 
il devint fort et vigoureux, les mois de l'exil passèrent 
"ite; puis on Ie remit frais et charm ant dans les bras. 
de sa vraie mère. 


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ET DE LA SAINTE FACE 


HISTOIRE Ð'UNE A1v1E 


ÉCRITE PAR ELLE-MÈME 


1873-1897 


<< Jz suiç venit app.,)l"tel" Ie feu sur ILI 
ten"e, et quel est mon désÏ1', sinon qu'ún 
l'a1l1l11le ? )) Lucæ. XII, 49" 
Rappclle-toi cette très douce flamme 
Que tu voulais allumer dans les cæurs ; 
Ce feu du ciel. tu ras mis en mon àme, 
.Ie veux aussi répandre se" ardeurs. 
Cne faible étincclle. Ò myslère de \oie ! 
Suffit pour a'lumer un immense incendie. 
Que jc veux. ô mon Dleu, 
Porter au loin ton feu, 
Rappelle-toi I 
Sr TUÉRì:SE DF l:r:
F.\
 r,J ."H:S. 



CIIAPll
RE 1 m 

 


Les premières notes d'un cantique d'amour. 
Le cæur d'une mère. 
Souvenirs de deux à quatre ans. 


,.'. 



4- 


Sæur Thé7'èse de I'Enfù7Zt-Jéslls. 


chanter ce que je dois red ire éternellement : les misérieordes 
du Seigneur 1... 
Avant de prendre ]a plume, je me suis agenouilIée devant 
]a statue de Marie 1 : celIe qui a donné à ma famiJ:e tant de 
preuves des matcrnelles préférences de ]a Reine du cie] ; je I'ai 
supp]iée de guider ma main, afin de ne pas tracer une seu]e 
]igne qui ne ]ui soit agréable. Ensuite, ouvrant Ie saint Evan- 
gi]e, mes yeux sont tombés sur ces mots : << Jésus. étanl 
monlé sur llne montagne, appela à lui ceux qll'iflui plut!. )) 
Voilà bien Ie mystère de ma vocation, de ma vie tout entière; 
et surtout ]e mys!ère des priYilèges de Jésus sur mon âme. 
II n'appelle pas ceu
 qui en sont dignes, mais ceux qu'il lui 
p]aît. Comme Ie dit saint Paul: << Dicu a pilié de qui if veut
 
et il jail misérieorde à qui if }Jeut jaire misérieorde 3. Ce 
n'e.
l done pas touvrage de celui qui }'eut. lli de ceilli qui 
court, mais de Diell qui fait miséricorde '. >> 
Longtemps je me suis demandé pourquoi ]e bon Dieu 
avait des préférences, pourquoi toutes ]es åmcs ne recevaient 
pas une égale mesure de gråces. Je m 'étonnais de ]e voir 
prodiguer des fayeurs extraordinaires à de grands pécheurs 
comme saint Paul, saint .\ugustin, sainte \ladeleine ct tant 
d'autres qu'il forçait, pour ainsi dire. d rcc
\'oir ses grâces. 
Je m'étonnais encore, cn lisant la \'ie des saints, de voir 
Notre-Seigneur caresser du berceau à la tombe certaines âmes 
privi]égiées, sans Inisser sur leur passage aucun obstacle qui 
les empêchùt de s'élever vcrs lui, ne permettant jamais au 
péché de ternir l'éclat i mmaculé de leur robe baptismale. Je 
me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, 


I Cettc \icrge précicuse, bien que sans aucune valeur artistique, s'était 
animée deux fois pour éclaircr et consoler, en de graves circonstances, 
la mère de Thérèse. Elle-même reçut, par celte statue bénie, des grâccs 
signalées, comme nous Ie verrons plus loin. 
:I Marci, Ill, 13. - 
 Exod., XXXIII, 18, 19. - 
 Rom., IX, 16. 



/listoire d'lwe time. - Chapitre premier. 


5 


mouraient en grand nombre sans même a\'oir entendu 
rrononcer Ie nom de Dieu. 
Jésus a daigné m'instruire de ce mystère. Il a mis devant 
mes yeux Ie livre de la nature, et j'ai compris que toutes les 
fleurs créées par lui sont belles, que l'éclat de la rose et la 
blancheur du lis n'enlèvent pas Ie parfum de la petite violette, 
n'ôtent rien à la simplicité ravissante de la pâquereue. J'ai 
compris que, si toutes les petites fleurs youlaient être des 
roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs 
ne seraient plus émaillés de tleurettes. 
Ainsi en est-il dans Ie monde des âmes, ce jardin vivant 
du Seigneur. Il a trouvé bon de créer les grands saints qui 
peu\"ent se com parer aux lis et aux roses; mais il en a créé 
aussi de plus petits
 lesqucls doivent se contcnter d'être des 
pâquerettes ou de simples violettes destinées à réjouir ses 
regards divins lorsqu'il les abaisse à ses pieds. Plus les 
fleurs sont heureuses de faire sa volonté. plus clles sont 
parfaites. 
J'ai compris autre chose encore... J'ai compris que l'amour 
de Notre-Seigncur se révèle aussi bien dans l'âme la plus 
simple, qui ne résiste en rien à ses grâccs, que dans l'âme 
la plus sublime. En effet, Ie propre de l'amour étant de 
s'abaisser, si toutes les âmes ressemblaient à celles des saints 
Docteurs qui ont illuminé l'Eglise, il semble que Ie bon Dieu 
ne descendrait point assez bas en venant j usqu'à elles. l\1ais 
il a créé l'enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de 
faibles cris; il a créé Ie paU\Te sauvage n'ayant pour se 
conduire que la loi naturelle; et c'est jusqu'à leurs cæurs 
qu'il daiglle s'abaisser! 
Ce sont là les jleu1"s des clzClmps dont la simplicité Ie 
ravit; et, par cette action de descendre aussi bas, Ie Seigncur 
montre sa grandeur infinie.. De même que Ie soleil éclaire 
à la fois l
 cèdre et la petite fleur; de même I'Astre divin 



6 


Sællr 1 hérèse de I'Ellfant-Jéslls. 


illumine particulièrement chacune des åmes, grande ou petite, 
et tout correspond à son bien : com me dans la nature, les 
saisons sont disposées de manière à faire éclore, au jour 
marqué, la plus humble pâ-iuerette. 


Sans doute, ma l\lère, vous vous demandez avec étonne- 
ment ou Je \'eux en venir; car, jusqu ICI, je n'ai rien dit 
encore qui ressemble à l'histoire de ma vie; mais ne m'avez- 
\'OUS pas ordonné d'écrire sans contrainte ce qui me viendrait 
naturellement à la pensée? Ce n'est donc pas 17la vie propre- 
ment dite que vous trouverez dans ces pages; ce sont mes 
pensées sur les gràces que 
otre-Seigneur a daigné m'accorder. 
Je me trou\'e à une époque de mon e.\.istence où je puis 
jeter un regard sur Ie passé; mon àme s'est mùrie dans Ie 
creuset des épreuves intérieures et extérieures. .\laintenant, 
comme Ia Beur après l'orage, je relève la tête, et je vois que 
se réalisent pour moi les paroles du psaume : 
<< Le Seigneur est mon Pasteur, Je ne mCl11qllerai de rien. 
llme jait reposer dans des pâturages agréables et fertzles; 
II me conduit doucemen[ Ie long des eaux. 1/ conduit mon 
time sans la fatiguer... Mais, lors même que je descendrais 
dans la J1al!ée de tombre de la mort, je ne craindrazs aucun 
mal, parce que "OllS sere:;. avec moi, Seigneur 1 ! >> 
Oui, toujours Ie Seigneur a été pour moi compa!zssant et 
rempli de douceur, lent à punir, et abondant en miséri- 
corde.íi ! ! Aussi, j'éprouve un réel bonheur à \'enir chanter 
près de vous, ma Mère, ses ineffables bienfaits. C'est pour 
,'OllS seule que je \'ais écrire l'histoire de la petite jleur 
cueillie par Jésus; cette pensée m'aidera à parler avec 
abandon, sans m'inquiéter ni du sty:e, ni des nombreuses 
digressions que je vais faire; un cæur de l11
re comprend 


1 P.'i. XXII, I, 2, 3, -I- - ! PST CII, 8. 



lfistoire d'wze àme. - Cizapitre premier. 


7 


toujours son enfant, alors mème quïl ne sait que bégaycr. 
Je suis donc sÙre d'ètre comprise et de\"inée. 
Si une petite fleur pou\"ait parler, il me semble qu.elle 
dirait simplement ce que Ie bon Dieu a fait pour elle, sans 
essaycr de cacher ses dons. Sous prétexte d'humilité, elle ne 
dirait pas qu'elle est disgracieuse et sans parfum, que Ie soleil 
a terni son éclat, que lcs orages ont brisé sa tige, alors qu'elle 
reconnaîtrait en elle-mème tout Ie contraire. 
La tleur qui \"a raconter son histoire sc réjouit d'avoir à 
publier les pré\'enances tout à fait gratuites de Jésus. Elle 
reconnaÎt que rien n'était capable en eUe d'attirer ses divins 
regards; que sa miséricorde seule l'a comblée de biens. C'est 
Iui qui l'a fait naître en une terre sainte et comme tout 
imprégnée d'un rarfum virginal; c'est lui qui l'a fait pré- 
.céder de Iwil /ZS éclatants de blancheur. Dans son amour, 
il a vouiu Ia préserver du soufile empoisonné du monde : 
à peine sa corolle commençait-elle à s'entr'ouvrir, que ce bon 

laìtre Ia transplanta sur la montagne du Carmel, dans Ie 
jardin choisi de Ia Vierge l\larie. 
Je viens, ma l\lère, de résumer en peu de mots ce que Ie 
bon Dieu a fait pour moi ; maintenant je vais entrer dans Ie 
détail de ma vie d'enfant: je sais que, là oÙ tout autre ne 
verrait qu'un récit ennuyeux, votre cæur maternel trouvera 
des charmes. 


Dans I'lzisloire de mon âmc jusqu'à mon entrée au Carmel, 
je distingue trois périoJcs bien marquées : la première, 
malgré sa coune durée, n'est pas la moins féconde en sou- 
venirs; elle s'étend depuis l'éveil de ma raison jusqu'au 
départ de ma mère chérie pour la patrie des cieux ; autrement 
dit : jusqu'à mon âge de quatre ans et huit mois. 
Le bon Dieu m 'a fait la gràce d'OU\Tir mon intelligence 
de très bonne heure, et de gra\'er si profondément dans ma 



8 


Sællr Théri:se de I'Enfant-Jéslls. 


mémoire les sou\"enirs de mon enfance que ces é"énements 
passés me semblent d'hier. Sans doute, Jésus voulait me faire 
connaÎtre et apprécier la mère incomparable qu'il m'avait 
donnée. Hélas! sa main divine me l'enle\'a bientôt pour la 
couronner dans Ie ciel. 
Toute ma vie, Ie Seigneur s'est plu à m 'entourer d'amour; 
mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des 
caresses les plus tendres. l\1ais s'il a\'ait placé près de moi 
tant d'amour, il en avait mis aussi dans mon petit cæur, Ie 
créant affectueux et sensible. On ne peut se figurer com bien 
je chérissais mon père et ma mère ; je leur témoignais 
ma tendresse de mille manières, car j'étais très expansi\"e; 
toutefois, les mo)'ens que j'employais alors me font rire 
aujourd'hui quand j'y pense. 
Vous avez \'oulu, ma l\lère, me mettre entre les mains 
les lettres de maman, adressées en ce temps-Ià à ma sæur 
Pauline, pensionnaire à la Visitation du i\lans; je me sou- 
viens parfaitement des traits qu'elles contiennent; mais il me 
sera plus facile de citer simplement certains passages de ces 
lettres charmantes, sou vent trop éiogieuses à mon égard, 
étant dictées par l'amour maternel. 
A l'appui de ce que je disais sur la manière de témoigner 
mon affection à mes parents, voici un mot de ma mère : 


Le bébé est un lutin sans pareif, qui vicnt me caresser en me 
souhaitant la mort 1 << Oh! que je 110udrals bien q'le ill mOllrrais, 
71la pallvre pctite mère! >> On la gmnde, mais elle s\'xcuse d'un 
air tout étonné en dlsant : << C'est pOllrtanl pour que tll ailles 
au ciel, puisque tu dis qll'il fallt mOllrir pour y aller! 
 1
lIe 
souhai:e d
 mème la mort à son père quand die est dans ses excès 
d'amour. 
Cette pauvre mignonne ne veut point me quitter; effe est 
continuellement près de moi et me suit avec bonheur. surtout au 
jardin. Quand je n'y suis pas, elle refu
e d'\, rester et pleure tant 
qu'on est ob:igé de me Ja ramener. De mème, elle ne monterait 



lIisloire d"lme åme. - Chapitre premier. 


9' 


pas I'escalier toute seule, à moins de m'appeler à ch3que marche : 
lI/aman ! maman / Autant de marches, autant de maman / et si 
par malheur j'oublie de répondre une seulc fois : (< Oui, ma petite 
fille! >> elle en reste là, sans avancer ni reculer. 


l"allais atteindre ma troisième année, quand ma mère 
écri vai t : 


... La petite Thérèse me demandait I'autre jour si elle irait au 
ciel : << Oui, si tu es bien sage >>, lui ai-ie répondu. -<< Ah ! maman, 
reprit-elle alors, si je n'élais pas migno1l1le, j'irais donc ell enfer? 
mais 1110i je sais bien ce qlle je ferais : je m'elZl'olerais avt'c 101 
qlli serais all ciel; pllis III me tiendrais bien fort dans tes bras. 
Comment Ie bon Diell ferait-il pUllr me prendre? >> l"ai vu dans 
son regard qu'elle était persuadée que Ie bon Dieu ne lui pouvait 
ricn, si elle se cachait dans les bras de sa mère. 
!\\arie aime beaucoup sa pe:ite sæur. C'est une enfant qui nous 
donne à Uus bien des joies; die est d'une franchise eÀtraordinaire : 
c'est charmant de la ,"oir courir après moi pour me faire sa confes- 
si,)n. << Maman, fai pOllssé Céline tme fois, je /'ai battlle Wle' 
fois; mai." je lIe recommencerai pIllS. >> 
Aussitôt qu'elle a fait Ie moindre malheor, il faut que tout Ie 
monde Ie sache : hier, ayant déchiré san
 Ie vouloir un petit coin 
de tapisserie, elle s'est mise dans un état à fdire pitié: puis il fallait 
bien vite Ie dire à son père. Lorsqu'il est rentré quatre heures après, 
personne n'y pensait plus; mais elle est accourue vers Marie, lui 
disant: (< Raconte vile à pnpa qlle Fai déclziré Ie papier. >> Elle 
se tenait là, comme une criminelle qui attend sa condamnation ; 
mais elle a dans sa petite idée qu'on va lui pardonner plus facile- 
ment si elle s'accusc. 


En trouvant ici Ie nom de mon cher petit père, je suis. 
amenée naturellement à certains souvenirs bien joyeux. Quand 
il rentrait, je courais in variablement au-devant de lui et 
m'asseyais sur une de ses hones; alors il me promenait ainsi, 
tant que je Ie youlais, dans les appartements et dans Ie jardin. 
l\laman disait en riant qu'il faisait toutes Illes yolontés : 
(( Que yeux-tu, répondait-il, c'cst la reine! >> Puis il me 



lO 


Sæltr Thérèse de I'Enfallt-JésllS. 


prenait dans ses bras, m 'élevait bien haut, m 'asseyait sur son 
.épaule, m'embrassait et me caressait de toutes manières. 
Ccpendant je ne puis dire quïl me gâtait. Je me rappelle 
très bien q u'un jour où je me balançais en folàtrant, mon 
père \'int à passer et m'appela, disant : << Viens m'embrasser, 
ma petite reine! >>Contre mon habitude, je ne ,"oulus point 
bouger et répondis J'un air mutin : << Oérange-toi, papa! >> 
II ne m 'écouta pas et fit bien. 
larie était là. << Petite mal 
élevée, me dit-elle, que c'cst vilain de répondre ainsi à son 
père! >> .\ussitòt je sortis de ma fatale balançoire; la leçon 
n'avait que trop bien porté! Toute la maison retentit de mes 
cris de contrition; je montai "ite l'escalier, et ceue fois je 
n'appc1ai point maman à chague marc he; je ne pensais qu'à 
trou,"er papa, à me réconcilier a,"ec lui, ce qui fut bien vite 
fa i 1. 
Je ne pou'"ais supporter la pensée d'a'"oir aiBigé mes 
bien-ainll
s parents; reconnaìtre mes torts était l'affaire d'un 
instant, comme Ie prou'"e encore ce trait d'enfancc raconté 
si naturellement par ma mère elle-même : 


Un matin, je vou)us embrasser la petite Thérèse avant de 
deseendre; elle paraissait profondémcnt elldormie; je n'osais done 
la reveillcr, quand .\larie me dit : << Maman, elle fait semblant de 
dormir, Jen suis sûre. >> Alors je me penehai sur son front pour 
I'embra
ser; mais dIe se ca
ha aussitôt sous sa couverture en me 
disant d'un air d'enfant gaté : (
 .Ie lle peltx pas qU'OJl me 1Joie. >> - 
Je n'etais rien mains que 
ol1lenLe, et Ie lui tis sentir. [)cux minutes 
après je l'emenJais pleurer, et voilà que bientõt, à ma granJe sur- 
prise, je l'aperçoi<; à mes eðté:;! Elle élait sortie tUUle seule de son 
petit lit, avait descendu l'escdlier pied, nus, embarrassée dans sa 
ch
mist: de nuit plus longue qu'elle. Son Pdit \ isage était couvert 
de larmes. - << 1\1 lIJlùll, me dll-elle en Se jetant à mes genoux, 
1IUlIJla/l, Fa; été m!c:zallte, pùrJollllc-moi! >> Le parJon fut vite 
aecordé. Je pris mon eherubin dans mes bras, Ie pressant sur mon 
eæur et Ie couvrant de baisers. 



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llistoire d'zme Lime. - Chapzlre premie7-. 


II 


Je me som iens aussi de l'atfeetion bien grande que j'avais 
.dès ce temps-là pour rna sæur aînée, 
larie, qui \'enait de 
terminer ses études à la Visitation. Sans en a\'oir l'air, je 
faisais attention à tout ce qui se passait et se disait autour de 
moi; il me semble que je jugeais lcs choses comme main- 
tenant. l'écoutais attenti\'ement ce qu'elle apprenait à Céline; 
pour obtenir la faveur d'être admisc dans sa chambre pendant 
.]es leçons, j'étais bien sage et je lui obéissais en tout; aussi 
me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valcur, 
,me [aisaient un extrême plaisir. 
Je puis dire que mes deu
 grandes sæurs me rendaicnt 
,bien fière ! 
lais, com me Pauline me paraissait si loin, je 
ne rêvais qu'elle du matin au soir. Lorsque je commençais 
seulemcnt à parler, et que maman me demandait : << .\ quoi 
penses-tu? >> la réponse était in \Oariable : << .\ Pauline I >> 
Quelqucfois j'entendais dire que Pauline serait religieuse; 
alors, sans trap savoir ce que c'était, je pcnsais : << }.Joi aussi, 
je serai religiellse! >> C'est là un de mes premiers souvenirs; 
,ct depuis je n'ai jamais changé de résolution. Ce fut done 
.l'e
emple de cette sccur chérie qui, dès ràge de deux ans, 
,rn'entraîna \-ers l'Epoux des vierges. 
a ma l\lère, que de douces réflexions je voudrais vous 
oconfier ici, sur rnes rapports avee Pauline! rnais ce serait trop 
long. 
l\la chère petite Léonie tenait aussi une bien grande place 
.dans mon ccx:ur; elle m'aimait beau
oup. Le soir, en re\'enant 
de ses leçons, elle voulait me garder quand toute la famille 
.était en promenade; il me semble entendre encore les gentils 
refrains qu'elle chantait de sa douce \'oix pour m 'endormir. 
Je me souviens parfaitement de sa première communion. Je 
me rappelle aussi la petite fille pau\Ore, sa compagne, que ma 
mère avait habillée, suivant l'usage touchant des familles 
oaisées d'.\lençon. Cette enfant ne quina pas Léonie un seul 



12 


Sæltr Thérèse de I'Enfant-.Iéslts. 


instant de ce beau jour; et, Ie soir au grand diner, on la mit 
à la place d'honneur. Ilélas! j'étais trop petite tour rester 
à ce pieux festin ; mais j'y participai un peu, gràce à la bonté 
de papa qui "int lui-même, au dessert, apporter à sa petite 
reine un morceau de la pièce montée. 
l\lai ntenant il me reste à parler de Céline, la petite com- 
pagne de mon enfance. Pour elle, les sou\'enirs sont en 
teUe abondance que je ne sais lesquels choisir. Nous nous 
entendions parfaitement toutes les deux; mais j'étais bien 
plus vive et bien moins naïve qu'elle. Voici une lettre qui 
YOUS montrera, ma l\lère, combien Céline était douce, et moi 
méchantc. l'a\"ais alors près de trois ans et Céline six ans et 
demi. 


Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu ; pour Ie petit 
Juret, on ne sait pas trop comment ça fera; c'est si retit. si élourdi I 
C'est une enfant très intelligente; mais elle cst bien moins douce 
que sa sæur, et surtout d'un enlèlement pre
que invincible. Quand 
clle dlt 11011, ricn ne peut la faire ceder; on la mettrait une journée 
dans la cave sans obtenir un oui de sa part; elle y coucherait 
plutÔt I 


J'avais encore un défaut dont ma mère ne parle pas dans 
ses lettres : c'était un grand amour-propre. En voici seule- 
ment deux exemples : 
Un jour, \'oulant connaitre sans doute jusqu'où irait mon 
orgueil, cUe me dit en souriant : << Ma petite Thérèse, si tu 
yeux baiser la terre je vais te don ner un sou. >> Un sou, cela 
valait pour moi toute un
 fortune. Pour Ie gagner dans la 
circonstance, je n'a\"ais guère besoin d'abaisser ma grandeur, 
car ma petite taille ne mettait pas U!1e distance considérable 
entre moi et la terre; cepcnJ.lnt ma tierté se révolta, et, me 
tenant bien droite. j 
 répondis à maman : << Oh! non, ma 
petite m
re, faim
 mieux ne pas avoir de sou. >> 



lIistoi'-e d'zlnc âme. - Chapz17"e premie,.. 


13 


Unc autre fois, nous devions aller à la campagne chez des 
amis. l\laman dit à 
larie de me mettre ma plus jo1ie toilette, 
mais de ne pas me laisser les bras nus. Jc ne souffiai mot, 
et montrai même l'indifférence que doivent avoir les enfants 
de cet âgc; mais intérieuremept je me disais : << Pourtant, 
comme j'aurais été bien plus gcntille a\'cc mes petits bras 
nus! >> 
Ayec unc scmblable nature, je me rends parfaitcmcnt compte 
que, si j'a\'ais été élcvée par des parents sans vertu, je serais 
dcvenue très méchantc. et peut-être même aurais-je couru à 
ma perte éternelle. Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée ; il 
fit tourner à son ayantage tous ses défauts. qui, réprimés de 
bonne heure, lui sen'irent à grandir dans la perfection. En 
effet, comn
c j'avais de l'amour-propre et aussi l'amour du 
bicn, il suftìsait que 1'on me dìt une seule fois : << II ne faut 
pas faire telle chose >>, pour que je n'eusse plus en vie de 
recommencer. Je yois avec plaisir dans les lettres de ma 
chère maman, qu'eD a\'ançant en âge je lui donnais plus de 
consolation; n 'ayant sous lcs yeux que de bons exemples, 
je youlais naturelkment les suivre. Voici ce qu'clle écrivait 
en 1876 : 


Jusqu'à Thérèse qui \eut se mèler de fairc des sacrifices. Marie 
a donné à scs petites sæurs un chapelet fait exprès púur compter 
leurs pratiques de vertu ; elles font ensemble de véritables confé- 
fences spirituelles très amusantes. Céline disait l"autre jour : 
<< Comment cela se fait-il quc Ie bon Dieu soit dans une si petite 
hostie ? >> Thérèse lui a répondu : << Ce n'est pas si étonnant, 
puisque Ie bon Dieu est tout-puissant!>> -<< Et qu'est-ce que ça veut 
dire tout-puissant?>> -<< Ça lleut di1-c qu'il fait tout ce qu'il veut !>> 
Mais Ie plus curieux encore, c'est de voir Thérèse mettrc la main 
cent fois par jour dans sa petitc poche pour tirer une perle à son 
chapelet toutes les fois qu'clle fait ün 5acrificc. 
Ces deux enfants sOnt insérarables et se suffisent pour se récréer. 
La nourrice a donné à Thérèse un coq et unc poule de la petite 



1.J- 


Sæur Thérèse de l"Enfallt-.JésllS. 


espèce; ,'ite Ie bébé a donné Ie coq à sa sæur. Tous les jours,.. 
après Ie diner, celle-ci '"a prendre son coq, elle I'attrape tout d'UIb 
coup ainsi que la poule; puis les voilà qui viennent s'asseoir au 
coin du feu; elles s'amusent ainsi fort longtemps. 
l;n matin, Thérèse s'est avisée de sortir de son petit lit pour 
aller coucher avec Célinc; la bonnc la cherchait pour I'habiIler; 
eIle I"aperçoit entin, et la petite lui dit, en embrassant sa sæur et l.a 
serrant bien fort dans ses bras: << l
aisse'i.-11loi, 11Ul pall/'re LOllise, 
VOIiS ]Joye'i. bien que tOlltes les dellx, on est C011l11le les petites' 
pOliles blanches, on ne pellt pas se séparer! 
> 


II est bien 'Tai que je ne pou,"ais rester sans Céline;. 
j'aimais mieu\: sortir de table ayallt J'a,'oir fini mon dessert 
que de ne pas la suivre aussitùt qu'cIle se Ievait. l\le tournant 
alors dans ma grande chaise d'en fant, je youlais descendre 
bien vite et puis nous allions jouer ensemble. 
Le dimanche, comme j'étais trop petite pour allcr aux- 
offices, maman restait à me garJer. En ceUe circonstance, jc- 
montrais une grande sagcsse. ne marchant que sur Ie bout 
des pieds; mais aussitùt que j"entendais la porte s'ouvrir, 
c'était une explosion de joie sans pareiIle; je me précipitais 
au-de,'ant de ma jolie petite sæur, et je lui disais : << O. 
CéIine ! donne-moi bien ,"ite du pain bénit! >> Un jour, cIle' 
n'en a'"ait pas L.. comment faire? Je ne pou,'ais m'en passer ;. 
j'appelais ce festin, ma mcsse. Vne idée Iumineuse metra'"ersa 
I'esprit: 4( Tu n'as pas de pain bénit, eh bien, fais-en ! >>- 
Elle ouvrit alors Ie placard, prit Ie pain, en coupa une- 
bOllchée, et, récitant dessus un AJ'c J.faria d'un ton solennel,. 
me Ie présenta triomphante. Et moio faisant Ie signe de Ia 
croix, ie Ie mangeai ayec une grande dé,"otion, Iui trou vant, 
tout à tait Ie goût du pain bénit. 
Un jour, Léonie, se trouvant sans doute trop grande pour' 
jouer à la poupée, \"int nous trouyer toutes les deux avec une- 
corbeille remplie de robes, de jolis morceaux d'étoffe et autrcs. 
garnitures, sur lesqucls ayant couché sa poupée, elle nous 



Ilistoire d'llne àme. - Cizapitre premier. 


IS 


dit : << Tenez, mes petites sæurs, choisissez ! )> Céline regard a 
et prit un peloton de ganse. Après un moment de réflexion. 
j'a\'ançai la main à mon tour en disant : << Je cllOisis tout! )> 
et j'emportai corbeille et poupée sans autre cérémonie. 
Ce trait de mon enfance est comme Ie résumé de ma vie 
entière. Plus tard, lorsque la perfection m'est apparue, j'ai 
compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup 
souffrir, rechercher toujours ce qu'il y a de plus parfait et 
s'oublier soi-même. l'ai compris que, dans la sainteté, les 
degrés sont nom breux, que chaque àme est libre de répondre 
aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup 
pour son amour; en un mot, de cllOisir entre les sacrifices 
quïl demande. .\Iors, com me aux jours de mon enfance. jc 
me suis écriée : << 1\lon Dieu, je choisis tout! je ne ,'eux pas 
être sainte à moitié; cela ne me fait pas peur de souffrir POLlI- 
vous, je ne crains qu'une chose, c'est de garder ma \'olonté : 
prenez-Ia, car je cllOisis tout ce que vous voulez ! )> 
;\lais je m 'oublie. ma Mère bien-aimée ; ie ne dois pa
, 
encore vous parler de ma jeunesse, fen suis au petit bébé de 
trois et quatre ans. 
Je me souviens d'un songe que j'ai fait à cet âge et qui s'e
t 
gravé profondément dans ma mémoirc : 
l'allais me promener seule au jardin, quand j'aperçus tout it 
coup, auprès de la tonnelle, deux affreux petits diables qui 
dansaient sur un baril de chaux avec une agilité surprenante. 
malgré des rers pesants qu'ils avaient aux pieds. lIs jetèrent 
d'abord sur moi des yeux fiamboyants ; puis, comme saisis de 
crainte, jc les "is 
e précipiter en un din d\x:il au fond du bariI. 
sortir ensuite par je ne sais quelle issue, courir et se cachel- 
finalement dans la lingerie qui donnait de plain-pied sur Ie 
jardin. Les trom'ant si peu braves, je ,'oulus savoir ce qu'ils 
allaient faire; et, dominant ma première frayeur, je m'appro- 
chai de la fcnêtre... Les pauvres diablotins étaicnt là, courant 



16 


Sællr rtzérèse de l' Enfùnt-Jéslls. 


sur lcs tables et ne sachant comment fuir mon regard. De 
temps en temps ils s'approchaient, guettaient par les carreaux 
d'un air inquiet; puis, voyant que j'étais toujours là, ils 
recommençaient à courir comme des désespérés. 
Sans doute, ce rê\Te n'a rien d'extraordinaire; je crois, 
cependant, que Ie bon Dieu s'en cst senTi, afin de me prouver 
qu'une âme en état de gràce n'a rien à craindre des démons 
qui sont des làches, capables de fuir de\'ant Ie regard d'un 
enfant. 
o ma l\lère. que j'étais heureuse à cet âge ! Non seulement 
je com me:1çais à jouir de la vie; mais la vertu ayait pour moi 
,des charmes. Je me trouvais, il me semble, dans les mêmes 
dispositions qu'aujourd'hui, ayant déjà un très grand empire 
sur toutes mes actions. .\insi, j'a\'ais pris l'habitude de ne 
jamais me plaindre quand on m'en h
\'ait ce qui était à moi ; 
ou bien, lorsque j'étais accusée injustement, je préférais me 
taire que de m'excuser. II n'y avait en cela aucun mérite de 
ma part; je Ie faisais naturellement. 
Ah ! comme cUes ont passé rapidement ces années enso- 
leillées de ma petite en fance, ct quelle douce et suave 
empreinte elles ont laissée dans mon Ùme! Je me rappelle 
avec bonheur les promenades du dimanche où toujours ma 
bonne mère nous accompagnait. Je sens encore les impres- 
sions profondes et poétiques qui naissaient dans mon cæur 
à la vue des champs de blé émaillés de coquelicots, de bleuets 
et de pàquerettes. Déjà, j'aimais lcs lointains, l'espace, lcs 
grands arb res; en un mot, to ute la belle nature me ravissait 
et transportait mon àme dans les cieux. 
Souvent, pendant ces longues promenades, nous rencon- 
trions des pauvres, et la petite Thérèse était toujours chargée 
de leur porter l'aumòne; ce qui la rendait bien heLII euse. 
Souvent aussi, mon bon père, trouyant la route un peu longue 
pour sa petite reine, la ramenait au logis, à son grand 



llistoire d'une âme. - Clzapitre premier. 


17 


déplaisir ! Alors, pour la consoler, Céline remplissait de pâ- 
querettes son joli petit panier et les lui donnait au retour. 
Oh ! yéritablement, tout me souriait sur la terre. Je trouvaís 
des fieurs sous chacun de mes pas, et mon heureux caractère 
-contribuáit aussi à rendre ma vie agréable; mais une nouvelle 
période allait s'ouvrir. De\'ant être si tôt la fÌancée de Jésus, 
il m'était nécessaire de souffrir dès mon enfance. De même 
que les fleurs du printemps commencent à germer sous Ja 
neige et s'épanouissent au\: premiers rayons du soleil, de 
même la petite fleur dont j'écris les souvenirs a-t-elle dû 
passer par l'hi\"er de l'épreuve, et laisser remplir son tendre 
calice de la rosée des pleurs... 


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ClfAPITRE II 


,'\lort de sa mère. - Les 8uissonnets. - Amour paternel. 
Premiè:e confession. 
Les veillées d'hiver. - Vision prophétique. 


... 


détails de la maladie de ma 



+
 

c. 



2Q 


Sæur Tlzérèse de I'Enfa n t-Jés 11 S. 


journée chez clle. Une fois, nous n'a,ions pas ell Ie temps 
de faire notre prière avånt de partir, ct ma petite sceur 
me dit tout bas pendant Ie trajet : << Faut-il avouer que nous 
n'a vons pas fait notre prière ? - Oh! oui >>, Iui ai-je répondu. 
Alors, bien timidement, elle confia son secret à cctte dame qui 
nous dit aussitôt : << Eh bien, mcs petites filles, vous allez la 
faire >>; puis, nous laissant dans une grande chambre, clle 
partit. Céline me regarda stupéfaite; je ne l'étais pas moins ct 
m'écriai : << Ah! ce n'est pas comme maman! toujours cUe 
nous faisait faire notre prière. >> 
Dans la journée, malgré les distractions qu'on essayait de 
nous donner, la pcnsée de notre mère chérie nous revenait 
sans cesse. Je me rap pelle que ma sæUf ayant reçu un bel 
abricot, se pencha vers moi et me dit : << 
ous n'allons pas 
Ie manger, je yais Ie donner à ma111an. >> I-lélas! notre mère 
bicn-aimée était déjà trop malade pour manger les fruits de 
la terre ; elle ne de\"ait plus se rassasier qu'au ciel de la gloire 
de Dieu et boire a\"cc Jésus Ie vin mystéricux dont il parla 
dans sa dernière Cènc, promcttant de Ie partager avec nous 
dans Ie royaume dc son Père. 
La cér
monie touchante de I'Ex.trême-Onction s'est im- 
primée dans mon âme. Je \"ois encore l'endroit où 1'on me 
fit agenouiller, j'entends encore les sanglots de mon pauvre 
père. 
Ma mère quitta ce monde Ie 28 août 1877, dans sa quarante- 
sixième année. Le lendemain de sa mort, mon bon père me 
prit dans ses bras: << Viens, me dit-il, embrasser une dernière 
fois ta chère petite mère. >> Et moi, sans prononcer un seul 
mot, j'approchai mes lèvres du froTlt glacé de ma mère chérie. 
Je ne me souyiens pas d'avoir beaucoup pleuré. Je ne 
parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient 
mon cceur; je regardais et j'écoutais en silence. Je voyais 
aussi bien des choses qu'on aurait ,'oulu me cacher : un 



J/istoire d'une dme. - Chapitre dellxième. 


21 


moment, je me trouvai seule en face du cercueil, placé debout 
dans Ie corridor; je m 'arrêtai longtemps à Ie considérer; 
jamais je n'en avais vu. cependant je comprenais! J'étais si 
petite alors qu'il me fallait lever la tête pour Ie yoir tout 
entier, et il me paraissait bien grand, bien triste... 
Quinze ans plus tard 
 je me trouyai devant un autre 
cercueil, celui de notre sainte Mère Geneyièye t ; et je me cru
 
encore aux jours de mon enfance! Tous mes souvenirs se 
pressèrent en foule dans ma mémoire. C'était bien la même 
petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi. et Ie 
cercueil lui paraissait petit; elle ne levait pas la tête pour Ie 
regarder, cUe ne la levait plus que pour contempler Ie ciel qui 
lui paraissait bien joyeux, car l'épreuve avait mûri et fortifié 
son âme de telle sorte que rien ici-bas ne pouvait plus 
l'attrister. 
Le jour oÙ la sainte Eglise bénit la dépouille mortelle de 
ma mère, Ie bon Dieu ne me laissa pas tout à fait orpheline; 
il me donna une autre mère et me la fìt choisir librement. 
Nous étions réunies toutes les cinq, nous regardant avec 
tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne fut émue de 
compassion et se tournant yers Céline et vers moi : << PaU\TeS 
petites, nous dit-elle, vous n'avez plus de mère! )) Alors 
Céline se jeta dans les bras de Marie en s'écriant : << Eh bien. 
c'est toi qui seras maman! )) Moi, toujours habituée à SUi\Te 
Céline, j'aurais bien dû l'imiter dans une action si juste; 
mais je pensai que Pauline allait peut-être ayoir du chagrin 
et se sentir délaissée, n'ayanl pas de petite tìlle; alors je la 


1 Cette \ énérée \lère avait fait profession au CJ.rmcl de Poitiers, d'ou 

lle fut envoyée pour fonder celui de Lisieux en 1838. 
Sa m
moire est restée en bénédictlOn dans ces deux monastères; ellc 
y pratiqua constammen t sous le regard de Dicu seul les vertus les plus 
héroiques, ct couronna par une mort très sainte une vic chargée de 
bonnes æUHe
, I
 5 décelT bre 1891. Elle était âgée de quatre-vingt-si
 
ans. 



22 


Sæur Thérèse de l'ElIf<11zt-JéslIs. 


regardai a\-ec tendresse, et cachant ma petite tête sur son 
cccur, je dis à mon tour : 
 Pour moi, c'est Pauline qui sera 
maman ! >) 
Comme je l'ai écrit plus haut, c'cst à partir de cette époque 
quïl me fallut entrer dans la seconde période de mon exis- 
tence, la plus dOliloureusc, surtout depuis l'entrée au Carmel 
de celle que )avais choisie pour ma seconde mère. Cettc 
période s'étend à partir de l'àge de quatre ans et demi jusqu'à 
ma quatorzième année, OÙ je retrOl)\'ai mon caractère d'cn- 
fant, tout en comprenant de plus en plus Ie sérieux de la vie. 
II faut YOUS dire, ma ::\lère yénérée, qu'aussitõt la mort de 
maman, mon heureux caractère changca complètement. Moi, 
si \'i\'e, si expansi\'e, je deyins timide et douce, sensible à 
l'excès; un regard sufiìsait SOllyent pour me faire fondre en 
larmcs; il fallait que personne ne s'occupât de moi; je ne 
pOllvais souffrir la compagnie des étrangers et ne retrouvais 
ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais 
à être entourée des délicatesses les plus grandes. Le cccur 
déjà si affectueux de mon père semblait enrichi d'un amour 
uaiment materncl, et je sentais mes sccurs deyenues pour 
moi les mères les plus tend res, les plus désintéressées. Ah ! 
si Ie bon Dieu n'avait pas prodigué ses bicnfaisants rayons 
à sa petite fleur, jamais eIle n'aurait pu s'acdimater sur la 
terre. Encore trop faible pour supporter les pluies et les 
orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des 
brises printanières; ces bienfaits ne lui manquèrent pas, 
même sous la neigc de l'épreu\'e. 


Bientõt, mon père résolut de quitter .\lençon pour venir 
habiter Lisieux et nous rapprochel ainsi de mon onele, frère 
de ma mère. II fit ce sacrifice dans Ie but de confier mes 
sæurs, encore jeunes, à la direction dc ma chère tante, afin 
q u'elle les guidât dans leur nou yelle mission et nous ser\'Ît 




 

 
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J.ES ßUISSONNETS (I.isieux). 


La fenètre marquée d'une ':- cst celie de la chambrc de Ther.:se, 



lJistoire d'zwe àme. - Chapil1"e deltxième. 


23 


en quelque sorte de mère. Je ne ressentis aucun chagrin en 
.abandonnant ma yillc natalc; les enfants aiment Ie change- 
ment et ce qui sort de l"ordinaire; ce fur donc avec plaisir 
quc je ,"ins à Lisieux. Je me sou\"Ïens du yoyage, de l'arri\"ée 
Ie soir chez mon onde; je yois encore mes petites cousines, 
Jeanne et 
larie, nous attendant sur Ie seuil de la maison 
.avec ma tante. Oh ! que je fus touchée de l'affection que nos 
oChers parents nous témoignèrent! 
Le lendemain, on no us conduisit dans notre nou\"clle 
demeure. je yeu.\. dire au.\. Buissonnets. quartier solitaire situé 
tout près de la belle promenade nommée << Jardin de l'étoile >>. 
La maison louéc par mon père me parut charmante : un 
beh"édère d'où la ,"ue s'étendait au loin. Ie jardin anglais 
de\"ant la façade. et derrière la mai
on un autre grand jardin 
potager; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau 
heureux. En cffet, cette riante habitation de\"int Ie théâtre de 
bien douces joies. de scènes de famille inoubliables. Ailleurs, 
com me je l'ai dit plus haut, j'étais e.\.ilée, je pleurais, je 
scntais que je n '
l\'ais plus de mère! Lit, mon petit cecur 
s'épanouissait et je souriais encore à la vie. 
Dès Ie ré\"eil. je trou\"ais lcs caresses de mes sæurs et puis 
il leurs cùtés je faisais ma prière. J e prenais ensuite a \'ec 
Pauline ma leçon de lecture; je me rappelle que Ie mot ciCllX 
fut Ie premier que je pus lire seule. \ussitòt ma classe tinie, 
je montais au beh'édère. résidence habituclle de mon père; 
ah I com bien j'étais heureuse lorsque j'ayais de bonnes notes 
à lui annoncer! 
Tous les après-midi fallais faire avec lui une petite prome- 
nade. yisiter Ie Saint Sacrement. un jour dans une église. Ie 
lendemain dans une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la 
rremière fois dans la chapel1e du Carmel. << ,"ois-tut ma 
petite reine, me dit papa, derrière cette grande grille, il y a 
t.ie saintes rcligieuses qui prient toujours Ie bon Dieu. >> 



2+ 


Sæur Thérèse de I'Hnfant-Jésus. 


l'étais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je serais 
parmi cUes; que là, dans ce Carmel béni, je rece\Tais de si 
grandes grâces! 
Après la promenade, je rentrais à la maison ou Je faisais 
mes de\'oirs; puis, tout Ie reste du temps, je sautillais dans 
Ie jardin autour de mon bon père. Je ne sayais ras jouer 
à ]a poupée; mOI1 plus grand plaisir était de préparer des 
tisanes avec des graines et des écorces d'arbres. Quand mes 
infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à papa, 
dans une jolie petite tasse qui donnait \-raiment elwie d'en 
savourer Ie contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son 
travail et puis, en souriant, faisait semb]ant de boire. 
J'aimais aussi à culti\'er des fleurs; je m 'amusais à dresser 
de petits autcls dans un enfoncement qui se trom'ait. par 
bonheur, au milieu ùu mur de mon jardin. Quand tout était 
prêt, je courais Yers papa qui s'extasiait, pour me faire plaisir, 
devant mes autels merveilleux, admirant ce que j'estimais un 
chef-d'æuvre I Je ne Gnirais pas, si je voulais raconter mille 
traits de ce genre dont j'ai gardé Ie souvenir. Ah! comment 
dirais-je toL1tes 1cs tendresses que mon incomparable père 
prodiguait à sa petite reine? 
lls étaient pour moi de beau
 jours ceu}. où mon rui cl1éri 
- comme j'aimais à l'appeler - m'emmenait avec lui à la 
pêche. Quclquefois fessayais moi-même de pêcher avec ma 
petite ligne; plus souvent je préférais m'asseoir à l'écart sur 
l'herbe fleurie. 1\lors mes pensées devenaient bien profondes 
 
et, sans savoir ce que c'était que méditer, mon âme sc 
plongeait dans une réelle oraison. J'écoutais les bruits loin- 
wins, Ie murmure du vent. Parfois la musique militaire 
m'envoyait de la ville quelques notes indécises, et << mélanco- 
lisait >> doucement mon cæur. La terre me semblait un lieu 
d'exil et je rêvais Ie ciel ! 
L'après-midi passait vite: bientõt il fallait re\'enir au"'- 



Jlistoirc d'unc lÌmc. - ChapitJ"c deuxièmc. 


25 


Buissonnets; mais, avant de plier bagage, je prenais la colla- 
tion apportée dans mon petit panier. Hélas! la belle tartinc 
de confiture préparée par mes sæurs avait changé d'aspect. 
Au lieu de sa yh"e couleur, je nc yoyais plus qu'une légère 
teinte rosc toute 1,ieillie et rentrée. Alors la terre me semblait 
plus triste encorc, ct je comprenais qu'au ciel seulement la 
joie serait sans nuages. 
A propos de nuages, je me souviens qu'un jour Ie beau 
cic1 bleu dc la campagne s'en couvrit; bientôt l'orage se mil 
à gronder a\"ec force, accompagné d'éclairs étincelants. Je mc 
tournais à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce 
majestueux spectacle; enfin je vis la foudre tomber dans un 
pré yoisin, ct, loin d'en éprouver la moindre frayeur, je fus 
rayie; il me sembla que Ie bon Dieu était tout près de moi! 
.Mon père chéri, moins content que sa reine, yint la tirer de 
son rayissement; déjà l'herbe et Ics grandes pâquerettes. plus 
hautes que moi, étincelaient de pierres précieuses, et nous 
avions à tl,l\"CrSer plusieurs prairies avant de gagner la routc" 
11 me prit donc dans ses bras, malgré son attirail de lignes. 
et de là, je regardais en bas les beau\: diamants, regreUant 
presque de n'en être pas couverte et inondée. 


II me scmblc BC pas avoir dit que, pendant mes prome- 
nades journalières, à Lisieux comme à Alençon, je portai
 
souvent l'aumône aux malheureu:\.. Un jour, nous vÎme3 un 
pau\-re yieillard qui se traînait péniblement sur des béquilles. 
Je m'approchai pour lui donner ma petite pièce; il fixa sur 
moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un 
douloureux sourire, il refusa mon aumðne. Je ne puis dire 
ce qui se passa dans mon cccur. J'aurais voulu Ie consolcr. 
Ie soulager; au lieu de cela, je ycnais peut-être de l'humilier. 
de lui faire de la peine! 
Sans doute il devina ma pensée. car jc Ie vis bientðt sc 



26 


Sæur Thérèsc de I'Ellfallt-JésLCso 


détourner ct me sourirc de loin. A cc moment, mon bon père 
yenait de m'acheter un gàteau, j'a\'ais grande en\ ie de courir 
pour Ie donner au yieillard; je me disais : << II n'a pas youlu 
d'argent, mais bien sùr, un gâteau Iui ferait plaisir. >> Puis je 
ne sais quelle crainte me rctint; j'a\Oais Ie cæur si gros que 
je pou\Oais à peine cacher mes Iarmes; entìn je me rappelai 
a\'oir entendu dire que Ie jour de Ia première communion on 
obtenait toutes Ics gràces dcmandées : cette pensée me consola 
aussitòt. Bien que je n'eusse alors que six ans, je me dis : <<Je 
prierai pour mon pau\'re, Ie jour de ma première commu- 
njon; >>et. cinq ans plus tard, je tins fìdèlement ma résolution. 
.I'ai toujours pcnsé que ma prière enfantine pour ce membre 
soutrrant de :\otre-Seigneur a\'ait été bénie et récompensée. 
En grandissant, j'aimais Ie bon Dieu de rlus en plus, et 
je lui donnais bien sou\'ent mon cæur, me sen'ant de 1a 
formule que ma mère nÙl\'ait arrrise; je m'etlorçais de plaire 
it Jésus en toutes mes actions et je faisais grande attention 
à ne l'ofrenser jamais. Cependant, 1111 jour, je commis une 
faute qui \'aut bien la peine d'être rapportée ici; elle me 
donne un grand sujet de m'humilier, et je crois en a\'oir eu la 
contrition parfaite. 
C'était au mois demaiI 878. l\les sæurs me trou \'ant trop 
retite pour aller aux èx.erciccs du mois de Marie tous Ies soirs, 
ie restais avec la bonne, et faisais a\'ec cIle mes dé\'otions 
de\'ant mon autel à moi, que j'arrangeais à ma façon. Tout 
était si petit. chandeliers, pots de 11eurs, etc., que deux allu- 
mettes-bougies suflisaient pour l'éclairer parfaitement. QueI- 
quefois \ïctoire, pour économiser ma provision d'J.llumettes, 
me faisair la surprise de deux. \'éritablcs bouts de bougie; 
mais c'était rare. 
en soil', nous allions nous mettre en prière, je lui dis : 
<< \'ouleL-\'OUS commencer Ie SOllvClzeî-J10US, je \ ais allumer.>> 
Elle fit 
emblant de commencer, puis me rcgarda en riant 



llistoire .-funt! âme. - C/wpitre deuxiëme. 


27 


très fort. 
loi, qui 'Voyais mes précieuses allumettes se con- 
sumer rapidement, je la suppliai encore une fois de dire bien 
"ite Ie SouJlcne1.-vous. .\lême silence! mêmes éclats de rire ! 
_\Iors, au comble de l'indignation, ie me Ie\"ai, et, sortant de 
111a douceur habituelle, je frappai du pied a\"cc force en criant 
bien haut : (< \ïctoire, vous êtes une méchante! >> La pau \Te 
tìlle n'a\'ait plus en\Oie de rire; cUe me regardait, muette 
.J.étonnement, et me montrait, mais tmp tard, Ia surprise de 
ses deu
 bouts de bougie cachés sous son tablier. Après a\"oir 
pleuré de colère. hélas! je vcrsai des larmcs de contrition; 
j'étais toute honteuse ct désoléc et je pris la renne résolution 
de ne plus jamals recom mencer. 
Peu de temps après, j'allai me confesser. Bien dou
 sou- 
ycnir pour moi! Pauline me disait : << .\la petite Thérèse, ce 
n'est pas à un hommc, mais au bon Dieu lui-même que tu 
yas avouer tes péchés. >> J'cn de\'ins si persuJdée que jc Iui 
demandai sérieusement sïl ne fallait pas dire à 1\1. l'abbé D". 
.qllC je /"aimais de IUlit mOil cæur, puisgue c'était au bon 
Dieu que j'allais parler en sa personne. 
Bien instruite de tout ce que je de\Oais faire, j'entrai au 
-confessionnal, et, me tournant juste en face du prêtre pour 
micux Ie voir, ie me confcssai et reçus sa bénédiction avec 
un grand esprit de foi; - ma sæur m'ayant assuré qu'à ce 
moment solennel les larmes du petit Jésus allaient purifier 
mon àme. - Je me sou\Oiens de l'exhortation qui me fut 
.adressée: cIle mïlwitait surtout à la dévotion envers la sainte 
\ïerge; ct je mc promis dc redoubler de tcndressc pour celie 
qui tenalt déjà une bien grandc place dans 1110n cæur. 
Enfin, je passai mon petit chapelet pour Ie faire bénir, et 
je sortis du confessionnal si contente et si Iégère que jamais 
je n'avais senti autant de joie. C'était Ie soir. .\rri\"ée sous 
un réverbère je m'arrêtai, et tirant dc ma poche Ie chapelet 
..10uvellcmcnt bénit, jc Ie tournai et retollrnai dans tous les 



28 


.";ællr TIlérèse de l'Ellfa 11 l-Jés LIS. 


sens. << Que regardes-tu, ma petite Thérèse? >> me dit 
Pauline. << l\lai
, je regarde commcnt c' est jait
 un chapelct 
bénit! >> Cette naïve réponse amusa beaucou p mes sæurs. 
Pou.r moi, je restai bien longtemps pénétrée dOe la grâce que 
j'avais reçue; depuis, je youlais me confesser aux grandes 
fêtes, et cette confession, je puis Ie dire, remplissait d'allé- 
gresse tout mon petit intérieur. 
Les fêtes !... Ah! que de souvenirs embaumés ce simple 
mot me rappelle !... Lcs fêtes I... je les aimais tant! 1\1es 
sccurs sayaient si bien m'expliquer les mystères cachés en 
chacune d'elles! Oui, ces jours de la terre devenaient pour 
moi des jonrs du ciel. J'aimais surtout Ies processions du 
Saint Sacrement. Quclle joie de semel' des neurs sous les pas 
du bon Dieu! .:\lais, ayant de les y laisser tomber, jc les 
Iançais bien haut et je n'étais jamais aussi heureuse qu'en 
,"oyant mes roses efrcuillées toucher l'ostensoir sacré. 
Lcs jêtes! _\h ! si les gran des étaient rares, chaque semaine 
en ramenait une bien chère à mon cæur : Ie dimancllc. QueUe 
journée radieuse! C'était la fête du bon Dieu, la fête du 
repos. D'abord, toute la famille partait à la grand'messe; et 
je me rappelle qu'au moment du sermon, - notre chapellc 
étant éloignée de la chaire - il fallait descendre et trouvcr 
des places dans la nef, ce qui n'était pas très facile. l\lais, 
pour la petite Thérèse et son père, tout Ie monde s'empressait 
de leur offrir des chaises. 1\10n onde se réjouissait en nous 
,"oyant arriver tous les deux; il m'appelait son petit rayon de 
soleil
 et disait que, de voir ce yénérable patriarche condui- 
sant par la main sa petite fille, c'était un tableau qui Ie 
ravissait. 
.M,oi, jc ne m'inquiétais guère d'être regardée, je ne m'oc- 
cupais que d'écouter attenti\"ement Ie prêtre. t Tn sermon sur 
Ia Passion de Notre-Seigneur fut Ie premier que je compris 
et qui me toucha profondément; j'avais alors cinq ans et 



Ilistoire d'zt11e time. - Chapitre dellxième. 


29 


demi, et depuis je pus saisir et goÙter Ie sens de toutes les 
instructions. 
Quand il était question de sainte Thérèse. mon père se 
penchait et me disait tout bas : << Ecoute bien, ma petite 
reine, on parle de ta sainte patronne. )> J'écoutais bien, en 
dIet, mais je l'avoue, je regardais plus sou vent papa que Ie 
prédicateur. Sa belle figure me disait tant de choses! Parfois 
ses yeux se remplissaient de larmes quïl s'efforçait yainement 
de retenir. En écoutant les yérités éternelles, il semblait déjà 
ne plus habiter la terre; son àme me paraissait plongée dans 
un autre monde. Hélas! sa course était loin, bien loin d'être 
à. son terme : de longues et douloureuses années devaient 
s'écouler encore avant que Ie beau ciel s'ouyrìt à ses yeu'X. et 
que Ie Seigneur, de sa main divine, essuyàt les larmes amères 
de son tì.dèle serviteur. 
Je reviens à ma journée du dimanche. Cette joyeuse fête 
qui passait si rapidement a\.ait bien aussi sa teinte de mélan- 
colie : mon bonheur était sans mélange jusqu'à complies; 
mais, à partir de cet office du soir, un sentiment de tristesse 
en vahissait mon àme : je pensais que Ie lendemain il faudrait 
recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon 
cæur sentait l'exil de la terre, je soupirais après Ie repos du 
ciel, Ie dimanche sans couchant de la vraie patrie! 
Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, 
lcs unes après les autres, à passer la soirée chez elle : j'étais 
bien heureuse quand venait mon tour. J'écoutais avec un 
plaisir extrême tout ce que mon oncIe disait; ses con\'ersa- 
tions sérieuses m'intéressaient beaucoup; il ne se doutait 
pas certainement de l'attention que j'y prenais. Toutefois, 
ma joie était mêlée de frayeur quand il m'asseyait sur un 
seul de ses genoux, en chantant Barbe-blelle d'une \'oix 
formidable! 
Vers huit heures, mon père venait me chercher. .\Iors je 



30 


Sæw' Thé1"èsc de ['Enfant-Jesus. 


me souyiens que jc regardais les étoiles a\"ec un rayissement 
inexprimable... II y ayait surtout au tìrmament profond un 
groupe de perIes d'or (Ie baudrier d'Orion ') que jc rcmarquais. 
a\'ec délices.lui trouyant la forme d'un T - :.'1< - et je disais. 
en chemin à mon père chéri : << Regarde, p;pa. mon nom est 
écrit dans Ie ciel! )> Puis. ne youlant plus ricn \'oir de la 
yilaine terre. je lui demandais de mc conduire; et, sans. 
regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien 
en rail', ne me lassant pas dc contcmplcr l'azur étoilé. 


Que pourrais-je dire des yeiIIées d'hi\"cr aux Buissonncts?- 
Après la partie de damier, mes sccurs lisaient L41l1zée lilll1"- 
giqlle: puis quelqucs pages d'un liyre intéressant et instructit 
à la fois. Pendant ce temps, je prenais place sur les genou \ 
de mon père; et, la lecture terminée. il chantait. de sa 
belle voix, dcs refrains mélodicux comme pour m'endormir. 
Alors. j'appuyais ma tête sur son c(
ur, ct lui me berçait 
doucemen t... 
Enfin nous montions pour faire 1a prière; et, 1à encore. 
j'a\'ais ma place auprès de mon bon père. n'ayant qu'à Ie- 
regarder pour savoir comment pricnt les saints. Ensuite. 
Paulinc me couchait; après quoi je lui disais inyariablement : 
<< Est-ce que j'ai été mignonne aujourd'hui? - Est-cc que k 
bon Dieu est content de moi? - Est-ce que les petits angcs. 
yont \'oler autour de moi?...)) Tou jours 1a réponse était OIl i :. 
autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. .\près 
cet interrogatoire. mes sccurs m'em brassaient, et la petite 
Thérèse restait seule dans l'obscurité. 
Je regarde comme une yraie grâce d'ayoir été habituée 
dès l'enfancc à surmonter mes fraycurs. Parfois, Pauline 
m 'envoyait seule Ie soil' chercher qucIque chose dans une- 
chambre éloignée; eIle ne souffrait point de refus, et cela 
m 'érait nécessaire, car je serais deyenue très peureuse; tand i
 



Ilistoire .t'une åmc. - Chapitrc deltxiè1lle. 


3r 


qu'à présent, il est bien diftìcile de m'eft'rayer. Je me demande 
comment ma petite mère a pu m'élever avec tant d'amour. 
sans me gàter. car cIle nc me passait aucune imperfection: 
jamais eIIe ne me faisait de reprochcs sans sujet, mais jamais 
non plus, - je Ie savais bien - cIIe nc reyenait sur une 
chose décidée. 
Cette secur chérie recevait mes contidences lcs plus intimcs; 
eIle éclairait tous mes doutes. L"n jour, je lui témoignais ma 
surprise de ce que Ie bon Dieu ne donne pas une gloire égaJc. 
dans Ie ciel à tous les élllS; j"a\'ais peur que tous ne fussent 
pas heureux. .\Iors cIle m'cl1\"oya chercher Ie grand yerre de 
papa et Ie mit à cùté de mon petit dé: puis, Ies remplissant 
d'eau tOllS deux, eIIe me demanda lequel paraissait Ie plll
 
rempli. Je Iui dis que je les ,'oyais aus
i pleins I'ul1 que 
I'autre, et qu'il était impossible de leur '"erser plus d'eau 
qu'ils n'en pou,'aient contenir. Pauline me lit alors com- 
prendre qu'au cicI Ie dernier des élus n'en, ierait pas Ie 
bonhcur du premier. C'est ainsi que, mettant à ma portée les 
plus sublimes secrets, die donnait à mon àme la nourriture 
qui lui était nécessaire. 


A,'ec queIIe joie je ,"oyais arri,"er chaque année la distribu- 
tion des prix! Bien que to ute seule à concourir, la justice, 
comme toujours, n'en était pas moins gardée; jc n'avais que 
les récompcnses absolumcnt méritécs. Lc cæur me battait 
bien fort en écoutant ma sentence, en recevant des mains 
de mon père, dc,"ant toutc la famiIle réunie. les prix et ]es 
couronncs. C'était pour moi comme une image du jugcment! 
Hélas! en yoyant papa si radieux, je nc pré\"oyais pas les. 
grandcs éprcuyes qui I'attcndaicnt. {Tn jour cependant, Ie 
bon Dicu me montra dans unc vision extraordinairc l'image 
vivante dc cette doulcur à venir. 
.l\lon pèr.e était en voyagc et ne de,'ait p:lS rc,'enir de si tôt:.. 



32 


Sællr Thérèse de tEnfant-Usus. 


il pouvait être deux ou trois heures de l'après-01idi : Ie soleII 
brillait d'un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je 
me trouvais seule à une fenêtre donnant sur Ie jardin potager, 
l'esprit tout occupé de pensées riantes; quand je vis devant 
la buanderie, en face de O1oi, un homme vêtu absolument 
comme papa, ayant la même taille élevée et Ia même dé- 
marche, mais de plus très courbé et \ ieilli. Jc dis vieilli, pour 
dépeindre l'ensemble général de sa personne; car je ne \'oyais 
point son visage, sa tête étant couverte d'un \Toile épais. II 
s'ayançait Ientement, d'un pas régulier, Iongeant mon petit 
jardin. Aussitôt, un sentiment de frayeur surnaturelle me 
saisit et i'appelai bien haut d'une yoix trem blante : <( Papa! 
Papa !... )> Mais Ie mystérieux personnage ne semblait pas 
m'entelldre; il continua sa marche sans même se détourner, 
et se dirigea ainsi vers un bouquet de sapins qui partageai 
l'allée principale du jardin. Je m'attendais à Ie voir reparaitre 
de l'autre cûté des grands arbres; mais la J!isioll prophélique 
s'était évanouie ! 
Tout cela n'avait duré qu'un instant: un instant qui se 
grava si profondément dans ma mémoire, qu'aujourd'hui 
encore, après tant d'années, Ie souvenir m'en est aussi présent 
que Ia vision eIle-même. 
l\les sceurs étaient ensemble dans une chambre voisine. 

l'entendant appeler papa, elles ressentirent elles-mêmes une 
impression de frayeur. Dissim ulant son émotion, l\larie 
accourut vers moi : <( Pourquoi donc, me dit-elle, appelles-tu 
ainsi papa qui est à .\lençon? )> Je racontai ce que je venais 
de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne, 
voulant sans doute me faire peur, s'était caché la tête a\Tec 
son tablier. 
Mais Victoire interrogée assura n'avoir pas quitté sa 
cuis ine; d'ailleurs, la vérité ne pouvait s'obscurcir dans mon 
esprit: j'avais JIll un homme, et eet Izomme rcsscmblait abso/u- 



lIistoi,.e d'zme àme. - Chapitre deuxième. 


33 


men! à papa. Alors nous allâmes toutes derrière Ie massit 
d'arbres, et, n 'ayant rien trouvé, mes sæurs me dirent de ne 
plus penser à cela. Ne plus y penser! Ah ! ce n'était pas en 
mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me représentait 
cette vision mystérieuse. Bien souvent je cherchais à soulever 
Ie voile qui m'en dérobait Ie sens, et i gardais au fond du 
cæur la conviction intime qu'il me serait un jour entièrement 
révélé. 
Et vous connaissez tout, ma 
lère bien-aimée! Vous Ie 
sayez maintenant : c'était bien mon père que Ie bon Dieu 
m'a\"ait fait voir, s'ayançant courbé par râge, et portant sur 
son visage vénérable, sur sa tête blanchie, Ie signe de sa 
grande épreu\"e. Comme la Face adorable de Jésus fut voilée 
pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait 
être voilée aux jours de son humiliation, afin de pouvoir 
rayonner avec plus d'éclat dans les cieux. Ah! com bien 
j'admire la conduite de Dieu nous montrant d'ayance cette 
croix précieuse, comme un père fait entrevoir à ses enfants 
I'avenir glorieux qu'il leur prépare, et se complaÎt, dans son 
amour, à considérer lui-mème Ics richesses sans prix qui 
doivent être leur héritage ! 
Mais une rét1exion me vient à l'esprit : << Pourquoi Ie bon 
Dieu a-t-il donné cette Iumière à une enfant qui, si elle 
I'avait comprise, serait morte de douleur? >> Pourquoi ? ... Voilà 
up de ces mystères impénétrables que nous comprendrons 
seulement au ciel pour en faire Ie sujet de notre éternelle 

dmiration ! 
lon Dieu, que vous êtes bon! Comme vous 
proportionnez Ies épreuves à nos forces! Je n'avais pas même 
Ie courage en ce temps-Ià de penser, sans effroi, que papa 
pou\"ait mourir. 11 était un jour monté sur Ie haut d'une 
échelle et, commc je restais là tout près, il me dit : << Eloigne- 
toi, ma petite rcine, car, si je tombe, je yais t'écraser. >) 
Aussitôt je resscntis line révolte intérieure et, m'approchant 
3 



34 


Sæur Thé1-èse de [,Enfant-Jésus. 


plus près encore de l'échelle, je pensai : >>Au moins, si papa 
tom be, je ne vais pas avoir la douleur de Ie voir mourir, je 
vais mourir avec lui. >> 
Non, je ne puis dire combien j'aimais mon père! Tout en 
lui me causait de l'admiration. Quand il m'expliquait ses. 
pensées sur des choses très sérieuses, - comme si j'ayais été- 
une grande fille - je lui disais naïvement : << Bien sûr, papa,. 
que si tu parlais ainsi au x grands hommes du gouvernement,. 
ils te prendraient pour te faire roi, alors la France serait 
heureuse comme jamais elle ne l'a été; mais toi, tu serais 
malheureux, puisque c'est Ie sort de tous les rois; et puis tu 
ne serais plus mon roi à moi toute seule. aussi j'aime mieux. 
qu'ils ne te connaissent pas, >> 


Vers l'âge de six ou sept ans, je vis la mer pour la pre- 
mière fois. Ce spectacle me causa une impression profonde, 
je ne pouvais en détacher mes yeux. Sa majesté, Ie mugisse- 
ment de ses flots, tout parlait à mon âme de la grandeur et 
de la puissance du bon Dieu" Je me rappelle que, sur la plage, 
un monsieur et une dame me regardèrent longtemps, et, 
demandant à papa si je lui appartenais, ils dirent que j'étais 
une bien jolie petite fille. Aussitôt mon père leur fit signe de 
nc pas m'adresser de compliment. J'éprouvai du plaisir en 
cntendant cela, car je ne me trouyais pas gentille ; mes sæurs 
faisaient une si grande attention à ne tenir j;.lmais aucun 
langage capable de me faire perdre ma simplicité et m"a 
candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais uniquement, 
je n 'attachai pas grande importance aux paroles et aux 
regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus. 
Le soir de ce jour, à l'heure où Ie soleil semble se baigner 
dans l'immensité des flots, Iaissant devant lui un sillon lumi- 
neux, j'allai m'asseoir avec Pauline sur un rocher désert; je 
contemplai longtemps ce sillon d'or qu'elle me disait être 



Histoire d'une âme. - Chapitre deuxième. 


35 


l'image de la gràce illuminant ici-bas Ie chemin des âmes 
fidèles. Alors je me représentai mon cæur au milieu du 
sillon, comme une petite barque légère à la gracieuse voile 
blanche, et je pris la résolution de ne jamais l'éloigner du 
regard de Jésus, afin qu'il pût yoguer en paix et rapidement 
vers Ie ri\"age des cieux. 


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CHAPITRE III 


Le pensionnat. - Douloureuse séparatioD. 
Maladie êtrange. 
Un visible s:)Urire de la 
eine du Cie]. 


+
Æòa 

 


'AVAIS huit ans et derni lorsque Léonie 
sortit de pens!on et je la rernplaçai 
à I'Abbaye des Bénédictines de Li- 
sieux. Je fus placle dans une c:asse 
d'élèvcs toutes plu
 
randcs que moi: 
l'une d'elles, âgée de quatorze 
ans, était peu intelligente, 
rnais savait 
ccpendant en 



38 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


imposer aux pensionnaires. Ale voyant si jeune, presque 
toujours la première aUK compositions, et chérie de toutes les 
religieuscs, eUe en éprouva de la jalousie et me fit payer de 
mille manières mes petits succès. Avec ma nature timide et 
délicate, je ne savais pas me défendre et me contentais de 
pleurer sans rien dire. Céline, aussi bien que mes sæurs 
aînées, ignorait mon chagrin; mais je n 'avais pas assez de 
vertu pour m'élever au-dessus de ces misères ct mon pauvre 
petit cæur souffrait beaucoup. 
Chaque soir, heureusement, ie retrouvais Ie foyer paternel ; 
alors mon âme s'épanouissait, je sautais sur les genoux de 
mon père, lui disant les notes qui m'a\'aient été don nées, et 
son baiser me faisait oublier toutes mes peines. Avec queUe 
joie j'annonçai Ie résultat de ma première composition I 
J'avais Ie maximum, et pour ma récompense ie reçus une 
jolie petite pièce blanche que ie plaçai dans ma tirelire pour 
les pauvres, et qui fut destinée à recevoir presque chaque 
jeudi une nouvelle compagne. Ah! j'avais un réel besoin de 
ees gâteries; il était bien utile à la petite {leur de plonger 
souvent ses tendres racines dans la terre aimée et choisie de 
la famille, puisqu'elle ne trouvait nulle part aillcurs Ie sue 
nécessaire à sa subsistance. 
Tous les jeudis nous avions congé; mais je ne reconnais- 
sais plus les congés donnés par Pauline, que je passais en 
grande partie au beh-édère avec papa. Ne sachant pas jouer 
eomme les autres enfants, je ne me sentais pas une compagne 
agréable; cependant ie faisais de mon mieux pour imiter les 
autres, sans jamais y réussir. 


Après Céline, qui m'était pour ainsi dire indispensable, 
je recherchais surtout ma petite cousine Marie, parce qu'eUe 
me laissait libre de choisir des jeux à mon goût. Nous étions 
déjà très unies de cæur ct de volonté, comme si Ie bon Dieu 



Histoire d"llne âme. - Chapitre troisième. 


39 


nous eût fait pressentir qu'un jour, au Carmel, nous embras- 
:serions la même vie religieuse I. 
Bien souvent, - la scène se passait chez mon oncle - 
Marie et Thérèse devenaient deux. anachorètes très pénitents, 
ne possédant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé, 
et un jardin pour y cultiver quelques légumes. Leur vie 
s'écoulait dans une contemplation continuelle; c'est-à-dire 
que run remplaça\t l'autre à 1'0ra\son, quand il [aliait s'oc- 
cuper de la vie active. Tout se [aisait avec une entente, un 
silence et des manières parfaitement religieuses. Si nous 
all ions en promenade, notre jeu continuait même dans la 
rue: les deux. ermites récitaient Ie chapelet, se servant de leurs 
doigts, afin de ne pas montrer leur dé\'otion à l'indiscret 


I Marie Guérin entra au Carmel de Lisieux, Ie [5 août 1895, et pro- 
nonça ses væ'lX sous Ie nom de Sæur Alarie de I'Euchanslie. 
Elle se fit remarquer par son grand esprit de pauvreté et sa patience 
au milieu de longues soutfrances. << Je ne sais pas si J'ai bien sOllffe,-t, 
dira-t-elle pendant sa derniêre maladie, mais iL me sembLe qlle THÉRESE 
me commllniqlle ses sentiments et qlle j'ai son mème abandon. Oh! 
si je pouvms comme elle mOllrir d'amolu'! Ce ne serail pas élonnant. 
pllisqlle je fais partie de fa légion des petites victimes qll'elle a 
demandées all bon Diell. Ma Mère, pendant mon agonie, si VOliS 
voye
 qlle la SOllffrance m'empèclze de fl1ire des actes d'amoLlr, je 
VOliS en cunjw'e, rappeLe
-moi mvn désir. Je veliX mOll,-i,- en dlsant à 
JéSLlS qLle je L'aime. 
 
Ce deslr fut réalisé. La Mêre Prieure, dans une lettre circulaire 
adressée à tous les Carmels, raconte ainsi ses derni.ers moments: 
<<On resplrait vraiment, dans sa cellule, une autre atlllos 
hère que 
celie d'ici-bas. Une de nos sæurs y apporta << U VIERGE DE THÉKÈSE >>. 
Le regard dejà si beau de la petite Marie s'lIlumma d'un reliet celeste. 
<< Que je l'aime I dit-elle en lui tendant les bras. Olz! qll'dLe est 
belle ! 
 
<< Le moment suprême approchait, et les élans de notre douce mourante 
devenaient toujours plus expressifs et plus cmbrasés : <<Je ne crains pas 
de mourir! oh! "uelle pùix 1... Il ne falll pas avoir pellr de !a sOllf- 
france... Il donne touJours La force,.. Oh! qlle je vOlld,-ais bien mllurir 
d'amollr /... d'amollr pOllr Le bon Diell... MON JÉsus, JE VOUS AI.\iE. I >> 
Et I'àme de notre ang
l1que sæur, quiuant son enveloppe fragIle, s'exhala 
(}ans cet acte d'amour._. 
<< C'etait Ie q avril 1905. Elle avait 3-\ ans. >> 



40 


Sæu,- Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


public. Cependant, un jour, Ie solitaire Thérèse s'oublia : 
ayant reçu un gâteau pour sa collation, il fit, avant de Ie 
manger, un grand signe de croix; et plusieurs profanes du 
sièc1e ne se privèrent pas de sourire. 
Notre union de voIonté passait quelquefois Ies bornes. Un 
soir. en revenant de l'Abbaye, nous voulùmes imiter Ia 
modestie des solitaires. Je dis à Marie : << Conduis-moi, je 
vais fermer les yeux. - Je \'eux les fermer aussi >>, me 
répondit-eJle; et chacune fit sa volonté. 
Nous marchions sur un trottoir, nous n'avions donc pas 
à craindre les voitures. l\lais, après une agréable promenade 
de quelques minutes, où Ies deux étourdies savouraient les 
délices de marcher sans y voir, elles tombèrent ensemble sur 
des caisses placées à la porte d'un magasin et les ren versèrent 
du même coup. Aussitût, Ie marchand sortit tout en colère 
pour relever sa marchandise; mais les aveugles volontaires 
s'étaient bien relevées toutes seules et marchaient à pas pré- 
cipités, les yeux grands ouverts et les oreiJles aussi, pour 
entendre Ies justes reproches de Jeanne qui paraissait aussi 
fâchée que Ie marchand. 


Je n'ai rien dit encore de mes nou\'eaux rapports avec 
Céline. A Lisieux, les rôles avaient changé : elle était devenue 
le petit lutin rem pli de malice, et Thérèse une petite fille bien 
douce, mais pleureuse à l'excès 1 Aussi avait-elle besoin d'un 
défenseur, et qui pourra dire avec quelle intrépidité ma chère 
petite sæur se chargeait de cet office? Nous nous faisions 
sou vent de petits cadeaux, qui, de part et d'autre, causaient 
un bonheur sans pareil. Ah 1 c'est qu'à cet âge nous n 'étions 
pas bIasées; notre âme, dans toutc sa fraîcheur, s'épanouis- 
sait comme une fleur printanière, heureuse de recevoir la 
rosée du matin; la même brise légère faisait balancer nos 
coroLes. Oui, nos joies élaient communes: je l'ai bien senti 



Histoire d'llnc âme. - Chapilrc troisième. 


4' 


au jour si beau de la première communion de ma Céline 
chérie 1 
l'avais sept ans alors, et n'allais pas encore à l'Abbaye. 
Qu'il m'est doux Ie souvenir de sa préparation 1 Chague soir, 
pendant les dernières semaines, mes sæurs lui parlaient de 
la grande action gu'elle allan faire; moi j'écoutais, avide de 
me préparer aussi, et lorsgu'on me disait de me retirer, parce 
que j'étais trop petite encore, j'avais Ie cæur bien gros; je 
pensais que ce n 'était pas trap de guatre ans pour se préparer 
à recevoir Ie bon Dieu. 
Un soir, j'entendis ces paroles adressées à mon heureuse 
petite sæur: <<A partir de ta première communion, il faudra 
commencer une vie wute nou\'elle. )> Aussitût je pris la 
résolution de ne pas attendre ce temps-là pour moi, mais de 
commencer une \-ie nouvelle avec Céline. 
Pendant sa retraite préparatoire, cUe resta tout à fait pen- 
sionnaire à I'Abbaye et son absence me parut bien longue. 
Enfin son beau jour arri\'a. Quelle impression délicieuse il 
laissa dans mon cæur 1 C'était comme Ie prélude de ma 
première communion à moi 1 Ah I que de grâces j'ai reçues 
ce jour-Ià I je Ie considère comme un des plus beaux de ma 
vie. 


Je suis retournée un peu en arrière pour rappeler cet inef- 
fable souvenir. Maintenant je dois parler de 1.1 douloureuse 
séparation qui vint bri,er mon cæur, lorsgue Jésus me ravit 
ma petite mère si tendrement aimée. Je lui avais dit un jour 
que je voulais m'en aller avec eUe dans un désert lointain; 
eUe me répondit alors que mon désir était Ie sien, mais 
qu'elle attendrait que je fusse assez grande pour partir. Cctte 
promesse irréalisable, la petite Thérèsc l'avait prise au sérieux, 
et quelle ne flit pas sa peine d'entendre sa chère Pauline 
parler avec .Marie de son entrée prochaine <.tU Carmel! Je ne 



42 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


<:onnaissais pas Ie Carmel; mais je comprenais qu'elle me 
quitterait pour entrer dans un cou\"ent, je comprenais qu'elle 
ne m 'attendrait pas! 
Comment pourrais-je dire rangoisse de mon cæur? En un 
instant, la vie m'apparut dans toute sa réalité : remplie de 
souffrances et de séparations continuelles, et je versai des 
larmes bien amères. j'ignorais alors la joie du sacrifice; 
j'étais faible, si taible, que je regarde comme une grande 
,grâce d'ayoir pu supporter sans mourir une épreu ve en 
.apparence bien au-dessus de mes forces. 
Je me sou\'iendrai toujours a\"ec queUe tendresse ma petite 
mère me consola. Elle m'expliqua la vie du c1oître; et voilà 
qu'un soir, en repassant toute seule dans mon cæur Ie tableau 
qu'elle m'en ayait tracé. je sentis que Ie Carmel était Ie désert 
où Ie bon Dieu voulait aussi me cacher. Je Ie sentis avec tant 
de force qu'il n'y eut pas Ie moindre doute dans mon esprit; 
<:e ne fut pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîncr, mais 
la certitude d'un appel diyin. Cette impression que je ne puis 
rendre me laissa dans une grande paix. 
Le lendemain, ie confiai mes désirs à Pauline qui, les 
regardant comme la yolonté du ciel, me promit de m'em- 
mener bientôt au Carmel pour voir la l\lère Prieure, à qui 
ie pourrais dire mon secret. 
Un dimanche fut choisi pour ceUe solennelle visite. Mon 
embarras fut grand quand j'appris que ma cousine l\larie, 
encorc asscz ieune pour yoir les Carmélitcs, devait m 'accom- 
pagner. II me fallait cependant trou\"cr Ie moyen de rester 
seule; et voici ce qui me vint à la pensée : Je dis à l\larie 
qu'ayant Ie privilège de voir la Révérende !\lère, nous de\"Íons 
être bien gentilles, très polies, et pour cela lui confier nos 
secrets; donc, rune après l'autrc, il [audrait sortir un moment. 
l\lalgré sa répugnance à confier des secrets qu'el1e n'avait pas, 
1\larie me crut sur parole; et ainsi je pus rester seule avec 



llistoire d'llne âme. - Chapitre troisième. 


43 


vous, ma l\lère chérie. Ayant entendu mes grandes confi- 
.dences et cro)'ant à ma vocation, vous me dÎtes néanmoins 
qu'ùn ne receyait pas de postulantes de neuf ans, et qu'il 
faudrait attendre mes seize ans. Je dus me résigner, malgré 
mon vif désir d'entrer avec Pauline et de faire ma première 
.communion le jour de sa prise d'Habit. 


Enfin Ie 2 octobre arriva ! Jour de larmes et de bénédictions 
où Jésus cueillit la première de ses fieurs, la fleur choisie qui 
devait être, peu d'années après, la l\lère de ses sæurs. Pendant 
que mon père bien-aimé, accompagné de mon onele et de 
.:\larie, gravissait la montagne du Carmel pouroffrir son premier 
sacrifice, ma tante me conduisit à la messe avec mes sæurs 
.et mes cousines. Nous fondions en larmes, si bien qu'en nous 
voyant entrer dans l'église, les personnes nous regardaient 
a\'ec étonnement; mais cela ne m'empêchait pas de pleurer. 
Je me demandais comment Ie soleil pouvait luire encore sur 
la terre ! 
Peut-être trouverez-vous, ma l\\ère vénérée, que j'exagère 
un peu ma peine. Jc me rends bien compte, en effet, que ce 
.Jépart n'aurait pas dù m'affiiger à ce point; mais, je do is 
l'avouer, mon âme était loin d'être mûrie; et je devais passer 
par bien des creLlsets avant d'atteindre Ie rivage de la paix, 
.avant de goùter les fruits délicieux de l'abandon total et du 
parfait amour. 
L'après-midi de ce 2 octobre 1882, je vis ma Pauline chérie, 
de\ enue sæur Agnès de Jésus, derrière les grilles du Carmel. 
Oh! que j'ai souffert à ce parloir! Puisque j'écris l'histoire 
de mon âme, je dois tout dire, il me semble! eh bien, j'avoue 
que je comptai pour rien les premières souffrances de la 
séparation, en comparaison de celles qui suivirent. Moi, qui 
étais habituée à m'entretenir cæur à cæur avec ma petite 
.mère, j'obtenais à grand'peine deux ou trois minutes à la fin 



44 


Sællr Thérese de l'Enfant-Jéslls 


des parloirs de famille; bien entendu, je les passais à verser 
des larmes et m'en allais Ie cæur déchiré. 
Je ne comprenais pas qu'il eùt été impossible de nous 
donner souvent à chacune une demi-heure, et qu'il fallait 
résefYer les plus longs moments à mon petit père et à Marie; 
je ne comprenais pas, et je disais au fond de mon cæur : 
Pauline est perdue pour moi ! !\lon esprit se développa d'une 
façon si étonnante au sein de la souffrance, que je ne tardai 
pas à tomber gravement malade. 


La maladie dont je tus atteinte venait certainement de la 
jalousie du démon, qui, furieux de cette première entrée au 
Carmel, youlait se venger sur moi du tort bien grand que ma 
famille de\'ait lui faire dans l'a\'enir. 1\1ais il ne sa\'ait pas 
que la Reine du Ciel veillait fidèlement sur sa petite fleur, 
qu'elle lui souriait d'en haut et s'apprêtait à faire cesser la 
tempête, au múment même où sa tige délicate et fragile devait 
se briser sans retour. 
A la fin de cette année 1882, je fus prise d'un mal de têtc 
continuel, mais supportable, qui ne m'empêcha pas de pour- 
suivre mes études; ceci dura jusqu'à la fête de Pâques 1883. 
A cette époque, mon père étant allé à Paris a\"ec mes sæurs 
ainées, il nous conf:ìa, Céline et moi, à mon onele et à ma 
tante. 
Un soir que je me trou\"ais seule avec mon onele, il me 
parla de ma mère, des souvenirs passés, avec une tendresse 
qui me toucha profondément et me fit pleurer. 
la sensibilité 
l'ému t lui-même; il fut surpris de me voir à cet âge les 
sentiments que j'exprimais, et résolut de me procurer toutes 
sortes de distractions pendant les vacances. 
Le bon Dieu en avait décidé autrement. Ce soir-là même, 
mon mal de tête devi nt d'une violence extrême, et jc fus prise 
d'un tremblement étrange qui dura toute la nuit. 1\1a tante, 



lIistoire d'lllle àme. - Chapitre troisième. 


4-5 


comme une vraie mère, ne me quitta pas un instant; eUe 
m'entoura pendant cette maladie de la plus tendre sollicitude, 
me prodigua les soins les plus dévoués, les plus délicats. 
On devine la douleur de mon pauvre père, lorsqu'à son 
retour de Paris il me vit tombée dans cet état désespérant. II 
crut bientôt que j'allais mourir; mais 
otre-Seigneur aurait 
pu lui répondre : << Cette maladie lle va pas à la mort, elle est 
envoyée afin que Dieu soit glorzjié I. )) Oui, Ie bon Dieu fut 
glorifié dans cette épreuve! II Ie fut par la résignation admi- 
rable de mon père, il Ie fut par celle de mes sæurs, de 
larie 
surtout. Qu'elle a souffert à cause de moi! Com bien ma 
reconnaissance est grande envers cette sæur chérie! Son 
cæur lui dictait ce qui m'était nécessaire, et vraiment un cæur 
de mère est bien plys puissant que la science des plus habiles 
docteurs. 


Cependant 1.1 prise d'habit de sCt:ur Agnès de Jésus appro- 
chait, et ron é\"itait d'en parler devant moi de peur de me 
faire de la peine; pensant bien que je n'y pourrais pas aller. 
Au fond du cæur, je croyais fermement que Ie bon Dieu 
m'accorderait la consolation de revoir, ce jour-là, ma chère 
Pauline. Oui, je savais bien que cette fête serait sans nuages, 
je savais que Jésus n'éprouverait pas sa fiancée par mon 
absence; eUe qui déjà avait tant souffert de la maladie de sa 
petite fille. En effet, je pus embrasser ma mère cllérie, m'as- 
, seoir sur ses genoux, me cacher sous son ,"oile et recevoir ses 
douces caresses; je pus 1.1 contempler, si ravissante sous sa 
blanche parure! Vraiment ce fut un beau jour au milieu de 
ma sombre épreuve; mais ce jour, ou plutôt ccUe heure, 
passa vite, et bientôt il me fallut monter dans la yoiture qui 
rn'cmporta loin du Carmel ! 


I Joan., XI, -to 



4 6 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, bien que 
je ne ressentisse aucune fatigue; mais Ie lendemain je fus. 
reprise vio]emment et ]a ma]adie devint si gravc que, suivant 
les calculs humains, je ne devais jamais guérir. 
Je ne sais comment décrire un mal aussi étrange: je disais. 
des choses que je ne pensais pas, j'en faisais d'autres comme 
y étant forcée malgré moi; presque toujours je paraissais en 
délire, et cependant je suis sûre de n 'ayoir pas été privée un 
seul instant de l'usage de ma raison. Sou\"ent. je restais. 
évanouie pendant des heures, et d'un évanouissement teJ 
qu'il m'eût été impossible de faire Ie plus léger mouvement. 
Toutefois, au milieu de cette torpeur extraordinaire, j'enten- 
dais distinctement ce qui se disait autour de moi, mêmc à 
vßix basse, je me Ie rappelle encore. 
Et quelles frayeurs Ie démon m 'inspirait! J'avais peur 
absolument de tout: mon lit me semblait entouré de pré- 
cipices affreux; certains clous, fixés au mur de la chambre, 
prenaient à mes yeux l'image terrifiante de gros doigts noirs. 
carbonisés, et me faisaient jeter des cris d"épouvante. Un 
jour, tandis que papa me regardait en silence, son chapeau 
qu'il tenait à la main se transforma tout à coup en je ne sais 
queUe forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur 
que ce pauvre père partit en sanglotant. 
Mais, si Ie bon Dieu permettait au démon de s'approcher 
extérieurement de moi, il m'envoyait aussi des anges visibles 
pour me consoler et me fortifier. Marie ne me quittait pas, 
jamais elle ne témoignait d'ennui, malgré toute la peine que 
je lui donnais ; car je ne pouvais souffrir qu'elle s'éloignât de 
moi. Pendant les repas, où Victoirc me gardait, je ne cessais 
d'appeler avec larmes : << Marie! Marie! )) Lorsqu'elle voulait 
sortir, il fallait que ce fùt pour aller à la messe ou pour voir 
Pauline; alors seulement, je ne disais rien. 
Et Léonie! et ma petite .Céline! Que n'ont-elles pas fait 



lIistoire d'une áme. - ChapUre troisième. 


47 


pour moi ! Le dimanehe, clles venaient s'enfermer des heures 
entières avec une pauvre enfant qui ressemblait à une 
idiote. Ah! mes chères petites sæurs, que je \iOUS ai fait 
souffrir 1 
1\1on onele et ma tante étaient aussi pleins d'affection pour 
moL 1\la tante yenait tous les jours me voir et m'apportait 
mille gâteries 1. Je ne saurais dire combien ma tendresse pour 
ces chers parents augmenta pendant cette maladie. Je compris. 
mieux que jamais ce que 110US disait 
ouYent mon père : 
<< Rappelez-yous toujours, mes enfants, que yotre onele et 
votre tante 011t à votre égard un dévouement peu ordinaire. )> 
Aux jours de sa vieillesse, il l'expérimenta lui-même; et 
maintenant, comme il doit protéger et bénir ceux qui lui 
prodiguèrent des soins si dévoués! 
Dans les moments où la souffranee était moins vive, je 
mettais ma joie à tresser des COl1ronnes de pàquerettes et de 
myosotis pour la Vierge l\larie. Nous étions alors au beau 
mois de mai, toute la nature se parait de fleurs printanières ; 
seule, fa petite jlellr languissait et sem blait à jamais flétrie! 
Cependant elle avait un soleil auprès d'elle, et ce soleil était 
la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Sou,"ent, bien 
souvent, la petite fleur tournait sa corolle vcrs eet Astre béni. 
Un jour, je vis mon père entrer dans ma chambre; il 


1 Du haut du ciel, Th
rèse sut 1m rendre ses soins materncls. Pendant 
sa dernière maladie, elle la protégea visiblement. Cn matin, on la trouva 
paisible et radieuse : << Je sOll.ffrais beallcollp, dit-elle, mais ma petite 
Thérèse m'a veillée al'ec tendresse. TOllte La nllit je l'ai sentie près dc. 
mon Lit. A pLllsiellrs ,-ep,-ises, elle m'a caressée, ce qlli m'a donné lln 
cOllrage extraordinaire. >> Mm. Guérin av,lit vécu et mourut com me une 
sainte, à l'âge de 52 ans. Elle répérait, Ie sourire sur les lèvres : << Que 
je suis contente de mOllrir! C'est si bon d'a/lcr voir Ie bon Dieu J A/on 
Jésus, je VOllS aime. Je }'OtlS o.tJre ma vic pOllr Les pretres, comme ma 
petite Thérèse de l'Enfant-Jéslls. ,. C'était Ie ,3 février 'goo. 
M. Guérin, après avoir pendant bien des années employé sa plume à 
la défense de I'Eglise et sa fortune au soutien des bonnes æuvres, mourut 
saintement, tertiaire du Carmel, Ie 28 septembre 1909, dans sa &)< 811née. 



48 


Sæur Thérèsc de I'Enfant-Jéslls. 


paraissait très ému, et, s'avançant vers Marie, il lui donna 
plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristessc, 
1a priant d'écrire à Paris pour demander une neuvaine de 
messes au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, afin d'ob- 
tenir la guérison de sa pauvre petite reine. Ah! que je fus 
touchée en vo)'ant sa foi et son amour! Que faurais youlu 
me lever et lui dire que j'étais guérie! Hélas! mes désirs ne 
pouvaient faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour 
me rendre à la vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce 
miracle, Notre-Dame des Victoires Ie fit entièrement. 
Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans Ie 
jardin, me laissant avec Léonie qui lisait près de la fenêtre. 
Au bout de quelques minutes, je me mis à appeler presque 
tout bas: << ..Marie I .Marie! )) Léonie étant habituée à m'en- 
tendre toujours gémir ainsi n'y fìt pas attention; alors je 
criai bien haut et 
larie revint à moi. Je la vis parfaitement 
entrer ; mais hélas ! pour la première fois, je ne la reconnus 
pas. Ie cherchais tout autour de moi, je plongeais dans Ie 
jardin un regard anxieux, et je recommençais à appeler : 
<< Marie! Marie I )) 
C'était une souffrance indicible que cette lutte forcée, 
inexplicable, et Marie souffrait peut-être plus encore que sa 
pauvre Thérèse! Enfin, après de vains efforts pour se faire 
reconnaitre, eIle se tourna vers Léonie, lui Jit un mot tout 
bas, et disparut pâle et tremblante. 
1\la petite Léonie me porta bientôt près de la fenêtre; alors 
je vis dans Ie jardin, sans la reconnaître encore, 
1arie, qui 
marchait doucement, me tendant Ies bras, me souriant, et 
m'appelant de sa voix la plus tendre : << Thérèse, ma petite 
Thérèse ! >> Cette dernière tentative n'ayant pas réussi davan- 
tage, ma sæur chérie s'agenouilla en pleurant au pied de mon 
lit, et, se tournant vers la Vierge bénie, elle I'implora avec la 
ferveur d'une mère qui demande, qui J!cut la vie de son 



LA VIERGE DE LA CHAMBRE DE THERÈSE 


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1/istoire d'une dme. - Chapitre troisième. 


49 


enfant. Léonie et Céline l'imitèrent, et ce fut un cd de foi 
qui força la porte du ciel. 
Ne trouyant aucun secours sur la terre et près de mourir de 
douleur, je m'étais aussi tournée vers ma l\lère du ciel, la 
priant de tout mon cæur d'avoir enfin pitié de moi. 
Tout à coup la statue s'anima! la Vierge l\larie devint 
belle, si belle, que jamais ie ne trouverai d'expression pour 
rendre cette beauté divine. Son visage respirait une douceur, 
une bonté, une tendresse ineffable; mais, ce qui me pénétra 
jusqu'au fond de l'àme, ce fut son ravissant sourire! Alors 
toutes mes peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaiUirent 
de mes paupières et coulèrent silencieusement... 
Ah ! c'étaient des larmes d'une joie céleste et sans mélange i 
La sainte Vierge s'est avancée vers moi! elle m'a sOllri... 
que je suis heureuse! pensai-je; mais je ne Ie dirai à per- 
sonne, car 1110n bonheur disparaitrait. Puis, sans aucun 
effort, je baissai les yeux, et je reconnus ma chère .\larie! 
eUe me rcgardait avec amour, semblait très émue, et parais- 
sait se douter de la gran de fayeur que je venais de recevoir. 
Ah ! c'était bien à clle, à sa prière touchante, que je devais 
cette grâce inexprimable du sourire de la sainte .Vierge! 
En yoyant mon regard fìxé sur la statue, eUe s'était dit : 
<< Thérèse est guérie! )> Oui, la petite Ileur allait renaÎtre 
à la vie, un rayon lumineux de son doux soleil l'avait 
réchauffée et délivrét: pour toujours de son cruel ennemi ( 
<< Le sombre hiver venait de finir, les pluies avaient cessé I >>, 
ct la íleur de la Vierge Marie se fortifia de telle sorte que, 
cinq ans après, eUe s'épanouissait sur la montagne fertile 
du Carmel. 
Comme je l'ai dit, .:\larie était persuadée que la saintc 
Vierge en me rendant la santé m'avait accordé quclque grâce 


I Cant., II, II. 


4 



50 


Sæur Thérèse de l"Enfant-Jésl/s. 


cachée ; aussi, 10rsque je fus seule avec elle, je ne pus résister 
à ses questions si tendres, si pressantes. Etonnée de yoh- 
mon secret découvert sans que j'eusse dit un seul mot, jc- 
Ie lui confiai tout entier. Hélas 1 je ne m 'étais pas trompée,. 
mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume. 
Pendant quatre ans, Ie souvenir de cette grâce ineffable de- 
vint pour moi une vraie peine d'àme; et je ne devais retrouver. 
mon bonheur qu'au, pieds de Notre-Dame des Victoires, 
dans son sanctuaire béni. Là, il me fut rendu dans toute sa. 
plénitude; je parlerai plus tard de cette seconde grâce. 


V oici comment ma joie se changea en tristesse : 
l\larie, après avoir entendu Ie récit naïf et sincère de ma' 
grâce, me demanda la permission de tout dire au Carmel; jc- 
ne pouvais refuser. A ma première visite à ce Carmel béni, je 
fus remplie de joie en voyant ma petite Pauline avec l'habit 
de la sainte Vierge. Quels doux instants pour nous deux 1 [l 
Y avait tant de choses à se dire! Nous avions tant souffert I 
Pour moi, je pouvais à peine parler, mon cæur était trop 
plein... 
V ous étiez là, ma l\lère bien-aimée, et de combien de 
marques d'affection ne m'avez-vous pas comblée? Je vis 
encore d'autres religieuses, et vous devez vous souvenir 
qu'elles me questionnèrent sur Ie miracle de ma guérison : 
les unes me dcmandèrent si la sainte Vierge portait I'Enfant 
Jésus; d'autres, si les anges l'accompagnaient, etc. Toutes 
ces questions me troublèrent et me firent de la peine; 
je ne pouvais répondre qu'une chose : << La sainte Vierg
 
m' a semblé très belle, je I' ai vue s' avancer J'ers 1110i et me 
SOUrlre. >> 
M 'apercevant que les carmélites s'imaginaient tout autre 
chose, je me figurai avoir menti. Ah! si j'avais gardé mon 
secret, j'aurais aussi gardé mon bonheur. Mais la Vierge 



lIistoire d'llne årne. - Chapitre troisième. 


51 


Marie a permis ce tourment pour Ie bien de mon âme; sans 
cela, peut-être, la vanité se serait glissée dans mon cæur; au 
lieu que, I'humiliation deven:mt mon partage, je ne pouvais 
me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Mon 
Dieu, vous seul savez ce que j'ai souffert ! 


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Cl-IAP fTRE I V 


Première Communion. - Confirmation. - lumières 
et ténèbres. - Nouvelle séparation. 
Oracieuse délivrance de ses peines intérieures. 


f\ Wi, 


-<*>- 




4 


Sæur Thérèse de tEnfant-Jésus. 


m'être enlevé. Tout à coup, je pensai au petit Jésus que 
j'aimais tant, et je me dis : << Oh ! que je serais heureuse de 
m'appeler Thérèse de /'Enfant-Jésus! >> Je me gardai bien tou- 
tefois, ma Mère vénérée, de vous expri mer ce dési r; et voilà 
que vous me dites au milieu de la conversation: <<Quand vous 
viendrez parmi nous, ma chère petite tìlle, vous vous appel- 
lerez Thérèse de I'Enfant-Jésus ! >> Ma joie fut grande ; et cette 
heureuse rencontre de pensées me sembla une délicatesse de 
mon bien-aimé petit Jésus. 


Je n'ai pas encore parlé de mon amour pour les images et 
la lecture; et pourtant, je dois aux belles images que Pauline 
me montrait, une des plus douces joies et des plus fortes 
impressions qui m'aient excitée à la pratique de la vertu. 
J'oubliais les heures en les regardant. Par eÀemple, << la petite 
{leur du divin Prisonnier>> me disait tant de choses, que fen 
restais plongée dans une sorte d'extase; je m'ofTrais à Jésus 
pour être sa petite fleur, je \"oulais Ie consoler, m'approcher 
moi aussi tout près du tabernacle, être regardée, cultÏ\'ée et 
cueillie par lui. 
Comme je ne savais pas jouer, j'aurais passé ma vie à lire. 
Heureusement fayais pour me guider des anges visibles qui 
me choisissaient des livres à la portée de mon âge, capables 
de me récréer, tout en nourrissant mon esprit et mon cæur. 
Je ne devais prendre pour cette distraction choisie qu'un 
temps très limité, et c'était là sou vent Ie sujet de grands 
sacrifices; parce qu'aussitõt J'hcure passée, je me faisais un 
devoir d'interrompre immédiatement, au milieu même du 
passage Ie plus intéressant. 
Quant à l'impression produite par ces lectures, je dois 
avouer qu'en lisant certains récits chevaleresques, je ne com- 
prenais pas toujours Ie positif de la vie. C'est ainsi qu'en 
admirant les actions patriotiques des héroïnes françaises, 



lIistoire d'llne åmc. - Chapitre qllatrième. 


5!J 


particulièrement de la Vénérable Jeanne d'.\rc, je sentais un 
grand désir de les imiter. Je reçus alors une gråce que j'ai 
toujours considérée comme l'une des plus grandes de ma vie; 
car, à cet âge, je n'étais pas favorisée des lumières d'en haut 
comme je Ie suis aujourd'hui. 
Jésus me fit comprcndre que la yraie, l'unique gloire est 
celle qui durera toujours; que, pour y parvenir, il n'est pas 
nécessaire d'accomplir des æu\'res éclatantes, mais plutðt de 
sc cacher aux. yeux. des autres et à soi-même, en sorte que la 
main gauche ignore ce que fait la droite. Pensant alors que 
j'étais née pour Ia gloire, et che:-chant Ie moyen d'y parvenir, 
jI me fut révélé intérieurement que ma gloire à moi ne paraÎ- 
trait jamais aux. regards des mortels, mais qu'elle consisterait 
à devenir une sainte. 
Ce désir pourrait sembler téméraire, si l'on considère 
combien j'étais imparfaite, et com bien je Ie suis encore après 
tant d'années passées en religion; cependant je sens toujours 
la même confiance audacieuse de devenir une grandc sainte. 
Je ne compte pas sur mes mérites, n'en ayant aucun; mais 
j'espère en Celui qui est la Yertu, 1a Sainteté mème. C'est 
lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m'élè\'cra 
jusqu'à lui, me couvrira de ses mérites et me fera sainte. 
Je ne pensais pas alors qu'il fallait bcaucoup souffrir pour 
arriver à Ia sainteté; Ie bon Dieu ne tarda pas à me dévoiler 
ce secret par les épreuves racontées plus haul. 


2Vlaintenant jc reprends mon récit au point où Je l'avais 
Jaissé. 
Trois mois après ma guérison, mon père me fit faire un 
agréable voyage; là, je commençai à connaÎtre Ie monde. 
Tout était joie, bonheur autour de moi; j'étais fêtée, choyée, 
admirée; en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut 
semée que de t1eurs. La Sagesse a bien raison de dire que 



56 


Sællr Thérèse de I'Enfant-Jésu.ç. 


<< l'en.'iorcellement des bagatelles séduit ['esprit même éloigné 
du mal t. >>A dix ans, Ie cæur se laisse facilement éblouir ; et 
j'avoue que ceUe existence eut des charmes pour moi. Hélas t 
comme Ie monde s'entend bien à allier les joies dc la terre 
avec Ie service de Dieu ! Comme il ne pense guèrc à Ia mort! 
Et cependant, la mort est venue visiter un grand nombn
 
dcs personnes que j'ai connues alors, jeunes, riches et heu- 
reuses! J'aime à retourner par la pensée aux lieux enchantcurs 
où elles ont vécu, à me demander OÙ cIIes sont, ce qui leur 
revient aujourd'hui des châteaux et des pares où je Ies ai vues 
jouir des commodités de la vie. Et je pense que << tout est 
"anité sur la terre 2 
 IlOrs aimer Dieu et Ie servir Illi seul 3 . JJ 
Peut-être, Jésus vouIait-il me faire connaître Ie monde avant 
sa première visite à mon âme, afìn de me laisser choisir plus 
sûrement la yoic que je devais lui promettre de suÎ\Te. 


Ma première communion me restera toujours comme un 
souvenirsans nuages. II me semble que je nepouvais être mieux 
disposée. Vous vous rappeIez, ma l\lère, Ie ravissant petit 
livre que vous m'aviez donné, trois mois avant Ie grand jour? 
Cc moyen gracieux me prépara d'une façon sui vie et rapidc. 
Si, depuis longtemps, jc pensais à ma première communion
 
il faIIait néanmoins donner à mon cceur un nouvel élan et Ie 
rcmplir de fleurs nouvelles, comme il était marqué dans Ie 
précieux manuscrit. Chaque jour, je faisais done un grand 
nombre de sacrifices et d'actes d'amour qui se transformaient 
en autant de fleurs; tamðt c'étaient des violettes, une autre 
fois des roses; puis des bluets, des pâquereues, des myo:,otis ; 
en un mot, toutes les fleurs de la nature devaient former en 
moi Ie berceau de Jésus. 
Enfin, j'avais Marie qui remplaçait Pauline pour moL 


1 Sap., IV, 12. -, 2 Eccles., I, 2. - :j lmit., I. I. ch. I, 3. 



/listoh"c d'une dme. - Chapitre quatrième. 


5í 


Chaque soir, je restais bien Iongtemps près d'elIe, avide 
d'écouter ses paroles; que de beIJes choses eIJe me disait! II 
me semble que tout son cæur si grand, si généreux, passait 
en moi. Comme les guerriers antiques apprenaient à leurs 
enfants Ie métier des armes, ainsi m'apprenait-elle Ie combat 
de la vie, excitant mon ardeur et me montrant la palme 
glorieuse. Elle me parlait encore des richesses immortelles 
qu'il est si facile d'amasser chaque jour, du malheur de les 
fouler aux pieds quand il n'y a, pour ainsi dire, qu'à se 
baisser pour les recueillir. 
Qu'elle était éloquente cette sæur chérie! j'aurais voulu n'être 
pas seule à entendre ses profonds enseignements; je croyais 
dans ma naïveté que les plus grands pécheurs se seraient 
convertis en I'écoutant, et que, Iaissant Ià leurs richesses 
périssables, ils n .eussent plus recherché que celles du ciel. 
A cette époque, il m'eût été bien doux de faire oraison; 
mais Marie, me trouvant assez pieuse, ne me permettait que 
mes seules prières vocales, Un jour, à I'Abbaye, une de mes 
maîtresses me demanda queUes étaient mes occupations les 
jours de congé, quand je restais au'\: Buissonnets. Je répondis 
timidement : << Madame, je vais bien souvent me cacher dans 
un petit espace vide de ma chambre, qu'il m'est facile de 
fermer avec Ics rideaux de mon lit, et là, je pense... - Mais 
à quoi pensez-vous? me dit en riant la bonne religieuse. - 
Je pense au bon Dieu, à la rapidité de la vie, à l'éternité; 
enfin, je pense! >> Cette réflexion ne fut pas perdue, et 
plus tard ma maÎtresse aimait à me rappeler Ie temps où je 
pensais, me demandant si je pensais encore... Je ccmprends 
aujourd'hui que ie faisais alors une véritable oraison, dans 
laquelle Ie divin Maître instruisait doucement mon cæur. 


Les trois mois de préparation à ma première communion 
passèrent vite; bientôt je dus entrer en retraite et pendan t 



-Sf! 


Sællr TJzérèse de l'Enfant-Jésus. 


{:e temps devenir grande pensionnaire. Ah! queUe rctraite 
bénie! Je ne crois pas que 1'0n puisse goùter une semblable 
joie ailleurs que dans les communautés religieuses : Ie nombre 
des enfants étant petit, it est d'autant plus facile de s'occuper 
de chacune. Oui je l'écris avec une reconnaissance filiale : 
nos maÎtresses de l'Abbaye nous prodiguaient alors des soins 
''raiment maternels. Je ne sais pour quel motif, mais je 
m'apercevais bien qu'elles veillaient plus encore sur moi que 
sur mes compagnes. 
Chaque soir, la première maîtresse venait avec sa petite 
lanterne ouvrir doucement les rideaux de mon lit, et déposait 
sur mon front un tendre baiser. Elle me témoignait tant 
d'affection, que, touchée de sa bonté, je lui dis un soir : << a 
Madame, je vous aime bien, aussi je vais vous confier un 
grand secret. >> Tirant alors mystérieusement Ie précieux petit 
livre du Carmel, caché sous mon oreiller. je Ie lui montrai 
avec des yeux brillants de joie. Elle 1'0u\Tit bien délicatement, 
Ie feuilleta a\Tec attention et me fit remarquer com bien 
j'étais pri\Tilégiée. Plusieurs fois, en eifet, pendant ma 
retraite, je fìs l'expérience que bien peu d'enfants, comme 
moi privées de leur mère, sont aussi choyées que je l'étais 
à cet âge. 
J'écoutais avec bcaucoup d'attention les instructions don- 
nées par 1V1. l'abbé Domin, et fen faisais soigneusement Ie 
résumé. Pour mes pensées, je ne youlus en écrire aucune, 
disant que je me les rappellerai:; bien; ce qui fut \Tai. 
Avec quel bonheur je me rendais à tous les offices comme 
les religieuses! Je me faisais remarquer au milieu de mes 
petites compagnes par un grand crucifix donné par ma chère 
Léonie; je Ie passais dans ma ceinture à la façon des mis- 
sionnaires, et I'on crut que je youlais imiter ainsi ma sæur 
carmélite. C'était bien vers elle, en effet, que s'envolaient 
souvent mes pensées et mon cæur! Je la sa\Tais en retraite 



Ilistoire .1une Lime. - Chapit1-e qllat1-ième. 


59 


.aussi ; non pas, il est vrai, pour que Jésus se donnât à elIe, 
mais pour se donner eIle-même tout entière à Jésus, et cela Ie 
jour même de ma première communion. Cette solitude passée 
Jans I'attente me fut donc doublement chère. 
Enfin Ie beau jour entre tous les jours de la vie se leva pour 
moi! Quels ineffables souyenirs laissèrent dans mon âme les 
moindres détails de ces heures du ciel! Le jo)'eux réveil de 
l'aurore, les baisers respectueux et tendres des maÎtre5ses et 
des grandes compagnes, la chambre de toilette remplie de 
flocons neigellx, dont chaque enfant se yoyait revêtue à son 
tour; surtout l'entrée à la chapelle et Ie chant du cantique 
matinal: 


o saint autel qu'cnvironnent lcs anges ! 


i\lais je nc YCUÀ pas et ne pourrais pas tout dire... II est de 
ces choses qui perdent leur parfum dès qu'elles sont exposées 
à l'air; il cst des pcnsées intimes qui ne peuvent se traduire 
dans Ie langage de la terre, sans perdre aussitôt leur sens 
profond et célestc ! 
Ah ! qu'il fut dOUÀ Ie premier baiser de Jésus à mon âme t 

ui, ce fut un baiser d'amour! Je me sentais aimée, ct je 
disais aussi : << Je vous aime, je me donne à vous pour 
toujours! >> Jésus nc me fìt aucune demande, il ne récIama 
.aucun sacrifice. Depuis longtemps déjà, lui et la pctite Thé- 
rèse s'étaient regardés et compris... Ce jour-là, notre rencontre 
oe pouvait plus s'appeler un simple regard, mais une Jusion. 
Nous n'étions plus deux : Thérèse avait disparu comme la 
goutte d'cau qui se perd au sein de l'océan, Jésus restait 
'Seul; il était Ie :\laître, Ie Roi ! Thérèse ne lui avait-elle pas 
demandé de lui ôter sa liberté? Cette liberté lui faisait peur; 
elle se sentait si faible, si fragile, que pour jamais eUe voulait 
s'unir à la Force divine. 
Et ,oici que sa joic devint si grande, si profonde, qu'elle 



60 


Sæur TJzérèse de I'Enfant-Jéslls. 


oe put la contenir. Bientôt des larmcs délicieuses l'inondèrent
 
au grand étonnement de ses compagnes qui, plus tard, sc 
disaient l'une à l'autre : (( Pourquoi donc a-t-elle pleuré? 
N'avait-el1e pas une inquiétude de conscience? - Non, c'était 
plutôt de ne pas avoir près d'el1e sa mère ou sa scrur carmélite 
qu'elle aime tant! >> Et personne ne comprenait que toute la 
joie du ciel venant dans un ccrur, ce cæur exilé, faible et 
mortel, nc peut la supporter sans répandre des larmes... 
Comment l'absence de ma mère m'aurait-elle fait de la 
peine Ie jour de ma première communion? Puisque Ie ciel 
habitait dans mon âme : en recevant la visite de Jésus, je 
rece,'ais aussi celIe de ma mère chérie... Je ne pleurais pas 
da,'antage l'absence de Pauline; nous étions plus unies que 
jamais! Non
 je Ie répète, la joie seule, ineffable, profonde, 
remplissait mon cæur. 
L'après-midi, je prononçai au nom de mes compagnes. 
l'acte de Consécration à la Sainte Yierge. Mes maÎtresses me 
choisirent sans doute, parce que j'avais été privée bien jeune 
de ma mère de la terre. Ah! je mis tout mon cæur à me 
consacrer à ]a Vierge (Marie, à ]ui demander de veiller sur 
moi ! II me semble qu'elle regarda sa petite /leur avec amour 
et lui sourit encore. Je me sou,.enais de son 
Iisible sourire 
qui m'avait autrefois guérie et déli'Tée ; je sa'.ais bien ce que 
je ]ui devais! Elle-même, Ie matin de ce 8 mai, n'était-el1c 
pas venue déposer dans Ie calice de mon âme, son Jésus, la 
Fleur des champ(et Ie Lis des vallées t? 
Au soir de ce beau jour, papa, prenant ]a main de sa petite 
reine, se dirigea vcrs Ie Carmel; et je vis ma Pauline devenue 
l'épouse de Jésus : je la vis a,'ec son voile blanc comme Ie 
mien et sa couronne de roses. Ma joie fut sans amertume; 
j'espérais ]a rejoindre bientôt, et attendre à ses côtés Ie ciel... 


t Cant., II, I. 



lIistoire d'une dme. - Chapitre qllatrierne. 


61 


Je ne fus pas insensible à la fête de famille préparée aux 
Buissonnets. La jolie montre que me donna mon père me fit 
un grand plaisir; et cependant mon bonheur était tranquille, 
rien ne pouvait troubler ma paix inti me. Enfin, la nuit ter- 
mina ce beau soir; car les jours les plus radieux sont sui vis 
de ténèbres : seul, Ie jour de la première, de l'éternelle 
communion de la patrie sera sans couchant t 


Le lendemain fut couvert à mes yeux d'un certain \'oile de 
mélancolie. Les belles toilettes, les cadeaux que j'avais reçus 
ne remplissaient pas mon cæur! Jésus seul désormais pouvait 
me contenter, et je ne soupirais qu'après Ie moment bienheu- 
reux où je Ie rece\Tais une seconde fois. Je fis ceUe seconde 
communion Ie jour de I'Ascension, et j'eus Ie bonheur de 
m'agenouiller à la Table sainte entre mon père et ma bien- 
aimée Marie. .Mes larmes coulèrent encore avec une ineffable 
douceur; je me rappelais et me répétais sans cesse les paroles 
de saint Paul: << Ce n'esl plu." 11loi qui vis, c'esl Jésus qui 
vii en moi t ! )> Depuis ceUe seconde visite de 
otre-Seigneur, 
je n'aspirais plus qu'à Ie receyoir. Hélas tIes fêtes alors me 
paraissai
nt bien éloignées1... 
La veille de ces heureux jours, Marie me préparait comme 
e11e l'avait fait pour ma première communion. Une fois, je 
m'en souviens, elle me parla de la souffrance, me disant 
qu'au lieu de me faire marcher par ceUe voie, Ie bon Dieu, 
sans doute, me porterait toujours comme un petit enfant. Ces 
paroles me revinrent à l'esprit après ma communion du jour 
suivant, et mon cæur s'enflamma d'un vif désir de la souf- 
france, avec la certitude intime qu'il 01 'était réservé un grand 
nombre de croix. Alors mon âme fut inondée de telles conso- 
lations que je n'en ai point eu de pareilles en toute ma vie. 


Galat., II, 20. 



62 


Sæur TJzé,-èse de l'Enfant-Jéslts. 


La souffrance devint mon attrait, je lui trouyai des charmes. 
qui me ravirent, sans toutefois les bien connaìtre encore. 
Je sentis un autre grand désir : celui de n'aimer que Ie bon 
Dieu, de ne trouver de joie qu'en lui seu!. Sou vent, pendant 
mes actions de grâccs, je répétais ce passage de l"lmitation : 
<< 0 Jésus! douceur ineffable, clzanget pOllr moi en amer/ume- 
foufes les consolations de la terre I. )> Ces paroles sortaient dc 
mes lèvres sans efrort; je les prononçais comme une enfant qui 
répète, sans trop com prendre, ce qu'une pcrsonne amie lui 
inspire. Plus tard je vous dirai. ma l\lère, comment Notre- 
Seigneur s'est plu à réaliser mon désir: comment il fut tou- 
jours, lui seul, ma douceur ineffable. Si je vous en parIais, 
maintenant, il faudrait anticiper sur ma yie de jeune fille ; et j'ai 
beaucoup de détails à vous donner encore sur ma \"ie d'enfant.. 


Peu de temps après ma première communion, j'entrai de. 
nouveau en retraite pour ma confirmation. Je m'étais préparée 
avec beaucoup de soin à la visite de l'Esprit-Saint; je nc. 
pouvais comprendre qu'on ne fit pas une grande attention 
à la réception de ce sacrement d'amour. La cérémonie n'ayant 
pas eu lieu au jour marqué, jeus la consolation de voir ma 
solitude un peu prolongée. Ah! que mon àme était joyeuse ! 
Comme les Apòtres, j'attendais avec bonheur Ie Consolateur 
prom is, je me réjouissais d'être bientôt parfaite chr
tienne, 
et d'avoir sur Ie front, éternellement gravée, la croix mysté- 
rieuse de ce sacrement ineffable. 
Je ne semis pas Ie vent impétueux de la première Pentecôte; 
mais plutôt cette brise légère dont Ie prophète Elie emendit 
le murmure sur la montagne d'Horeb. En ce jour, je reçus 
fa force de souffrir, force qui m'était bien nécessaire, car Ie 
martyre de mon âme devait commencer peu après. 


lImit., I. III, C, XXVI, 3. 



PEXSYOXNAT 


DES BÉYEDICTIXES 


DE LISIEUX 


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CHOEeR DES RELIGIEUSES 


nù rlu,-ì..:.,'}it 
" PI"nlli,"re Conzmllnion. 




llistoire d'lme àm
. - Chapitre qllatrième. 


63 


Ccs délicicuscs et inoubliables fêtes passées, je dus rc- 
prendre ma vie de pensionnaire. Je réussissais bien dans rues 
études et retenais facilement Ie sens des choses; j'avais seule- 
ment une peine extrême à apprendre mot à mot. Cependant, 
pour Ie catéchisme, mes efforts furent couronnés de succès 
Monsieur l'Aumônier m'appelait son petit docteur
 sans doute 
à cause de mon nom de Thérèse. 
Pendant les récréations, je m 'amusais bien souvent à 
contempler de loin les joyeux ébats de mes compagnes, me- 
IÌ\Tant à de sérieuses réDexions. C'était Ià ma distraction 
favorite. j'avais aussi inventé un jeu qui me plaisait beau- 
coup : je recherchais avec soin les pauvres petits oiseau't 
tombés morts sous Ies grands arbres, et je les ensevelissais 
hOllorablemellt, tous dans Ie même cimetière, à l'ombre du 
même gazon. O'autres fois je racontais des histoires, et sou- 
vent de grandes élè\'es se mêlaient à mes audi[ellrS; mais. 
bientòt notre sage maîtressc me défendit de continuer moo 
métier d'orateur, voulant nous voir cOllrir et non pas 
discollrir. 
Je choisis pour amies, en ce temps-Ià, deux petites fìlles de 
mon àge; mais qu'il est étroit Ie cæur des créatures! L'une 
d'elles fut obligée de rentrer dans sa famille pour quelques 
mois; pendant son absence je me gardai bien de l'oublier, et 
je manifestai une grande joie de la revoir. lIélas! je n 'obtins- 
qu'un regard indifférent! 1\1on amitié était incomprise; je Ie- 
sentis vi\"ement, et ne mendiai plus désormais une affection 
si inconstante. Cependant Ie bon Dieu m'a donné un cæur 
si fìdèle, que, lorsqu'il a aimé, il aime toujours; aussi je 
continue de prier pour cette compagne et je l'aime encore. 
En voyant plusieurs élèves s'attacher particlllièrement à 
l'une des maÎtresses, je voulus les imiter, mais ne pus y 
réussir. a heureuse impuissance! qu'elle m'a é\'ité de grands. 
maux! Combien je remercie Ie Seigneur de ne m'avoir fait 



64 


Sællr TJzérèse de I'Enfant-Jéstls. 


trou\rer qu'amertume dans les amitiés de la terre! Avec un 
cæur comme Ie mien, je me serais laissé prendre et couper 
les ailes ; alors com ment aurais-je pu << voler ct me reposer I )> ? 
Comment un cæur livré à l'affection humaine peut-il s'unir 
intimement à Dieu ? Je sens que ceia n 'est pas possible. J'ai 
vu tant d'âmes, séduites par ceUe fausse Iumière, s'y précipiter 
comme de pauvres papillons et se brùler les ailes, puis 
revenir blessées vers Jésus, Ie feu divin qui brùle sans 
consu mer I 
Ah ! Je Ie sais, Notre-Seigneur me connaissait trop faible 
pour m 'exposer à Ia tentation; sans doute, je me serais 
enÜèrement brùlée à la trompeuse Iumière des créatures : 
mais eUe n'a pas brillé à mes yeux. Là, où des àmes fortes 
rencontrent la joie et s'en détachent par tìdélité, je n'ai ren- 
contré qu'atfliction. OÙ est donc mon mérite de ne m'être 
pas livrée à ces attaches fragiles, puisque je n'en fus présen'ée 
que par un doux effet de la miséricorde de Dieu ? Sans lui, 
je Ie reconnais, j'aurais pu tomber aussi bas que sainte 
Madeleine; et la profonde parole du divin Maitre à Simon 
Ie pharisien retentit dans mon âme avec une grande douceur. 
Qui, je Ie sais, << celui à qui on rcmet moins
 aime moins 2 )>. 
Mais je sais aussi que Jésus m'a plus remis qu'à sainte l\lade- 
leine. .\h! que je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens I 
Voici du moins un exemple qui traduira un peu ma pensée : 
Je suppose que Ie fils d'un habile docteur rencontre sur son 
chemin une pierre qui Ie fasse tomber et lui casse un membre. 
Son père vient promptement, Ie relève avec amour, soigne 
ses blessures, employant à cet effet to utes Ies ressources de 
l'art; et bientôt son fils, complètement guéri, Iui témoigne 
sa reconnaissance. Sans doute, Let enfant a bien raison 

:l'aimer un si bon père; mais voici une autre supposition: 


· Ps. LlV, 6. t Lucæ, \"11. -47. 



I/istoire d'une àme. - Chapitre quatrièmc. 


65 


Le père, ayant appris qu'il se trouye sur Ie chemin de son 
fils une pierre dangereuse, prend les devants et la retire sans 
être vu de personne. Certainement ce fils, objet de sa pré- 
yoyante tendresse, ne sachant pas Ie malheur dont il est 
préservé par la main paternelIe, ne lui témoignera aucune 
reconnaissance, et l'aimera moins que s'il l'eût guéri d'une 
blessure mortelle. l\1ais, s'il vient à tout connaître, ne l'ai- 
mera-t-il pas davantage? Eh bien, c'est moi qui suis cet 
enfant, objet de I'amour prévoyant d'un Père <<qui n'a pas 
enJJo)"é son Verbe pOllr rae/wIer les justes
 mais les péclteurs I )). 
11 veut que je l'aime, parce qu'il m'a remis, non pas beaucoup, 
mais tout. Sans attendre que je l'aime beaucoup, comme 
sainte Madeleine, il m'a fait savoir comment il m'avait aimée 
d\m amour d'ineffable prévoyance, afin que maintenant je 
taime à la folie! 
J'ai entendu dire bien des fois, pendant les retraites et 
ailleurs, qu'il ne s'était pas rencontré une âme pure aimant 
plus qu'une âme repentante. Ah ! que je voudrais faire mentir 
cette parole! 



lais je suis bien loin de mon sujet, je nc sais plus trop où 
Ie reprendre... 
Ce fut pendant ma retraite de seconde communion que je 
me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules. 11 faut 
avoir passé par ce martyre pour Ie bien comprendre. Dire cc 
que j'ai souffert pendant près de deux ans me serait impos- 
sible! Toutes mes pensées et mes actions les plus simples me 
devenaient un sujet de trouble et d'angoisse. Je n'avais de 
repos qu'après avoir tout confié à 
larie, cc qui me coûtait 
beaucoup; car je me croyais obligée de lui dire absolument 
toutes mes pensées les plus e
travagantes. Aussitòt mon far- 


t Lucæ, v, 32. 


5 



66 


Sæll1' Thé,.èse de I'Enfant-JéslIs. 


deau déposé, je goÙtais un instant de paix; mais cette pai'( 
passait comme un éclair, et mon martyre recommençait t 
Mon Dieu, quels actes de patience n 'ai-je pas fait fairc à ma 
sæur chérie t 


Cette année-Ià, pendant les yacances, nous allâmes passer 
quinzc jours au bord de la mer. Ma tante, toujours si bonne. 
si maternelle pour ses petites filles des Buissonnets, leur 
procura tous 1es plaisirs imaginables : promenades à âne. 
pêche à I'équille, etc. Elle nous gâtait même pour notre 
toilette. Je me sou viens qu'un jour el1e me donna des rubans 
bleu ciel. J'étais encore si enfant, malgré mes douze ans et 
demi, que j'éprouyai de la joie en nouant mes cheveu
 avec 
ces jolis rubans. J'en eus tant de scrupule ensuite que je me 
confessai, à Trouyille même, de ce plaisir enfantin qui me 
semblait être un péché. 
Là, je fis une expérience très profitable: 
Ma cousine Marie avait bien souvent la migraine; ct ma 
tante en ces occasions la câlinait, lui prodiguait les noms les 
plus tendres, sans obtenir jamais autre chose que des larmes. 
avec l'inyariable plainte : <( J'ai mal à la tête! >) Moi, qui 
presque chaque jour avais aussi mal à la tête et ne m 'en 
plaignais pas, je voulus un beau soir imiter Marie. Je me mi
 
done en devoir de larmoyer sur un fauteuil, dans un coin du 
salon. Bientðt ma gran de cousine Jeanne que j'aimais beau- 
coup s'empressa autour de moi; ma tante ,'int aussi et me 
demanda quelle était la cause de mes larmes. Je répondis 
comme l\1arie : << l'ai mal à la tête! >> 
II paraît que cela ne m'allait pas de me plaindre : jamais 
je ne pus faire croire que ce mal de tête me fit pleurer. \u 
lieu de me caresser, ain
i qu'elle Ie faisait d'habitude, ma 
tante me parla 
omme à une grande personne. Jeanne me 
reprocha même, bien doucemcnt, mais a,'cc un accent de 



Ilistoj,-e d.une dme. - CllL1pil1'e quatrième. 


67 


peine, de manquer de contìance et de simplicité en\ ers ma 
tante, ne Iui disant pas Ia vraie cause de mes Iarmes, qu'elle 
pensait être un gros serupule. 
Finalement, fen fus quitte pour mes frais, bien résolue à 
ne plus imiter les autres, ct je compris la fable de l'âne et du 
petit chien. J'étais Lìne qui, témoin des caresses prodiguées 
au petit chien, a\"ait mis son lourd sabot sur Ia table pour 
rcce\'oir aussi sa part de baisers. Si ie ne fus pas ren\"oyée à 
coups de bàton, Lomme Ie pauvre animal, ie n'en reçus pas 
moins pourtant Ia monnaie de ma pièce, et ceUe monnaie me 
guérit pOLlr touiours du désir d'attirer l'attention. 


Je re\'iens à ma grande épreu\'e des scrupules. Elle .6nit par 
me rendrc malade, et 1'0n fut obligé de me faire sortir de 
pension dès l'âge de tfeize aIlS. Pour terminer mon éducation, 
mon père me conduisait, plusieurs fois la semaine, chez une 
respectable dan
e de IaqueIIe ie rcce\"ais d'e
ceIIentes leçons. 
Ces leçons avaient Ie double a\antage de m'instruire et de 
m'approcher du monde. 
Dans eette ehambre meublée à I"antique, entourée de li\TCS 
et de cahiers, j'assistais souvent à de nombreuses visites. La 
mère de mon institutrice faisait, autant que possible, Ies fr.ais 
de la con\-ersation; cependant, ees jours-Ià, je n'apprenais 
pas grand'chose. Le nez dans mon livre, j'entendais tout, 
mème ce quïI eùt mieux '"alu pour moi ne pas entendre. Une 
dame disait que j'a\'ais de beau
 che\"eux, une autre en 50r- 
tant demandait queUe était ceUe jeune tìlle si jolie. Et ces 
parole.s, d'autant plus flatteuses qu'on oe les prononçait pas 
de\ant moi, me laissaient une impression de plaisir qui me 
montrait cIairement eombien j'étais remplie d'amour-propre. 
Que j'ai compassion des âmes qui se perdent! II est si faciIc 
de s'égarer dans les sentiers flcuris du monde i Sans doute, 
pour une âme un peu élevée, la douceur qu'il offrc e
t 



68 


Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus. 


mélangée d'amertume, et Ie vide immense des désirs ne sau- 
rait être rempli par des louanges d'un instant; mais, je Ie 
répète, si mon cæur n .avait pas été élevé vers Dieu dès 
son premier éveil, si Ie monde m'avait souri dès mon entrée 
dans la vie, que serais-je devenue? a ma Mère vénérée, avec 
quelle reconnaissance je chante les miséricordes du Seigneur t 
Suivant une parole de la Sagesse, ne m'a-t-il pas << retirée 
du monde avant que mon esprit ne jût corrompu par sa 
malice, et que les apparences trompeuses n'eussent séduit 
mon âme t )> ? 
En attendant, je résolus de me consacrer tout particulière- 
ment à la très sainte Vierge, en sollicitant mon admission 
parmi les Enfants de Marie; pour cela, je dus rentrer deux 
fois par semaine au couvent, ce qui me coûta un peu, je 
l'avoue, à cause de ma grande timidité. J'aimais beaucoup, 
sans doute, mes bonnes maîtresses, et je leur garderai toujours 
une vive reconnaissance; mais, je l'ai déjà dit. je n 'avais pas, 
comme Ies autres anciennes élèves, une maîtresse particuliè- 
rement amie, avec laquelle il m'eût été possible de passer 
plusieurs heures. Alors je travaillais en silence jusqu'à la fin 
de la lcçon d'ouvrage; et, personne ne faisant attention à 
moi, je montais ensuite à la tribune de la chapclle jusqu'à 
l'heure où mon père venait me chercher. 
Je trouvais à cette visite silencieuse ma seule consolation. 
Jésus n'était-il pas mon unique Ami? Je ne savais parler qu'à 
lui seul; les conversations avec les créatures, mème les con- 
versations pieuses, me fatiguaient l'âme. II est vrai, dans ces 
délaissements, j'avais bien quelques moments de tristesse et 
je me rappelle que, souvent alors, je répétais avec consolation 
cette ligne d'une belle poésie que nous récitait mon père : 


Le tcmps est ton navirc et non pas ta demeure. 


I Sap,. IV, II. 



llistoire d'une âme. - Chapitre quatrième. 


69 


Toute petite, ces paroles me rcndaient Ie courage. Main- 
tenant encore, malgré les annécs qui font disparaître tant 
d'impressions de piété enfantine, 1ïmage du nayire charme 
toujours mon âme et lui aide à supporter l'exil. La Sagesse 
aussi ne dit-elle pas que <( la vie est comme Ie vù.isseau qui 
fend les flats agités el ne laisse après lui aucune trace de 
son p_tssage rap ide t ? >> 
Quand je pense à ces choses, mon regard se plonge dans 
l'infini' il me semble toucher déjà Ie rivage éternell Il me 
semble recevoir Ie, embrassements de Jésus... Je crois voir la 
Vierge Marie venant à ma rencontre avec mon père, ma 
mèrc, les petits anges mes frères et 
æurs I Je crois jouir enfin, 
pour toujours, de la vraie
 de l'étcrnelle vie de fdmille 1 


l\1ais avant de me voir assisc au toyer paternel des cieux, 
je devais souffrir encore bien des séparations sur La terre. 
L'année où Je fus reçue enfant de la sainte Vierge, elle me 
ravit ma chère 
larie 
, l'uni.:]ue soutien de mon âme. Depuis 
Ie départ de Pauline, elle restait mon seul oracle, et je l'aimais 
tant que je ne pouvais yivre sans sa douce compagnie. 
Aussitôt que j'appris sa détermination, je résolus de ne plus 
prendre aucun plaisir ici-bas; je ne puis dire combien de 
Iarmes je versai ! D'ailleurs, c'était mon habitude en ce temps- 
là : je pleurais non seulement dans les grandes occasions, 
mais dans les moindres. En voici quelques exemtJles : 
J'avais un grand désir de pratiquer la vertu, toutefois je m'y 
prenais d'une singulière façon : je n'étais pas habituée à me 
servir; Céline faisait notre chambre, et moi je ne m'occupais 
d'aucun travail de ménage. II m'arri\"ait qu.:lquefcis, pour 
jaire plaisir au bon lJieu, de couvrir Ie lit, ou bien Ie soir 


t Sap., v, 10. 
:t Elle entra au Carmel de LisÌl:ux Ie 15 octobre 1886. c: pri, Ie ß:)ffi de 
Sæu1" Marie du Sacré-Cæ"r. 



7 0 


Sæul' Tlzércsc de l"EnfLmt-Jesus. 


d'alIer, en l'absence de ma sæur, rentrer ses boutures 
et ses pots de fleurs. Comme je l'ai dit, c'était pOllr Ie bon 
Dieu tout selll que je faisais ces choses; ainsi, je n'aurais pas 
dû attendre Ie merci des créatures. I-lélas! il en était tout 
autrement; si Céline a,'ait Ie malheur de ne pas paraître 
heureuse et surprise de mes p
tits scn'ices, je n'étais pas 
contente et Ie lui prouvais par mes larmes. 
S'il m 'arri,'ait de causer involontairement de la peine à 
quelqu 'un, au lieu d'cn prendre Ie desslls, je me désolais à 
m'en rendre malade, ce qui augmentait ma faute plutõt que 
de la réparer; et, lorsque je commençais à me consolcr de la 
faute elle-même, je pleurais d'avoir pleuré. 
Je me faisais yraiment des peines de tout! C'est Ie 
contraire maintenant; Ie bon Dieu me fait Ia grâce de 
n'être abattue par aucune chose passagère. Quand je me 
sou,'iens d'autrefois, mon âme déborde de reconnaissance; 
par suite des faveurs que j'ai reçues du ciel, il s'est fait 
en moi un tel changement que jc ne suis pas recon- 
naissable. 


Lorsque 1\1arie entra au Carmd, ne pou'"ant plus Iui 
confier mes tourments, je me tournai du cjté des cieux. Je 
m'adressai aux quatre petits anges qui m'avaient précédée 
là-haut, pensant que ces âmes innocentes, n 'a)'ant jamais 
connu Ie trouble et la crainte, deva:ent avoir pitié de leur 
pauvre petite sæur qui souffrait sur la terre. Jc leur parlai 
avec une simplicité d'enfant, leur faisant remarquer qu'étant 
la dernière de la Lunille, fav.lis toujours ét
 Ia plus aimée, 
Ia plus comblée de tendresses, de la part de mes parents et de 
mes sæurs; que, sïls étaient restés sur la terre. ils m 'eussent 
donné sans doute les m
mes prcuves d'aff
ction. Leur entrée 
au ciel ne me paraissait pas être pour eux une raison de 
m 'oublier; au contrairc, s
 trom'ant à même d
 puiser dans 



I/istoire .-rune dme. - Cizapitre qllatrième. 


7 1 


les tré..ors di \"ins, ils d
vaient y prenJre pour moi la palx, 
d me montrer ainsi que là-haut on sait encore aimer. 
La réponsc ne se fit pas attendre; bientôt la paix vint 
inonder mon àme de s
s flots délicieux. J'étais donc ai mée, 
non seulement sur la terre, mais aussi dans Ie ciel! Depuis 
ce moment, mJ. dévotion grandit pour m
s petits frères et 
sæurs du paradis; j'aim.lis à m'entretcnir avec eux, à leur 
parler des tristesscs de l'exil et de mon désir d'allcr bientðt 
lcs rejoindre dans l'éternelle patrie. 


\ C."1:r 
 
 
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'- 




CHAPITRE \' 


la grâce deNoël. - Zèle des åme5. - Pre nière conquête. 
- Douce intimité avec sa sæur Céline. - Elle obtient . 
de son père la permission d'entrer au Carmel à 
quinze ans. - Refus du Supêrieur. - 
Elle en réfère à S. G. Mgr Uugonin, 
évêque de Bayeux. 


I Ie ciel me comblait de grâc 
S, j'étais. 
lo'n de les mériter. J'avais constam- 
m 
nt un vif désir de prati.::Juer la 
vertu ; mais quelles imperfections sc 
mêlaient à mes actes! .:vlol1 extrêmc 
sensibilité me rendait "raiment insup- 
portable; LOUS les rai- 



7+ 


Sællr TJzérèse de I'Enfant-JésllS. 


sonnements étaient inutilcs, je ne pouyais me corriger de ce 
vilain défaut. 
Comment donc OSalS-)e espérer mon entrée prochaine 
.au Carmel? Un petit mirack était nécessaire pour me faire 
,grandir en un moment; et, ce miracle tant désiré, Ie bon Dieu 
Ie fìt au jour inoubliabIe du 25 décembre .886. En cette fête 
.de Noël, en ecUe nuit bénie, Jésus, Ie doux Enfant d'une 
heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière. 
En se rendant faible et petit pour mon amour, il me rendit 
forte et courageuse; il me rc\"êtit de ses anTICS, ct depuis je 
marehai de yictoire en victoire, com mençant pour ainsi dire 
llIze course de gémzt. La source de mes larmes fut tarie et ne 
s'ou\Tit plus que rarement et difficilement. 
Je ,rous dirai maintenant, ma l\lère, en queUe circons- 
tance je reçus cettc grâce inestimable de ma complète 
<:on\'ersion : 
En arri\'ant au\. Buissonncts, après la 
\esse de minuit, je 
savais trou\cr dans Ia cheminée, comme aux jours de ma 
petite enfance, mes souliers remplis de gâteries. - Ce qui 
prouve que, jusque-Ià, mes sceurs me traitaient comme un 
petit bébé. - l'\on rère lui-même aimait à voir mon bonheur, 
à entendre mes cris de joie lorsquc je tirais chaque nOL1\"c1Ie 
surprise des souliers enchantés, et sa gaieté augmentait encore 
mon plaisir. Mais l'hcure était venue Oll Jésus voulait me 
délivrer des défauts de l'enfance et m'en retirer les innocentes 
joies. II Fermit que mon père. contre son habitude de me gàter 
en toutes cireonstances, éproU\'dt cette fois de l'cnnui. En 
montant dans ma chambrc, je l'entendis prononcer ces paroles 
qui me percèrent Ie ca:ur : << Pour une grande fille comme 
Thérèse, c'est là une surprise trop enfantine; je l'espère, ce 
sera la dernière année. )> 
Céline, connaissant ma sensibilité extrême, me dit tout bas: 
<< Ne descends pas tout de suite, attends un peu; tu pleu- 



lIistoire d'zme time. - Chapitre cinqllième. 


7 5 


rerais trop en regardant les surprises devant papa. )) Mais 

rhérèse n'était plus la même... Jésus avait changé son cccur I 
Refoulant mes larmes, je descendis rapidement dans la salle 
.à manger; et, comprimant les battements de mon cæur, je 
pris mes souliers, les posai devant mon père, et tirai joyeu- 
.sement tous les objets, ayant l'air heureux com me une reine. 
Papa riait, il ne paraissait plus sur son yisage aucune marque 
.de contrariété, et Céline se croyait au milieu d'un songe! 
Heureusement c'était une douce réalité : la petite Thérèse 
venait de retrouver pour toujours sa force d'àme, autrefois 
perdue à l'àge de quatre ans et demi. 
En cette nuit lumineuse commença donc la troisième 
période de ma yie, la plus belle de toutes, la plus remplie des 
.gràces du ciel. En un instant, l'ouvrage que je n 'avais pu faire 
pendant plusieurs années, Jésus l'accomplit, se contentant de 
ma bonne yolonté. Comme les Apûtres, je pouvais dire : 
<< Seigneur, j'ai pêclzé toute la nllit sallS rien prendre 1. )) 
Plus miséricordieux encore pour moi quïl ne Ie fut pour ses 
disciples, Jésus prit Illi-même Ie filet, Ie jeta et Ie retira plein 
de poissons; il fit de moi U1l pèclzeur d'âmes... La charité 
.entra dans mon cæur a\Tec Ie besoin de m'oublier toujours, et 
depuis lors je fus heureuse. 


Un dimanche, en fcrmant mon livre à la fin de la Messe, 
-une photographic représentant Notre-Seigneur en croix glissa 
un peu en dehors des pages, ne me laissant \'oir qu'une dc ses 
mains divines percée et sanglante. J'éprouvai alors un senti- 
ment nouveau, ineffable. 1\1on cæur se fendit de douleur 
à la yue de ce sang précieux qui tombait à terre sans que 
personnc s'empressàt de Ie recueillir; et je résolus de me 
.tcnir continucllement cn esprit au pied de la croix, pour 


! Lucæ, Y, 5. 



7 6 


Sæ1l7' Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


receyoir la divine rosée du salut et la répandre ensuite sur les 
åmes. 
Dcpuis ce jour, Ie cri de Jésus mourant : << J'at" SOl!! ))> 
retentissait à chaque instant dans mon cceur, pour yallumer 
une ardeur inconnue et très vive. Je voulais donner à boire à 
mon Bien-Aimé; je me sentais dévorée moi-même de la soif 
des âmes, et je youJais à tout prix arracher les pécheurs aux 
fiammes éternelles. 
Afin d'exciter mon zèle, Ie bon .Maître me montra bientôt 
que mes désirs lui étaient agréables. J'entendis parler d'un 
grand criminel, - du nom de Pranzini - condamné à mort 
pour des meurtres époU\oantables, et dont lïm pénirence faisait 
craindre une éternelle damnation. Je \'oulus empêcher ce 
dernier et irrémédiable malheur. Afin d'y parvenir. j'employai 
tous les moyens spirituels imagi nables; et, sachant que de moi- 
même je ne pouvais rien, j'offris pour sa rançon les mérites 
infinis de I\otre-Seigneur et les trésors de la sainte Eglise. 
Faut-ille dire? je sentais au fond de mon cæur la certitude 
d'être exauc
e. 1\lais afi n de me donncr du courage pour con- 
tinuer de courir à la conquête d
s âmes, je fis cette naÏ\"e 
prière : << 1\1on Dieu. je suis bien sûre que vous pardonnerez 
au malheureux Pranzini; je Ie croirais même s'il ne se con- 
fessait pas et ne donnait aucune mar'iue de contrition, tant 
fai con fiance en votre infinie miséricorde. l\lais c'est mon 
premier pécheur ; à cause de cela, je vous demande seulement 
un signe de repentir pour ma simple consolation. )> 
Ma prière fut exaucée à la lettre! - Jamais mon père ne 
nous laissait lire les journaux; cependant je ne crus pas 
désobéir en regard ant les passages qui concernaient Pranzini. 
Le lendemain de son exécution, j'ouvre avec empressement Ie 
journal << fa CroIx )> et que vois-je ?... Ah! mes larmes 
trahirent mon émotion et jc fus oblig5e de m 'enfuir. Pranzini, 
,sans confession, sans absolution, était monté sur l'échafaudj 



llistoirc d'llne âme. - Chapit1"e cillqllième. 


77 


déjà lcs bourreau
 l'entraînaient vers la tàtale bascule, quand, 
remué tout à coup par une inspiration subite, il se retourne, 
saisit un Crucifix que lui présentait Ie prêtre et baise par trois 
jois ses plaies sacrées 1... 
J'avais donc obtenu Ie signe demandé; et ce signe était bien 
doux pour moi! N'était-ce pas devant Ies plaies de Jésus, en 
voyant couler son sang divin, que Ia soif des àmes avait 
pénétré dans mon cæur? Je voulais leur donner à boire ce 
sang immaculé, afin de les purifier de leurs souillures; et les 
lèvres << de mon premier enfant >> allèrent se coller sur les 
plaies divines! Quelle réponse ineffable! Ah! depuis cette 
grâce unique, mon désir de sauver les àmes grandit chaque 
jour; il me semblait entendre Jésus me dire tout bas comme à 
la Samaritaine : <( Donne-moi à boire I ! >> C'était un véritable 
échange d'amour : aux âmes je versais Ie sang de Jésus, à Jésus 
j'offrais ces mèmes âmes rafraîchies par la rosée du Calvaire ; 
ainsi je pensais Ie désaltérer; mais plus je lui donnais à boire, 
plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait, et je recevais 
cette soif ardente comme la plus délicieuse récompense. 


En peu de temps, Ie bon Dieu m'avait conduite au delà du 
cerc1e étroit où je vivais. Le grand pas était donc fait; mais 
hélas! il me restait encore un long chemin à parcourir. 
Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité e'Xcessive, mon 
esprit se développa. J'avais toujours aimé Ie grand, Ie beau; à 
cette époque, je fus prise d'un désir e:'\.trême de sa\'oir. Ne me 
contentant pas des leçons de ma maìtresse, je m'appliquais 
seule à des sciences spéciales; et, par ce moyen, j'acquis plus 
de connaissances en quelques mo;s seulement que pendant 
toutes mes années d'études. Ah! ce zèle n'était-il pas vanité et 
affliction d'esprit? 


I Joan., IV, ï. 



7 8 


Sæltr Thé,-èse de tEnjant-JésllS. 


Avec ma nature ardcnte, je me tromais au moment de la 
vie Ie plus dangereux. Mais Ie Seigneur fit à mon égard ce que 
rapporte Ezéchiel dans ses prophéties : 
<< Jl a J)U que Ie temps était venu pour 1110i d'être aimée; if 
a jail alliance aJ-'ec moi. et je sllis deJ1elllle sie1l1ze: if a étendu 
sur moi son manteau; ilm'a laJ)ée dans les pmju11ls pridel/x: 
it m'a reJ1ètue de robes étincelantes, me dOllllant des colliers 
et des pmfums sallS prix. II m'a 1lOll1Tie de la pIllS pure- 
jarine, de miel et d'/wile en abundance. ..Uurs je suis devenuC' 
belle à ses yellx, et if a fait de moi line puissante reine I. )) 
Qui, Jésus a fait tout cela pour moi! Je pourrais reprendre 
chaque mot de cet ineffable passage ct montrcr quïl s'est 
réalisé en ma faveur; mais les gràces rapportées plus haut 
en sont déjà une prcu\'c suffisante. Je \-ais donc seulement 
parler de la nourriture que Ie di\-in 
laÎtre m'a prodiguéc 
<< en abondance )>. 
Depuis longtemps je soutenais ma vie spirituelle avec << I
 
plus pure farine >) contenue dans I"lmilation. C'était Ie seut 
livre qui me fìt du bien; car je n 'avais pas découvert les trésors 
cachés dans Ie saint Evangile. Ce petit livre ne me quittait 
jamais. Dans la famille on s'en amusait beaucoup; et souvent, 
ma tante, l'ouvrant au hasard.. me faisait réciter Ie chapitrc- 
tom bé sous ses yeux. 
A quatorze ans, avec mon désir de science, Ie bon DieLl 
trouva nécessaire de joindre à << la plus pure farine, du miel et 
de l'huile en abondance I. Ce mie1 et cette huilc, il me les tìt 
goûter dans les conférences de 1\1. l'abbé _\.rminjon sur la fin 
du mo zde présenl et Ie.. m,njlères de fa Jlie future. La lecture 
de cet om.rage plongea mon àme dans un bonheur qui n'est 
pas de la terre; je prcssciltais déjà ce que Dieu réscrve à ceux 
qui raiment; et, \'oyant ces récompellses éternelles si dispro- 


I Ezcch., XVI, 8, 9, 13, 



Histoire d'll1le âme. - Chal'itre cillqlliè11le. 


ï9 


portionnées avec les légers sacrifices de cette vie, je youlais 
aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques de 
tendresse pendant que je Ie pouyais encore. 


Céline était devenue, depuis Xoël surtout, la confidcnte 
intime de mes pensées. Jésus, qui voulait nous faire avancer 
ensemble, forma dans nos cæurs des liens plus forts que ceu,- 
du sang. II nous tit de\-enir sæurs d'âmes. 
En nous se réalisèrent les paroles de notre Père saint Jean 
de la Croix, dans son Cantique spirituel : 


En suivant vos traces, ô mon Bicn-Aimé, 
Les jeuncs filles parcourent légèrcmcnt Ie chemin. 
L'attouchcment de l'étincellc, 
Le vin épicé, 
Leur font produirc des aspirations divincll1cnt embaumées. 


Qui, c'était bien légèrement que nous suivions les traces de 
Jésus! Les étincelles brÙlantcs sernées par lui dans nos âmes. 
Ie vin délicieu
 et fort quïl nous donnait à boire faisaient 
disparaÎtre à nos yeux les choses passagères d'ici-bas ; et de nos. 
Ièvres sortaient des aspirations to utes d'amour. 
Ayec queUe dOLlceur je me rarpelle nos cOl1\ersations 
d'alors! Chaque soir, au belvédère, nous plongions ensemble 
nos regards dans l'azur profond semé d'étoiles d'or. Ii me 
semble que no us recevions de bien grandes gràces. Comme Ie 
dit n mitation : << Diell se communique parJois all milieu 
d'une vÌJ'e splendeur, Oll bien, dOllcemcnt J10lïé SOllS des 
o17lbres Oll des figures I. >) Ainsi daignait-il se manifcster à nos 
cæurs; mais que ce voile était transparent et léger! Le doute 
n'eût pas été possible; déjà la foi et l'espérance quittaient nos 
âmes : l'amour nous faisant trouver sur la terre Celui que 


I /mil., I. 111, C. 'i.LlII, 4. 



80 


Sæltr Thé,-èse de l'Enfant-Jéslt.... 


nous cherchions. 1: ayanl trouvé seul, il nous avail donné son 
baiser, afin qu' à l'avenir personne ne pûl nous mépriser 1. 
Ces divines impressions ne devaient pas rester sans fruit; Ia 
pratique de Ia vertu me devint douce et naturelle. Au début, 
mon visage trahissait Ie combat; mais, peu à peu, Ie renon- 
cement me sembia facile, même au premier instant. Jésus l'a 
dit : <<A celui qui possède on donnera encore. et il sera dans 
l'abondance 2. )) Pour une gràce fidèlement reçue, il m'en 
accordait une multitude d'autres. 11 se donnait lui-même à 
moi dans Ia sainte communion, plus souvent que je n'aurais 
osé l'espérer. J'avais pris pour règle de conduite de faire, bien 
fidèIement, toutes les communions permises par mon confes- 
seur, sans lui demander jamais d'en augmenter Ie nombre. 
Aujourd'hui, je m'y prendrais d'une autre façon; car je suis 
bien sûre qu'une âme doit dire à son directeur l'attrait qu'elle 
sentà recevoirson Dieu. Ce n'est pas pour rester dans Ie ciboire 
d'or qu'il descend clzaquc jour du ciel, mais afin de trou\"er 
un autre ciel : Ie ciel de notre âme OÙ il prend ses déIices. 
Jésus, qui voyait mon désir, inspirait done mon confesseur 
de me permettre plusieurs communions par semaine; et ces 
permissions, venant directement de lui, me comblaient de 
joie. En ce temps-Ià, je n'osais rien dire de mes sentiments 
intérieurs; la voie par Iaquelle je marchais était si droite, si 
lumineuse, que je ne sentais pas Ie besoin d'un autre guide 
que Jésus. Je comparais Ies directeurs à des miroirs fidèIes qui 
reflétaient Notre-Seigneur dans Ies âmes; et je pensais que, 
pour moi, Ie bon Dieu ne se servait pas d'intermédiaire, mais 
agissait directement. 


Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il yeut faire 
mûrir avant la saison, ce n'est jamais pour Ie laisser suspendu 


1 Cant., VIII, I. - 2 Lucre, XIX, 26. 



lIistoire d'une åme. - Chapitre cinquième. 


81 


à rarbre; c'est afin de Ie présenter sur une table richement 
servie. Dans une intention semblable, Jésus prodiguait ses 
grâces à sa petite fleurette. II voulait faire écJater en moi sa 
miséricorde; lui qui s'écriait dans un transport de joie, aux 
jours de 
a vie morteJle : << Man Père, je pous bénis de ce que 
POllS ave, caché ces chases aux sages et aux prudents, pour les 
révéler aux plus petits I. >> Parce que j'étais petite et faible, il 
s'abaissait vers moi et m'instruisait doucement des secrets de 
son amour. Comme Ie dit saint Jean de la Croix dans son 
Cantique de l'âme : 


Je n'avais ni guide, ni lumièrc, 
Excepté celle qui brillait dans mon cæur. 
Cette lumière me guidait, 
Plus sûrement que celle du midi, 
Au lieu où m'attendait 
Celui qui me connaît parfaitement. 


Ce lieu, c'était Ie Carmel; mais avant de me reposeI' à 
l'ombre de Ceilli que je désirais j, je devais passer par bien 
des épreuves. Et toutefois l'appel divin devenait si pressant 
que, m'eùt-il faJlu traverser les flammes, je m'y serais élancée 
pour répondre à Notre-Seigneur. 
Seule, ma sceur Agnès de Jésus m'encourageait dans ma 
vocation; Marie me trouvait trop jeune, et vous, ma Mère 
bien-aimée, essayiez aussi, pour m'éprouver sans doute, de 
ralentir mon ardeur. Dès Ie début, je ne rencontrai qu'obstacles. 
D'un autre côté, je n'osais rien dire à Céline, et ce silence me 
faisait beaucoup soufl"rir; il m'était si difficile fie lui cacher 
quelque chose! Bientôt cependant, cette sceur chérie apprit ma 
détermination, et, loin d'essayer de m'en détourner, eUe accepta 
Ie sacrifice avec un courage admirable. Puisqu'elle voulait êtrc 


1 Lucæ, x, 21. - 2 Cant., II, 3. 


6 



82 


Sæur Thérèse de /'Ellfallt-Jésus. 


rcJigieuse, cIlc aurait dù partir ]a première; mais, comllle 
autrefois 1es martyrs donnaient joyeusernent Ie baiser d'adicll 
à lellrs frères, choisis les premiers, pour com battre dans l'arènc : 
ainsi me laissa-t-ellc m'éloigner, prenant la mème part à mes 
épreuvcs quc sïl sc fùt agi dc sa propre vocation. 
Du côté dc Céline je n'avais done ricn à craindrc; mais jc 
ne savais quel moyen prendre pour annoncer mes pro jets à 
mon père. Comment lui parler de quitter sa reine, lorsqu'il 
venait de sacrifier ses dell
 aìnécs? De plus, cene dnnée-IÙ
 
nous I'aYÌons vu malade d'une attaque de paralysie assez 
sérieuse dont il se remit promptement. il cst \Tai, mais qui ne 
laissait pas de nOlls donner pour J'a\"enir bien des inguiétudes_ 
Ah ! que de lunes intirnes n'ai-je pas souffertes avant de 
parlcr! Cependant il fallait me décider : j'allais avoir quatorze 
ans ct dcmi, six mois seulement nous séparaient encore de la 
belle nuit de I\oël, et j'étais résolue d'entrer au Carmel à 
l'heure même oÙ, l'année précédentê, j'avais reçu ma grâce de 
con vcrsion. 
Pour faire ma gran de confidence je choisis la fête de la 
Pentecôte. Toute la journée, je demandai Ies lumières de 
l'Esprit-Saint, suppliant Ies Apôtres de prier pour moi, de 
m'inspirer Ics paroles que j"allais ayoir à dire. N'étaient-ce pa
 
eu
, en etfct, qui devaient aider l'enfant timide que Dicu 
destinait à dcvcnir l'ap.Jtre des apûtres par Ia prière et Ie 
sacri tice ? 
L'après-miJi, cn revenant des Vêpres, je trouvai l'occasion 
désirée. 1\1on père était allé s'asseoir dans Ie jardin ; et Ià, Ies 
mains jointes, il contemplait Ies merveilles de Ia nature. Le 
soleil couchant dorait de ses dernicrs feu:\. Ie sommet des grands 
arbres, et les petits oiseaux gazouillaient leur prière du soir. 
Son bea\,! visage avait une expression toute céleste, je 
sentais que la paix inondait son cæur. Sans dire un seul 
mot, j'allai 111 'asseoir à ses cðtés, les yeux déjà mouillés de 



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lIistoire d'une Lime, - Chapitre cinquième. 


8', 


)armes. II me regarda a \'ec une tendresse indéfinissablc. 
appuya ma tête sur son cæur et me dit : <<. Qu'as-tu, ma petite 
reine? Confie-moi cela... >> Puis, se levant com me pour 
dissimuler sa propre émotion, il marcha Ientement, me 
pressant toujours sur son cæur. 
A tra\'ers mes Iarmes je parIai du Carmel, de me" 
désirs d'entrer bientôt; alors il pleura lui-même! Toute- 
fois, il ne me dit rien qui pût me détourner de ma 
vocation; il me fit simplement remarquer que j'étais 
encore bien jeune pour prendre une détermination aussi 
grave; et, comme j'insistais, défendant bien ma cause, mon 
incomparable père avec sa droite et généreuse nature fut 
bientôt convaincu. 
ous continuâmes Iongtemps notre pro- 
menade; mon cæur était soulagé, papa ne versait plus de 
larmes. II me parla comme un saint. S'approchant d'un mur 
peu élevé, il me montra de petites flxurs blanches, sembIabIes 
à des lis en miniature; et, prenant une de ces fleurs, il me Ia 
donna, m'expliquant avec quel soin Ie Seigneur l'avait fait 
édore et consen-ée jusqu'à ce jour. 
Je croyais écouter mon histoire tant la ressemblance était 
frappante entre Ia petite {]eur et Ia petite Thérèse. Je reçus cctte 
fleurette comme une relique ; et je vis qu'en voulant la cueillir, 
mon père a vait enle\'é toutes ses racines sans les briser : eUe 
paraissait destinée à vivre encore dans une autre terre plus 
fertile. Cette même action, papa \'enait de Ia faire pour moi, 
en me permettant de quittcr, pour Ia montagne du Carmel, la 
douce va1Jée témoin de mes premiers pas dans la vie. 
Je collai ma petite fleur blanche sur une image de Notre- 
Dame des Victoires : la sainte Vierge lui sourit, et Ie petit 
Jésus semble la tenir dans sa main. C'est là qu'clle est encore, 
seulement Ia lige s'est brisée tout près de la racine. Le bon 
Dieu, sans doute, veut me dire par là qu'il brisera bientôt les 
liens de sa petite fleur et ne la laissera pas se faner sur la terrc... 



84 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


Après ayoir obtenu le consentement de mon père, je croyais 
pouvoir m'envoler sans crainte au C:.lo mel. Hélas I mon onele, 
après avoir entendu à son tour mes 
onfidences, déelara que 
ceUe entrée à quinze ans, dans un ordl austère, lui paraissait 
contre la prudence humaine; que ce serait faire tort à la 
religion de laisser une enfant embrasser une pareille vie. II 
ajouta qu'il allait y mettre de son côté wute l'opposition pos- 
sible, et qu'à moins d'un miraele, il ne changerait pas d'avis. 
Je m'aperçus que tous les raisonnements étaient inutiles, 
et jc me retirai, Ie cæur plúngé dans la plus profonde 
amertume. l\la seule consolation était la prière; je suppliais 
Jésus de faire Ie miracle demandé, puisqu"à cc prix seule- 
ment je pouvais répondre à son appel. Un temps assez long 
s'écoula; mon onele ne semblait plus se souvenir de notre 
entretien; mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je Ie 
préoccupais beaucoup. 
Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'cspérancc, Ie 
Seigneur voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux 
qui dura trois jours. Oh I jamais je n'ai si bien compris la 
peine amère de la sainte Vierge et de saint Joseph, cherchant 
à travers les rues de Jérusalcm Ie divin Enfant Jésus. Jc mc 
trouvais dans un désert affreux; ou plutõt mon âme ressem- 
blait au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots 
orageux. Je Ie sais, Jésus était là, dormant sur ma nacelle, 
mais comment Ie voir au milieu d'une si sombre nuit? Si 
l'orage avait éelaté ou\"ertement. un éclair eût peut-être sillonné 
mes nuages. Sans dOllte, c'cst une bien triste lueur que celie 
dcs éclairs; cependant, à leur clarté, j'aurais aperçu un 
instant Ie Bien-Aimé de mon cæur. 
Mais non... c'était la nuit! la nuit profonde, Ie délaisse- 
ment complet, une yéritable mort! Comme Ie divin 1\laitre, 
au Jardin de l'Agonie, je mc sentais seule, ne trouvant de 
consolation ni du côté de la terre, ni du côté des cieux. La 



J/istoire d'une åme. - Chapitrc cinquième. 


85 


nature semblait prendre part à ma tristesse amère : pendant 
ces trois jours, Ie soleil ne montra pas un seul de ses rayons 
et Ia pluie tomba par torrents. J'en fis toujours Ia remarquc : 
dans to utes les circqnstances de ma vie Ia nature était l'irnage 
de mon âme. Quand je pleurais, Ie ciel pleurait avec moi; 
quand je jouissais, l'azur du firmament ne se trouvait 
ohscurci d'aucun nuage. 
Le quatri
me jour qui se trouvait un samedi, j'allai voir 
mon onele. QueUe ne fut pas ma surprise en Ie trouvant 
tout changé à man égard! D'abord, sans que je lui en eusse 
témoigné Ie désir, il me fit entrer dans son cabinet; puis, 
commençant par m'adresser de doux reproches sur ma .' 
manière d'être, un peu gênée avec lui, il me dit que Ie miracle 
exigé n'était plus nécessaire; qu'ayant prié Ie bon Dieu de lui 
donner une simple inclination de cæur, il venait de l'obtenir. 
Je ne Ie reconnaissais plus. II m'embrassa avec la tendresse 
d'un père, ajoutant d'un ton bien ému : << Va en paix, ma 
chère enfant, tu cs une petite fleur privilégiée que Ie Seigneur 
veut cueillir, je ne m'y opposerai pas. >> 
Avec quelle aIlégresse je repris Ie chemin des Buissonncts 
sous Ie beau del doni les nuages s'étaient complèlement 
dissip!s! Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus sc 
réveillant m'avait rendu la joie, je n'entendais plus Ie bruit 
des vagues : au lieu du vent de l'épreuve, une brise légère 
cnftait ma voile et je me croyais au port! Hélas! plus d'un 
orage devait encore s'élever, me faisant craindre à certaines 
heures, de m'êlre éloignée sans retour du rivage si ardemment 
désiré. 
Après avail' obtcnu Ie consentement de mon oncle, j'appris 
par vous, ma Mère vénérée, que M. Ie Supérieur du Carmel 
ne me permettait pas d'entrer avant I'åge de vingt et un 
ans. Personne n'avait pensé à cette opposition, la plus 
grave, la plus invincible de toutes. Cerendant, sans perdre 



86 


Sæur Thb'èsc de l'Enfarzt-Jésus. 


courage, j'allai moi-même avec mon père Iui c.\.poser mes 
désirs. II me reçut très froidement, ct rien ne put changer ses 
dispositions. Nous Ie quittàmes entìn sur un non bien arrêté : 
4< Toutefois, ajouta-t-il, je ne suis que Ie délé5ué de Mon- 
seigneur; sïl permet cette entrée, je n'aurai plus rien à dire. ,. 
En sortant du presbytère, nous nous trouvàmes SOllS une 
pluie torrentielle: hélas! de gros nuages aussi chargeaient 
Ie firmament de mon âme. Papa ne savait comment me 
consoleI'. II me promit de me conduire à BaycuÀ si je Ie 
désirais; j'acceptai a\'ec reconnaissance. 
Bien des é\-énements se passèrent avant quïl nous fût 
possible d'accomplir cc yoyage. A l'e.\.térieur. ma vie parais- 
sait la même : fétudiais, et surtout je grandissais dans 
I'amour du bon Dieu. l"avais parfois des élans, de véritables 
transports. .. 
Un soil', ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais 
ct com bien je désirais qu'il fùt partout servi et glorifié, je 
pensai avec douleur qu'il ne monterait jamais des abìmes de 
l'enfer un scul acte d'amour. Alors je m'écriai que, de bon 
cæur, je consentirais à me voir plongée dans ce lieu de 
tourments et de blasphèmes, pour qu'il ) fùt aimé éternelle- 
ment. Cela ne pourrait Ie gloritìer, puisqu'il ne désire que 
notre bonheur; mais, quand on aime, on éprouve Ie besoin 
de dire mille folies. Si je parlais ainsi, ce n'était pas que Ie 
Liel n'cxcitât mon envie; mais alors, mon ciel à moi n'était 
autre que ['amour, et je sentais, dans mon ardeur, que rien 
ne pourrait me détacher de l'objet divin qui m 'avait ravie... 


Vers cette époque, 
otre-Seigneur mc donna la conso- 
lation de voir de près des âmes J'en fants. V oici en queUe 
circonstance : pendant la maladie d'une pauvre mère de 
famille, je m'occupai beaucoup de ses deux petites tìlles dont 
l'aînée n'avait pas six ans. C'était un vrai plaisir pour moi de 



/lisloire d'unt' time. - Chapilrc cinquième. 


87 


\ oir avec quelle candeur elks ajoutaient foi à tout ce que je 
leur disais. Ii faut que Ie saint baptème dépose dans les åmes 
un germe bien profond des vertus théologall:
 puisql1c, dès 
l'enfance. l'espoir des biens futurs suflìt pour faire accepter 
des sacritìces. Lorsque je voulais voir mes deu
 petites filles 
bien conciliantes entre dIes. au lieu de leur promettre des 
jouets et des bonbons, je leur parlais des récompenses éternelles 
que Ie petit Jésus donnera aux enfants sages. L'aìnée, dont la 
raison commençait à se dé\'elopper, me regardait avec une 
e:\pression de vi\'e joie et me faisait mille questions char- 
mantes sur le petit Jésus et son beau ciel. Elle me promettait 
cnsuite avec enthousiasme de toujours céder à sa sæur, 
ajoutant que, jamais de sa Vie, dIe 11 'oublierait les leçons de 
<< la grandc demoiselle >> - c'est ainsi qu'elle m'appclait. 
Considérant ces àmes innoccntes, je les comparais à tine 
cire malic sur laquelle on peut gra\"cr toute empreinte; celle 
du mal, hélas! comme celle du bien; et je compris la parole 
de Jésus : Qu'il Jhwdrait mieux ètre jeté à la mer qlle de 
scandaliser lln selll de ces petits en/ants I. Ah! que d'Ùmes 
arriyeraient à une haute sainteté si, dès Ie principe, elles 
étaient bien dirigées! 
Je Ie sais, Dieu n'a besoin de personne pour accomplir son 
lruvre de sanctitìcation ; mais, com me il permet à un habile 
jardinier d'éle\'er des plantes rares et délicates, lui donnant à 
eet cfret la science nécessaire, tout en se réservant Ie soin 
de féconder; ainsi veut-il ètre aidé dans sa divine culture 
des âmes. Qu'arri\'erait-il si un horticulteur maladroit ne 
grdrait pas bien ses arbrcs? sïl ne sa\'ait pas reconnaÎtre la 
nature dc ehacun et voulait fairc éclore, par exemple, des 
roses sur un pècher? 
Cda me fait soU\'cnir qu'autrefois, parmi mcs oiscaux, 


I .\1att., :\\111, lì, 



88 


Sæur Thérèse de [,Enfant-Jésus. 


j'avais un serin qui chantait à ravir; j"avais aussi un petit 
linot auquel je prodiguais des soins particuliers, l'ayant 
adopté à sa sortie du nid. Ce pauvre petit prisonnier, privé 
des leçons de musique de ses parents et n'entendant du matin 
au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut l'imiter un 
beau jour. - Difficile entreprise pour un linot t - C'était 
charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce 
voix eut bien du mal à s'accorder avec Ies notes vibrantes de 
son maître. 11 y arriva cependant, à ma grande surprise, et 
son chant devint absolument Ie même que celui du serino 
o ma Mère, vous savez qui m'a appris à chantcr dès 
l'enfance! Vous savez queUes voix m'ont charmée I Et 
maintenant j'espère un jour, malgré ma faiblesse, redirc 
éternellement Ie cantique d'amour dont j'ai cntendu bien des 
fois moduler ici-bas les notes harmonieuses. 


Mais où en suis-je? Ces réflexions m'ont cntraînée trap 
loin... Je reprends vite Ie récit de ma vocation. 
Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon 
père, Ie cæur rempli d'espérance, mais aussi bien émue à la 
pensée de me présentcr à l'évêché. Pour la première fois de 
ma vie, je devais aller faire une visite sans être accom pagnée 
de mes sæurs; et cette visite était à un Evêque! Moi qui 
n'avais jamais besoin de parler que pour répondre aux 
questions qui m'étaient adressées, je devais expliquer et 
développer les raisons qui me faisaient solliciter mon entrée 
au Carmel, aGn de donner des preuves de la solidité de ma 
vocation. 
Qu'il m'en a coûté pour surmonter à ce point ma timidité I 
Oh t c'est bien vrai que jamais tamour ne troupe d'impos- 
sibi/ité
 parce qu'i! se croit tout possible et tout permis '. 


i Imit., I. III, C. \, 4. 



lIistoire d'une âme. - Chapitre cinquième. 


89 


C'était bien, en cffet, Ie seul amour de Jésus qui pouvait me 
faire braver ccs difficultés et celles qui suivirent; car je devais 
acheter mon bonheur par de grandes épreuves. Aujourd'hui, 
sans doute, je trouve l'avoir payé bien peu cher, et je serais 
prête à supporter des peines mille fois plus amères pour 
l'acquérir, si je ne l'avais pas encore. 
Les cataractes du del semblaient ouvertes quand nous 
arrivâmes à l'é,,'êché. 1\1. l'abbé Révérony, Vicaire général, 
qui Iui-même avait fixé Ia date du voyage, se montra très 
aimabIe, bien qu'un peu étonné. Apercevant des larmes dans 
mes yeux, il me dit : <( Ah! je vois des diamants, il ne faut 
pas Ies montrer à Monseigneur! >> 
Nous traversâmes alors de grands salons où je me faisais 
l'efict d'une petite fourmi et me demandais ce que fallais 
oser dire! Monseigneur se promenait en ce moment dans une- 
galerie, avec deux prêtres; je vis M. Ie Grand Vicaire échanger 
avec lui quelques mots, et revenir en sa compagnie dans 
l'appartement où nous attend ions. Là, trois énormes fauteuils 
étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent. 
En voyant entrer Monseigneur, mon père se mit à genoux 
près de moi pour recevoir sa bénédiction, puis Sa Grandeur 
nOllS fit asseoir. 1\1. Révérony me présenta Ie fauteuil du 
milieu : je m'excusai poliment; il insista, me disant de 
montrer si j'étais capable d'obéir. Aussitôt je m'exécutai sans 
la moindre réflexion, et jeus la confusion de lui voir prendre 
une chaise, tandis que je me trouvais enfoncée dans un siègc 
monumental où quatre comwe moi auraient été à raise - 
plus à raise que moi, car j'étais loin d'y être! - J'cspérais 
que mon père allait parler; mais il me dit d'expliquer Ie but 
de notre visite. Je Ie fis Ie plus éloquemment possible, tout 
en comprenant très bien qu'un simple mot du Supérieur 
m'cût plus scrvi que mes raisons. Ilélas! son opposition ne 
plaidait guère en ma fa veur. 




H) 


Sæur Thérësc de l'Enfant-Jéslls. 


:\lonseigneur me demanda s'il y avait longtemps quc je 
désirais Ie Carmel. 
<< Oh t oui, 
lonseigneur, bien longtemps. 
- - Voyons. reprit en riant 
1. Révérony, il ne peut toujours 
pas y avoir quinze ans de cela ! 
C'cst vrai, répondis-je, mais il n\ a pas beaucoup 
d.années à retrancher; car j'ai désiré me donner au bon 
Dieu dès ràge de trois ans. )) 
iVlonseigneur, croyant ètre agréable à mon père. essaya de 
me faire com prendre que je devais rester quelque temps 

ncore près de lui. QueUes ne furent pas la surprise et 
I'éditlcation de Sa Grandeur de voir a)ors papa prendre mon 
pani t ajoutant, d'un air plcin de bonté, que no us dcvions 
aller à Rome a\.ec Ic pèlerinage diocésain et que je n'hésiterais 
pas à parlcr au Saint-Père, si jc n'obtenais auparavant la 
permission sollicitée. 
Cependant, un cntretien avec Ie Supérieur fut exigé comme 
i ndispensablc, a\'ant de nous donner aucune décision. Je ne 
pouvais ricn entendre qui me fit plus de peine; car je con- 
naissais son opposition formellc et bicn arrètée. Aussi. sans 
teuir compte de la recommandation dc 
1. rabbé Ré\.érony, 
jc tis plus que 1110ntrer des diamants à l'lonseigneur. je lui en 
dOn/lai. Je vis bien qu'il était touché; il me fit des caresses 
comme jamais. paraît-il, aucunc enfant n'cn a\.ait reçu de lui. 
<< Tout n'e
t pas perdu, ma chère petite, me dit-il; mais 
je suis bien content que vous fassiez a\'ec votre bon père Ie 
Yo)'age de Rome: vous affermirez ainsi votre vocation. Au 
lien de pleurer, vous devriez vous réjouir! D'ailleurs, la 
semaine prochaine je vais aller à Lisieux; je parlerai de vous 
.à 1\1. Ie Supérieur, et, certainement, vous rccevrez ma 
J'éponse en Italic. 
 
Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin ; mon 
père l'intéressa beaucoup en lui racontant que, ce matin 



lJistoirc d'll1le dllle. - Chapitrc cinquième. 


9 1 


mème, atì n de paraìtre plus àgée. jc m 'étais rclcvé Ies eheveux. 
Ceei nc fut pas perdu! Aujourd'hui, je Ie sais. 
lonscigneur 
ne parle à personne de sa petite fille, sans raconter l"histoire 
des ehevcux. - l"aurais préféré, je l"avouc, que cette ré\'éIa- 
tion ne se fit point. 1\1. Ie Grand Vicaire nous aecompagna 
jusqu'à Ia porte, disant quc jamais chose parcille ne s'était 
vuc : un père aussi cmprcssé de donncr son cnfant à Dieu, 
quc cette enfant de s'otfrir elle-mème. 
Il fallut done reprendre lc chem in de Lisieu
 sans aucune 
réponse favorable. II me scmblait que mon a\'cnir était brisé 
pour toujours; plus j'approehais du tcrme, plus jc voyais 
mcs ailaires s'cmbrouillcr. Cepcndant jc ne cessai peint 
d'avoir au fond de l'àme une grande pai
, parcc que je ne 
cherchais quc la volonté tiu Scigncur. 





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CHAPITRE VI 


Voyage de Rome. - Audience de S. S. Léon XIII. 
Réponse de Monseigneur I'Evêque de Bayeux. 
Trois mois d'attente. 


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ROIS jours après Ie voyage de Bayeux, 
je devais en faire un beaucoup plus 
long: celui de Ia Ville éternelle Cc 
dernier voyage m'a rrontré Ie néant 
de tout ce qui passe. Cependant j'ai 
vu de splendides monuments, j'ai 
contemplé toutes Ies merveilles de 
rart et de Ia religion; surtout, j'ai 
fouIé Ia même terre que Ies saints 



94 


Sæltr Tlzérèse de l"Enfant-Jéslts. 


A p0tres, la terre arrosée du sang des .\lartyrs, et mon âme 
s'est agrandie au contact des choses saintes. 
Je suis bien heureuse d'être allée à Rome; mais je com- 
prends les personnes qui supposaient ce voyage entrepris par 
mon père dans Ie but de changer mes idées de vie religieuse. 
II y avait certainement de quai ébranler une vocation mal 
afferm ie. 

ous nous trou"åmes d'abord, ma sæur et moL au milieu 
du grand monde qui composait presque exclusivement Ie 
pèlerinage. Ah ! bien loin de nous éblouir, tous ces titres de 
noblesse ne nous parurent qu'une vaine fllmée. J'ai compris 
cette parole de l'lmitation : << lVe pOllrSllive!\ pas cette ombre 
que ton appellc lln grand nom I. >> l'ai compris que la vraie 
grandeur ne se trOU\'e point dans Ie nom, mais dans râme. 
Le Prophète nous dit que Ie Seignellr donnera UN AllTlU: 
l\OM à ses élllS 2; et nous lisons dans saint Jean : << Le 
vainquellr receJ'ra ll1le pierre blanchc. Sllr laquel/e est écrit 
un I"O
\ I'\OUVEAC quc nulnc c01l1wit. hurs ceilli qui Ie reçoit :1. 
C'est donc au ciel que nous saurons nos titres de noblesse. 
Alors dzaclln recevra de Dieu la louange qu'il mérite 
, et 
celui qui, sur la terre, aura choisi d'ètre Ie plus pauvre. Ie 
plus inconnu pour l'amour de Notre-Seigneur, celui-Iå sera 
Ie premier, Ie plus noble et Ie plus riche. 
La seconde expérience q lie j'ai faite regarde les prêtres. 
J usque-là, je ne pouvais com prendre Ie but principal de la 
réforme du Carmel; prier pour les pécheurs me ravissait, 
mais prier pour les prêtres dont les âmes me semblaient plus 
pures que Ie cristal, cela me paraissait étonnant! Ah! fa; 
compris ma vocation en Italie. Ce n'était pas aller chercher 
trop loin une aussi utile connaissance. 


lImit., I. III, c. XXIV, 2. - 
 Is., LX", 15. - 3 Apoc., II, 17. - 4 I Cor., 
IV, 5. 



I1istoÌ1'e d'zme åme. - Chapitre ...ixième. 


9 5 


Pendant un mois. j'ai rencontré beaucoup de 
aints prêtres : 
et j'ai vu que, si leur sublime dignité lcs élè\"e au-dt::ssus des. 
Anges, ils n'cn sont pas moins des hommes faibles et fragilcs. 
Donc, si de saints prètres, que Jésus appelle dans l'Evangilc : 
Ie se/ de la terre. montrent qu'ils ant besoin de prièrcs. 
que [aLit-il penser de ceux qui sont tièdes? Jésus n'a-t-il 
pas dit encore : << Si Ie ;;el viell! à s' affadzr, avec quu/ 
tassaisonnera-t-on 1 ?)> 
a ma 
lère, qu'elle est belle notre vocation! C'est it nous. 
c'est au Carmel de consen"er Ie sel de la terre! Now;. 
offrons nos prières et nos sacrifices pour lcs apôtres du 
Seigneur; nous devons être nous-mêmes leurs apôtres, tandi
 
que, par leurs paroles et leurs exemples, ils é\'angélisent le$ 
âmes de nos frères. Quclle noblc mission cst la nðtre! Mai
 
je dois en rester là, je sens que, sur ce sujet, ma plume nc 
s'arrêterait jamais... 


Je vais, ma 
1ère chérie, vous raconter mon voyage avec 
quelques détails : 
Le 4 novembre, à trois heUl"eS du matin, nous traversions 
la ville dc Lisieux encore ensevelie dans les ombres de la 
nuit. Bien des impressions passèrent en man âme : je me 
sentais aller vel'S l'inconnu, je sa\'ais que de grandes choses. 
m'attendaient là-bas I 
Arrivés à Paris, man père nous en tit visiter toutes Ics 
men'eilles; pour moi, je n'cn trouvai qu'une seule : Notre- 
Dame des \Tictoires. Ce que j'éprouvai dans son sanctuaire, je 
ne pOLirrais Ie dire. Les gràces qu'elle m'accorda ressemblaiem 
à celles de ma première Communion: j'étais remplie de pai\. 
ct de bonheur... C'est là que ma .Mère, la Vierge Marie, me 
dit c/airement que c'était bien e/le qui .m'avait souri e/ 


I Matt., v, 13. 



9 6 


Sæll1' Thérèse de L'Enfant-Jésus. 


m' aI'ait guérie. Avec quelle ferveur je la suppliai de me 
garder toujours et de réaliser mon rêve, en me cachant à 
l'ombre de son manteau virginal! Je Iui demandai encore 
d'éloigner de moi toutes les occasions de p
ché. 
Je n'ignorais pas que, pendant mon voyage, il se ren- 
contrerait bien des choses capables de me troubler; n 'ayant 
2.ucune connaissance du mal, je craignais de Ie décoU\Tir. Je 
n'avais pas expérimenté que tout est pur pour les purs I, que 
l'âme simple et droite ne voit de mal à rien, puisque Ie mal 
n'existe que dans les cæurs impurs, et non dans les objets 
insensibies. Je priai aussi saint Joseph de \'eiller sur moi; 
depuis mon enfance, ma dévotion pour lui se confondait 
avec mon amour pour la très sainte Vierge. Chaque jour, je 
récitais la prière : << 0 saint Joseph, père et proteeteur des 
pierges... )> II me semblait donc être bien protégée et tout à 
fait à l'abri du danger. 
Après notre consécration au Sacré-Cæur, dans la basilique 
de Montmartre, nous partimes de Paris, Ie 7 nO\'embre. 
Com me il s'agissait de mettre chaque compartiment de wagon 
sous Ie vocable d'un saint, il était convenu de décerner cet 
honneur à l'un des prêtres qui habitaient ce compartiment : 
soit en adoptant son patron ou celui de sa paroisse. 
Et voici qu'en présence de tous les pèlerins, nous enten- 
dÎmes appeler Ie nJtre : Saint Afartin. 1\1on père, très 
sensIble à cette délicatesse, alla remercier immédiatement 
1\lgr Legoux. grand Vicaire de Coutances et directeur du 
pèlerinage. Depuis, plusieurs personnes ne l'appelaient pas 
2.utrement que monsieur Saint ..\Iartin. 
1\1. l'abbé Révérony examinait soigneusement to utes mes 
actions; je l'ape:"cevais de loin qui m 'observait. A table, 
10rsque je n'étais pas en face de Iui, il trouvait moyen de se 


I Tit., I, 15. 



llistoire d'llne àme. - Chilpitre sixième. 


97 


pencher pour me voir et m'entendre. Je pense qu'il dut être 
satisfait de son examen; car, à la fin du voyage, il parut bien 
disposé en ma faveur. Je dis, à fa fin
 parce qu'à Rome il fut 
loin de me servir d'avocat, comme je Ie dirai bientôt. - 
Néanmoins, je ne voudrais pas faire croire qu'il voulût me 
tromper, en n'agissant plus d"après les bonnes intentions 
manifestées à Bayeux. Je suis persuadé
, au contra ire, qu'il 
resta tou jours pour moi rem pli de bienveillance; s'il contraria 
mes désirs, ce fut uniquement pour m'éprouver. 


Avant d'atteindre Ie but de notre pèlerinage, nous tra- 
versâmes Ia Suisse avec ses hautes montagnes dont Ie sommet 
neigeux se perd dans les nuages, ses cascades, ses vallées 
profondes remplies de fougères gigantesques et de bruyères 
roses. 
Ma 
lère bien-aimée, que ccs beautés de la nature, 
répandues ainsi à profusion, ont fait de bien à mon åme I 
Comme cUes 1'0nt élevée vcrs Celui qui s'est plu à jeter de 
pareils chefs-d'æuvre sur une terre d'exil qui ne doit durer 
qu'un jour! 
Parfois nous étion
 emportés jusqu'au sommet des mon- 
tagnes : à nos pieds, des préci pices dont Ie regard ne pouvait 
sonder la profondeur, semblaient vouloir 110US engloutir. Plus 
loin, nous traversions un village charmant avec ses chalets 
ct son gracieux clocher, au-dessus duqucl se balançaient 
mollement de légers nuages. lei, c'était un vaste lac aUK 110ts 
calmes et purs, dont la teinte azurée se mèlait aux feux du 
couchant. 
Comment dire mes impressions dcvant cc spectacle si 
poétique et si grandiose? Je pressentais lcs merveilles du 
cieI... La vie religieusc m'apparaissait telle qu'cllc est, avec 
-;cs assujettissements, ses petits sacrifices quotidiens accomplis 
dans }'ombrc. Je comprenais com bien ,alors il Je\'ient facile 



9 8 


Sælll' Thé1"èse dc I'Ellfallt-Jéslls. 


de se replier sur soi-même, d'oublier Ie but sublime de sa 
yocation; et je me disais : << Plus tard, à l'heure de l'épreuve
 
lorsque, prisonnière au Carmel, je ne pourrai ,"oir qu'un 
petit coin du ciel, je me souviendrai d'aujourd'hui ; ce tableau 
me donnera du courage. Je ne ferai plus cas de rnes petits 
intérêts en pensant à la grandeur, à la puissance de Dieu; 
je l'aimerai uniquement et n'aurai pas Ie malheur de m'atta- 
cher à des pailles, maintenant que mon cn
l1r entrevoit cc 
quïl réser\"e à ceu.'\: qui raiment. }> 


Après a,'oir contcmplé les æU'TCS de Dieu, je pus admirer 
aussi celles de ses créatures. La première yille d'ltalie que- 
nous visitâmes fut Milan. Sa cathédrale en marbre blanc, 
avec ses statues assez nom breuses pour former un peuple, 
devint pour nous l'objet d'une étude particuIièrc. 
Laissant les dames timides se cacher Ie visage dans leurs 
mains, apr
s 3.\"oir gra,"i les premiers degrés de l'édifice, nous 
suivimes, Céline et moi, Ies pèlerins les plus hardis, et 
atteignîmes Ie dernier cJocheton, ayant ensuite Ie plaisir de 
voir à nos pieds la yille de Milan tout entière, dont les 
habitants ressemblaient à de petites fourmis. Descendl1es de 
notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en 
voiture qui deyaient durer un mois, et me rassasier pour 
toujours du désir de rouler sans fatigue. 
Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, 
qu'un ciseau de génie semble a,"oir animées, sont semées sur 
Ie vaste champ des morts, avec une sorte de négIigcnce qui 
ne I!lanque point de charme. On serait presque tenté de 
consoler Ies personnages allégoriques qui vous cntourent. 
Leur expression cst si vraie de douleur calme et chrétienne 1 
Et quels chefs-d'ccuvre! lei, c'est un enfant qui jette des fieurs 
sur la tombe de son père; on oublie la pcsantcur du marbre : 
Ics pétales délicats semblent glisser entre ses doigts. Ailleurs, 



lIistoi,"e d'll1zC âmc. - Chapitrc sixièmc. 


99 


Ie voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les 
cheveux des jeunes filles paraissent flotter au gré du vent. 
Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre 
admiration; lorsqu'un vieux monsieur français, qui nous 
suivait partout, regrettant sans doute de ne pou,"oir partager 
nos sentiments, dit avec mau\'aise humeur : <<Ah! que Ies 
Français sont donc enthousiastes! >> Je crois que ce pauvre 
monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin d'être 
heureux de son voyage. toujours des plaintes sortaient de 
sa bouche : il était mécontent des villes, des hôtels, des 
person nes, de tout. 
Sou,'ent, mon père. qui se trouvait bien n'importe où-, - 
étant d'un caractère diamétralement opposé à celui de son 
désobligeant voisin - essayait de Ie réjouir, lui offrait sa 
place en ,"oiture et ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur. 
d'âme habituelle, Ie bon cðté des choses; rien n(; Ie déridait! 
Que nous avons vu de personnages différents 1 QueUe intéres- 
sante étude que celle du monde, quand on est à Ia veille de Ie 
q 11 i tter 1 


A Venise, Ia scène changea complètement. Au lieu du 
tumulte des grandes cités, on n'entend, au milieu du silence, 
que les cris des gondoliers et Ie murmure de ronde agitée par 
les rames. Cette ville a bien ses charmcs, mais elle cst triste. 
Le palais des doges avec toutes ses splcndeurs est tristc lui- 
mêmc. Depuis longtemps, l'écho de ses voùtes sonorcs ne 
répète plus la voix des gouverneurs, prononçant des arrêts de 
,'ie ou de mort dans les salles que no us avons travcrsées. lIs 
ont cessé de souffrir, lcs malheureux condamnés, enterrés 
vivants dans les oubliettes obscures. 
En visitant ces affreuses prisons, jc me croyais au temps 
des martyrs. Cet asile ténébreux, je r aurais avec joie choisi 
pour demeurc
 s'il se fût agi de confesser ma foi ; mais bientÔt 



100 


Sæur Thérc.\se de I"Enfùnt-Jlisus. 


Ia voix du guide me tira de ma rêverie-, et je passai sur Ie 
pont de,.; soupirs-, ainsi appelé à cause des soupirs de sou- 
lagement des pauvres prisonniers, en se voyant délivrés de 
fhorreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort. 
Après avoir dit adieu à Venise, nous vénérâmes à Padouc 
la langue de saint Antoine; puis, à Bologne, Ie corps de sainte 
Catherine, dont Ie visage conserve I'empreinte du baiser de 
l'Enfant Jésus. 


Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette. Que la 
sainte Vierge a bien choisi cet en droit pour y déposer sa 
Maison bénie! Là, tout est pauvre, simple et primitif : Ies 
femmes ont conservé Ie gracieux costume italien, et n 'ont pas. 
comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris. Enfin. 
Lorette m'a charmée. 
Que dirai-je de la sainte 1\1aison? Mon émotion fut bien 
profonde en me trouvant sous Ie même toit que la sainte 
Famille, en contemplant les murs sur lesquels Notre-Seigneur 
avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que saint Joseph 
avait arrosée de ses sueurs, où l\larie avait porté Jésus dans 
ses bras, après I'avoir porté dans son sein virginal. J'ai vu Ia 
petite chambre de l'Annonciation. J'ai déposé mon chapclct 
dans l'écuelle de I'Enfant Jésus. Que ces souvenirs sont 
ravissants ! 
Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus 
dans sa maison et de devenir ainsi son temple vivant, au lieu 
même qu'il avait honoré de sa diyine présence. Suivant 
l'usage romain, la sainte Eucharistie nc se conserve dans 
chaque église que sur un autel; et, là seulement, les prêtres 
la distribuent aux fidèles. A Lorette, cet au tel se trouve dans 
la basiJique où Ia sainte Maison est renfermée, comme un 
diamant précieux, en un écrin de marbre blanc. Cela ne fit 
pas notre affaire. C'était dans Ie diamant, et non dans I'écrin, 



I/istv;,"c d'une âme. - Chapitre sixième. 


101 


que nous voulions rcce\'oir Ie Pain des Anges. 1\ton père, avec 
sa douceur ordinaire, suivit les pèlerins, tandis que ses filles 
moins soumises se dirigeaient vers la santa Casa. 
Par un privi1ège spécial, un prêtre se disposait à y célébrer 
sa messe; nous lui confiâmes notre désir. Immédiatement, ce 
prêtre dévoué demanda deux petites hosties qu'il plaça sur 
sa patène, et vous devinez, ma Mère, Ie bonheur ineffable de 
ceUe communion 1 Les paroles sont impuissantes à Ie traduire. 
Que sera-ce donc quand no us communierons éternellement 
dans la demeure du Roi des cieux ? Alors no us ne verrons 
plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tris- 
tesse du départ, il ne sera pas nécessaire de gratter furtivement, 
comme no us l'avons fait, les murs sanctifiés par la présence 
divine; puisque sa maison sera la nGtre pendant tous les 
siècJes. 
II ne veut pas nous donner celIe de la terre, il se contente 
de nous la montrer, pour nous faire aimer la pauvreté et la vie 
cachée; celle qu'il nous réserve cst son palais de gloire, OÙ 
nous ne Ie verrons plus voilé sous l'apparence d'un enfant 
ou d'un peu de pain, mais tel qu'il cst dans l'écJat de sa 
splendeur infinie ! 


Maintenant, c'est de Rome que je vais parler: de Rome, 
où je croyais rencontrer la consolation; OÙ, hélas ! je trouvai 
la croix! A notre arrivée, iI faisait nuit ; et, m'étant endormie 
dans ic wagon, jc fus réveillée au cri des employés de la gare, 
répété avec cnthousiasme par lcs pèlerins: Roma! Roma I Ce 
n'était pas un rêve, j'étais à Rome! 
Notre première journéc, peut-être Ia plus délicieuse, se passa 
hors Ies murs. Là, tous les monuments ont conscrvé leur 
antique cachet; tandis qu'au centre de Rome, devant les 
hôtels et les magasins, on pourrait se croire à Paris. 
Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé 



102 


Sællr Thb"èse de rEnfant-Jésus. 


un souvenir particulièrement embaumé. Comment pourrais-je 
traduire l'impression qui me fit tressaillir devant Ie Colysée ? 
Je la \'oyais donc enfin cette arène, où tant de martyrs avaient 
versé leur sang pour Jésus! Déjà je m'apprêtais à baiser la 
terre sanctifiée par leurs combats glorieux. .\lais queUe décep- 
tion 1 Le sol ayant été exhaussé, la yéritable arène est ensevelie 
à huit mètres en\"iron de profondeur. Par suite des fouilles, 
Ie centre n'est qu'un am as de décombres; une barrière infran- 
chissable en défend l'entréc. D'ailleurs, personnc n'ose péné- 
trcr au sein de ces ruines dangereuses. 
Fal1ait-il être venue à Rome sans descendre au Colysée ? - 
Non, c'était impossible! Je n'écoutais plus déjà les expli- 
cations du guide; une seule pensée m'occupait : dcscendre 
dans l'arène ! 
Il est dit dans Ie saint E\'angile, que Madeleine restant 
toujours auprès du Tombeau, et se baissant à plusieurs 
reprises pour regarder à l'intérieur, finit par voir deux anges. 
Comme elle, continuant de me baisser, je vis, non pas deux 
anges, mais ce que je cherchais; et, poussant un cri de joie, 
je dis à ma sceur : <<Viens! suis-moi, nous a110ns pouvoir 
passer! )> Aussitôt nous nous élançons, escaladant lcs ruines 
qui croulaient sous nos pas; tandis qu
 man p
re, étonné de 
notre audacc, nous appelait de loin. l\lais nous n'entendions 
plus rien. 
De mème que les guerriers sentent leur courage augmenter 
au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion 
de notre fatigue et du danger que nous affrontions pour 
atteindre Ie but de nos désirs. 
Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté Ie guide. Se 
rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, 
comme étant l'endroit où combattaient les martyrs, eUe se 
mit à Ie chercher. L'ayant troU\"é bientôt, et nous étant age- 
nouil1ées sur ccttc terre b
nie, nos àmcs sc confondirent en 



lIistoi,.e d'zme âme. - Clwpitre sixième. 


103 


une même prière..... 1'10n cccur battait bien fort 10rsque 
fapprochai mes lèvres de la poussière empourprée du sang 
des premiers chrétiens. Je demandai la grâce d'être aussi 
martyre pour Jésus, et je sentis au fond de mon âme que 
j'étais exaucée. 
Tout ceci dura très peu de temps. Après avoir ramassé 
-quelques pierres, nous nous dirigeâmes vcrs les murs pour 
recommencer notre périlleuse entreprise. 1\1on père no us 
voyant si heureuses ne put nous gronder; je m'aperçus même 
.qu'il était fier de notre courage. 


Après Ie Colyséc, nous visitâmes les Catacombes. Là, Céline 
ct Thérèse trouvèrent Ie moyen de se coucher ensemble jus- 
qu'au fond de l'ancien tombeau de sainte Cécile, et prirent de 
la terre sanctifiée par ses rcliques bénies. 
Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dévo- 
tion particulière; mais en visitant sa maison, Ie lieu de son 
martyre, en l'entendant proclamer <<reine de I'harmonie )), à 
cause du chant virginal qu'elle fit entendre au fond de son 
cccur à son Epoux céleste, je sentis pour elle plus que de la 
dévotion : une véritable tendressc d'amie. Elle devint ma 
sainte de prédilcction, ma confidente intime. Ce qui surtout 
me ravissait en cUe, c'étaient son abandon, sa confiance illi- 
mitée, qui 1'0nt rendue capable de 1- l irgÙziser des àmes n 'ayant 
jamais désir
 que les joies de la vie présente. Sainte Cécile est 
semblable à l'épouse des Cantiques. En elle, je vois U1l cllæur 
dans U1l camp d'armée I. Sa vie n'a été qu'un chant mélodieu
 
au milieu même des plus grandes épreuves; et cela ne m'é- 
tonne pas, puisque I'E1- l angile sacré reposait sur son cæur 2, 
ct que dans son cccur reposait l'Epoux des vierges. 
La visite à l'église de Sainte-.\gnès me fut aussi bien douce. 


t Cant., VII, I. - 2 OtTìcc de s3.inte Cécile. 



104 


Sællr TJzérèsc de l'Enfant-JésllS. 


Là, je retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans 
succès, d'obtenir une de ses reliques afin de la rapporter à 
ma petite mère Agnès de Jésus. Les hommes me refusant, Ie 
bon Dieu se mit de Ia partie : une petite pierre de marbre 
rouge, se détachant d'une riche mosaique dont l'origine 
remontc au temps de la douce martyre, vint tomber à mes 
pieds. N'était-ce pas charmant? Sainte Agnès me donnait elIe- 
même un souvenir de sa maison ! 


Six jours se passèrent à contempler les principales mer- 
veilles de Rome; et Ie septième, je vis la plus grande de 
tautes : LÉON XIII. Ce jour, je Ie désirais et Ie redoutais à la 
fois, de Iui dépendait ma \'ocation ; car je n'avais reçu aucune 
réponse de Monseigneur, et la permission du Saint-Père deve- 
nait mon unique planche de salul. l\'1ais, pour obtenir cette 
permission, il fallait Ia demander! II fallait devant plusieurs 
cardinaux, archevêques et é\'êques, oser parler all Papc! 
Cette seule pensée me faisait trembler. 
Ce fut Ie dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes 
au Vatican dans la chapelle du Sou\'erain Pontifc. A huit 
heures nous assistions à sa messe; et, pendant Ie saint Sacri- 
fice, il nous montra par son ardente piété, digne du Vicairc 
de Jésus-Christ, qu'il était véritablement Ie samt Père. 
L'Evangile de ce jour contenait ces ravissantes paroles : 
<<Ne craignet hen, petit lrollpeall ; car if a pill à mon Père 
de VOllS donner son royaume I. 
 Et mon cæur s'abandonnait 
à la confiance Ia plus vive. Non, je ne craignais pas, j'espérais 
que Ie royaume du Carmel m'appartiendrait bient6t. Je ne 
pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus : <<J e VOliS 
prépare mon royallme comme mon Père me /'a préparé i. >> 
- C'est-à-dire, je vous réserve des croix ct des éprcuves; 


I Lucæ, XII, 32. - I Id., XXII, 29. 



llistoire d"lllle time. - Chapitre sixième. 


/05 


ainsi YOUS deviendrez digne de posséder mon royaume. - 
<< II a été nécessaire que Ie Christ souffrît avant d'entrer dans 
sa gloire t. Si vous désire
 prendre place à ses côtés, buvet!c 
calice qu'il a bu lui-même 2. )) 
Après la messe d'action de gråces qui suivit celIe de Sa 
Sainteté, l'audience commença. 
Léon XII[ était assis sur un fauteuil élevé, vêtu simplement 
d'une soutane blanche et d'un camail de même couleur. Près 
de lui se tenaient des prélats et autres grands digl1ltaires cccIé- 
siastiques, SuÌ\"ant Ie cérémonial, chaque pèlerin s'agenouiIIait 
à son tour, baisait d'abord Ie pied, puis la main de l'auguste 
Ponti fe, et rece'"ait sa bénédiction; en suite deux gardes-nobles 
Ie touchant du doigt, lui indiquaient par là de se lever pour 
passer dans une autre salle et donner sa plase au suivant. 
Personne ne disait mot; mais j'étais bien résolue à parler 
quand, tout à coup, 1\1. I'abbé Réyérony qui se tenait à la 
droite de Sa Sainteté, nous fit avertir bien haut qu'il déJelldait 
absolument de parler all Saillt-Père. Je me tournai yers 
Céline, l'interrogeant du regard; mon cccur battait à se 
rompre... - << Parle! )) me dit-cIle. 
Un instant après, j'étais aux genoux du Pape. Ayant baisé 
sa mule, il me présenta Ia main. Alors, levant vers lui mes 
yeux baignés de Iarmes. je Ie suppliai en ces termes : 
<< Très Saint Père, j'ai une grande grâce à vous demander I >> 
Aussilôt, baissant la tête jusqu'à moi, son visage toucha 
presque Ie mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds 
voulaient me pénétrer jusqu'à l'intime de l'àme. 
<<Très Saint Père, répétai-je, en I'honneur de votre Jubilé, 
permette{-moi d"entrer au Carmel à quin,e ans ! >> 
1\1. Ie grand Vicaire de Bayeux, étonné et mécontent, reprit 
bientôt : 


I Lucæ, XXIV, 26. - ! Matt., XX, 22, 



106 


Sæll1' Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


<< Très Saint Père, c'est une enfant qui désire la yie 
du Carmel; mais les supérieurs examinent la question en ce 
moment. 
- Ell bien, mOil ellfant:J me dit Sa Sainteté, faites ce que 
les sllpériellrs déciderollt. >) 
Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je 
tentai un dernier effort : 
- << a Très Saint Père, si YOUS disiez oui:J tout Ie monde 
voudrait bien! >) 
II me rcgarda fixement, et prononça ces mots en appuyant 
sur chaque syllabe d'un ton pénétrant : 
-<< A lions... A /lOllS... VOliS en!rerct si Ie bon Dicu Ic ')Jeu!. >) 
J'allais parler encore, quand deux gardes-nobles m'invi- 
t
rent å me levcr. Yoyant que cela ne suffisait pas, ils me 
prirent par les bras et 1'1. Révérony leur aida à me soulever, 
car je restais encore lcs mains jointes appuyées sur les genoux 
du Pape. Au moment où j'étais ainsi enlevée, Ie bon Saint- 
Père po sa doucement sa main sur mes Ih-res, puis, la levant 
pour me bénir, il me suivit longtemps des yeux. 
Mon père eut bien dc la peine en me trouvant tout en 
pleurs au sortir de l'audicnce : ayant passé avant moi, il ne 
savait rien de ma démarche. Pour lui, 
l. Ie grand Yicaire 
s'était montré on ne pem plus aimable, Ie présentant à 
Léon XIII comme Ie père de deux carmélites. Le Souverain 
Pontife, en signe de particulière bienveillance, ayait posé sa 
main sur sa tète yénérablc, semblant ainsi Ie marquer d'un 
sceau mystérieux au nom du Christ lui-même. 
Ah! maintenant qu'il est au ciel, ce père de qllatre 
carmélites, ce n 'est plus la main du représentant de Jésus 
qui repose sur son front, lui prophétisant Ie martyre, c'est 
la main de r Epou). des vierges, du Roi des cieux; et plus 
jamais cette main divine ne se retirera du front qu'clle a 
glorifié. 



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lIistoire d'lllle dme. - Chapitre sixième. 


10 7 


.:\lon épreuye était grande; mais, ayant fait absolument tout 
ce qui dépendait de moi pour répondre à l'appel du bon Dieu, 
je dois avouer que, malgré mes larmes, je ressentais au fond 
du cæur une grande paix. Toutefois ceUe paix résidait dans 
l'intime, et l'amertume remplissait mon Ùme jusqu'aux bords... 
Et Jésus se taisait... Il semblait absent, rien ne me révélait sa 
présence. 
Ce jour-Ià encore. /e soleiln'osa pas briller; et Ie beau ciel 
bleu d'ltalie, chargé de n uages som bres, ne cessa de pleurer 
ayec moL Ah! c'était fini! .Mon voyage n'avait plus aucun 
charme à mes yeux, puisque Ie but venait d'en être manqué. 
Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dù me 
consoler comme une yéritable prophétie. En eftet, malgré 
tous les obstacles, ce que Ie bon Diell a vOlilu s'est accompli: 
il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'ellcs vOlllaient, 
mais sa volonté à lui. 
Depuis quelque temps, je m 'étais offertc à rEnfant-Jésus 
pour être son petit jOllet. Je lui avais dit de ne pas se serYÏr 
de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se con ten- 
tent de regarder sans oser y toucher; mais comme d'une 
petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait jeter à terre, pousser 
du pied, perce,., laisser dans un coin, ou bien presser sur 
son cæur si ccIa lui faisait plaisir. En un mot, je voulais 
amuser Ie petit Jésus et me livreI' à ses caprices enjanlins. 
II venait d'e
aucer ma prière! A Rome, Jésus perça son 
petit jouet... il Jlou/ait poiI' sans doute ce quïl y allail 
dedans... et puis, content de sa découvcrte, il laissa tomber 
sa petite balle et s'endormit. Que fit-il pendant son doux som- 
meil, et que devint la balle abandonnée? - Jésus rêva qu'il 
s'amusait encore; qu'illa prenait, la laissait tour à tour; qu'iI 
l'envoyait bien loin rouler et finalcment la pressait sur son 
Cæur, sans plus jamais permettre qu'ellc s'éloignàt de sa 
petite main. 



108 


Sællr Thérèse de [,Enfant-Jésus. 


Vous comprene.l, ma l\ière, la tristesse de la petite balle en 
se voyant par terrc! Cependant cIle ne cessait d'espérer contre 
toute espérancc. 


Quelques jours après Ie 20 noycmbre, mon père étant al1é 
rendre visite au vénéré Frère Siméon, - directeur et fonda- 
teur du Collège Saint-Joseph - rencontra dans l'établissement 
l'vl. l'abbé Révérony, et lui reprocha aimablement de ne 
m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise; puis il raconta 
l'histoire au Cher Frère Siméon. Le bon vieillard écouta ce 
récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit 
avec émotion : << On ne voil pas cela en Italie! >> 
Au lendemain de la mémorable journée de l'audience, il 
nous fallut partir pour Naples et Pompéi. Le Vésuve, en 
notre honneur, fit entendre de nombreux coups de canon, 
laissant échapper de son cratère une épaisse colonne de 
fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes 1 Elles mon- 
trent la puissance de Dieu qui regarde la terre et la fait 
trembler, qui touche les montagnes et les réduit en cendres f. 
J'aurais désiré me promener seule au milieu des ruines, 
méditant sur la fragilité des choses humaines; mais il ne 
fallut pas songer à cette solitude. 
A Naples, nous fîmes une magnifique promenade au 
monastère de San Martino, situé sur une haute colline domi- 
nant la ville entière. lVlais, au retour, nos chevaux prirent Ie 
mors aux dents, et je n'attribue qu'à la protection de nos 
anges gardiens d'être arrivés sains et saufs à notre splendide 
hôtel. Ce mot splendide n'est pas de trop; pendant tout Ie 
cours de notre voyage, nous som rues descend us dans des 
hðtels princiers. Jamais je n'avais été entourée de tant de 
luxe. C'est bien Ie cas de Ie dire: la richesse ne fait pas Ie 


, Ps, cm, 33 



I1istoire d'llne .ime. - Chapitre sixième. 


log 


bonheur. Je me serais trouvée plus heureuse mille fois SOilS 
un toit de chaume, avec l'espérance du Carmel, qu'auprès des 
lam bris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie, avec 
l'amertume dans Ie cæur. 
Ah! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les 
objets qui nous entourent, eUe réside au plus inti me de l'âme, 
On peut aussi bien la posséder au fond d'une obscure prison 
que dans un palais royal. Ainsi je suis plus heureuse au 
Carmel, même au milieu des épreuyes intérieures et exté- 
rieures, que dans Ie monde où rien ne me manquait, surtout 
les douceurs du foyer paternel. 
Bien que mon âme fùt plongée dans la tristesse, au dehors 
j'étais la même ; car je croyais cachée ma demande au Saint- 
Père. Bientòt je pus me convaincre du contraire. Restée seule 
un jour dans Ie wagon avec ma sæur, tandis que les pèlerins 
descendaient au buffet, je vis l\lgr Legoux se présenter à la 
portière. Après m'avoir bien regardée, il me dit en souriant : 

 Eh bien, comment va notre petite carmélite? >> Je compris 
alors que tout Ie pèlerinage connaissait mon secret; d'ailleurs 
je m'en aperçus à certains regards sympathiques, mais heu- 
reusement personne ne m'en parla. 
.\ Assise il m'arriva une petite aventure. Après avoir visité 
les lieux em baumés par les vertus de saint François et de 
sainte Claire, j'égarai dans Ie monastère la boucle de ma 
ceinture. Le temps de la chercher ct de l'ajuster au ruban me 
fit perdre l'heurc du départ. Lorsque je me présentai à la 
porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception d'unc 
seule : celle de M. Ie grand Vicaire de Bayeux! Fal1ait-il 
courir après les voitures que je ne voyais plus. m'exposer à 
manquer Ie train, ou demander une place dans la calèche de 
M. Révérony? Je me décidai à ce parti Ie plus sage. 
Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon 
c\.trême .embarras, je lui exposai ma situation critique et Je 



110 


Sæll" Thé,-èsc de l'Enfont-JésllS. 


mis dans l"embarras lui-même; car sa yoiture était absolu- 
ment au complet. l\lais un de ces messieurs se hâta de 
descendre et, me faisant monter à sa place, alJa s'asseoir 
modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil 
pris dans un piège! J'étais loin de me sentiI' à l'aise, entourée 
de tous ces grands personnages, juste vis-à-vis du plus redou- 
table! II fut cependant très aimable pour moi, interrompant 
de temps à autre la conversation pour me parler du Carmel, 
et me promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour 
réaliser mon désir d'entrer à quinze ans. 
Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois. 
m'empêcher de souffrir. J'avais perdu con fiance en la 
créature, et ne pouvais plus m'appuyer que sur Dieu seul. 
Cependant ma tristesse ne m'empècha pas de prendre un 
vif intérêt aux saints lieux que nous yisitions. A Florence,. 
je fus heureuse de contempler sainte Madeleine de Pazzi au 
milieu du chæur des Carmélites. Tous les pèlerins voulaient 
faire toucher leurs chapclets au tombeau de la sainte; mais. 
ma main se trouva seule assez petite pour passer dans les. 
trous de la grille. Ainsi je me vis chargée de ce noble office 
qui dura longtemps et me rendit bien fière. 
Ce n'était pas la première fois que j'obtenais des privilèges. 
A Rome, dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem, now; 
vénérâmes plusieurs fragments de la \Taie Croix, deux épincs 
ct l'un des clous sacrés. Afin de les considérer à mon aiset- 
je fis en sorte de rester la dernière; et comme Ie religieux. 
chargé de ces précieux trésors s'apprêtait à les remettre sur 
['autd, je lui demandai si je pouvais y toucher. II me répondit 
affirmati\.ement, paraissant douter que j'y réussisse; je passai 
alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pu
 
toucher ainsi au clou précieux. qui fut baigné du sang de Jésus. 
On Ie voit, j'agissais avec lui comme une enfant qui se crail 
tout permis et regardc les trésors de son père comme les siens. 



lIistoire d'zme âme. - Chapitre sixième. 


J I 1 


Après ayoir passé par Pise et Gênes, nous re\"Înmes en 
France sur un parcours des plus splendides. Tantôt nous 
longions la mer; et, par suite d 'une tempête, Ie chemin de 
fer. un jour, s'en trouya si près, que les yagues semblaient 
arriyer jusqu'à nous. Plus loin. nous trayersions des plaines 
COU\ ertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir. 
les nombreux ports de mer s'éc1airaient de lumières éc1a- 
tantes, tandis qu'au firmament d'azur scintillaient les pre- 
mières étoiles. Ce féerique tableau, c'était sans regret que je 
Ie voyais s'é\'anouir; mon cæur a
pirait à d'autres merveilles! 
Cependant, mon père me proposait encore un voyage à 
Jérusalem; mais, malgré l'attrait naturel qui me portait à 
visiter lcs lieux sanctifiés par Ie passage de Notre-Seigneur
 
j'étais lasse des pèlerinages de la terre, je ne désirais plus que 
les beautés du cicl; et, pour les donner aux àmes, je voulais 
au plus tôt devenir prisonnière. 
Hélas! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison béníe. 
je Ie sentais, il me fallait encore Iutter et souffrír; toutefois 
ma confiance ne diminuait pas, et j'espérais entrer Ie 25 
décembre, jour de Xoël. 


A peine de retour à Lisieux, notre prcmière visite fut pour 
Ie Carmel. Quelle entrevue! V ous vous en souvenez, ma l\\èrct 
Je m'abandonnai complètement à vous, ayant de mon 
côté épuisé toutes les ressources. V oUS me dites d'écrire à 
l\lonseígneur et de lui rappeler sa promesse : j'obéis aussitôt. 
La lettre jetée à la poste, je croyais recevoir sans aucun retard 
la permission de m'envoler. Chaque jour, hélas I nouvelle 
déception! La belle fête de Xoël arriva, et Jésus dormait 
encore. Il laissa par terre sa petite balJe sans même jeter sur 
clle un regard t 
Cette épreuve fut bien grande; mais Cclui dont Ie Cæur 
veille toujours m 'enseigna que, pour une âme dont la foi 



112 


Sæur Thérèse de I'Enfunt-J'}sus. 


égalc sculement un petit grain dc sénevé, il accorde des 
miracles, dans Ie but d'affermir ceUe foi si petitc; mais que, 
pour ses intimes, pour sa i\lèrc, il ne fit pas de miracles 
avant d'avoir éprouvé leur foi. Ne laissa-t-il pas mourir 
Lazare, bien que Marthe et 
1arie lui eussent en voyé dire 
qu'il était malade? 
\u'{ noces de Cana, la saintc Vierge ayant 
demandé à Jésus de secourir Ie maitre de Ia maison, ne lui 
répondit-il pas que son heure n'était point venue? Mais après 
l'épreuve, queUe récompensc! L'eau se change en vin, Lazare 
ressuscite... Ainsi Ie Bien-Aimé agit-il avec sa petite Thérèse : 
;lprès l'avoir longtemps éprouvée, il combla tous ses désirs. 


Pour mes étrennes du [t:r janvier 1888, Jésus me fit encore 
présent de sa croix. Vous me Jites, ma 
lère vénérée, que 
vous aviez en main la réponse de Monseigneur depuis Ie 
28 décembre, fête des saints Innocents; que ccUe réponse 

utorisait mon entrée immédiate, cependant que vous étiez 
décidée à nc m'ouvrir qu'après Ie carême! Je ne pus retenir 
mes larmes à la penséc d'un si long délai. Cette épreuve cut 
pour moi un caractère tout spécial : je voyais mes liens 
rompus du cõté du mondc, et maintenant l'Arche sainte à 
son tour refusait de recucillir la pauvre petite colombe! 
Comment se passèrent ces trois mois, si riches pour mon 
.ime en souffrances, mais plus encore en grâccs de toutes 
sortes? D'abord il me vint à 1'esprit de ne pas me gêner, de 
mener une vie moins réglée que d'habitude; puis Ie bon 
Dieu me fit comprendre Ie . bien fait du temps qui m'étai! 
offert, et je résolus de me livrer plus que jamais à une vic 
.,érieuse ct mortifiée. 
Lorsque je dis mortifiéc, je n'cntends pas lcs pénitences 
des saints. Loin de ressembler aux: belles âmes qui, dès leur 
enfance, pratiquent toute espèce de macérations, je faisais 
uniquement consister Ics miennes à briser ma volonté, à 



llistoire d'une åmc. - Cizapitre sixiènzc. 


1I3 


retenir une parole de réplique, à rendrc de petits services 
autour de moi sans lcs faire valoir, et mille autres choses 
de ce genre. Par 1a pratique de ces riens, je me préparais à 
dcvenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combicn ccttc 
attentc me fit grandir dans l'abandon, l'humilité et lcs autres 
vertus. 


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CIIAPrrRE VII 


Entrée de Thérèse dans I'Arcbe bénie. - Premières 
êpreuyes. - Les fiançailles divines. - De la nei
e. 
Une 
rande douleur. 


-..(,J-"..- 



1I6 


Sa:ur Thérèse dc l'Enfant-Jésus. 


ees adieux sont déchirants! Alors que 1'0n voudrait sc yoir 
oublié, Ics paroles les plus tendres s'échappent de toutes Ics 
lèvres, camme pour faire scntir davantage Ie sacrifice de Ja 
séparation. 
Le matin, après avoir jeté un dernier regard sur les Bub- 
sonnets, ce nid gracieux de mon cnfance, je partis pour Ie 
Carmel. J'assistai à la sainte l\1csse, entouréc comme la veille 
de mes parents chéris. Au moment de la communion, quand 
Jésus fut desccndu dans leur cæur, je n'cntcndis que des 
sanglots. Pour moi, je ne versai pas de larmcs; mais cn 
marchant la première pour me rendre à la porte de clôture l 
mon cæur battait si violemment que je me demandais si jc 
n'allais pas mourir. Ah 1 quel instant! quelle agonie! Il faut 
l'avoir éprouvée pour Ia comprendrc. 
J'embrassai tous les miens et je me mis à genoux de\"ant 
mon père pour recevoir sa bénédiction. Il s'agenouilla lui- 
même et me bénit en pleurant. C'était un spectacle qui dut 
faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au 
Seigneur son enfant, encore au printemps de la "ie. Enfin, les 
portes du Carmel se fermèrent sur moi... je tom bai dans vos 
bras, ma 1\1ère bien-aimée; et là, je reçus les embrassements 
d'une nouvelle famille dont on ne soupçonne pas dans Ie 
monde Ie dévouement et la tendresse. 
Mes désirs étaient done enfin réalisés; mon âme ressentait 
une paix si douce et si profonde qu'il me serait impossible de 
l'exprimer. Et, depuis 8 ans et demi, cette paix intime cst 
restée mon partage; clle ne m'a pas abandonnée, même au 
milieu des plus grandes épreuves. 
Tout dans Ie monastère me parut ravissant; je me croyais 
transportéc dans un désert; Hotre petite cellule surtout me 
charmait. Cependant, je Ic répète, mon bonheur était caIme, 
Ie plus léger zéphyr oe faisait pas ooduler les eau
 trao- 
quilles sur lesquelles yoguait ma petite nacelle. Aucun nuage 



lIistoirc d'une àme. - Chapitre septième. 117 


n'obscurcissait mon cicl d'azur. Ah! je me trouvais plei- 
nement récompensée de to utes mes épreuves I Avec queUe joie 
profonde je répétais : <<
laintenant je suis ici pour toujours 1)) 
Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait pas s'envoler 
avec Ies illusions des premiers jours. Les illusions t Ie bon 
Dieu m'en a préservée dans sa miséricorde. J'ai trouvé la vic 
rcligieuse telle quc je me rétais figurée, aucun sacrifice ne 
m'étonna ; et pourtant, vous Ie savez, ma Ivlère, mes premiers 
pas ont rencontré plus d'épines que de roses. 
D'abord je n'avais pour mon âme que Ie pain quotidien 
d'une sécheresse amère. Puis Ie Seigneur permit, ma l\lèrc 
vénérée, que, même à \.otre insu, je fusse traitéc par vous très 
sévèrement. Je nc pouvais vous rencontrcr sans rccevoir 
quelque reproche. Cnc fois, jc me rappclle qu'ayant laissé 
dans Ie cloÎtre une toile d.araignée, vous m'avez dit devant 
toute la communauté : <<On voit bien que nos cloitres sont 
balayés par une enfant de quinze ans! c'est une pitié I Allez 
donc ôter cette toile d'araignée. et devenez plus soigncuse à 
l'avenir. )) 
Dans les rares directions où je restais près de vous pendant 
une heure, fétais encore grondée presque tout Ie temps; et ce 
qui me faisait Ie plus de peine, c'était de ne pas com prendre la 
manière de me corriger de mes défauts: par exemple, de ma 
lenteur, de mon peu de dévouement dans les offices; défauts 
que vous me signaliez, ma 2\lère, dans votre sollicitude ct 
votre bonté pour moL 
Un jour. je me dis que, sans doute, YOUS désiriez me voir 
employer au tra\.ail Ies heures de temps libre, ordinairement 

onsacrées à la prière, et je fis marcher ma petite aiguille sans 
lever les yeux; mais, comme je voulais être fidèle et n'agir 
quc sous Ie regard dc Jésus, personne n'en cut jamais con- 
naissance. 
Pendant ce temps de mon postulat, notre l\laitresse m'en- 



118 


Sætu' TIzÙèse de l'I:"llfant-Jésus. 


\'oyait Ie soir, à quatre henres et demie, arracher de l'herbe 
dans Ie jardin : cela me coûtait beaucoup; d'autant plus, ma 
M.ère, que j'étais presque sÙre de vous rencontrer en chemin. 
Vous dites en l'une de ces circonstances : <<Mais enfin, cette 
enfant ne fait absolument rien I Qu'est-ce done qu'une novice 
qu'il [aut envoyer tous ]es jours à ]a promenade?)) Et, pour 
toutes choses, vous agissiez ainsi à mon égard. 
a ma 1\lère bien-aimée, que je vous remercie de m 'avoir 
donné une éducation si forte et si précieuse! QueUe grâce 
inappréciable! Que serais-je devenue si, comme Ie croyaient 
les personnes du monde, j'avais été Ie jOUjOIl de la commu- 
nauté? Peut-être au lieu de yoir Notre-Seigneur en mes 
supérieures, n'aurais-je considéré que ]a créature, et mon cæur 
si bien gardé dans Ie monde se serait attaché humainement 
dans ]e cloître. Heureusement, par votre sagesse maternelle, je 
fus préservée de ce véritable malheur. 
Oui, jc puis Ie dire, non seulement pour cc que je viens 
d'écrire, mais pour d'autres épreuves plus sensibles encore, 
la souffrance m'a tendu les bras dès mon entrée et je l'ai em- 
brassée avec amour. Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai 
déclaré dans l'examen solennel qui précéda ma profession : 
Je suis 1JellUe pour sauper les times, et surtout a/ìn de prier 
pour les prêtres. Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut 
en prendre les moyens; ct Jésus m'ayant fait comprendrc 
qu'il me donnerait des âmes par ]a croix, plus je rencontrais 
de croix, plus mon attrait pour la souffrancc augmentait. 
Pendant cinq années, cette voie fut la mienne; mais j'étais 
seule à la connaitre. Voilà justement ]a fieur ignorée que je 
\'oulais offrir à Jésus, cette fieur dont Ie parfum ne s'exhale 
que du côté des cieux. 
Le Révérend Père Pichon I, deux mois après mon entrée, 


I. Ancien missionnaire de 18. Compagnie de Jésus au Canada. 



llistoire d'WlC dme. - Clzapitre septième. 


119 


fut surpris lui-même de l'action de Dieu sur mon âme; il 
croyait ma fen'cur tout enfantine ct ma yoie bien douce. Mon 
cntretien avec ce bon Père m'eût apporté dc grandes conso- 
lations, sans la difficulté extrème que féprouyais à m'épanchcr. 
Je lui fis cependant une confession générale, après laquelle ii 
.prononça ces paroles : << En présence de Dieu, de la sainte 
Yierge, des Anges ct de tous les Saints, je déclare que jamais 
YOUS n'avez commis un seul péché mortel; remerciez Ie Sei- 
gneur de ce qu'il a fait pour \'ous gratuitement, sans aucun 
mérite de \'otre part. )) 
Sans aucun mérite de ma part! .\h ! jc n'a\'ais pas de peine 
.à Ie croire! Je sentais com bien j'étais faible, imparfaite : seule, 
1a reconnaissance rcmplissait mon cæur. La 
rainte d'ayoir 
terni la robe blanche de mon baptême me faisait beaucoup 
souffrir, et cette assurance, sortie de la bouche d'un directeur 

omme Ie désirait notre l\lère sainte Thérèse, c'est-à-dire 
<< unissant Ia science à la vertu )>, me paraissait vcnil" de Dieu 
lui-même. Le bon Père me dit encore : << .\lon enfant, que 
Notre-Seigneur soit toujollrs votre Sllpérieur et \'otre l\1.aître 
des nO\'ices. )> Il Ie fut en dIet, et aussi mon Directellr. Par 
là, je ne \'ellX pas dire que mon àmc ait été ferméc à mes 
supérieurs; bien loin de leur cacher mes dispositions, j'ai tou- 
jours essayé d'être pour eux un li\Te OU\'crt. 
Notre 1\1aîtresse était une \'faie sainte, Ie type ad1C\'é dcs 
premières carmélitcs; jc ne la quittais pas un instant, car 
dIe m'apprenait à trayaillcr. Sa bonté pour moi ne se peut 
dire, je l'aimais beaucoup, je l'appréciais; ct cependant 
mon àmc ne se dil:1tait pas. .Ie ne sayais comment 
cxprimer ce qui sc passait cn moi, les termes mc man- 
quaicnt, l11CS directions dc\'enaient lln supplicc, un yrai 
martyrc. 
Vnc de nos ancicnnes .:\lères sembla comprcndrc un jour ce 
quc jc ressentais. Elle mc dit à la récréation : << l\la petite fille, 



1'20 


Sæur Tlzérèse de I'Enfa,!t-JéSllS. 


il me semble que vous ne dcycz pas avoir grand'chose à dire 
à vos supérieurs. 
- Pourquoi pcnsez-vous cela, ma l\lèrc? 
- Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, 
q uand vous serez parfaite, vous dc\'Ïendrez plus simple encore; 
plus on s'approche de Dieu, plus on se simplifie. )> 
La bonne l\lère avait raison. Ccpendant la difficulté e
trême 
que j'éprouvais à m'ouvrir, tout en venant de ma simplicité, 
était une véritable éprcuve. Aujourd'hui, sans cesser d'être 
simple, j'exprime mes pensécs a\"ec une très grande faciIité. 
J'ai dit que Jésus m'avait servi de directeur. A peinc Ie 
Révérend Père Pichon se chargeait-il de mon âme, que ses 
supérieurs l'envoyèrent au Canada. Réduite à ne recevoir 
qu'une lettre par an, la petite fleur transplantée sur la mon- 
tagne du Carmel sc tourna bien vite vcrs Ie Directcur des 
directeurs et s'épanouit à l'ombre de sa croix, ayant pour roséc 
bienfaisante ses larmes. son sang divin, et pour soleil radieu\: 
sa Face adorable. 
Jusqu'alors je n'avais pas sondé Ia profondeur des trésors 
renfermés dans la sainte Face; ce fut ma pctite l\lère Agnb 
de Jésus qui m'apprit à Ics connaÎtre. De même qu'autrefois 
cUe avait précédé ses trois sceurs au Carmel; de même cUe 
avait pénétré la première les mystères d'amour cachés dans Ie 
Visage de notre Epous.; alors, dIe me les a découyerts, et j'ai 
compris... J'ai compris mieu:\. que jamais ce qu'est la véritable 
gloire. Celui dont Ie ,.oyallme n'es! pas de ce monde t, me 
montra que la royauté seule enviable consiste à pouloir êtrc 
ignorée et comptée pour rien 2, à mettre sa joie dans Ie mépris 
de soi-mêmc. Ah 1 comme celui de Jésus, je voulais que mon 
visage fût cacllé à tous les yeux, que sur /a terre personne 
ne me reconnû! :3 : favais soif de souffrir et d'être oubliée. 


J Joan., :"'"111,36. - ! Imi!" 1. I. c. II, 3. - :) Is., 1.111, 3. 



llistoire d'une àmc. - Chapitre septième. 121 


Qu'elle cst miséricordieuse la yoie par laquelle Ie divin 
Maitre m'a toujours conduite! Jamais il ne m'a fait désirer 
quelque chose sans me Ie donner; c'est pourquoi son calice 
amer me parut délicieux. 


.'\ la fin de mai 1888, après la belle fête de la Profession 
de Marie, notre aînée, que Thérèse, Ie Benjamin, cut la 
faveur de couronner de roses au jour de ses noces mystiques, 
l'épreuve yint de nouveau visiter ma famille. Depuis sa 
première attaque de paralysie, nous constations que notre 
bon père se fatiguait très facílement. Pendant notre voyage 
de Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait 
répuisement et la souffrance. Mais surtout ce qui me frap- 
pait, c'étaient ses progrès admirables dans la yoie de la 
sainteté; íl était parvenu à se rendre maitre de sa vivacité 
naturelle et les choses de ]a terre semblaient à peine 
reflleurer. 
Permettez-moi, ma 
lère, de vous citer à ce propos un petit 
e\emple de sa vertu : 
Pendant Ie pèlerinage, les jours et les nuits en wagon parais- 
saient longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre 
des parties de cartes qui parfois devenaient orageuses. Un jour, 
les joueurs nous demandèrent notre concours : nous refusâmes, 
alléguant notre peu de science en cette matière; nous ne 
trouvions pas com me eux Ie tern ps long, mais trop court pour 
contempler à loisir les magnifiques panoramas qui s'offraicnt 
à nos yeux. Le mécontentement perça bientût; notre cher petit 
père prenant la parole avec calme nous défendit, laissant å 
entendre qu'étant en pèlerinage la prière ne tenait pas une 
assez large place. 
Un des joueurs, oubliant alors Ie respect dû aU
 chevcu\. 
blancs, s'écria sans réf1exion : << Heureusement, les pharisiens 
sont rares! )> 1V1on père ne répondit pas un mot, il parut même 




22 


Sæur Tlzérèsc de l'Ellfallt-Jéslls. 



aintement joyeux et trouya Ie moyen un peu plus tard de 
-serrer la main dc ce monsieur, accompagnant ceUe belle 
.action d'une parole aimable qui pouvait faire croire quc 
I'invecti\'c n'ayait pas été entendue, ou du moins qu'clle 
était oubliée. 
D'ailleurs, ceUe habitude de pardonner ne datait pas de 

e jour. Au témoignage de ma mère et de tous ceux qui 
l'ont connu, jamais il ne prononça une parole contre la 

harité. 
Sa foi et sa générosité étaien t également à toute épreuve. 
Voici en quels termes il annonça mon départ à run de scs 
amis: <<Thérèse, ma petite reine, cst entrée hier au Carmel. 
Dieu seul peut exiger un tel sacrifice; mais il m'aide si 
puissamment qu'au milieu de mes larmes mon cæur sura- 
bonde de joie. >> 
Ace fidèle serviteur, II fallait une récompense digne de ses 
vertus, ct ceUe récompense ilIa demanda lui-même à Dieu. 0 
111a l\1ère, YOUS souvient-il de ce jour, de ce parloir, OÙ mon 
père nous dit : << l\1es enfants, je re\'iens d'Alençon, où j'ai 
t"eçu dans l'église !'\otre-Dame de si grandes grâces, de telles 
consolations, que j'ai fait ceUe prière:<< .Mon Dieu, e'en est trop! 
oui, je suis trop heureux, il n'est pas possible d'aller au ciel 
com me cela, je yeu:\. souffrir q uelque chose pour yous! Et je 
mc suis offert... >> Le mot victime expira sur ses lèvres, il n'osa 
pas Ie prononcer devant nous, mais nous avions compris ! 
Vous connaissez, ma l\1ère, to utes nos amertumes! Ces 
souvenirs déchirants, je n'ai pas besoin d'en écrire les détails... 


Cependant l'époque de ma prise d'habit arriva. Contre toute 
espérance, mon père s'étant remis d'une seconde auaque, Mon- 
seigneur fixa la cérémonie au 10 janvier. L'attente avait été 
longue; mais aussi, queUe belle fête I Rien n'y manquait, pas 
même fa neige. 



llistoire d'unc dme. - Chapitre scptièmc. 


123 


Vous ai-je parlé, ma .:\lère, de ma prédilection pour Ia neige? 
Toute petite, sa blancheur me ravissait. D'où me venait ce 
goût pour la neige? Peut-être de ce qu'étant une petite fleur 
.d'hiver, la première parure Jont mes yeux d'enfant virent Ia 
terre embellie fut son blanc manteau. Je ,'oulais done voir, Ie 
jour de ma prise d'habit, la nature comme moi parée de blanc. 
Mais la veilIe, la température était si douce qu'on aurait pu se 
.croire au printemps et je n'espérais plus la neige, Le 10, au 
matin, pas de changement! Je laissai done Ià mon désir d'cn- 
fant, irréalisable, et je sortis du monastère. 
1\-1on père m'attendait à la porte de clôture. S'a,'ançant vcrs 
moi, les yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cæur : 
-<< AIz! s'écria-t-il, la voilà donc ma petite reine 1 ! )> Puis, 
m'offrant son bras, nous rimes solenncllement notre entrée à 
la chapelle. Ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici-bas! 
Toutes ses offrandes étaient faites 
, sa famille appartenait 
.à Dieu. Céline lui ayant confié que plus tard cIle abandon- 
nerait aussi Ie monde pour Ie Carmel, ce père incom- 
parable a\'ait répondu dans un transport de joie : << Yiens, 
.allons ensemble devant Ie Saint Sacrcment remercier Ie Sei- 
gneur des gråces qu'il accorde à notre famille, et de l'honneur 
.qu'il me fait de se choisir des épouses dans ma maison. Qui, Ie 
bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant mes 
enfants. Si je possédais quclque chose de mieux, je m'em- 
presserais de Ie lui offrir. )> Ce mieux. c'était lui-même 1 
Et Ie Seigneur Ie reçut comme wze IlOslie d"llO[ocausle, i1 


I Pour honorer Jésus, Ie divin Roi dont sa pctite ,'cine allait devenir 
b fiancée, M. Martin avait voulu que, ce jour-Ià, dIe füt vêtue d'une 
lI"obe de velours blanc, garnie de cygne et de point d'Alcnçon. Ses grandes 
boucles de che\'eux blonds tlottaient sur ses épaules et des lis compo- 
saient sa parure virginale. 
I Léonie étant entrée aux Clarisses, ordre trop austère pour sa santé déli- 
.cate, due revenir chez son père. Plus tlrd elle fut r
çuc à la Visitation de 
Caen, où elle prononça ses væux so us Ie nom de Sællr FrQnço;se-Théri:se. 



12-$ 


Sæur T/zérèse de I'Enfant-Jésus 


l'éproUJ'a cornme /'or dans la fOllrnaise el Ie trOlll'a dignc 
delui t . 


:\près Ia cérémonie extérieure, quand je rentrai au monas- 
tère, .l\lonseigneur entonna Ie Te Deum. Un prêtre Iui fit 
remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, 
mais Pélan était donné et l'hymne d'action de grâces se 
continua jusqu'à Ia fin. Ne fallait-il pas que ceUe fête fùt 
compIète, puisqu'en eIle se réunissaient toutes Ies autres? 
Au moment où je mettais Ie pied dans Ia clòture, mon 
regard se porta d'abord sur mon joli petit Jésus II qui me souriait 
au milieu des fleurs et des lumières; puis me tournant vcrs 
Ie préau. je Ie vis tout couvert de rzeige! QueJle déJicatesse de 
Jésus! Comblant Ies désirs de sa petite fiancée, il Iui donnait 
de Ia neige! Qucl cst donc Ie monel, si puissant soit-il, qui 
puisse en faire tomber du ciel un seul flocon pour charmer 
sa bien-ai mée ? 
Tout Ie monde s'étonna de ceUe neige comme d'un véri- 
table événement, à cause de la température contraire; et 
Jepuis, bien des personnes instruites de mon désir parlèrent 
souyent, je Ie sais, << du petit miracle>> de ma prise d'habit, 
trouvant que j'avais un singulier goût d'aimer Ia neige... 
Tant mieux I ccla faisait ressortir davantage encore l'incompré- 
hensible condescendance de I'Epoux des yiergcs, de Celui 
qui chérit lcs lis blancs comme la neigc. 

lonseigneur entra après la cérémonie et me combla de 
tolltes sortes dc bontés paterneJIcs : il me rappela, devant 
tous Ies prêtres qui l'entouraient, ma yisitc à Bayeux, mon 
\"oyage à Rome, sans oublier les cheveux relevés; puis, me 
prcnant Ia tête dans ses mains. Sa Grandeur me caressa 


· Sar., III, 6. 
9 Ellc fut cbargéc jusqu'ò. sa mort"d'ornc(ccttc statue de I'Enfant-Jésus. 




 


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llistoirc d'WIC àme. - Cizapitrc septième. 


I :!5 


longtemps. Notre-Seigneur me fìt alors penser avec une 
ineffable douceur aux caresses qu'il me prodiguera bientõt 
devant l'assemblée des Saints, et cette consolation me devint 
comme un avant-goût de la gloire céleste. 


Je viens de Ie dire, la journée du 10 janvier fut Ie triomphe 
de mon bon père; je compare cette fête à l'entrée de Jésus 
à Jérusalem, Ie dimanche des Rameaux. Comme celIe de 
notre divin .Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion 
douloureuse; et de mème que les souffrances de Jésus per- 
cèrent Ie cæur de sa di vine l\lère, de même nos cæurs 
ressentirent bien profondément les blessures et les humi- 
liations de celui que nous chérissions Ie plus sur la terre... 
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888, - au moment 
où nous craignions pour Iui une paralysie cérébrale - je 
surpris notre l\laîtresse en lui disant : << Je souffre beaucoup, 
ma \lère, mais je Ie sens, je puis souffrir Javantage encore. >> 
Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous attendait. Je 
ne savais pas que, Ie 12 février, un mois après ma prise 
d'habit, notre père vénéré s'abreuverait à un calice aussi 
amer 1... Ah ! je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! 
Les paroles ne peuvent exprimer mes angoisses et celles de 
rues sæurs; je n'essaierai pas de les écrire... 
Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous entretenir 
de ces jours sombres de l'exil. Oui, les trois années du mar- 
tyre de mon père me paraissent les plus aimables, Ies plus 
fructueuses de notre vie; je ne les échangerais pas pour Ies 
plus sublimes extases; et mon cæur, en présence de ce trésor 
inestimable, s'écrie dans sa reconnaissance : << Soye{ béni, 
mon Dieu, pour ces amzées de grâces que nous avons passées 
dans les mallX I. 


IPS. 1 XXXIX, 15. 



126 


Sællr Tlzérèse de l'Enfant-Jésu.... 


o ma 
lère bien-aimée. qu'elle fut précieuse et douce notre 
croix si amère, puisque de tous nos cæurs ne se sont échappés. 
que des soupirs d'amour et de reconnaissance! Nous ne mar- 
chions plus, nOllS courions, nous volions dans les sentiers. 
de Ia perfection. 
Léonie et Céline n 'étaient plus du monde, tout en vivant 
au milieu du monde. Les lettres qu'elles nous écrivaient à 
cctte époque sont empreintes d'une résignation admirable. Et 
quels parloirs je passais avec ma Céline! Ah ! loin de no us. 
séparer, les grilles du Carmel nous unissaient plus fortement : 
les mêmes pensées, les mêmes désirs, Ie même amour de 
Jésus et des âmes nous faisaient yi\Te. Jamais un mot des. 
choses de la terre ne se mêlait à nos conversations. Comme 
autrefois aux Buissonnets, nous plongions, non plus nos 
regards, mais nos cæurs. jusque par delà les espaces et Ie 
temps; et, pour jouir bientôt d'un bonheur éterncI, nous 
choisissions ici-bas la souffrance et Ie mépris. 

lon désir de souffrances était comblé. 10utefois mon 
attrait pour cUes ne diminuait pas, aussi mon àme partagea- 
t-elle bientôt l'épreuve du cæur. La séchcresse augmenta; je 
nc trouvais de consolation ni du côté du cicl, ni du còté de la 
terre; et cependant, au milieu de ces caux de la tribulation 
que j'avais appelées de tous mes yæux, j'étais la plus heureusc 
des créatures. 
Ainsi s'écoula Ie temps de mes fiançailJes, hélas! trop long 
pour mes désirs. .\ la fin de mon année, YOUS me dîtes, ma 
l\lère, de ne pas songer à faire profession, que 1\1. Ie Supérieur 
s'y opposait formellement; et je dus attendre encore huit 
mois! Au premier moment, iI me fut difficile d'accepter un 
pareil sacritÌce; mais bicntôt la Iumière divine pénétra dans 
mon àme. 
Je méditais alors les Fondements de fa 1
ie spirituelle par 
le P. Surin. Un jour, pendant l'oraison, je compris que mon 



llistoire d'ullc íÌme. - Chapit)"c septièmc? 


12 7 


si vif désir de prononcer mes vceux était mélangé d'un grand 
amour-propre; puisque j'appartenais à Jésus comme SOil petit 
jouel, pour Ie consoler et Ie réjouir, je ne devais pas l'obliger 
à faire ma volonté au lieu de la sienne. Je compris de plus. 
que, Ie jour de ses noces, une fÌlncée ne serait pas 3ogré3oble Ù 
son époux si cUe n 'était parée de magnifiques ornements, ct 
moi, je n'avais pas encore travaiUé dans ce but. Alors je dis. 
à 
otre-Seigneur : << Je ne YOUS demande plus de faire pro- 
fession, j'attendrai autant que vous lc voudrez; seulcment jt.... 
ne pourrai souffrir que, par ma faute, mon union avec vous. 
soit différée; je vais donc mettre tous mes soins à me fain
 
une robc enrichie dc diamants et de pierreries de toutes sortcs: 
quand vous 130 trou,"erez assez riche, je suis sûre que rien nc- 
vous empêchera de mc prendre pour épouse. )> 
Je me mis à l'ecU\Te a\'CC un courage nouveau. Depuis ma 
prise d'habit, j'a\"ais reçu déjà dcs lumières abondantes SUl- 
Ia perfection rcligieuse, principalement au sujet du vceu de 
pauvreté. Pendant mon postulat, j'étais contente d'avoir Ù 
mon usage des choses soignées et de trouver sous ma main ce 
qui m'était nécessaire. Jésus souffrait cela patiemment; car il 
n'aime pas à tout montrer aux àmes en même temps, il nc- 
donne ordinairement sa lumière que petit à petit. 
Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'àge de treizc 
à quatorze ans, je me demandais ce que je gagnerais plus. 
tard, je croyais alors impossible de mieux comprendre la 
perfection; mais j'ai reconnu bien vite que plus on avancc 
dans ce chemin. plus on se croit éloigné du terme. l\1ainte- 
nant je me résigne à me voir toujollrs imparfaite, et mêmc- 
fy trou ve ma joie. 
Je reviens aux leçons que me donna Notre-Seigneur. Un 
soir, après complies, je cherchai vainement notre l30mpe sur 
les planches destinées à cet usage; c'ét3oit grand silence, 
impossible de 1a réclamer. Je me dis avec raison qu'une secur 



J28 


Sællr Thérèse de l"Ellfimt-Jéslts. 


croyant prendre sa Ianterne avait emporté Ia nôtre. 1\lais 
fallait-il passer une heure entière dans Ies ténèbres, à cause 
de cette méprise? Justement ce soir-Ià je comptais beaucoup 
travaÏller. Sans Ia Iumière intérieure de Ia grâce, je me serais 
plainte assurément ; avec cIle, au lieu de ressentir du chagrin, 
je fus heureuse, pensant que la pauvreté consiste à se voir 
privée, non seulement des choses agréables, mais indispen- 
sables. Et dans les ténèbres extérieures, je trouvai mon åme 
illuminée d'une clarté divine. 
Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour lcs 
.objets les plus laids et les moins commodes: ainsi j'éprouval 
de la joie lorsque je me vis enlever la jolie petite cruche de 
notre cellule, pour recevoir à sa place une grosse cruche tout 
ébréchée. Je faisais aussi bien des cfforts pour ne pas m.ex- 
cuser, ce qui m'éwit très difficile surtout a\'ec notre 1\1aîtresse 
à laquelle je n'aurais rien voulu cacher. 
.Ma première victoire n'cst pas grande, mais cIle m.a bien 
coûté. Un petit vase, laissé par je ne sais qui derrière une 
ienêtre, se trouva brisé. Notre Maîtresse me croyant coupable 
de l'avoir laissé traîncr, me dit de faire plus attention une 
autre fois, que je manquais totalement d'ordre; colin cHe 
parut mécontente. Sans ricn dire, je baisai la terre, ensuite je 
promis d'avoir plus d'ordre à l'avenir. A cause de mon peu 
Je venu, ces petites pratiqucs, je l'ai dit, me coûtaient beau- 
coup, et j'avais bcsoin de penser qu'au jour du Jugement tout 
serait révélé. 
Je m'appliquais surtout aux petits actes de vertu bien 
cachés; ainsi j'aimais à plier les manteaux oubliés par le
 
sæurs, et je cherchais mille occasions de leur rendre service, 
L'attrait pour la pénitence me fut aussi donné; mais ricn nc 
m'était pcrmis pour Ie satisfaire. Les seules mortifications que 
1'0n m'accordait consistaient à mortifier mon amour-propre; 
-ce qui me faisait plus de bien que Ies pénitcnces corporellcs. 



lIisluil.t! .i'wzt! ,Ìme. - CIz,tpilre sepliè/lle. 


12 9 


Cependant la sainte Yierge mOaidait à préparer fa robe de 
mon àme; aussitùt qu'clle fut achevée, les obstaclcs s'é\'a- 
nouirent, et ma profession se trouya fi.\.ée au H septcm- 
brc 1890. Tout ce que je yiens de dire en si peu de mots 
demanderait bien des pages; mais ces pages ne se liront 
jamais sur la terre..o 


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('elui df> me r('ndre RU 80mmet de ]1\ montRl!'ne (Ie l'A)lOrR. 
F.t 1\utre-!'cigu('ur me ]'rit ]"1r 'It main,.. " 


CHAPITRE 'TIll 


Les Noces divines. - Une retraite de griices. - La 
dernière larme d'une Sainte. - l\'lort 

 de son père.-Comment Notre-Seigneur 


-,- - 



132 


Sæur Thérèse de l"EtzJùnhJestls. 


Ie laissen t dorm ir tranq uillemen t en ellcs. Cc bon .\laìtrc cst 
si fatigué de fairc Lontinucllement des frais et des a\"ances, 
qu'il s'cmpresse de protìter du rcpos que je lui otTre. 11 nc sc 
ré\'cillera pas sans doute a\'ant ma grande retraite de rétcr- 
nité; mais au lieu ,fen a\'oir de la pcine. ccIa mc fait un 
cxtrêmc plaisir. 
Vraimcnt, jc suis loin d'êtrc saintc; ricn que Lctte dispo- 
sition en est une prcu\'c. Jc de\Tais. non pas me réjouir de 
ma séchercssc. mais ]"attribuer à mon peu de fCf\'eur ct de 
fidélité, je dC\Tais me désoler dc dormir bien sou\'cnt 
pendant mes oraisons et mcs actions dc gràces. Eh bicn, je 
ne me désole pas! Je pensc que les pctits enfants plaisent 
autant à leurs parents lorsquïls dormcnt que lorsquïls sont 
éyeillés; je pense que, pour faire des opérations, les médecins 
endorment leurs malades; enfin je pensc que Ie Seigncw o 
I'o;t notre jj'agilité. quïl se sOlll'ic1Zt que 1l011S llC sommes 
.que pOllssièrc I. 


:\1a retraite de profession fut done, LOn1l11e ccIles qui sui- 
vircnt, une retraite de grande aridité. Cependant. sans mèmc 
que je m'en aperçusse, lcs moyens de plaire à Dieu et de 
pratiquer la yertu m'étaicnt alors clairement dé\'oilés. j',iÍ 
remarqué bien des fois que Jt:sus ne ,"cut pas me donner de 
pro\'isions. II me nourrit à chaque instant d\llle nourriture 
toute nouvelle; ie la troU\'C en moi, sans sa\'oir comment 
die y cst. Je crois tout simplement que c'est Jésus lui-même, 
.caché au fond de mon pall\TC petit co:ur. qui agit en :moi 
d'une façon mystérieuse et mïnspire tout ce quïl \'eut quc 
je fasse au moment présent. 
Quelques heures a\"ant ma profession. je reçlls de Rome, 
par Ie \'énéré Frère Siméon, la bénédiLtion du Saint-Pèrc, 


1 Ps. CII, q. 



/Jistoire d'Wle dml? - Chapitre huitième. 133 


bénédiction bien précieuse qui m'aida certainement à tra- 
verser la plus furieuse tempêtc de toute ma vie. 
Pendant la pieuse \"eille, ordinairement si douce, qui pré- 
cède l'aurore du grand jour, ma vocation m'apparut tout it 
coup comme un rê,-e, une chimère; Ie démon - car c'était 
lui - m'inspirait l'assurance que 1a vie du Carmel ne me 
convenait aucunement. que je trompais 1es supérieurs en 
a ,.ançant dans une yoie où je n 'étais pas appelée. l\les ténè- 
bres devinrent si épaisses que je ne compris plus qu'unc 
seule chose : n'ayant pas la vocation religieLlse, je devais 
rctourner dans Ie monde. 
Ah! comment dépeindre mes angoisses! Que faire dans 
une semb1ab1c perplexité? Je me décidai au meilleur parti : 
décoU\Tir sans retard cette tentation à notre l\laitresse. Je la 
tìs donc sortir du checur; et, remplie de confusion, je lui 

l\'ouai l'état de mon åme. Heureusement elle vit plus clair 
quc moi, 
e contenta de rire de ma confidence et me rassura 
complètement. D'ailleurs, l'acte d'humilité que je venais de 
faire a\"ait mis en fuite 1e démon comme par enchantement. 
Ce qu'il \"oulait, c'était m'empêcher de confesser mon trouble 
et, par là. m 'entraìner dans ses pièges. .ì\lais je l'attrapai it 
mon tour : pour rendre mon humiliation plus complète. je 
youlus aussi tout vous dire, ma l\lère bien-aimée, et votre 
réponse consolante acheva de dissiper mes doutes. 


Dès Ie matin du 8 septembre, je fus inondée d'un fIeuve 
de paix et, dans cette pais. qui surpasse tout sentiment 1 
 jc 
prononçai mes saints væux. Que de grâces n'ai-je pas deman- 
dées! Je me sentais yraiment la << reine >), et je profitai de 
mon titre pour obtenir toutes les faveurs du Roi envers ses 
sujets ingrats. Je n'oubliai personne : je voulais que cc 


1 Philip.. 1\', ;. 



r3.f- 


Sæur Thérèse de ["Enfant-Jésus, 


jour-Iå tous les pécheurs de la terre se convertissent, que 1e 
purgatoire ne renfermât plus un seul captif. Je portais aussi 
sur mon cæur ce petit billet contenant ce que je désirais 
pour moi : 


<< 0 JéSllS" man di}Jill EpOllX, faites qlle La robe de man baptême 
ne soit jamais ternie ! Prene:;..-moi" plutòt que de me laisser iei-bas 
SOli iller man âme en C011l11lettant La pillS petite {aute volontaire. 
Que je ne clzel'clze ct ne trOll}Je jamais qlle VOllS sellL! Que les 
creatures ne soient l'ien pOllr mal, et moi, rien pOllr elles ! Qll' all- 
Cli1le des choses de la telTe ne troubLe mù paix. 
<( 0 Jeslls" je ne }JOliS demande que La paix !... La paix" et surtout 
I'A
lOuR sans bonzes" sails limites! Jésus! qlle pour VallS je meure 
marlyre ,,' donneí-moi Ie martyre du cæur all celui du corps. Ah! 
plutòt dOllne:;..-les-moi tOllS deux / 
<( Faites que je remplisse mes engagements dans loule leur 
perfection, que pasonne ne s'occupe de mal" que je sois foulée 
aux pieds" oltbliée comme lln petit grain de sabLe. Je m'offre à 
vous, mon Bien-A.imé" afin qlte }JOltS accomplissieí. parfaitemellt 
ell moi votre volonté sainte, sans que jamais les creatures y 
pltissent mettre obstacle. >> 


A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je déposai, 
selon l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte 
Vierge; je sentais que Ie temps n 'emporterait pas 01011 
bonheur... 
La Nativité de l\larie! quelle belle fète pour deyenir l'é- 
pouse de Jésus! C'était la petite sainte Vierge d'un jour qui 
présentait sa petite fleur au petit Jésus. Ce jour-Iå, tout était 
petit; excepié Ies grâces que j'ai reçues, excepté ma paix et 
ma joie en contemplant Ie soir les belles étoiles du firmament, 
en pensant que bienlòt je m'el1\"olerais au ciel pour m'unir à 
mon diyin Epoux, au sein d'une allégresse éternelle. 


Le 24 eut lieu la cérémonie de ma Prise de Voile. Cette 
fète fut tout entière poilée de larmes. Papa était trop malade 



Histoire d'zme âme. - Chapitre huitième. 


135 


pour yenir bénir sa reine; au dernier moment, l\lgr Hugonin 
qui deyait présider en fut empèché lui-même; enfin, à cause 
de plusieurs autres circonstances encore, tout fut tristesse et 
amertume... Cependant la paix, toujours la paix se trou\'ait 
pour moi au fond du calice. Ce jour-Ià, Jésus permit que je 
ne pusse retenir mes larmes... et mes larmes ne furent pas 
comprises... En cffct, j'ayais supporté sans pleurer des 
épreu\'es beaucoup plus grandes; mais alors, j'étais aidée 
d'une grâce puissante ; tandis que, Ie 24, Jésus me laissa à 
mes proprcs forces, et je montrai com bien cUes étaient 
petites. 
Huit jours après ma Prise de Yoile, ma cousine, Jeanne 
Guérin, épousa Ie Dr La Xéele. Au parloir sui\'ant, l'entendant 
parler des préycnances dont elle entourait son mari, je sentis 
mon creur tressaillir : << II ne sera pas dit, pensai-je, qu'une 
femme du monde fera plus pour son époux, simple mortel, 
que moi pour mon Jésus bien-aimé. >> Et, remplie d'une 
ardeur nouyelle, je m'efforçai plus que jamais de plaire en 
toutes mes actions à rEpoux céleste, au Roi des rois qui 
ayait bien voulu m'éle\'er jusqu'à son alliance di\"Íne. 
Ayant YU la Iettre de faire-pan du mariage, je m'amusai à 
composer l'invitation suivante que je Ius au\.. novices, pour 
leur faire remarquer ce qui m'ayait tant frappée moi-mêmc : 
com bien la gloire des unions de la tcrre cst jpeu de chose, 
comparée au
 titres d'une épouse de Jésus : 


LE DlEU TOl'T-PUISS.\.:''H, Créateur du ciel et de)a terre, souverain 
Dominateur du mondc, et la TFÈS GLOFIEUSE VIr:RGE .\L\,RIE, Reine 
de la cour céleste, veulent bien vous faire part du mariage spirituel 
de leur auguste Fils, J ÉSus, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, 
avec la petite THÉRÈSE Martin, maintenant Dame ct Princcsse des 
ro)"aumes apportés en dot par son divin Epoux : l'Enfance de Jésus 
et sa Passion, d'où lui \'iennent ses titres de noblesse: DE l'ENFA:'\T- 
J ÉSüS ET DE LA S_\.I
TE FACE. . 



136 


Sæur Thh"èse de /'L"llfLHlt-Jésus. 


:\'ayant pu vous inviter à la fête des 
occs qui a été célébréc sur 
la l\lontagne du Carmel, Ie 8 septembrc 1890, - Ja cour célcste y 
étant seule admise - YOUS êtes néanmoins priés de YOllS rcndre au 
Retour de 1\oces qui apra lieu Demain, jour de I'Eternité. auqueI 
jour Jésus, Fils de Dieu, yiendra sur les nuées du ciel, dans réclat 
dc sa majesté, pour juger Jes yjvants et les marts, 
L'heure étant encore incertainc, \'OUS êtcs im'ités à '"ous tcnir 
prêts et à ,"ciller. 


Et maintenant, 111a l\lère, que YOUS dirai-je? C'est entre 
YOS mains que je me suis donnée à Jésus. YOUS me connais
ez 
dcpuis mon enfance, ai-je besoin de YOUS écrire mes secrets t 
Ah! je YOUS en prie, pardonnez-moi 
i j'abrège beaucol1p 
l'histoire de ma vie religieuse, 
L'année qui suivit ma profession, je reçus de gran des grâces 
pendant la retraite généralc. Ordinairement 1es retraites prê- 
chées me sont très pénibles; mais cette fois il en fut autre- 
ment. Je ill'y étais préparée par une neu\'aine fen'cnte, il 
me semblait que j"allais tant souffrir! Le Ré,"érend Père, 
disait-on, s'entendait p1utôt à convertir les pécheurs qu'à 
faire ayancer les ..lInes religieuses. Eh bien, je suis donc une 
grande pécheresse, car Ie bon Dieu se seryit de ce saint 
religieux pour me con soler. 
J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes que jc 
me sentais incapable de dire; et yoilà que mon lime se dilata 
parfaitement, je fus comprise d'une façon merveilleuse et 
même de\'inée. Le Père me 1ança å pleines voiles sur les 
fiots de 1a con fiance et de l'amour qui m'attiraient si fon, 
mais sur 1csqucls je n'osais ayancer. Il me dit que mes fautes 
ne faisaient pas de peine au bon Dieu : <( En ce moment. 
ajouta-t-iL je tiens sa place auprès de vous ; eh bien, je vous 
affirme de sa part qu'il cst très content de ,'otre åme. >> 
Oh 1 que je fus heureusc en écoutant ces consolantes pa- 
roles! Jamais je n'a\"ais entendl1 dire que Ics fautes pOl1\'aicnt 



lIistoire ,f"une time. - Ch,lpitrt! /ruiti
III-.!. 


/3ï 


ne pas fàire de peine au bon Dieu. Cette assurance me 
combla de joie; cUe me fìt supporter patiemment rexiI de b 
vie. C'était bien Ià, d'ailleurs, récho de mes pensées intimes. 
Oui, je croyais depuis Iongtemps que Ie Seigneur cst plus 
tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cccur de 
mère! Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les 
petites indélicatesses involontaires de son enfant. Que de foi
- 
n 'en ai-je pas fait Ia douce expérience? Nul reproche ne. 
m'aurait autant touchée qu'une seule des caresses maternelles; 
je suis d'une nature telIe que Ia crainte me fait reculer : avec 
l'amour, non seulement j'ayance. mais je vole! 


Dell \. mois après cette retraite bénie, notre vénéréc Fonda- 
trice, l\lère <Jenevièye de Sainte-Thérèse. quitta notre petit 
Carmel pour entrer au Carmel des Cieux. 
.:\lais, avant de vous parler de me
 impressions au moment 
de sa mort, jc veux, ma l\lère. vous dire mon bonheu r 
d'avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point 
inimitable. mais sanctitìée par des yertus cachées et ordi- 
naires. Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de gran des consola- 
tions. 
ün dimanche, en entrant à lÏnfirmerie pour lui faire ma 
petite visite, je trou\-ai près d'elle deux sa'urs anciennes; jc 
me retirais discrètement, lorsqu'ellc m 'appela et me dit d'ull 
air inspiré : << Attendez, ma petite filIe, fai seulement un mot' 
à VOllS dire: vous me demandez toujours un bouquet spiri-, 
tucl, eh bien. aujourd'hui. je yoUS donne celui-ci : <<Sen'c'ì. 
Diell al'ce paix et al'ee joie; rappe!c'i-1'OllS, mon enjanl, que. 
noire Diell est Ie Diell de fa paix. )) 
_\près I'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jus-, 
qu'aux larmes et convainClle que Ie bon Dieu lui avait révélé 
l'état de mon âme. Ce jour-Iii, j"étais extrèmement éprouvéc, 
presque triste. dans une nuit telle que je ne savais plll
 s:, 



138 


Sællr Thérèse de l'Enfant-JésllS. 


fétais aimée de Dieu. l\lais la joie et la consolation qui 
remplacèrent ces ténèbres, vous les dednez, ma l\lère chérie... 
Le dimanche suivant, je youlus savoir queUe révélation 
lVlère Geneviève ayait eue; eUe m'assura n'en avoir reçu 
.aucune. Alors mon admiration fut plus grande encore, yoyant 
à quel degré éminent Jésus vivait en son àme et la faisait 
.agir et parler. Ah ! cette sainteté-Ià me paraît la plus yraie, 
la plus sainte; c'est clle que je désire, car il ne s'y rencontre 
.aucune illusion. 
Le jour où cette vénérée l\lère quitta l'e..\.il pour la patrie, 
je reçus une grâce toute particulière. C'était la première fois 
.que j'assistais à une mort; vraiment ce spectacle était ra\.is- 
sant! l\lais pendant les deux heures que je passai au pied du 
lit de la sainte mourante, une espèce d'insensibilité s'était 
emparée de moi ; fen éprou\'ais de la peine, lorsqu'au moment 
même de la naissance au ciel de notre .Mère, ma disposition 
intérieure changea complètement. En un clin d'æil, je me 
sentis rem plie d'une joie et d'une ferveur indicibles, com me 
si l'àme bienheureuse de notre sainte l\lère m'eùt donné, à 
cet instant, une partie de la félicité dont elle jouissait déjà; 
-car je suis bien persuadée qu'eUe est alIée droit au ciel. 
Pendant sa vie, je lui dis un jour: << a ma .:\lère, vous 
n'irez pas en purgatoire. >> - << Je l'espère ! >> me répondit-elle 
avec douceur. Certainement Ie bon Dieu n'a pu tromper une 
.espérance si remplie d humilité; toutes les fa\'eurs que nous 
a\'ons reçues en sont Ia preuve. 
Chaque sæur s'empressa de réclamer quelque rclique de 
notre l\lère vénérée; et vous savez, ma 
lère, celIe que jc 
.conserve précieusement. Pendant son agonie, je remarquai 
une larme qui scintiIlait à sa paupière comme un beau dia- 
manto Cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle 
répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller 
10rs:.Jue la dépouille mortelle de notre 
1ère fut exposée au 



Histoire d'llne àme. - Clzapitre lzuitièI1le. 


13 9 


chæur. Alors. prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher 
le soir, sans être \'ue de personne, et ïai maintenant Ie bon- 
heur de posséder la dernière larme d'une sainte. 
Je n'attache pas dïmportance à mes rê\"es, d'ailleurs fen 
ai rarement de symboliques, et je me demande même com- 
ment il se fait que, pensant toute la journée au bon Dieu, 
je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil. 
Ordinairement je rè\'e les bois, les t1eurs. les ruisseaux et la 
mer. Presque toujours je yois de jolis petits enfants, j'attrape 
des papiUons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si 
mes rè\'es ont une apparence poétique, YOUS yoyez, ma l\lère, 
qu'ils sont loin d'être mystiques. 
Une nuit, après la mort de 
lère Genevièye, j'en fis un 
plus consolant. Cctte sainte Mèrc donnait à chaCllne de nous 
quclque chose qui lui avait appartenu. Quand vint mon tour, 
je croyais ne rien rece\"oir, car ses mains étaient vides. .Me 
rcgardant alors aycc tendresse, ellc me dit par trois fois : 
<< A POllS. je laisse mOll Cælll". >> 


Un mois après ceUe mort si précieuse de\"ant Dieu, c'est- 
à-dire dans les derniers jours de l'année 1891, l'épidémie de 
l'influenza sévit dans la communauté; je ne fus que légère- 
ment atteinte et restai debout ayec deux autres sæurs. II cst 
impossible de se figurer l'état nayrant de notre Carmel en 
ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par 
ccUes qui se traìnaient à pcine; la mort régnait partout; ct 
lorsqu'une de nos sællrs a vait rendu Ie dernicr soupir, iI 
fallait, hélas ! l'abandonner aussitôt. 
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre 
vénérée 
lère Sous-Prieure ; je l'assistai avec lïnt1rmière pen- 
dant son agonie. Cette mort fut bientðt sui\"Íe de deux autrcs. 
Je me trou\'ais scule alors à la sacristie et jc me demande 
comment fai pu suffire à tout. 



J.j.O 


Sæll1' Thé,-è.<;e de L'Enj,mt-Jésus. 


Un matin. au signal du réveil. feus Ie pressentiment que 
sæur Madeleine n 'était plus. Le dortoir f se trouvait dans une 
obscurité complète; personne ne sortait des cellules. Je me 
décidai pourtant à pénétrer dans celIe de sæur Madeleine 
que je vis, en cfTet, habillée et couchée sur sa paillasse dans 
lïmmobilité de la mort. Je n'eus pas la moindre fra
'eur; et. 
courant à la sacristie, j'apportai bien vite un cierge, et lui 
mis sur la tête une couronne de roses. .\u milieu de cet 
abandon. je sentais la main du bon Dieu,. son Cæur qui 
veillait sur nous! C'était sans efrort que nos chères sæu
 
passaient à une \'ie meilleure; une expression de joie célestc 
se répandait sur leur \'isage, elles sem blaient reposeI' dans 
un doux sommeil. 
Pendant ces longues semaines d'épreu\'cs, je pus avoir lïnef- 
fable consolation de faire tous les jours la sainte communion. 
Ah! que c'était doux! Jésus me g<.Ìta longtemps. plus 10ng- 
temps que ses fidèles épouses. Après l'influenza. il \'oulut venir 
à moi quelques mois encore, sans que la communauté parta- 
geât mon bonheur. Je n'a\ais pas demandé cette exception, 
mais j'étais bien heureuse de m \l11ir chaql1e jour à mon Bien- 
Aimé. 
Je l'étais aussi de pou\'oir toucher aux vases sacrés, de pré- 
,parer les petits langes destinés à rece\'oir Jésus. Je sentais quïl 
me fallait être bien fen'ente, et je me rappclais sou\'ent ceUe 
parole adressée à un saint diacre : << SO}"C{ saint. ]'OllS qui 
tOllchcí. les vases du Seigneur 2. >> 
Que YOUS dirai-je, ma Mère, de mes actions de gràces en ce 
temps-Ià et toujours? Il n'y a pas d'instanb OÙ je sois moins 
consolée! Et n'est-ce pas bien nature!. puisque je ne désire 
pas rece\'oir la visite de ?\otre-Seigneur pour ma satisfaction, 
mais uniquement pour son plaisir it lui ? 


I Corridor. 

 Is.. I II, I!. 



... 
.... 


H" 

.
 
 



 


þ 


j,.- 


":)-
 


, 


SffirR THÉRÈSE DE L"EXL'\XT-.TÉSrS 


pI'ép:lrallt les l'ascs sacn!s lursqu'elle était sacristille. 


ID .Iprl
 HilI' plmlf);!r.tphil' ell' jilin .....!lti. 



IIlsluire .rune time. - Chapllre lz11ilicme. 


1.J-1 


Je me représente mon àme comme un terrain libre, ct ie 
demande à la sainte Yierge d'en òter les décombres. qui soot 
Ies imperfections; ensuite ie la supplie de dresser elle-mème 
uoe \'aste tente digne du ciel, et de l'orner de ses proprcs 
parures. Puis iïn\"Ïte tous les .\nges et les Saints à ,"enir 

hanter des caotiqucs d'amour. II me semble alors que Jésus 
est content de sc \'oir si magnifiquement reçu; et moi, ie par- 
tage sa joie. Tout cela n'empèche pas les distractions ct Ie 
sommcil de ,'cnil' m'importuner; aussi n'est-il pas rare que ie 
prenne la résolution de continuer mon action de gràces la 
journée cntière, puisque je l'ai si mal faite au chccur. 
Yous ,"oyez, ma :\lère "énérée: que ie suis loin de marcher 
par la yoie de la craintc: je sais toujours trou\'er Ie moyen 
d'être hcureuse et de protìter de mes misères. '\otre-Seigneur 
Iui-même m'encouragc dans ce chemin. tOne fois, contraire- 
ment à mon habitude, je me sentais troubIée en me rendant 
a 1a sainte Table. Depuis plusieurs jours Ie nombre des hosties 
n 'étant pas sumsant, je n 'en rece\"ais qu'une parcelle; et. ce 
matin-Ià, je tìs cette rétle'\.ion bien peu fondée : << Si je ne 
J'eçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, je yais croire 
que Jésus \'ient comme à regret dans mon cæur! >> .Ie 
m'approche... 0 bonheur! Ie prêtre. s'arrètant, me donna 
deux IlOsties bien séparées! 
'était-ce pas unc douce 
réponse ? 
a ma :\lère, que j'ai de sujets d'être reconnaissante en\-ers 
Oiell! .Ie yais \'OUS faire encore une naÏ\"e confidence : Le 
Seigneur m'a montré la mème miséricorde qu'au roi Salomon. 
Tous mes désirs ont été satisfaits; non seulement mes désirs 
de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la yanité 
sans l'ayoir expérimentée. .\yant toujours regardé 
lère _\gnl:s 
de Jésus comme mon idéal. je YOlIlais lui ressembler en tout. 
La yoyant peindre de charm antes miniatures et composer de 
belles poésies, ie pensais que je semis heureuse de s
l\'oil' 



142 


Sæ llr Thérèse de l'ElIfant-Jéslls. 


peindre aussi I, de pouyoir exprimer mes pensées en yers et 
de faire du bien autour de moi. Cependant je n'aurais pas 
voulu demander ces dons naturels, et mes désirs restaient 
cachés au fond de mon cæur. 
Jésus, caché lui aussi dans ce paU\Te petit cæur, se plut à 
lui montrer une fois de plus Ie néant de ce qui passe. L\.U grand 
étonnemcnt de la communauté, je réussis plusieurs travau 
 
de peinture, je composai des poésies, il me fut donné de faire 
du bien à quelques âmes. Et de même que Salomon se tour- 
nant vel'S les oW1raKes de ses maÙls. oLÌ if aJlait pris une 
peine si inutile. vit que tout est vanÙé et affliction d'esprit 
sous Ie soleil 2 , je reconnus, par e\:périence
 que Ie seul bon- 
heur de Ia terre consiste à se cacher, à rester dans une totale 
ignorance des choses créées. Je compris que, sans ramour
 
toutes Ies æuyres nc sont que néant, mème Ies plus éclatantes. 
Au lieu de me faire du mal, de blesser mon àme. Ies dons. 
que Ie Seigneur m'a prodigués me por
ent yers Iui, je yois. 
qu'il est seul immuable. seul capable de com bIer mes im- 
menses désirs. 
Mais, puisque je suis sur Ie chapitre de mes désirs. il en 
est d'un autre genre que Ie di\ in l\laitre s'est plu à combler 
encore: désirs ent:1.ntins, sembIabIes à cclui de la llcige de 
ma prise d'habit. Yous savez, ma \lère, com bien j'aime les. 
Beurs. En me faisant prisonnière à quinze ans, je renonçai 


I Ce désir, Thérèse Ie gardait dans son cæur depuis son enfance. 
Voici ce qu'elle nous confia plus wrd ; 
<< J'avais di't ans Ie jour où mon père apprit à Céline qu'il allait lui 
ÜlÏre donner des leçons de peinture, j'étais là et j'enviais son bonheur- 
Papa me dit : << Et toi, ma petite reine, cela te ferait-il plaisir aussi d'ap- 
prendre Ie dessin ? >> J'allais répondre un oui bien joyeux, quand Marie 
fit remarquer que je n'avais pas les mêmes dispositions que Cëline. EIIe- 
eut vite gain de cause; et moi, pensant que c'était là une bonne occasiolì 
d'otfrir un grand sacrifice à Jésus, je gardai Ie silence. Je désirais a\'ec 
tant d'ardeur apprendre Ie dessin que je me demande encore aujourd'hui 
comment j'eus la force de me taire. >> 
I Eccles., JI, I I. 



Histoire d'une åme. - Chapilre huitième. 1-1-3 


pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes 
émaillées des trésors du printemps. Eh bien, jamais je n'ai 
possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel! 
II est d'usage dans Ie monde que les fiancés offrent de jolis 
bouquets à leurs fiancées; Jésus ne l'oublia pas... le reçus à 
foison pour son autel des bluets. des coquelicots, de grandes 
pÙquerettes, toutes les fleurs qui me ra\'issent Ie plus. líne 
petite fleurette de mes amies, la nielle des blés, a\"ait seulc 
manqué au rendez-vous; je souhaitais beaucoup la revoir, et 
voilà que dernièrement e1le vint me sourire et me montrer 
que, dans les moindres choses comme dans Jcs grandes, Ie 
bon Dieu donne Ie centuple dès ceUe \'ic au
 àmes qui pour 
son amour ont tout quitté. 
en seul désir. Ie plus intime de tous et Ie plus irréalisable 
pour bien des motifs, me restait encore. Ce désir était l'entrée 
de Céline au Carmel de Lisieux. Cependant fen avais fait 
l'entier sacrifice, contìant à Dieu seul l'avenir de ma sæur 
chérie. J'acceptais qu'elle partÎt au bout du monde, sï} Ie 
fallait, mais je voulais la voir comme moi l'épouse de lésus. 
Ah ! que j'ai souffert en la sachant exposée dans Ie monde à 
des dangers qui m'avaient été inconnus! le puis dire que mon 
affection fraternelle ressemblait plutòt à un amour de mère, 
j'étais remplie de dé\"ouement et de sollicitude pour son àme. 
Cn certain jour, eUe dut aller avec ma tante et mes cousines 
à une réunion mondaine. Je ne sais pourquoi fen éprouya i 
plus de peine que jamais, et je \'ersai un torrent de larmes, 
suppliant 
otre-Seigneur de l"e11lpècher de danser... ,Ce qui 
arriva justement! 11 ne permit pas que sa petite fiancée pÙt 
danser ce soir-Ià - bien que d'habitude elle ne fût pas embar- 
rassée pour Ie faire gracieusement. - Son ca\-alier s'en trouva 
lui-même incapable, il ne put faire autre chose que marcher 
très religiellscment avec mademoiselle, au grand étonnement 
de toute l'assistance. Après quoi, ce pauvre monsieur s'esqui\"a 



:-t-t 


S'J.'ur TIlér2se de lï:"lljìl/zt-JélJlis. 



out hontcux. sans oscr rcparaitre un scul instant de la soirée. 
Cctte a\"cnture, uniquc en son genre, me tìt grandir en 
Lontìance et me montra elaircment quc Ie signe dc Jésus 
.était aussi posé sur Ie front de ma sccur bicn-aimée. 
Lc 29 juillct Ið9-f, lc Scigneur rappcla à lui mon bon père 
si éprou\'é ct si saint! Pcndant lcs dcux. ans qui précédèrcnt 
sa mort, la paralysie étant dc\"cnuc généralc, mon onele Ic 
.gardait près de lui, Lomblant sa doulourcuse \"Íeillesse de 
toutcs sortcs d"égards. -'lais à cause de son état d'int1rmité et 
J'impuissance. nous ne Ie \"Ìmcs qu'une seule fois au parloir 
pcndant tout Ie cours de sa maladie. .\h! queUe entreyue! .\u 
moment de nous séparer, commc nous lui disions au rc\'oir. 
il Ie\'a les yeux et, nous montrant du doigt Ie ciel, il resta 
ainsi bien longtemps, n'ayant pour traduire sa penséc que 
.,:ette seuIe parole prononcéc d\lIle \'oi:\. plcine de Iarmes : 
<< .1 u del ! ! ! >> 
Ce beau cicl étant dc\'enu son partagc, lcs liens qui rete- 
naient dans Ie monde son ange consolalellr se trou\"aient 
rompus. 
lais Ies anges nc restent pas sur la tcrre : 10rsqu'ils 
.ont accompli lcur mission ils retournent aussitòt yers Dicu, 
.c'cst pour ccIa quïls ont dcs ailes! Céline cssaya done de 
yoler au Carmcl. llélas! les diftìcultés semblaient insurmon- 
tables. Cn jour, ses alfaires s'embrouillant de plus en plus, je 
..iis à 
otrc-Seigneur après ]a sainte communion : << Yous 

a\"ez, mon Jésus, Lombien j'ai désiré que l'épreu\'e de mon 
pèrc Iui scn it de rurgatoirc. Oh! que je \'oudrais s..l\"oir si 
mcs \"æu:\. sont e.\aucés. Jc nc \'ous demande pas de me 
parler, je \'OUS demandc seulcmcnt un signe : Yous connaisscz 
I"opposition de S<
ur'" à I'entrée de Céli nc: eh bien, si désor- 
mais cUe n"y met plus d'obstacles, ce sera yotre réponse, vous 
me direz par là quc mon père cst allé droit au del. >> 
o misériLorde intìnic! condescendance inctl
lble! Le bon 
Dieu, qui tient en S
l main lc cccur des créaturcs et l'incline 



llistoÜ"e d'une âme. - Clzapitre Iwitième. 


1-1-5 


.comme il yeut, changea les dispositions de cette sæur. La 
première personne que je rencontrai aussitòt après l'action de 
,gråces, ce fut elle-même qui, m'appelant, les Iarmes aux yeux, 
me parla de l'entrée de Céline, ne me témoignant plus qu'un 
vif désir de la voir parmi nous! Et bientòt Monseigneur, 
tranGhan ties dernières difficultés, \"OUS permettait, ma .:\\ère, 
sans la moindre hésitation, d'ouvrir nos portes à la petite 
.colom be exilée I. 

laintenant je n'ai plus aucun désir, si ce n'est d"aimer 
Jésus à la folie! Qui, c'est l'A
IOUR seul qui m "attire. Je ne 
désire plus ni la souffrance, ni la mort, et cependant je les 
chéris toutes deux! Longtemps je les ai appelées comme 
des rnessagères d
 joie... J'ai possédé la soutfrance et j'ai 
,cru toucher Ie ri\"age du cid ! J'ai cru, dès ma plus tendre 
jeunesse, que la petite /leu,. serait cueillie en son printemps; 
aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai point 
d'autre boussole. Je ne sais plus rien demander ayec ardeur, 
excepté l'accomplissement parfait de la yolonté de Dieu sur 
mon åme. Je puis dire ces paroles du cantique de notre Père 
saint Jean de la Croix: 


Dans Ie cellier intéricur 
Dc mon Bicn..\imé, j'ai bu... ct quand jc suis sortie, 
Dans toute eeUe plaine 
Je ne connaissais plus rien, 
Et jc perdis Ie troupeau que jc sui\ais aupara\"ant. 


,\Inn àme s'e
t employée 
:\ vec toutes scs ressources å son service; 
Je ne garde plus de troupeau, 
Je n'ai plus d'autrc üflkc, 
Car maintcnant tout mon c.'t;CTcice cst d'Al
.!I-R. 


I Cc fut Ic q septembrc 189+ CéLil1e dcvint S' Gencvit?J'e de Sainte- 
íheri:se. 


TO 



14 6 


Sæur Thérèse de /'Enfùnt-Jésus. 


AU bien encore : 


Depuis que fcn ai l"expérience, 
L'al1lour est si puissant en æu\ rcs 
Qu"il sait tirer profìt de tout. 
Du bien et d u mal q u"il trou \'e en mOl, 
Et transformer mon âme en sui. 


a ma .i\lère, qu'elle est douce la ,oie de tam our ! Sans. 
doute on peut tom bel', on peut C0111mettre des infidélités; 
mais l'amour. sachant tirer profit de tOllt, a bien ,"ite con- 
sumé tout ce qui peut déplaire à Jesus, ne laissant plus au 
fond du cæur qu'une humble et profonde paix. 
1\h ! que de lumières n 'ai-je pas puisées dans les æunes de' 
saint Jean de la Croix! A l'àge de di:\.-sept et dix-huit ans je' 
n'a,'ais pas d'autre nourriture. .i\Iais plus tard, les auteurs. 
spirituels me laissèrent tous dans raridité; et je suis encore- 
dans cette disposition. Si )OU\Te un li\Te. même Ie plus beau, 
Ie plus touchant, mon CLeur se serre aussitòt et je lis sans, 
pou\"oir comprendre ; ou, si je comprends, mon esprit s'arrête' 
sans pouvoir méditer. 
Dans cette impuissance, l"Ecriture sainte et rImitation. 
viennent à mon secours; en elies je tmuve une manne cachée, 
solidc et pure. 
lais c'est par-dessus tout I'Evangile qui 111 'en- 
tretient pendant mes oraisons; là je puise tout ce qui est 
nécessaire à ma paU\Te petite àme. J"y décoU\Te toujours de- 
nou\"elles lumières, des sens caches et mystérieu:\.. Je C0111- 
prends et je sais par expérience que Ie rO,,'aume de Diell est 
all dedans de 7l0ltS I. Jesus n'a pas bcsoin de liues ni de 
docteurs pour instruire les àt11cs : lui. Ie Docteur des docteurs, 
enseigne sans bruit de paroles. Jamais je ne l'ai entendu 
parler; mais je sais qu.il est en moi. .\ chaque instant. il me 


I Lucæ, XVII, 21. 



/Jistoire d'une lÎme. - Cl1apilre Izuilième, 


147 


guide et m'inspire; j'aperçois, juste au moment où j'en al 
besoin, dcs clartés inconnues jusque-là. Ce n'est pas Ie plus 
sou vent aux heures de prière qu'elles brillent à mes yeu'i:, 
mais au milieu des occupations de la journée. 
Parfois cependant, une parole comme celle-ci - que j'ai 
tirée ce soir, à la fin d\me oraison passée dans la sécheresse 
- vielH me 
onsoler : <<Voici Ie .\laître que je te donne, il 
t'apprendra tout ce que tu dois fairc. Je ,eux te faire lire dans 
Ie Li'T
 de yie oÙ est contenue fa science d'amour I. >> La 
science d'amour! Ah! cette parole résonne doucement à 
l'oreille de mon àme. le ne désire que cette science-là! Pour 
eIle, a}"ant d01l1lé loutes mes richesses. comme répouse des 
cantiques. jeslime n'm 1 oir rien dOllné 2. 
a ma l\lère, après tant de gràces, ne puis-je pas chantcr 
a,"ec Ie Psalmiste, que Ie Seigneur est bOil. que sa miséricorde 
est étenze/le 3! II me semble que si toutes les créatures rece- 
yaient les mêmes faveurs, Diell ne serait craint de personne, 
mais aimé jusqu'à I'excès; par amour. et non pas en trem- 
blant, jamais allcllne àrne ne commettrait la moindre faute 
volontaire. 
l\lais entin, jc comprcnds que toutcs les àrnes ne peuvent 
pas se resscmbler; il faut quïl y en ait de diflérentes families, 
afin d'honorer spécialement chacune des perfections divines. 
A moi, il a donné sa MlSÉRICORDE I
FIi\IE, et c'est à tra'"ers ce 
miroir ineffable que je contemple ses autres attributs. Alors 
tous m'apparaissent rayonnants d'AMol R : la justice même, 
plus que Ics autres peut-être, me semble re,'êtue d'amour, 
Quelle do lice joie de penscr que Ic Seigneur est justc, c'est- 
à-dire qu'il tient comptc de nos faiblesses, qu'il connaÎt par- 
faitement la fragilité de notre nature! De quoi done aurais-je 


I NOl1"e-SeigllClir à la Boo .\Iargueritc-:\laric. - ! Cant., "'111, í. - 
3 Ps. CXII, (. 



148 


Sæur Thérèse de l'Erzfant-Jésus. 


peur? Le bon Dieu intìniment juste qui daigne pardonner ayec 
tant de miséricorde les fautes de l'enfant prodigue, ne doit-il 
pas être justc aussi enyers moi qui suis toujours aJ'ec lui t ? 
En l'année 1 R95, j"ai reçu la grâce de comprendre plus que 
jamais com bien Jésus désire être aimé. Pensant un jour au\. 
<Ìmes qui s'otrrent comme yictimes à Ia justice de Dieu, afin 
de détourner, en les attirant sur cJIes, Ies châtiments réservés 
aux pécheurs, je trouyai cette otTrande grande et généreuse, 
mais j'étais bien loin de me. sentir portée à 1a faire. 
<< a mon divin 
laitre! m 'écriai-je au fond de mon cæur, 
n'y aura-t-iJ que yotre justice à reC(
\'oir des hosties d'hoIo- 
causte? Fotre amour miséricordieux n 'en a-t-iI pas besoin 
Iui aussi? De toutes parts il cst méconnu. rejeté... les cæurs 
auxqueIs yous désirez Ie prodiguer se tournent vcrs les créa- 
tures, leur demandant Ie bonheur a \-ec une misérable affection 
J'un instant, au lieu de se jeter dans ,'os bras et d'accepter la 
délicieuse fournaise de ,"otre amour infini. 
<< a mon Dieu, yotre amour méprisé ya-t-il rester en yotre 
wur? It me semble que si YOUS trouviez des àmcs s'otTrant 
com me nCTl
\ES D'HOLOCAl'STE A YOTRE A).lût'R, vous les consu- 
meriez rapidement, que ,"ous seriez heureux de ne point com- 
primer les Hammes de tendresse intìnie qui sont renfermées 
en ,.ous. 
<< Si yotre justÌLe aime à se décharger, cUe qui ne s'étend 
que sur la terre, com bien plus votre amour miséricordieux: 
désire-t-il embraser Ies àmes, puisque J'oire misc!ricorde s'élè"c 
jusqu'allx cieux !! ! a Jésus, que ce soit moi ceUe heureuse vic- 
time, consumez votre petite hostie par Ie feu du divin amour.)> 
.Ma Mère, vous sayez Ies Hammes, ou plutòt Ies océans de 
grâces qui vinrent inonder mon åme, aussitôt après ma dona- 
tion du 9 juin 1895. Ah ! depuis ce jour, l'amol1r me pénètre 


I Lucæ, xv, 31. - 2 Ps. 

'\\', S. 



Ihstoi,.e d'ulle âmL'. - C/Ulpitre huitièVle. 


q.
 


ct m'endronne ; à chaque instant, eet amour miséricordieux 
me rcnouvelle. me purifie et ne laissc en mon cæur aucune 
trace de péché. 1\on. jc TIC puis craindre Ie purgatoire; je sais 
que je TIe mériterais mêrne pas d'entrer 3\"CC les âmes saintes 
dans ce lieu d'expiation ; mais je sais aussi que Ie feu de 
ramour est plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais 
que Jésus ne peut youloir pour nous de souffrances inutiles, 
et qu'il TIC m 'inspirerait 
s les désirs que je ressens s'il ne 
voulait les combicr. 


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 rlulf" (....("u1iu. d., 1n ]'1f'rft'('liono.. L".u;ccnseur 
qni t.loit JIIOe].'\cr jU"(iu'nu dr'l, Ct- .,nut \0.., ÙI'H
, Û Jc...us 
 I)' 


CHA.PITRE IX 


L'Ascenseur divino - Premières invitations aux joies 
éternelles. - La nuit obscure. - La Table des 
pécheurs. - Comment cet ange de la terre comprend 
a charité fraternelle. - Une grande 
,-ictoire. - Un soldat déserteur. 


Iv 


-+
..,..- 



152 


Sæur TlJér
se de I'L1Jfant-Jésus. 


moi ; enfin j'obeis. Je ne veux pas chercher queUe utilité peut 
avoir ce manuscrit; je vous l'ayoue, ma l\1ère, si YOUS Ie brûlie7 
sous mes yeux avant même de l'avoir lu, je n'en éprouverais 
aucune peine. 


Dans la communauté, on croit généralcment que yous. 
m'a\"ez gâtée de toute façon depuis mon entrée au Carmel; 
mais tlzomme ne ,'oit que tapparence. c'est Dieu qui lit all 
.fond des cæurs t. 0 ma 1\1ère, je YOUS remercie une fois encore 
de ne m'ayoir pas ménagée; Jésus sayait bien qu'il fallait à sa 
petite fieur reau viyifiante de l'humiliation. dIe était trop 
faible pour prendre racine sans ce moyen, et c'est à yo us 
qu'elle doit cet inestimable bienfait. 
Dcpuis quelques mois, Ie divin .l\1aître a changé complète- 
ment sa manière de faire pousser sa petite fleur : la trouyant 
sans donte assez arrosée, ilIa laisse maintenant grandir sous 
les rayons bien chauds d'un soleil éclatant. II ne veut plus 
pour elle que son sourire, qu'il lui donne encore par vous, ma 
i\\ère vénérée. Cc doux soleiI, loin de flétrir Ia petite fleur, b 
fait croitre men"eilleusement. Au fond de son calice, cIle con- 
serye les précieuses gouttes de rosée qu'elle a reçues autrefois; 
et ces gouttes lui rappeBeront toujours qu'elle est petite et 
faible. Toutes les créatures pourraient se pencher vcrs clle. 
l'admirer, l'accabler de leurs louanges; cela n'ajouterait jamais 
une ombre de vaine satisfaction à la véritable joie qu'elle 
savoure en son cæur, se \'oyant au\: yeux de Dien un pauyre 
petit néant, rien de plus. 
En disant que tous Ies compliments me laisseraient insen- 
sible. je ne yeux pas parler, ma .:\lère, de l'amour et de la 
confiancc que YOUS me témoignel; fen suis au contraire bien 
touchée, mais jc sens que je n 'ai ricn à craindrc, je puis en 


I I !{cg., X\ï, ï. 



I1istoire d'Ulle .itJJe. - C/Jdpitrt: new';t>we. 153 


jouir maintenant à mon aise. rapportant au 
igneur ce quïl 
a bien youlu mettre de bon en moi. Sïllui plait de me faire 
paraitre meilleure que je ne Ie suis, ccIa ne me regarde pas. il 
cst libre d'agir commc il yeut. 
.l\lon Dicu, que lcs yoies par lcsqucllcs \'ous conduiscz lcs 
âmcs sont diff
fentcs! Dans la vic des Saints, 110US en Yo)"on5 
un grand nombre qui n.ont ricn laissé d'eux après leur mort: 
pas Ie moindrc sou,'cnir, pas Ic rnoindre écrit. II en est 
d'autres, au contraire. comme notre .:\lère sainte Thérèse, qui 
ont enrichi l'EgIisc de leur doctrine sublime, ne craignant pas 
de réJ,éler /es secrets du Roi j 
 afin qu'il soit plus connu, plus 
aimé dcs àmes. Laquellc de ces deux manières plait Ie mieux 
à I\otre-Seigneur? 11 me semble qu'cHcs lui sont égaIcmcnt 
agréables. 
Tous les bien-aimés de Dieu ont suiyi Ie mOU'iement de 
l'Esprit-Saint qui a fait l'Crire au prophète : (< Diles au justc 
que tout est bien 
. )> Qui. tout est bien lorsqu'on ne recherchc 
que la yolonté didne: c'est pour ceIa que moi, p
uyre petite 
fleur, j'obéis à Jésus en essa
"ant de faire pJaisir à celie qui me 
Ie représente ici-bas. 


,"ous Ie sa\'cz, ma )lèrc, mon d
sir a toujours été de dc\"enir 
sainte; mais hëlas! fai toujour
 constaté, lorsque jc me suis 
comparée aux saints, quïl cxiste entre cux et moi la même 
différence que nous yoyons dans la nature entre une montagne 
dont Ie sommet sc perd dans Ies nuages. et Ie grain de sable 
obscllr fouIé SOLIS les pieds des pas.sants. 
Au lieu de me décourager, je me 
uis dit : (( Lc bon Dieu ne 
saurait inspirer des désirs irréalisables; je puis donc, malgré 
ma pctitesse, aspirer à la sainteté. ')le grandir, c'est impossiblet 
Je dois me supporter tel1e que je suis, avec mes imperfections 


1 Tab., 'XII, -;. -- :! I"., III. 10, 



LC,-t 


Sæll" Thérèse de 1't:Il.talll-JéslIS. 


sans nombrc: mais jc YCUX chercher Ic moycn d'aIIer au ciel 
par unc petite yoie bicn droite. bien courte, lInc petite \"oie 
10utc noU\"cUe. :\ous som mes dans un siècJe dïnyentions : 
maintenant ce n'est plus la pcine de gravir lcs marches d'un 
cscalier; ChCL Ics riches, un ascenseur Ie remplace ayantageu- 
scment. 
loi, jc \.oudrais aussi trouyer un Llscenseur pour m'é- 
lc\"er jusqu'à Jésus; car je suis trop pctitc pour grayir Ic rude 
escalicr de Ia perfection. )> 
..\Iors j'ai dcmandé au,- Lin'es saints l'indication de l"ascen- 
sellr, objet de mon désir: ct j'ai Iu ces mots sortis dc la bouche 
mème de Ia Sagcsse étcrnc1Je : << Si quelqu'zl1l est TOUT PETIT, 
qllïlJ.iemw à moi I. )> Je me suis donc approchée de Dieu, 
.cteyinant bien que j'ayais découyert ce que jc cherchais; YOU- 
Iant sa\"oir cncore cc quïI ferait au tOllt petit, j'ai continué 
mes recherches et yoici ce quc j'ai trouvé : << COlllllle ll1le mère 
caresse S01l enfant. ainsi je ]'OUS consolerai. je ]'OllS porterai 
sur man Scill. el jc 1'OUS balancerai Sllr mes gellOux 2. )> 
.\h ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses ne sont 
venues réjouir mon àme. L"Llscenseur qui doit m'éleyer jus- 
qu'au ciel, ce sonl l'OS bras
 ò JéSllS! Pour ccla je n'ai pas 
besoin de grandir, il faut au contraire que je reste petite, que 
jc Ie dc\"icnne de plus cn plus. U mon Dieu, vous aycz dé- 
passé mon aUcntc, ct moi je YCUX chanter ,"os miséricordes ! 
\ -ous m'(lJIe
 instru ite dès ma jeuncsse. et }usqu'à présent 
iai anllollcé J'OS menJellles: je continuerai de les publier dans 
tâg.! Ie plus aJ'aJH.:é: J . 


Quel sera-t-il pour moi cct âge ayancé? II me semblc que 
.ce pourrait ètrc aussi bien maintcnant que plus tard : deux 
millc ans ne sont pas plus au,- yeux du Seigneur que vingt 
.ans... qu'un scul jour! 


I Pro\'., 1\.,4" - 
 Is., Lxn, 13. - 3 Ps. L\X, 18. 



lJisloire d"llile time. - Clzapilre nell1,ième. 


155 



lais ne croyez pas, ma :\lère, que '"otre enfant désire vous 
quitter, estimant comme une plus grande gràce de mourir à 
l'aurore plutòt qu'au déclin du jour; ce qu'elle estime, ce 
qll'elle désire uniquement
 c'est de faire plaisir à Jésus. l\lain- 
tenant quïl semble s'approcher d'eIle pour l'attirer au séjour 
de la gloire, son cæur se réjouit; elle Ie sait, ellc l'a compris, 
Ie bon Dieu n'a besoin de personnc, encore moins d'eIle que 
-des autrcs, pour fairc du bien sur la terre. 
En attendant, ma .:\lère vénérée, je connais votre volonté : 
YOUS désirez que j'accomplisse près de vous une mission bien 
-douce, bien facile I ; et cette mission jc l'achè\"erai du haut 
des cieux. Vous m'a\"ez dit, comme Jésus à saint Pierre: 

< Pais mcs agneallx >>; et moi, jc me sllis étonnée
 je me suis 
trouvée trop petite, je YOUS ai suppliée de faire paìtre vous- 
mème vos petit') agneau\: ct de me garder par grâce avec eux. 
Répondant un peu à mon juste désir, YOUS m'avez plutôt 
110mmée leur première compagne que leur maitressc, me com- 
mandant toutefois de les conduire dans les pàturages fertiles 
et ombragés, de leur indiquer les herbes les meilleures ct les 
plus fortifiantes. de leur désigner avec soin les fieurs brillantes, 
nlais cmpoisonnées, auxquelles ils ne doivent jamais toucher 
-sinon pour les écraser sous leurs pas. 
:\la 1\lère, comment sc fait-il que ma jeunesse, mon ine
pé- 
,..ience ne vous aient point effrayéc? Comment ne craignez- 
vous pas que je laisse égarer vos agneaux? En agissant ainsi, 
peut-être vous êtes-\"ouS rappelé que sou\"ent Ie Seigneur se 
plait à donner la sagesse aux plus peti ts. 
Sur la terre, eUes sont bien rares les :âmes qui ne mesurent 
pas la puissance divine à leurs courtes pensées! Le monde 
yeut bien que, partout ici-bas, il y ait des exceptions; seuI, Ie 


, ElIe exerçait la charge de mdÎtresse des novices, sans en Forter Ie 
titre. 



156 


Sæur T!Jérèse de I'Enfù71t-JésfNì. 


bon Dieu n'a pas Ie droit d'en faire. Depuis longtemps, jc 
Ie sais, cette manière de mesurer l'expérience aux années sc 
pratique parmi les humains ; car, en son adolescence, Ie saint 
roi David chantait au Seigneur: << Je suis jeuTle et méprisé. )>
 
Dans Ie même psaume cependant if ne craint pas de dire: 
<<Je suis del'enu plus prudent que les ,'ieillards
 parce que 
j'a; recherché ]'otre 1'010nté. Votre parole est fa fampe qrJi 
éc/aire mes pas; je suis prêt à accomplir l'OS ordoTlTlaTlces, ct 
je ne suis troublé de ricTZ t. >> 
Yous n'avez pas même jugé imprudent, ma 
lère, de me- 
dire un jour que Ie divin l\1aitre illuminait mon âme et me 
donnait l'expcrience des années. Je suis trop petite maintenant 
pour avoir de la vanité, je suis trap petite encore pour sa\oir 
tourner de belles phrases afin de laisser croire que j'ai beau- 
coup d'humilité; faime mieux convenir simplement que Ie 
Tout-Puissant a fait en moi de Nrandes chases:!; et la plus 
grande, c'est de rn 'a\"oir montré ma petitesse, mon impuis- 
sance à tout bien. 


Mon âme a COllllU bien des genres d'éprcuycs, fai beaucoup. 
soufTert ici-bas ! Dans mon enfance, je souffrais a\"ec tristesse; 
aujourd'hui, c"est dans la paix et la joie que je savoure tous- 
les fruits amers. Pour ne pas sourire en Iisant ces pages, il 
faut, je l'avoue, que vous me connaissiez à fond, ma Mèrc' 
chérie; car est-il une àme apparemment moins éprouvée quc' 
la mienne? Ah! si Ie martyrc que jc sQuffre dcpuis un all- 
apparaissait aux regards, queI étonnement! Puisquc vous k 
voulcz, je \"ais essaycr de l'écrire; mais il n '}' a pas de termes 
pour expliquer ccs choses, et je 
rai toujours au
essous de lo 
réalité. 
Au carême dc rannée dernière, je me trou\'ai Flus forte que 


1 Ps. cX\"III, q.l, 100, 105, IOÚ. - '! Luç;e. I, -t(_I. 



IlisLoire ,i"une dme. - Chapitre new'iè17le. 157 


jamais, et eette force, malgré Ie jeùne que j observais dans 
toute sa rigueur, se maintint parfaitement jusqu'à Pâques; 
lorsque Ie jour du Vendredi Saint, à la première heure, Jésus 
me donna l'espoir d'aller bientòt Ie rejoindre dans son beau 
ciel. Oh ! quïl m'est doux ee souvenir! 
Le jeudi soir, n 'ayant pas obtenu la permission de rester au 
Tombeau la nuit entière, je rentrai à minuit dans notre 
cellule. A peine ma tête se posait-elle sur l'oreiIler, que je 
sentis un not monter en bOllillonnant jusqu'à mes lèvres; je 
crus que j'allais mourir et mon cæur se fendit de joie. Cepen- 
dant, comme je venais d'éteindre notre petite lampe, je mor- 
tifiai ma curiosité jusqu'au matin et m'endormis paisiblemcnt. 
:\ cinq heures, Ie signal du réveil étant donné, je pensai tout 
de suite que j'avais quelque chose d'heureux à apprendre; et, 
m'approchant de la fenêtre, je Ie constatai bientôt en trouvant 
notre mouchoir rempli de sang. a ma !V1ère. quelle espérance! 
J'étais intimement persuadée que mon Bien-Aimé
 en ce jour 
anniversaire de sa mort, me faisait entendre un premier appel. 
comme un doux et lointain murmure qui m'annonçait son 
heureuse arri\'ée. 
Ce fut avec une grande fen'eur que fassistai à Prime, puis 
. au Chapitre. J'a\'ais hàte d'être aux genoux de ma 
lère pour 
lui confier mon bonheur. Je ne ressentais pas la moindre 
tàtigue, la moindre souffrance, aussi Jobtins facilement la 
permission de finir mon carême comme je I"a\'ais commencé ; 
ct, ce jour du Vendredi Saint, je partageai toutes les austérités 
du Carmel, sans aucun soulagement. .\h ! jamais ces austérités 
ne m'avaient semblé aussi délicieuses... l'espoir d'allcr au ciel 
me transportait d'al1égresse. 
Le soir de eet hcureux jour jc rentrai pleinc de joic dans 
notre cellule, ct j'allais encore m'endormir doucement, lorsque 
mon bon Jésus me donna, eomme la nuit préeédente, Ie 
même signe de mon entrée prochaine dans l'éternclle vie. le 



158 


Sællr 1 hérèse de I'El1fant-JésllS. 


jouissais alors d\me foi si \'i\"e, si claire, que la pensée du cicl 
faisait tout mon bonheur; je ne pouyais croire qu'il y eÙt des 
impies n'ayant pas la foi, et me persuadais que. certainement, 
ils parlaient contre leur pensée en niant l'existence d'un autre 
monde. 
Au
 jours si lumineux du temps pascal, Jésus me fit com- 
prendre qu'il y a réellement des âmes sans foi et sans espé- 
rance qui, par l'abus des gråces, perdent ces précieu
 trésors, 
source des seules joies pures et yéritables. II permit que mon 
âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée 
du ciel, si douce pour moi depuis ma petite enfance, me 
devînt un sujet de combat et de tourment. La durée de eeUe 
épreuye n'était pas limitée à quelques jours, à quelques 
semaines; yoilà des mois que je la soutfre, et j'attends encore 
l'heure de ma délivrance. Je youdrais pou\'oir exprimer ce que 
je sens; mais c'est impossible I [l faut a\-oir voyagé sous ce 
sombre tunnel pour en comprendre l'obscurité. Cependant je 
vais essayer de l'expliquer par une comparaison. 
Je suppose que je suis née dans un pays en\'Ïronné d'épais 
brouillards; jamais je n 'ai contemplé Ie riant aspect de la 
nature, jamais je n'ai YU un seul rayon de soleil. Dès mon 
enfance, il est \'rai, j'entends parler de ces merveilles, je sais 
que Ie pays OÙ j'habite n.est pas ma patrie, quïl en cst un 
autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n 'est pas une 
histoire irl\"entée par un habitant des brouillards, c'est une 
vérité indiscutable ; car Ie Roi de la patrie au brillant soleil est 
venu trente-trois ans dans Ie pays des ténèbres... Hélas! el les 
ténèbrcs n'ollt point c011lpris qu'il étaitla lU11lière dll 11lollde I. 
.Mais, Seigneur, votre enfant l'a comprise yotre di\.ine 
lumière! elle ,"ous demande pardon pour ses frères incrédulcs, 
eIle accepte de manger aussi longtemps que \"ous Ie \"oudrez 


I Joan., I, 5. 



llistoÙ-e d'lme time. - Chapitre llellvième. 


/59 


Ie pain de la douleur, clle s'assied pour votre amour à cettc- 
table remplie d'amertume, oÙ les pau\Tes pécheurs prennent 
leur nourriture et dont cIle ne yeut point se le\"er ayant Ie 
signe de \'otre main. i\Iais ne peut-elle pas dire en son nom. 
au nom de ses frères coupables : << A.,-e, pitié de llOUS. Sei- 
gneur. car nous S011l11les de paltJ'res pédzcurs I ? >> Ren\'oyez- 
nous justifiés! Que tous ceux qui ne sont point éclairés du 
flambeau de la foi Ie yoient luire cntìn! 0 mon Dieu, s'il 
faut que Ia table souilléc par eux soit purifiée par une àmc 
qui vous aime, je yeux bien y manger seule Ie pain des 
larmes, jusqu'à ce qu'il YOUS plaise de m'introduire dans 
yotre lumineux royaume; la seule gràce que je YOUS demande, 
c'est de ne jamais \'OUS otfenser ! 


Je \'OtlS disais, ma i\Ière, que la certitude d'aller un jour 
loin de mon pays ténébreux m'a\ait été donnée dès mon 
enfance; non seulement je croyais d'après ce que j'entendais 
dire, mais encore je sentais dans mon cceur, par des aspi- 
rations intimes et profondes, qu'une autre terre, unc région 
plus belle, me seryirait un jour de demeure stable, de mème 
que Ie génie de Christophe Colomb Iui faisait pressentir un 
nouycau monde. Quand. tout à coup, les brouillards qui 
m'enyironnent pénètrent dans mon âme et m'en\"eloppcnt de 
telle sorte, quïl ne m'est plus possible même de retrou\"er en 
moi lïmage si douce de ma patrie... Tout a disparu !... 
Lorsque je \'eux reposer mon cccur, fatigué des ténèbrcs 
qui l'entourent, par Ie sou\"enir fortitìant d'une yie future ct 
éternelle, mon tourment redouble. 11 me semble que le$ 
ténèbres, empruntant la voix des impies, me disent en se 
moquant de moi : << Tu rè\'es la lumière, une patrie embau- 
mée, tu rè\"cs la possession étcrnelle du Créateur de ces 


I Lucæ, XVIU, 13. 



,Go 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jes-us. 


merveilles. tu crois sortir un jour des brouillards où tu 
languis; ayance !... a\-ance!.oo réjouis-toi de la mort qui te 
donnera. non ce que tu espères. mais une nuit plus profonde 
encore, la nuit du néant !... >> 


:\lère bien-aimée, ccue image de mon épreuye cst aussi 
imparfaite que rébauche comparée au modèle; cependant je 
ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer... 
j'ai peur même J'en avoir trop dit. .\h! que Dieu me par- 
donne! 11 sait bien que, tout en n 'ayant pas la jouissance de 
la foi, je m 'etÌorce d'en faire les æu,-res. J'ai prononcé plus 
d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma YLe. 
.\ chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon 
ennemi veut me provoquer, je me conduis en bra\'c : sachant 
que e'est une làcheté de se battre en duel, je tourne Ie dos 
à mon ad,-crsairc sans jamais lc regarder en face; puis je 
cours vcrs mon Jésus, je lui dis être prêtc à verser tout mon 
sang pour confesser qu'il y a un ciel, je lui dis ètre heureuse 
de ne pouvoir contempler sur la terre, a,Tec les yeux de l'àme, 
ce beau cid qui m 'attend, afin qu'il daignc rou \'rir pour 
l'éternité au
 pauvres incrédules. 
.\ussi, malgré ceUc épreuye qui m .enlève tout sentiment 
\.1e jouissance, je puis m'écrier encore: << Seigneur. l'OUS me 
(.'omble). de joie par tout ce que J'OUS faites t. >> Car est-il une 
joie plus grande que celIe de souffrir pour votre amour? Plus 
la souffrance est intense, moins cUe parait aux yeux des 
créatures. plus cUe vous fait sourire. ù mon Dieu ! Et si, par 
impossible, '"ous de\"iez l'ignorer yous-même, je serais encore 
heurcusc de souffrir, dans l'esperance que, par mes larmes, 
je pourrais empêcher ou réparer peut-être une scule tàute 
commise contrc la foi. 


1 PST XCI, ... 



JIistoire d"une time. - Ch.lpilre 1ZcuJ.'ième, 


/6/ 


Yous aUe/. croire sans dOUle, ma .'lère vénérée, que j'exa- 
gère un peu 1a nuit de mon åme. Si YOUS en jugez par les 
poésies que j'ai composées 
ette année, je dois YOUS paraÎtre 
inondée de consolations, une enfant pour laquelle Ie voile 
de la foi s'est presque déchiré! Et cependant... ce n'est plus 
un yoile, c'est un mur qui s"élèye jusqu'aux. 
ieux: et couyre 
Ie tìrmament étoilé ! 
Lorsque je chante Ie bonheur du 
iel, I'éternelle possession 
de Dieu, je n"en ressens aucune joie; car je 
hante sim- 
plement ce que je J'ellX croire. Parfois, je l'ayoue, un tout 
petit rayon de soleil éclaire 111a sombre nuit, alors l'épreuve 
cesse un instant; mais ensuite, Ie souyenir de ce rayon, 
au lieu de me consoler, rend mes ténèbres plus épaisses 
encore. 
.\h! jamais je n"ai si bien senti que Ie Seigneur cst doux. et 
miséricordieux; il ne m'a en \'oyé ceUe Iourde croix. qu'au 
moment oll je pou\-ais la porter; autrefois je crois bien 
qu'elle m'aurait jetée dans Ie découragement. 
laintenant 
clIe ne produit qu'une chose : enlever tout sentiment de 
satisfaction naturelle dans mon aspiration yers la patrie 
céJeste" 



la 
lère, il me semble qu"à présent rien ne m"cmpèche 
de m'envolcr : car je n 'ai plus de grands désirs, si ce 11 "cst 
celui d"aimer jusqu'à mourir d'amour... Je suis libre, je n'ai 
aucune crainte, même celIe que je redoutais Ie plus, je '-eus 
dire la crainte de rester Iongtemps malade et par suite d'être 
à charge à Ia com111unauté. Si ccla fait plaisir au bon Dieu, 
je consens volontiers à voir ma \'ie de soutrrances, du corps 
et de l'àme, se prolonger des annécs. Oh! non, je nc crains 
p3S une longue vie, je ne refuse pas Ie combat : << fJC Sci- 
t:;neur est fa roc!ze oÙ je sllis élcJ.t!e, qui dresse mes I1wi1ls 
<ill comba.t et mes doigts à la {:lJerre: if est 11lf)1l bOllc/ier, 


If 



/62 


Sce It l' Thérèse de lTnf..mt-JésllS. 


j"cspère ell lui I. >>Jamais je n 'ai demandé à Dieu de mourir 
jeune j il est \Tai, je n'ai pas cessé de croire qu'il en serait 
ainsi, mais sans rien faire pour l'obtenir. 
Sou\
ent Ie Seigneur se contente du désir de tra\'aillcr pour 
sa gloirc; et mes désirs, YOUS Ie savez. ma l\lère, ont été bien 
grands! Vous sa\'ez aussi que Jésus Ill'a présenté plus d'un 
calice amer par rapport à mes sæurs ch
ries ! Ah ! le saint roi 
Dayid a\'ait raison 10rsqu'il chantait : << Quil est bOll. qu'il 
est doux à des jrères d"habiter ellsemble dalls Zl1lC palJèÚtc 
union i! >> l\lais c"est au sein des sacrifices que cette union 
doit s'accomplir sur la terre. Non, ce n'est ras pour viYre' 
avec mes sæurs que je suis venue dans ce Carmel béni; je' 
pressentais bien, au contraire. que ce deyait être un sujet de 
grandes souffrances Iorsqu'on ne "eut rien accorder it la 
nature. 
Comment prut-on dire qu'il cst plus parfait de s'éloigner 
des siens? A-t-::m jamais reproché à des frères de combattrc 
sur Ie même champ de bataille, de ,"oler ensemble pour 
cueillir la palme du martyre? Sans doute on a jugé ayec 
raison qu'ils s'encouragent mutuellement; mais aussi que Ie 
martyre de chacun deyient celui de tous. 
Ainsi en est-il dans la yie rc1igieuse que les théologicns. 
appellent un martyre. En se donnant à Dieu, Ie co:ur ne perd 
pas sa tendresse naturelle 
 eeUe tendressc, au contraire, 
grandit en de\'enant plus pure et plus di\'ine. C'cst de ccttc- 
tendresse que je vous aime, ma 
lère. et que j'aime mes 
sQ:urs. Oui, je suis heureuse de combattre en famille pour J..1 
gloire du Roi des cieu\:; mais je serais prête aussi à ,"olcr 
sur un autre champ de bataille. si Ie di,'in Général m'en 
c:\primait Ie désir : un commandement nc serait pas néces- 
saire. mais un simple regard, un signe suftìrait ! 


1 Ps, CXLJII, 1,2. - 
 Ps. CXX\.II. I. 



/lis/oire d"une time. - Chapi/re neuJ,ième. 163 


Depuis mon entrée au Carmel, j'ai toujours pensé que, si 
Jésus ne m 'emportait bien yite au del, Ie sort de la petite 
colombe de I\'"oé scrait Ie mien : qu'un jour Ie Seigneur, 
OU\Tant la fenêtre de l'arche, me dirait de voler bien loin 
vers des ri\"ages infidèles, portant a\'ec moi Ia branche 
d'olivier. Cette pensée m'a fait planer plus haut que tout 
Ie créé. 
Comprenant que, même au Carmel. il pouvait y a\'oir des 
séparations, j'ai voulu par avance habiter dans les cieux ; j'ai 
accepté, non seulement de m'e
iler au milieu d'un peuple 
inconnu, mais, ce qui m'était bien plus amer. j'ai accepté 
1'exil pour mes sccllrs. Deux: d'entre cUes, en cfIet, [urent 
demandées par Ie Carmel de Saïgon, que notre monastère 
a\ait fondé. Pendant quelque temps, il fut sérieusement 
question de Ies y en\'oyer. Ah! jc n'aurais pas youlu dire une 
parole pour les retenir, bien que mon cæur fût brisé à Ia 
pensée des épreu\'es qui Ies attendaient... 
l\laintenant tout est passé, Ies supérieurs ont mis des 
obstacles insurmontables à leur départ; à ce calice, je n'ai 
fait que tremper mes lè\Tes, juste Ie temps d'cn goûtcr 
l'amertumc. 
Laissez-moi VOllS dire, ma l\lère. pourquoi, si la saintc 
Vierge me guérit. je désire répondre à I'appel de nos l\lères 
d'HanoÏ. II paraît que pour \'Í\'re dans les Carmcls étrangers, 
il faut une vocation toute spécialc; beaucoup d'âmes s'y 
croicnt appelées sans l'être en effet. ,"ous m.avez dit, ma 
l\lère, que j'a\'ais cette vocation, et que ma santé seule mcttait 
obstacle à son accomplissement. 
Ah ! s'il me fallait un jour quitter mon berceau rcligicux, 
ee ne serait pas sans blessure. Je n'ai pas un cæur insensible; 
et c'est justement paree qu'il cst capable de souffrir beaueoup, 
que je désire donner à Jésus tous Ies genres de souffrances 
qu'il pourrait supporter. lei, je suis aimée de Yous. ma 
lère, 



/64 


<;æur Thérêse de I'Enfant-Jésus. 


de toutes mes SLl.'urs, et eette atfection m.est bien douce: yoilà 
pourquoi je rê\'e un monastère où je serais ineonnue, où j'au- 
rais à soutTrir l'e\il du cæur, :\on, ce n'est pas dans I'intention 
de rendre sen'iee au Carmel d'Hanoï que je quitterais tout ce 
qui m'est cher, je connais trop mon incapacité : mon seul 
but serait d'aecomplir la \"olonté du bon Dieu et de me sacri- 
tìer pour lui au gré de ses désirs. Je sens bien que je n .aurais 
aucune déception ; car, lorsqu'on s'attcnd à une soutfrance 
pure, on cst plutðt surpris de la moindre joie; et puis, la 
soutfrance elle-même de\"Ïent la plus grande des joies, quand 
()n la recherche comme un précieux trésor. 
)lais je suis malade maintenant, et je ne guérirai pas. 
Toutefois je Teste dans la paix ; depuis longtemps je ne 
m'apparticlls plus. je suis livrée totalement à Jésus... 11 cst 
done libre de faire de moi tOllt ce qui lui plaira. II m'a 
donné l'attrait d'un exil complet, il m'a demandé si je COll- 
sentais à boire ce calice : aussitðt je rai \"oulu saisir, mais 
lui, retirant sa main, me montra que l'acceptation seule Ie 
contentait. 
-'lon Dieu, de quelles inquiétudes on se déli\"re en Ü.isant 
Ie yæu d'obéissance ! Que les simples religieuses sont heu- 
reuses! Leur unique boussole étant la yolonté des supérieurs, 
cIIes sont toujours assurées d'être dans Ie droit chemin, 
n'ayant pas à craindre de se tromper, même sïl leur paraît 
certain que Ies supérieurs se trompent. 
lais, lorsqu'on cesse 
de consulter la boussole infaillible, aussitôt l'åme s'égare dans 
des chemins arides où l'eau de la gnke Iui manque bientðt. 

la l\lère, ,"ous êtes la boussole que Jésus m 'a donnée pour 
me conduire sùrement au riyage éternel. Qu'il m\
st doux de 
fixer sur vous mon regard et d'accomplir ensuite la volonté 
du Seigneur! En permettant que je soutfre des tentations 
contre la foi, Ie divin llaitre a beaucoup augmenté dans mon 
Lu:'ur ['esprit de fai qui me Ie fait yoir vivant en votre àmc 



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lIistvire d'une .ime. - Chapitre neUJ'it!me. 


165 


et me communiquant par vous scs ordrcs bénis. Je sais bien, 
ma l\lère, que \'OUS me rendet doux et léger Ie fardeau de 
l'obéissance; mais il me semble, d'après mes sentiments 
intimes. que je ne changerais pas de conduite et que ma 
tendresse filiale ne souffrirait aucune diminution, s'il vow, 
plaisait de me traiter sévèrement, parce que je verrais encore 
la volonté de mon Dieu sc manifestant d'une autre façon 
pour Ie plus grand bien dc mon âme, 


Parmi lcs grâces sans nombre que j'ai reçues ccUe année, 
je n'estime pas la moindre celle qui m'a donné de com prendre 
dans toute son étendue Ie precepte de la charité. Je n'avais 
jamais approfondi ceUe parole de Notre-Seigncur : << Le second 
commandeme1l1 est 
je11lblable all premier: Tu aimeras tOll 
procl1ain comme toi-mime I. )) Je m'appliquais surtout à aimer 
Dieu, ct c"est en l'aimant que fai découvert Ie secret de ces 
autres paroles: << Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur / 
Seigneur! qui en/reran! dans Ie ro."allme des deux; mat's 
ceilli qll i fait la 1'olonlt! de man Père 2. >) 
CeUe volonté, Jésus me l'a fait connaîtrc, lorsqu'à la der- 
nière Cène il donna son cummandement nOIl1'eau. quand il 
dit à ses Apòtres de s'entr'aimer cumme il les a aimés Illi- 
mème 3... Et je me suis mise à rechercher comment lésus 
avait aimé ses disciples; fai vu que ce n 'était pas pour leurs 
qualités naturelles, j'ai constaté quïls étaient ignorants et 
remplis de pensées terrestres. Cependant il les appellc ses 
amis, ses frères, il désire les yoir près de lui dans Ie royaumc 
de son Père et, pour leur oU\Tir ce royaumc, it Yeut mourir 
sur la croix, disant quiln'.,- a pas de plus grand dmour que 
de domIe1' sa )Iie pOllr cellX qU"OTl aime 
. 


I .\lau., 
'(IJ. 3/-1, - :! ld.. \'11.21. - J Joan., :UIl, 3+ - " lJ" :\.\',13, 



166 


)æur Tlzérëse de I'Enfarzt-JésllS. 


En méditant ces paroles divines, j'ai \"u com bien mon 
amour pour mes sæurs était imparfait, j'ai compris que jc ne 
les aimais pas comme Jésus les aime. ...\h! je de\"ine main- 
tenant que 1a yraie charité consiste à supporter tous les défauts 
du prochain, à ne pas s'étonner de ses faiblesses, à s'édifier 
de ses moindres yertus; mais surtout, j'ai appris que la charité 
nc doit point rester enfermée dans Ie fond du cæur, car 
personne n' allume un flambeau pOllr Ie mettre SOllS Ie bois- 
seau. mais all Ie me! Sllr Ie chandelier, afin quzl éclaire tOllS 
ceux qui son! dans la lllaiSOll '. Il me semble, ma 
lère, que 

e flambeau représentc 1a charité qui doit éclairer, réjouir J 
non seulemcnt ceux qui me sont Ie plus chers, mais tOllS ceux 
qui sont dans la maiso1Z. 
Lorsquc Ie Seigneur, dans l'ancienne loi. ordonnait à son 
peuple d'aimer son prochain comme soi-mème, il n'était pas 
encore descendu sur la tcrre; et, sachant bien à quel degré 
I'on aime sa propre personne, il ne pou\'ait demander dayan- 
tage. .:\lais lorsquc Jésus fait à ses .\pòtres un commandement 
nouveau, son commandement à lui 2, il n'exigc plus seulement 
d'aimer son prochain comme soi-même, mais comme ill'aime 
lui-mème, comme il l'aimera jusqu'à la consommation des 
siècIes. 
a mon Jésus! jc sais que YOUS ne commandeL: rien dïm- 
possible; vous connaissez micux que moi ma faiblcsse et 
mon imperfection, vous savcz bien que jamais jc n'arri\'erai 
à aimcr mes sæurs comme \ ous les aimez. si vous-même, 
ð mon dh"in Sauveur, ne les aimez encore en moi. C'est 
parce que vous voulez m'accorder ceue gràce que vous a\"ez 
fait un commandcmcnt 1lOw'cau. Oh ! que jc l'aime ! puisqu'il 
me donne l'assurance que votre volonté est J'aimer en moi 
tous ccux que vous me commandez d'aimer. 


1 Lucæ, XI, 33. - l Joan., xv, 12. 



J1istoire d'une time. - Chapitre neuJlième. 16 7 


Qui, je Ie sens, lorsque je suis charitable c'est Jésus seul 
.qui agit en moi; plus je suis unie à lui, plus aussi j'aime 
to utes mes sæurs. Si je veux augmenter en mon creur cet 
,amour et que Ie démon essaie de me mettre dc\"ant les yeux 
.les défauts de teUe ou teUe sællr, je m'empresse de rechercher 
ses vertus, ses bons désirs ; je me dis que, si je l'ai vue 
tomber une fois, cUe peut bien a yoir remporté un grand 
nombre de victoires qu'elle cache par humilité; et que, même 
ce qui me paraÎt une faute peut très bien être, à cause de 
['intention, un acte de vertu. J'ai d'autant moins de peine à 
me Ie persuader que fen fis l'expérience par moi-mème. 
Un jour, pendant la récréation, la portière vint demander 
line sæur pour une besogne qu'elle désigna. l'avais un désir 
d'enfant de m'employer à ce travail, et justement Ie choi'í 
tomba sur moi. Aussitòt je commence à plier notre cuvrabe, 
mais assez doucement pour que ma voisine ait plié Ie sien 
avant moi, car je savais la réjouir en lui laissant prendre 
ma place. La sæur qui demandait de l'aide, me voyant si 
peu pressée, dit en riant : << Ah! je pensais bien que vous 
ne mettriez pas cette perle à votre couronne, \'OUS alliez trap 
lentement! >> E[ toute la communauté crllt que j'avais agi 
par nature. 
Je ne saurais dire com bien ce petit événement me fut 
profitable et me rendit indulgente. II m 'empêche encore 
,d'avoir de la vanité quand je suis jugée favorablement, car 
jc me dis : Puisque mes petits actes de vertu peuvent ètre pris 
pour des imperfections, on pellt tout aussi bien se tromper 
.cn appclant \"ertu ce qui n'est qu'imperfection ; et je répète 
.alors avec saint Paul: <<Je mc mets fort pell en peinc d'être 
jugée par aUCll1l tribunal hllmain. Je ne me jlige pas 17l0i- 
même. Cellii qui me juge, c'est le Seigneur '. >> 


I I Cor., ,\,3,4' 



168 


Sællr Thérèse de l'Enfant-Jt!sus. 


Qui, c'cst Ic Scigneur. c'est Jésus qui me juge! Et pour 
mc rendrc son jugcment favorable, ou plutôt pour nc pas 
ètrc jugée du tout, pui
quïl a dit: << _Ye jllge
 pas et )'OliS 
ne sere, pas jllgés 1 )), jc yeux toujours avoir des pcnsées 
charitablcs. 


Jc revicns au saint Evangilc oÙ Ie Scigneur m'expIiquc bien 
dairement en quoi consiste son cot1Zmalldement llOllJ'eau. 
Jc lis en saint .:\latthieu : << rÒllS al'e, appris qU11 a élé 
tiit: rOlls aimcre, 1'otre ami. el }'OllS harre, )'otre emzcmi. 
Pour moi, je 1'OllS dis : _ \ l11lt!, l'OS e1l1lemis
 prie, pOllr cellX 
qlli l'VlIS perséclltent :!. >) 
Sans doutc, au Carmcl, on ne rencontre pas d'cnnemis. 
mais cntin, il y a dcs sympathies; on se scnt attiré \"crs telIc 
sccur, au licu que tclIc autrc vous [crail fairc un long détour 
pour évitcr sa rencontrc. Eh bien, Jésus mc dit que cctte 
sccur il faut raimer, quïl faut pricr pour clle, quand mêmc 
sa conduitc me porterait it croire qu'clle ne m'aimc pas: 
<< Si l'VllS aÙlle, cellx qui )'OliS aimcnl. qllel gré )'OliS en 
saura-t-on? car les pécheurs allssi aimcllt celiX qui les 
aimellt 3. )> Et ce n'est pas assez d'aimer, il faut Ie proU\'cr. 
On est naturelIcment hcureux dc fairc rlaisir à un ami; 
mais cela n 'est point de In charité, car lcs péchcurs Ie font 
aussl. 
Yoici cc que Jésus m'enseigne encore: << DOlzne'-\. à qlli- 
COllqlle 1'OltS demallde
' et si fOil prend ce qui )'OliS appartient, 
ne Ie redemandeí. pas 4. >> Donner à toutes cclIes qui dcman- 
dcnt, c'cst moins doux quc d'offrir soi-mêmc par Ie mou\'e- 
ment dc son cæur; cncore. lorsqu'on vous demandc avcc 
afI'abilité, cela ne coûte pas de donner ; mais si par malheur 
on use de parolcs peu délicate
, aussitôt l'àme sc révoltc 


1 Lu(a=, \ I, 37. _:: )'latt., " -13, +t, - ,> Luc;\:, VI, 32. - 
 Id., "-1,30. 



lIistuire ,{line ..ime. - Chüpitre Ih:U1Jième. J 69 


quand dIe n"est pas atl"ermie dans la charité parfaite; elle 
troU\'e alors mille raisons pour refuser ce qui lui est :iinsi 
demandé. et ce n'cst qu'après avoir convaincu la solliciteuse 
dc son indélicatcsse qu'cile lui donne par grâce ce qu"elle 
réclame, ou qu'elle lui rend un léger service qui lui prend 
vingt fois moins de temps qu'il n 'en a tàllu pour faire valoir 
des obstacles et des droits imaginaires. 
S'il est diftìcile de donner à quiconque dcmande. il l'est 
encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans 
Ie redemander. 0 ma 
lère. je dis que c'est diflìcile, je devrais 
plutðt dire que cela semble difficile ; car Ie jOllg dll Seigneur- 
est SlUlJ'C et ltiger 1 : lorsqu'on l'accepte. on sent aussitðt sa 
douceu r. 
Je disais : Jésu
 nc veut pas que je réclame ce qui m 'ap- 
partient; ccIa de\'rait me paraître tout naturcl, puisque 
réellement rien ne m'appartient en propre: je dois donc me' 
réjouir lorsquïl m 'arrive de sentir la pauvreté dont j'ai fait 
Ie væu solennel. Autrefois je croyais ne tenir à quoi que ce 
soit; mais, depuis que les paroles de Jésus me sont lumi- 
neuses, je me ,"ois bien imparfaite. Par cxemplc si, me 
mettant à l'ou\'rage pour la peinture, je trou, e les pinceaux. 
en désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience. 
est bien près de m'abandonner ct je dois la prendre à deu't 
mains pour ne pas rédamer avec amertumc lcs objets qui 
me manquent. 
Ces choses indispensables je puis sans do ute les demander, 
mais en Ie faisant avec humilité je ne manque pas au 
commandement de Jésus; au contraire, j'agis comme Ies 
paU\TeS qui tendent la main pour recevoir Ie nécessaire ; s'ils, 
sont rebutés, its ne s'en étonnent pas, personne ne leur doh 
rien. Ah! queUe pai\. inonde l'Ùmc lorsqu'elle s'élè,"c au- 


1 
\att., XI, 30. 



l7 0 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


dessus des sentiments de 1a nature! Non, il n 'est pas de joie 
comparable à cellc que goùte Ie véritable pauvre d'esprit! 
S'il demande avec détachement une chose nécessaire, et que 
non seulement cette chose lui soit refusée, mais encore que 
1'on essaie de prendre ce qu'il a, il suit Ie conseil de Notre- 
Seigneur: << 41balldonne, mème )Iotre manteall à ce/ui qui 
l'eut plaider pour aJloir 'Potre robe I. >> 
Abandonner son manteau, c'est, il me semble. renoncer à 
ses dernicrs droits, se considérer comme la servante, l'esclave 
des autres. Lorsqu'on a quitté son manteau, c'est plus facile 
de marcher, de courir, aussi Jésus ajoute-t-il : << Et qui que 
ce soit qlli 'PUllS force de fa ire mille pas
 jaites-en deux mille 
de pillS (wee lui 2. >> Non, cc n'est pas assez pour moi de 
donner à quiconque me demande, je dois aller au-dc\'ant 
des désirs, me montrer très obligée, très honoréc de rendre 
servicc; ct, si 1'on prend une chose à mon usage, paraìtre 
heureuse d'en ètrc débarrassée. 
Toutefois je ne puis pas toujours pratiqucr à la lettre les 
paroles de l'E,-angi1e; il se rencontre des occasions oÙ je me 
vois contrainte de refuser quelque chose à Ì11es sæurs. 
lais 
10rsque 1a charité a jcté de profondes racines dans l'àme, clle 
se montre à re
térieur : il y a une façon si gracieuse de 
refuser ce qu'on ne peut donner, que Ie refus fait autant de 
plaisir que le don. II est \Tai qu'on se gêne moins de mettre 
à contribution celles qui se montrent toujours disposées à 
obliger; cependant, sous prétexte que je serais forcée de 
refuser, je ne do is pas m'éloigner des sæurs qui demandent 
facilement des services, puisque Ie divin 
laitre a dit : 
<< N'éJJitez point celui qui 'Peut empnmter de 'POllS 3. >> 
Je ne dois pas non plus être obligeante afin de Ie paraÎtre 
au dans I'espoir qu'une autre fois la sæur que j'oblige me 


1 .'latt., \, 40. - t Ibid., 4 1 . - 3 Ibid., 4 2 . 



llistoire d'ztlle time. - Cizapitre lIellvième. [ 7 [ 


rendra service à son tour; car l'\otre-Seigneur a dit encore: 
-<< Si POllS prète1. à ceux de qu i VOllS cspérei recepoir que/que 
clzose
 quel gré POllS ell saura-t-on? les péchcurs mème prê- 
tent aux péclzeurs aJìn d'cn recepoir alltant. Alais pour 
'OllS, 
j
1.itcs dll bien. prêtei sans en ricn espérer. et potre récom- 
pense sera grandc I. >> 
Oh! oui, la récompense est grande, même sur la terre. 
Dans cette voie, il n 'y a que Ie premier pas qui coùte. Prèter 
sans en rien cspérer
 cela paraìt dur; on aimerait mieux 
donner, car une chose donnée n'appartient plus. Lorsqu'on 
vient vous dire d'un air tout à fait convainLu : << Ma sæur, 
j'ai besoin de votre aide pendant quelques heLIres; mais 
soyez tranquille
 j'ai permission de notre .:\lère, et je \"oUS 
rendrai Ie temps que vous me donnez. >> Vraiment, lorsqu'on 
sait très bien que jamais Ie temps prêté ne sera rendu, on 
aimerait mieux dire: << Je \.ous Ie donne! )> Cela contenterait 
l'amour-proprc; car c'est un acte plus généreux de donner 
que de prèter, et puis on fait sentir à la sæur que 1'on ne 
Lompte pas sur ses services. 
.\h! que Ies enseignements divins sont contraires au'\: senti- 
ments de la nature! Sans Ie secours de la gràce, il serait 
impossible, non seulement de les mettre en pratique, mais 
encore de Ies COlli prendre. 



la 
lère Lhérie, je sens que, plus que jamais, jc me suis 
très mal expliquée. Je ne sais quel intérèt vous pourrez 
trouycr à lire wutes ces pensées confuses. Enfìn je n'écris 
pas pour fairc une æuvre littéraire; si je vous ennuie par 
ceUe sone de discours sur la charité, du moins vous verrez 
que votre enfant a fait preuve de bonne volonté. 
I Iélas! je suis loin, je l'avoue, de pratiquer ce que je com- 


I Lucæ, \'1, 34, 35. 



1 ï2 


Srrltr Tllci,.r'!se de I'Enf.rnt-Jeslts" 


prcnds; ct cependant Ie seul désir que j'en ai me donne Ia 
paix. S'il m'arri\'e de tomber en quelque faute contraire, je 
me relève aussitòt; depuis quelques mois, je n'ai plus l11t:mc 
à combattre, je puis dire avec notre Père saint Jcan de la 
Croi:\. : << Jla demeure est entièremcnt pacìfìée >>, et j'attribuc 
ceUe paix intime à un certain combat dans lequel fai été 
yictorieuse. l\ partir de ce triomphe, la milice céleste ,-ient à 
mon secours, ne pou\"<.wt souffrir de me yoir blessée aprb 
a\"oir lutté \'aillamment dans l'occasion que jc \'ais décrire, 
t.: ne sainte religieuse de la communauté a\'ait autrefois Ic 
talent de me déplaire cn tout; Ie démon s'cn mêlait, car 
c'était lui certainement qui me faisait voir en elIe tant de 
côtés désagréables; aussi, nc \'oulant pas céder à l'antipathic 
naturellc que j'éprou '"ais, je me dis que la charité ne de\'ait 
pas seulement consister dans les sentiments, mais se laisser 
voir dans les æU\Tes. 1\lors je m 'appliquai à faire pour cette 
sccur ce que j'aurais fait pour la personne que faime Ie plus. 
A chaquc fois quc je la rencontrais, je priais Ie bon Dicu 
pour ellc. lui offrant toutes ses \'ertus et ses méritcs. Je sentais 
bien que cela réjouissait grandcment mon Jésus; car il n 'est 
pas d'artiste qui n'aime Ù receyoir des louanges de ses LCU\TCS, 
et Ie divin Artiste des åmes cst heureu.\. lorsqu'on ne s'arrête 
pas à l'e:\.térieur. mais que, pénétrant jusqu'au sanctuaire 
intime quïl s'cst choisi pour demeurc, on en admire la beauté. 
Je ne me contentais pa:; de prier beaucoup p.our celIe qui 
me donnait tant dc combats, je tÙchais de lui rendre tous lcs 
services possibles ; et quand j'a\'ais la tentation ùe lui répondrc 
d'une façon désagréable, je m 'empressais de lui faire un 
aimable sourire. essayant de détourncr la conversation; car il 
est dit dans 1'lmitation qu'il J'aut mieux laisser chaClin dalls 
son sentiment que de s'arrêter à cmlte,\'ter t" 


I [mil., I. Ill. Co HI\', !. 



lIistni,.e ,i"une åme. - Chapi,,.e neltJJii'me. 


Ii 3 


Sou\'ent aussi, quand Ie démon me tentait yiolemment et 
que je pou,-ais m'csqui\"er sans qu'el]e s'aperçÙt de ma lutte 
inti me. je m'enfuyais C011l1lle 1/11 so/dal déserleur.... Et sur 
ces entrefaites, clle me dit un jour d'un air radieux: : << 
la 
Sll.'ur Tbérèse de l'Enfant-Jésus, youdrieL-\"ous me contìer ce 
qui YOUS attire tant yers moi? Je ne "ous rencontre pas que 
,'ous ne me fassicz Ie plus gracieux sourire. )> Ah ! cc qui 
nÙutirait. c'était Jésus caché au fond de son i.Ìme. Jésus qui 
rcnd dOLlX ce quïl y a de plus amer! 


Je \'ous parlais à Iïnstant, ma .\\ère, de mon dernier moyen 
pour é\'iter une défaitc dans les combats de la "ie, je yeux 
dire fa déscrlioll. Ce moyen peu honorable, je remployais 
pendant mon no\'iciat, i1 m 'a toujours parfaitement réussi. 
Je \'ais \'ous en citer un éclatant e\:emple qui, je crois, YOUS 
fera sourire : 
Yous étiez malade depuis plusieurs jours d'une bronchite 
qui nous donna bien des inquiétuLles. l' n matin, je \'ins tout 
doucement rcmettre à \'otre inlÌrmerie les clefs de la gril]e 
de communion, car j'étais sacristine. Au fond, je me réjouis- 
sais d'a,'oir cette occasion de \'ous yoir, mais je me gardais 
bien de Ie faire paraìtre. Or. rune de YOs tilles, animée d'un 
saint .lèle, crut que j'al]ais \'ous é\'ciller et youlut discrètement 
me prendre les clefs. Je Iui répondis, Ie plus poliment pos- 
sible, que je désirais autant qu'clle ne point faire de bruit, 
et j'ajoutai que c'était man droil de rendre les clefs. Je com- 
prends aujourd'hui qu'il elìt été plus parfait de céder tout 
simplement, mais je ne Ie comprenais pas alors ct ,.oulus 
entrcr à sa suite, malgré eUe. 
Bientòt Ie malheur redouté arri\"a, Ie bruit qlle nOlls fai- 
sions \'ous tìt oU\Tir lcs yeu\.. et tout retomba sur moi! La 
strur à laqueJle j'a\"ais résisté se hÙta de pronol1cer tout un 
Jiscours, dont Ie fond était ceci : << C'est ma sæur Thérèse 



/7+ 


Sæur Tlzérë...e de LTnfant-JésllS. 


de l'Enfant-Jésus qui a fait Ie bruit. >> Jc brÙIais du désir 
de me défendre; mais heurcusement il me vint une idée 
lumineuse; je me dis que. certainemellt, si jc commençais à 
me justifier j'allais perdre Ia paix de mon âme; de plus, que 
ma yertu étant trap faible pour me laisser accuser sans rien 
répliquer, je dc\'ais choisir Ia fuite pour dcrnière planche de 
saluL Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je panis... mais man 
cæur battait si fort qu'il me fut impossible d'aller loin, et ic 
m'assis dans l'escalier pour jouir en paix des fruits de ma 
victoire. Sans doute, c'était là une singulière bra\'oure; 
cependant il vaut mieux, je crois, ne pas s'exposer au combat 
10rsque la défaite est certaine. 
HéIas! quand je pense au temps de mon no\'iciat, comme 
je constate man imperfection! Je ris main tenant de certaine
 
chases. Ah ! que Ic Seigneur est bon d'a,'oir éle\'é man âme, 
de Iui a\"oir donné des ailes! Tous les filets dcs chasseurs ne 
sauraicnt plus m 'effraycr; car c'est en l'aill que fon jette Ie- 
filet devant les yellx de celiX qui ont des ailcs 1. 
Plus tard, il se pourra que Ie temps oÙ je suis me paraisse 
rempli de bien des mi
ères encore, mais je ne m'étonne plus. 
de riell, je ne m'affiige pas en me \"oyant la faiblcsse mêmc; 
au contraire, c'est en cIle que je me glorifìe et je m'attends. 
chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. 
Je l'avoue, ces lumières sur man néant me font plus de bien 
que des lumières sur la foi. 
Me sou\"enant que la cllarité COllJ'rC la multitude de,,; 
péclzés 2, je puise à ceUe mine fécunde OU\ erte par Ie Scigneur 
dans son Evangile sacré. Je fouille dans les profondeurs de 
ses paroles adorables, et je m'écrie avec Da\'id : <<J'ai COlint 
dans ia 1 J oie de l'OS commandcments. depuis que 1'OliS al'e
 
dilaté mon cæur ;J. >> Et la charité scule peut dilater mon 


I Pro\'" I, I;". - II 1.1" )\, 12. - :\ Ps. CXVIlI, 32. 



lIistuire d'lme àmc. - Chapil1"e l1ell1'ième. 


'7 5 


cæur... a JéslIs! dcpliis que cette douce flam me le consumc
 
jc cours ayec déliccs dans la yoic de }'oire c011l11landement 
nouveau, et je yeu.\: y courir jusqu'au jour bienheureux où
 
m'unissant au cortège \'irginal, je YOUS suivrai dans les. 
espaces infinis, chantant yotre Cantiqlle l1011J'eaU qui doit 
être celui de l'A1\lOt R. 



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](ur donnf'r pa.r nloi CP qui CUll \ ÌCJJt ß chnl.lnH
. rf'Jllplicli/:f'z ]IlR p('lite nmin, ('t o,,;al1
 
IluÏtI.r \us hrn
. ....I.11'i UI'.nIC (], lOllrlit.
r la t.
t('. jc distribw r.ll \O"i. tr\.
or:) 
 l',Ünc 
Ilui \ Ì('llllrn. me lll'lllunc1cr ::"I.' n')url"itll..... 


C1 L\prrRE X 
Nouvelles lumières sur la charité. - le petit pinceau : 
sa manière de peindre dans les âmes. - Une prière 
exaucêe. - les miettes qui tom bent de 
la table des enfants. - Le bon Sarna- 
ritain. - Dix minutes plus prêcieuses 
que mille ans des joies de la terre. 
--f.- 



lère bien-aimée, le bon Dieu m'a 
ÚÚt cctte gré.Ìce de pénétrer les mys- 
térieuses profondeurs de la charité. 
Si jc pouyais exprimer ce que je 
comprends, '"OUs entendriez une 
mélodie du ciel. 
\lais hélas ! je n 'ai 
que desbégaiements 
cntàntins, et. si les 
paroles de Jésus ne 


12 



Jï 8 


Sællr Thërèse de l"Enfallt-/ésllS. 


mc scr\'aient d'appui. jc serais tentéc dc YOllS dcmander lat. 
permission de mc taire. 
Quand Ie di\'in 
iaìtrc me dit de dU1llZcr 
1 qllico1lqlle me!" 
demalZde ct de laisser prendre ce qui 1}l'apparlielll sails le- 
redelllallder
 jc pense quïl nc parle pas seulement des biens 
de la terrc, mais quïl entend aussi les biens du cicl. D'aillcl1r" 
1es uns et 1cs autrcs nc sont pas à moi : ïai rcnoncé aux pre- 
micrs par Ie \"Ceu de pau \î-cté. ct Ics seconds mc sont égale- 
mcnt prèté
 par Dieu qui peut mc les retireI' sans quïl mc 
soit permis de me plaindre. 
.:\\ais lcs pcnsécs profondcs et pcrsonnelles. les t1ammes de 
I'intclIigcncc ct dl1 cæur formcnt unc richessc à laqucl1e on 
s'attache comme à un bien propre, auqucl personne n'a le- 
droit de touchcr. Par exemplc : si jc communiquc à rune de 
mcs sccurs quclque lumière dc mon Ol-aison ct qu'cllc la ré\'èlc 
cnsuite comme \'cnant d'clle-mèmc, il semble qu'cllc s'appro- 
prie mon bien; ou si ron dit tout bas à sa \'oisine, pcndant 
la récréation, une parole d'csprit ct d'à-propos et quc cellc-ci, 
sans en fairc connaìtre 1a source. répète tout haut ccttc parole, 
ccla paraìt Lamme un \'01 à la propriétaire qui nc rédame pas, 
mais en aurait bien clwie et saisira la prcmièrc occasion pour 
faire sa\'oir fincment qu'on s'cst emparé de ses pensécs, 
l\\a .:\\ère, jc nc pourrais \'OUS c\:pliqucr aussi bicn ccs 
tristes scntimcnts dc la naturc. si je nc lcs a\"ais éprouvés moi- 
mêmc; ct j'aimcrais à me bcrccr dc la doucc illusion qu'ils, 
n'ont \'isité quc moi, si \"OUS nc m'a\'icz ordonné d'entendrc. 
1cs tentations des noYÍces. l"ai bcaucoup appris cn rcmp1issant 
1a mission quc \'ous m'a\'ez contìéc; surtout jc mc suis \'uc 
forcéc dc pratiqucr cc quc j'cnscignais. 
Qui, maintt:nant je puis lc dire, fai reçu la gråcc dc n'êtrc 
pas plus attachéc au\: bicns dc l'csprit et du cæur qu'à ceux 
dc la tcrrc. S'il m'arriyc de pcnser ct de dirc une chosc qui 
plaisc à IllCS sæurs, jc trou\'c tout naturel qu'clles s'en em- 



llisloi,.e d'lme àme. - Ch(lpitre dixième. 


179 


parent commc d'un bien à cIles : cctte pensée appartient à 
l'Esprit-Saint ct non pas à moi, puisque saint Paul assure qlle 
nOIlS ne pOll1/ons. sallS cel l:'sprit d'amollr. donneI' à Dieu Ie 
nom de Père 1. 11 est done bien Jibre de se servir de moi pour 
donner une bonne pensée à une åme et je ne puis croire que 
eette pensée soit l11a propriété. 
D'aillcurs, si je ne méprise pas les belles pensées qui unis- 
sent à Dieu, j'ai eompris, il y a longtemps, qu'il faut bien sc 
garder de s'appuyer trop sur eUes. Les inspirations les plus 
sublimes ne sont rien sans les æU\'res. II est vrai que d'autres 
âmes peu\'ent en retireI' beau coup de profit, si elIes témoignent 
au Seigneur une humbl
 reconnaissance de ce quïl leur per- 
met de partager Ie fcstin d'un de scs privilégiés : mais si 
celui-ci se comp;aìt dans sa richesse et fait Ja prière du pha- 
risien, il de\'ient semblable à une personne mourant de faim 
devant une table bien servie, pendant que tous ses invités 
y puisent une abondante nourriture et jettent peut-être un 
regard d'enyie sur Ie possesseur de tant de tI'ésors. 
Ah! comme il n'y a bien que Ie bon Dieu tout seul qui 
connaisse Ie fond des cæurs! Comllle les créatures ont de 
courtes pensées! Lorsqu'elles voient une âme dont les lumières 
surpassent Ies leurs, eUes en concluent que Ie di\'in l\laìtre 
Ies aime moins. Et depuis quand donc n 'a-t-il plus Ie droit 
de se servir de rune de ses créatures pour dispenser à scs 
enfants la nourriturc qui leur cst néccssaiI'e? Au temps de 
Pharaon, Ie Seigneur a\'ait encore ce droit; car, dans l'Ecri- 
ture, il dit à ce monarque : << Je )'OllS ai éle),é tout exprès 
pOllr Jaire écla/er en POllS 
IA PuISSANCE" afin qlle mon nom 
soi t anlloncé par lOllte la terre 2. >> Lcs sièclcs ont succédé 
aux siècles depuis que Ie Très-Haut prononça ces paroles. et 
sa conduite n'a pas changé : toujours il s'est choisi des ins- 


1 Rom., \'III, 15, - 
 Exod., n, q. 



180 


Sæur Tht!rèse de I'Enfant-Jésus. 


trumcnts parmI les peuplcs pour faire son æUVTe dans les 
àmes. 


Si la toile pcintc par un artiste pouvait penser et parler, 
certainement eUe ne se plaindrait pas d'être sans cesse touehée 
et retouchéc par Ie pineeau ; cUe n'enyierait pas non plus Ie 
sort de eet objet, sachant que ee n'est point au pineeau, mais 
à l'artiste qui Ie dirige, qu'elle doit la beauté dont elle cst 
J"eyêtue, Le pineeau de son còté ne pourrait se gloritìer du 
<:hef-d'æu\'re cxécuté par son moyen, car il n'ignorerait pas 
que les artistes ne sont jamais embarrassés, qu'ils se jouent 
des diffieultés et se scr\'cnt parfois. pour leur plaisir. des ins- 
truments les plus faibles, les plus défeetueux. 
l\la 
lère vénérée, je suis un petit pinceau que Jésus a ehoisi 
pour peindre son image dans les àmcs que VOllS m'avez eon- 
lìées. l! n artiste a plusieurs pineeaux, illui en faut au moins 
deux : Ie premier, qui cst Ie plus utile, donnc les teintes 
générales et couvre complètement la toile en fort peu de 
temps; l'autre, plus petit, sert pour les détails. -'la 
lère, 
c'est YOUS qui me représentez lc précicux pinceau que la main 
de Jésus tient avec amour lorsqu'il veut faire un grand travail 
dans l'àme de \'OS cnfants; et moi, je suis Ie tout petit qu'il 
daigne employer ensuite pour les moindres détails. 
La première fois que Ie di\'in :\laìtre saisit son petit pineeau, 
cc fut vcrs Ie H décembre rH92 ; je me rappellcrai toujol1rs eeUe 
époque comme un temps de gråees. 
En entrant au Carmel, je trouvai au no\'Íciat une compagne 
plus àgée que moi de huit ans; et, malgré la différence des 
années, il s'établit entre nous une \'éritable intimité. Pour 
fayoriser cette affection qui semblait propre à donner des 
fruits de ycrtu, de petits entretiens spirituels nous furent per- 
mis : ma chère compagne me charmait par son innocence, 
son caractère expansif et ouvert; mais, d'un autre cõté, je 



llistoire d'lIne âme. - Lïz.1pitre dixième. 


18t 


m'étonnais de voir com bien son affection pour vous, ma 
:\lère, était différentc de la mienne; de plus. bien des choses 
dans sa conduite me paraissaient regrettables. Cependant Ie 
bon Dieu me faisait déjà com prendre quïl est des àmes que 
sa m iséricorde ne se lasse pas d'attcndre, auxquelles il nc 
donne sa Iumière que par degrés : aussi je me gardais bien de 
youloir deyancer son heure. 
Réfléchissant un jour sur ceUe permission qui nous a\'ait 
été donnée de nous entretenir ensemble, comme il cst dit dans 
nos saintes .constitutions : << pour nous enf1ammer dayantagc 
cn l'amour de notre Epoux )>, jc pensai a\"cc tristessc que nos 
con\'crsations n'atteignaient pas Ie but désiré; et je vis clai- 
remcnt quïl ne [allait plus craindre de parler, ou bien alors 
cesser des entretiens qui ressemblaient à ccux des amies du 
monde. Je suppliai 
otre-Seigneur dc mcttre sur mes Ièyres 
des paroles Jouccs et convaincantes. ou plutòt de parler lui- 
même pour moi. II e
auça ma prière; car ceux qui tournent 
lcurs regards' Jlcrs fui en serOll! éclairés I, ct la lumière s'cst 
ICJJéc dans les ténèbres pOllr ccux qui ont Ic cællr droit 2. La 
première parole, je me rapplique à moi-même, et la seconde 
à ma compagne qui véritablement ayait Ie cceur droit. 
.\ l'heurc marquée pour notrc entrcyuc. ma pauvre pctitc 
sæur \'it bien dès Ie début que je n 'étais plus la mème, cHc 
s'assit à mes côte;:s en rougissant; alors, 1a pressant sur mon 
cceur, je lui dis a\'ec tendresse tout ce que je pensais d'eHe. jc 
lui montrai en quoi consiste Ie \'éritablc amour. je lui prou\'ai 
qu'en aimant sa ;\lère Prieure d'une at1cction naturellc c'était 
cllc-mêmc qu'clle aimait, jc lui contìai lcs sacrifìces que j'ayais 
été obligée de faire à cc sujet au commencement de ma vie 
rcligieuse: et bientòt scs larmes se mêlèrent aux miennes. 
Elle con\ int très humblement de scs torts. reconnllt que je 


IPS. '>:'\:\'111, 5. - 
 Ps. eXI, + 



'182 


Sæ1l1" Thérèse de ['Enfant-Jesus. 


-disais \Tai, et me promit de commencer une \-ie noU\"elle
 
me demandant comme une grâce de ra\"ertir toujours de ses 
rautes..A partir de ce moment. notre affection devint toute 
spirituelle; en nous sc réalisait 1'0rac1e de l'Esprit-Saint : 
<( Le frère qll i est aidé pai" SOil ji'ère est C011lllle lme l,ille 
forti.fiée t. >> 
a ma 
lère. YOUS sayez bien que je n'a\"ais pas lïntentÎon 
de détourner de \'OUS ma compagne, je \"oulais seulement lui 
dire que Ie yéritable amour se nourrit de sacrifices, et que 
plus l'àme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa ten- 
dresse de\,ient forte et désintéressée. 


Je me souvicns qu'étant postulante j'a\'ais parfois de si 
yiolentes tentations de me satisfaire ct de trou\"er quelques 
gouttes de joie, que j'étais obIigée de passer rapidement devant 
\"otre cellule et de me cramponner à la rampe de l'escalier 
pour ne point retourner sur mes pas. II me ycnait à l'esprit 
quantité de permissions à demander, mille prétextes pour 
donneI' raison à ma nature et Ia contenter. Que je suis heu- 
reuse maintenant de m 'ètre pri\"ée dès Ie début de ma "ie 
religieuse 1 Je jouis déjà de Ia récompense promise à ceu\: qui 

ombattent courageusement. Jc He sens plus quïl soit néces- 
saire de me refuser les consolations du cæur; car mon 
cceur est affermi en Dieu... Parce qu'il l'a aimé uniquement, 
il s'est agrandi peu à peu, jusqu'à donner à ceux qui Iui 
sont chers une tendresse incomparablement plus profonde 
que s'il s'était concentré dans une atfection égoïste et 
in fructueuse. 


Je y
)Us ai parlé, ma 
l
re bien-aiméc, du premier tra\ail 
,que Jésus et vous aYez daigné accomplir par Ie petit pinceau ; 


1
 Pro"., XVIII, )9. 



/I isloire d'll1le âme. - C/lapill'c dixième. 


183 


111ais il n 'était que Ie prélude du tableau de maitre que YOUS 
lui ayez ensuite confié. 
.\ussitòt que je pénétrai dans Ie sanctuaire des âmes, je 
jugeai du premier coup d'æil que la tàche dépassait mes 
forces; et, me plaçant bien yite dans les bras du bon Dieu, 
fimitai les pctits bébés qui, sous rempire de quelque frayeur, 
-cachent leur tète blonde sur l'épaule de leur père, ct je dis : 
(( Seigneur, YO us Ie yoyez, je suis trop petite pour nourrir \'OS 
enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui conyient 
à chacune. remplisscz ma petite main; ct. sans quitter YOS 
bras. sans même détourner 1a tète, je distribuerai vos trésors 
Ù ràme qui viendra me demander sa nourriturc. Lorsqu'c11e 
la trouvera de son goùt, je saurai que ce n 'est pas à moL mais 
.à \'ous qu'elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et troU\Oe 
amer ce que je lui présente. ma paix ne sera pas troublée. je 
'tàcherai de lui rersuader que cette nourriture \'ient de YOUS, 
et me garderai bien d'en chercher une autre pour cUe. ).) 
En comprenant ainsi quïl m'était impossible de ricn faire 
par moi-mème, la tàche me parut simplifiée. Je l11'occupai 
1Întérieurement et uniquement à 111 'unir de plus en plus à 
Dieu. sachant que Ie reste me serait donné par surcroit. En 
-etfet, jamais mon espérancc n'a été trompée : ma main s'cst 
trouyée pleine autant de fois quïl a été nécessaire pour nourrir 
3'Ùme de mes sællrs. Je vous l'ayouc, ma )lère
 si j'a\"ais agi 
.autrement, si je m 'étais appuyée sur mes prop res forces, je 
vous aurais, sans tardeI', rendu les armcs. 
De loin, il semble aisé dc tàire du bien aux àmes, de leur 
faire aimcr Dieu davantage, de les modeler d"après scs 
..ucs 
ct ses pensées. Dc près, au contraire, on sent que tàire du 
bien cst chose allssi impossible, sans Ie sccours di\"in, que de 
ramener sur notre hémisphère Ie soleil pendant la nuit. On 
:sent quïl faut absolument oublier ses goùts, scs conceptions 
personnelles et guider Ies i.ìmes, non par sa propre yoie. par 



IlJ-f. 


Su.'UJ' Thérèsc de l"Enfdl1t-Jéstls. 


son chemin it soi, mais par lc chemin particulier que Jésus 
lcur indique. Et ce n'cst pas cncorc lc plus difficile : cc qui 
mc coûte par-desslls tout, c'cst d'obser\"cr les fautes, les plus 
légèrcs impcrfections ct dc lcur !in"cr unc gucrre Ù mort. 
J'allais dire: malhcurcl1scment pour moi. - mais non, ce 
scrait de la lâcheté, - je dis donc : heureuscmcnt pour mcs 
sæurs, depuis que j'ai pris placc dans lcs bras dc Jésus, je suis 
comme Ie ycilleur obscn'ant l'ennemi dc la plus hautc tou- 
rclle d'un chùteall fort. Ricn n 'échappc à mes rcgards ; sou- 
,ent je suis étonnée d'y voir si clair, et je troU\'C Ie prophètc 
Jonas bien e:\cusable dc s'ètre enfui dc de\'ant la face du 
Seigncur pour ne pas annonccr la ruine dc \'ini\'c. J'aimerais 
mieu\: rece\"oir mille reprochcs que d'cn adresscr un seul; 
mais jc scns quïf cst très néccssaire quc ceUc bcsognc me 
soit une souflì-ance, car 10rsqu'on agit par nature. if est 
impossible que l'àmc cn défaut comprennc ses torts. ellc 
pense tout simplcment ced : la sccur chargéc de me diriger 
cst mécontcnte. ct son mécontentemcnt rctombe sur moi qui 
suis pourtant rcmplic des mcilleures intcntions. 

la .Mèrc, if en cst de ccla comme du rcste : il faut que jc 
rencontre en tout l'abnégation et Ie sacrifice; ainsi je scns 
qu'une lettre ne produira aucun fruit. tant quc je ne l'écrjrai 
pas a\'cc une certaine répugnance ct pour Ie scul motif d'obéir. 
Quand je parle a\"ec une no\"ice. jc \'cillc à me mortifier. 
j'é\"itc dc lui adrcsscr dcs qucstions qui satisfcraient 111a cllrio- 
sité. Si jc ]a ,"ois commenccr unc chose intéressante. puis. 
passer à une autre qui m'cnnuie sans ache\'er la prcmièrc, jc 
me garlic bien dc lui rappclcr ccuc interruption. car if me 
semblc quc 1'0n ne pcut fairc aUClin bien cn se rcchcrchant 
soi-même. 
.Ie sais. 111a 
lère, quc ,"os pctits agneau\. me trou\'cnt 
sévère! . . . Sïls Iisaicnt ccs ligncs. ìls diraient que cela n'a pas. 
rail' de mc coÙtcr Ie mains du monde dc courir après CliX. de 



lIistoire d'llne lime. - Chapitre dixième. 


185. 


leur montrer leur bclle toison salie. ou bien de leur rapporter 
quelques flocons de laine quïls ont accrochés all:\. ronces du 
chemin. Les petits agneaux peuyent dire tout ce qu'ils YOu- 
dront : dans Ie fond, ils sentcnt que je les aime d'un très 
grand amOllr; non, il n'y a pas de danger que jïmite Ie mer- 
cenaire qui. "Oytl1lt l'elzir Ie loup. laisse Ie trollpeall el s'eTz- 
.filiI t. Je suis prête à donner ma yic pour eux et mon affection 
cst si pure que je ne désire même pas qu'ils la connaissent. 
Jamais, avec la grâce de Dieu. je n'ai essayé de m'attirer leurs. 
cu:urs; j"ai compris que ma mission était de lcs conduire à 
Dieu et à YO us, ma .\lère. qui êtes ici-bas Ie Dietl visible qu'ils. 
doi\"ent aimer et respecter. 


J'ai dit qu'en instrllisant les autrcs j'a\.Ús beaucoup appris. 
IYabord j'ai yu que toutes les Ùmes ont à peu près lcs mêmes 
combats; et, d'un autre cùté, qu'il y a entre elles une ditfé- 
rcnce extrême: ccUe difI'érence oblige à ne pas les attirer de 
la même manière. A yec certaines. je sens qu'il faut me faire 
petite, ne point craindre de m'humilier en a\'ouant mes luttes 
et mes défaitcs: alors elles ayouent elles-mêmes facilement 
lcs fautes qu'elles sc rcprochent ct se réjouissent que je les 
comprenne par expéricllcc; a\'ec d'autrcs, pOllr réussir, c'est 
la fermeté qui con\'ient. c'est nejamais re\'enir Sllr unc chose 
dite : s'abaisser dc\"iendrait faiblessc. 
Le Seigneur m'a t
lit ceue grâce de n'avoir nulle peur de la 
gllerre; à tout prix. il fallt que je fasse mon deyoir. Plus d'une 
fois j'ai entendu ceci : << Si YOl1S youlez obtenir quelque chose 
dc moi, He me prenez pas par la force mais par la douceur. 
autrement \'ous n'aurez rien. )> 
\ais je sais que nul n'cst bon 
jugc dans sa propre causc, et qu'un enÜmt auquc1 Ie chirur- 
gicn fait subir une doulol1rellSe opération. ne manqllcra pas 


I J oa 11., x. I 
. 



IR6 


Sæ1l1' Thé1'èse de LTllf(mt-Jéslls. 


.de jctcr les hauts cris ct de dire que Ie rcmède est pire que Ie 
mal; cepcndant sïl se trou\"e guéri quelques jours après. il 
cst tout heureux de pouyoir jouer et courir. II en est de même 
pour tes Ùmes : bientût eUes reconnaissent qu'un pen d'amer- 
tumc est préférable au sucre et ne craignent pas de l'ayouer. 
Quelquefois c'cst un spectacle \-raiment fécriquc de constatcr 
Ie changement qui s'opère du jour au lendemain. 
On yient me dire: << Yous a\"iez raison hier d'être sé\"l

re ; 
au commencement, ccla m'a ré\'oltée. mais après je me suis 
sou\'enue de tout et j'ai yu que vous étiez très juste. En sor- 
tant de yotre cellule, je pensais que c'était fini. je me disais : 
.Ie yais aller trouyer notre 
lère et lui dire que je n'irai plus 
avec ma sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus, mais j"ai senti que 
c'était Ie démon qui me sout1lait cela; et puis il m'a semblé 
que YOUS priiez pour moL alors je suis restée tranquille et la 
lumière commence à briller: maintenant éc1airez-moi tout à 
fail, c'cst pour cela que je viens. )) 
Et moi, tout heureuse de sui\Te Ie penchant de mon cceur. 
ie sers dte des mets moins amers... Uui. mais... je m'aperçois 
quïl ne faut pas trap s'a\"ancef... un mot pourrait détruire Ie 
bel édifìce construit dans les larmes! Si j'ai Ie malheur de 
dire la moindre chose qui semble atténuer les yérités de la 
,"eille, jc \"ois ma petite sceur essayer de sc raccrocher <lUX 
branchcs... .\lors j'ai recours à la prière. je jeuc un regard 
intérieur sur la \ïergc :\larie, et Jésus triomphe toujours! ,\h! 
c'est la prière ct Ie sacrifice qui font toute ma force, ce sont 
'lles armes in\'incibles; elles peuyent, bien plus que Ies 
paroles. toucher les cæurs, je Ie sais par expérience. 


Pend.ant Ic carèmc, il 
 a deu \. ans. une novice yint me 
tmuyer toute rayonnante : << Si vous saviez, me dit-cllc, ce 
que j'ai rèyé ceUe nuit! l'étais auprès de ma sæur qui est si 
mondaine. et jc \'oulais la détacher de toutes Ies yanités du 



lIistoire .r,me dme. - Chapitre dixième. 


/87 


mondc; pour cela je lui e-xpliquais ces paroles de \"otre can- 
tique : ,Th're d'1111lour : 


T'aimcr, Jésus. quelle perte tëconde! 
Tous mes parfums sont à toi sans retour. 


.Ie sentais bien quc mon discours pénétrait jusqu'au fond 
de son àmc. d j'étais ra\'ie de joie. Ce matin, je pensc que Ie 
bon Dieu \'eut peut-t
tre que je lui donne ceUe àme. Si je lui 
écri\"ais à Pàques pour lui raconter mon rè\"e ct lui dire que 
Jésus la yeut pour son épouse! Qu'en pensez-vous? >> Je 
répondis simplement qu'elle pou\'ait bien en dcmander la 
perm lSSlOt1 . 
Comme Ie carême ne touchait pas à sa fin, \"ous a\"ez été 
surprise, ma ì\\èrc, d'une demande si prématurée; et, visi- 
blement inspirée par Ie bon Dieu, vous a\'ez répondu que les 
carmélites doi\'ent sauver les àmes plutôt par la prière que 
par des lettrcs. En apprenant ceUe décision, je dis à ma chère 
petite sæur : << II faut nous mettre à l'æu\'re, prions beaucoup; 
queUe joie si, à la lÌn du carème, nous étions e-xaucées! >) 0 
miséricorde infinie du Seigneur! A la fin dll carê11le, une 
àme de plus se consacrait à Jésus! C'était un véritable miracle 
de la grùce : miracle obtenu par la fen'cur d'une humble 
novice! 
Qu'clle est done grandc la puissance de la prière! On dirait 
une reine ayant toujours libre accès auprès du roi et pou\'ant 
obtenir tout ee qu'elle demande. II n'est point nécessaire, 
pour ètre-exaueé, de lire dans un li\Te une belle formule 
composée pour la circonstance ; s'il en était ainsi, que je serais 
à plaindre ! 
En dehors de I'offiee di\'in quc je suis heureuse, quoique 
bien indigne, de réeiter chaque jour, je n'ai pas Ie courage de 
m'astreindre à chercher dans Ies li\"res de belles prières; cela 



1;"8 


Sa-II,. Fhciri'se de fE1IfQ11 t-.IéslIs. 


mc fait mal à la têtc, iI y cn a tant! Et puis, clics sont toute
 
plus belIes Ies unes que Ies autres! I\e pouyant donc les 
récite\ toutes. et ne sachant lesquelles choisir. jc fais commc 
les enfants qui ne saxcnt pas lire: je dis tout simplement au 
bon Dieu ce que je vcux lui dire, et toujours il me comprend. 
Pour moi, Ia prière c'est un élan du co.'ur, c'est un simple 
regard jeté vers Ic cieI, c'cst un cri de reconnaissance et 
d'amour au milicu de I'éprell\'e comme au sein de la joie t 
Enfin c'est quclque chose d'élen:, de surnaturel, qui dilate 
Lime et l'unit à Dieu. QueIgucfois. Iorsgue mon csprit se 
trou\"e dans une si grande sécheresse que je ne. puis en tirel- 
line seule bonne pensée, je récite très Ientcment un Paler OU 
un _1 l'e 
'laria: ces prièrcs seuies me ra\"issent, dIes nOllrns- 
sent divinement mon Ùme et lui suflisent. 



lais oll en étais-je de mon sujet? 
\e yoici de nouycau 
perdue dans un dédale de réllexions... Pardo11l1c/.:-Jl1oi. ma 
.:\lèrc, d'être si peu précisc! Cette histoire, fcn conviens, est 
un éche\"eau bien embrollillé. I lélas! jc ne saurais mieux 
faire; ïécris comme Ics pcnsées me vicnnent, je pêehc au 
hasard dans Ie pctit ruisseau de mon eæur. et je vous offfl"" 
cnsuite Illes petits poissons com me ils se laissent prendre. 


Yen étais done aux 1l00'ices qui sou\'ent me disent : << }\ais. 
vous a,"cz une réponsc à tout, je croyais cette fois YOUS embar- 
rasser... oll done aIlcz-vous chcrehcr ce que vous nous ensci- 
gncL?>> II en cst même d"asscz candides rour eroire que je' 
lis dans leur ÙIllC, paree quïl m'cst arrin
 de Ies pré,"cnir en 
leur révélant - sans réH
latioll - ce qu'elles pellsaient. 
La plus ancicnne du nO\-iciat ..wait résolll de me caeher- 
une grande peine qui la faisait beaucOllr sOlltfrir. Elle vcnait 
de passer une nuit d'angoisses sans vouloir ycrser une seuk- 
larme. craig-nant quc ses ycu\. rouges Ile In trahisscnt: Iorsque
 



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CHAPEllE DU CARMEl DE LlSIEUX 


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CHa:UR DES CARMÉlITES 


La ,'alle m"'"'l".e d'/me crni" fut cplle de S' TI,u".'.- ,[p rE"fanl-J
8u8, 
..A droit" in gritz" (/(' (ulUlIlllll;OIl. 


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lIistoire d'lI1le .lme. - Clzapitre dixième, 


IRg 


m"abordant a\'ec Ie plus graÔcux visage, eIle me parle comme 
à l'ordinaire, d'une façon plus aimable encore sïl cst possible. 
.Ie lui dis alors tout simplement : \Y OliS aJ1C, dlt chagrin. j'ell 
.wis Szlre. .\ussitòt elle me regarde .n'ec un étonnement inex:- 
primable... sa stupéfaction est si grande qu' elle me gagne 
moi-mème et me communique ie ne sais quelle impression 
surnaturelle. Je sentais Ie bon DieLl là, tout près de nous... 
Sans m 'en apercevoir, - car je n'ai pas Ie don de lire dans 
Ics àmes - j'avais prononcé une parole 'Taiment inspirée. et 
je pus ensuite consolcr enti
rement ceUe àmc. 



laintenant, ma 
lère bien-aimée, ie ,ais vous contìer 
mon meilleur profit spirituel avec les novices. Yous com- 
prenez que tout leur est permis, il faut qu'elles puissent dire 
tout ce qu'elles pensent, Ie bien comme Ie mal, sans restric- 
tion. Cela leur cst d'autant plus facile a'"ec moi qu'elles ne 
me doivent pas Ie respect que ran rend à une 
laìtresse. 
Je ne puis Jire que Jésus me fasse marcher extérieurement 
par la yoie des humiliations; non, il se contente de m'hu- 
milicr au fond de man àme. Devant les créatures tout me 
réussit, je suis Ie chemin périlleux des honneurs, - si ron 
peut s'exprimer ainsi en religion - et ie comprends à cet 
égard la conduite de Dieu et des supérieurs. En etfet, 
i ie 
passais aux yeux de la communauté pour une religieuse inca- 
pable, sans intelligence ni jugement, il '"OUS serait impossible, 
ma 
lère, de vous [aire aider par moi. Yoilà pourquoi Ie divin 
.:\laìtre a jeté un ,"oile sur tous mes défauts intérieurs et 
c'- térie UfS. 
Ce voile m 'attire quelques com pliments de la part des 
novices, compliments sans tlatterie, ie sais qu'elles pensent 
ce qu'elles disent; mais ,-raiment cela ne m'inspire point de 
vanité, car j"ai sans cesse présent Ie 
ouvenir de mes misères. 
Quelquefois cependant, il me yient un désir bien grand d'en- 



/9 0 


Sæll1", Thé1-èse de l'Ellfant-Jéslls. 


tendre autre chose que des louanges, mon Ùme sc fatigue 
d'une nourriture trop sucréc, et Jésus lui fait senTir alors une 
bonne petite salade bien \"i naigrée, bien épicée : rien n 'y 
manque, e:\cepté lllllile, ce qui Iui donne une sa\"eur de 
plus. 
Cette sa lade m'est présentée par les novices au moment OLl 
je 111 'y attends Ie moins. Le bon Dieu soulè\"e Ie voile qui 
leur cache mes imperfections; et mes chères petites sæurs, 
\"o)'ant la \'érité. ne me trou\"ent plus tout à fait à leur goÙt. 

\\"ec une simplicité qui me ra\"it. elks me disent lcs combats 
que je leur donne, ce qui leur déplaìt en moi; enlÌn cIles ne 
se gènent pas plus que sïI était question d\lI1e autre. sachant 
qu'elles me font un grand p]aisir en agissant ainsi. 
r\h! vraiment c'est plus qu\m plaisir, c'cst un festin déli- 
cieux qui comble mon c1mc de joie. Comment une chose qui 
déplait tant à la nature peut-dIe donncr un pareil bonheur? 
Si je ne l'avais e\.périmenté, je ne Ie pourrais croire. 
Un jour, où je désirais ardemment être humiliéc. il arri\'a 
qu'une jeune postulante se chargea si bien de me satisfaire 
que la pensée de Séméi maudissant Da\ id me rc\'int à l'esprit. 
et je répétai intérieurement avec Ie saint roi: << Ull i
 c'est 
bien Ie Sei{.(1lCllr qui flli (1 ordollllé de me dire foules ces 
choses I. >> 
Ainsi Ie bon Dicu prend soin de moi. II ne peut toujour
 
m'otfrir Ie pain fortitìant de l'humi]iation ð,térieure; mais, 
de temps en temps, il me permet de me nourrir des miettes 
qui lombcnf de la table des cnjants 2, _\h! que sa miséricorde 
est gran de ! 


.Mère bien-aimée, puisque j'essaic de chanter a\"cc vous dès 
ce monde cette miséricorde infìnie, je dois encore \'ous faire 


I II RC3-, x \ I, 10. - i Marci, VII, 2:-\, 



lIistoi,.e d'zwe âme. - Clwpitrc dixième, 


/9 1 


part d'un récl profìt, rctiré commc tant d"autres dc ma petite- 
mission. 
\utrcfois, lorsque jc \"oyais unc sæur agir d'unc' 
façon qui mc dépIaisait ct paraissait contrc Ia règle, je mc 
disais : .\h ! si jc pou\"ais donc l'a\'crtir, Iui montrcr scs torts" 
que Lda me ferait de bien! :\lais en pratiquant Ie méticr, j'ai 
changé dc 
entiment. Lorsqu'il m'arri\,c dc voir quclquc chosc' 
dc tra\"crs, jc pousse un soupir dc souIagcment : - Quci 
bonhcur! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la 
rcpn:nJrc! Puis je tàchc bien yite d'e
cuser Ia coupablc et dc' 
Iui prêter de bonncs intentions qu'elle a sans doute. 


.\lèrc vénérée, les soins que vous me prodiguCL pendant 
ma maladic m 'ont encore beallcoup instrllite sur Ia charité. 

\ULun rcmède ne vous semble trop cher; et. sïl ne réussit 
pas, sans vous Iasser vous essayez autre chose. Lorsque je vais.. 
en récréation, qucUe attention ne faites-\'ouS pas à me mettre' 
à l'abri dcs moindres courants d'air! 
1a :\lère, je sens que je 
dois ètre aussi compatissantc pour les intìrmités spirituelles, 
de mes sæurs, que vous l'ètes pour mon infirmité physique. 
J'ai remarqué que les rcligieuscs les plus saintes sont lcs 
plus aimées; on recherchc leur convcrsation, on leur rend des 
services sans mème qu'elles Ies demandent; enfÌn, ces âmes, 
capables de supporter des manques d'égard et dc délicatesse 
se \'oient entourées de I'afJ"ection générale. On peut leur appli- 
qucr cette parole de notre Père saint Jean de Ia Croix: << Tous. 
Ies biens m'ont été donnés, quand je ne les ai plus recherchés.. 
par amollr-propre. )> 
Lcs àmes imparfaites, au contraire, sont déIaissées; on se 
tient \'is-Ù-\.is d'elles dans les bornes de la politesse religicuse 
 
mais, Lraignant peut-être de leur dire quelque parole désobli- 
geante, on é\'ite leur compagnie. En disant Ies âmes impar- 
faires, je n 'entends pas seulement Ies i mperfecrions spiri- 
ruclles, puisque Ies plus saintes ne seront parfaites qu'al\. 



[9 2 


Sætir Tlzàr:se de IEnf<11lt-.lésus. 


ÓcI; j'entends aussi Ie manque de jugement, d'éducation, la 
susceptibilité de certains caractères : to utes choses qui nc 
rendent pas la vie agréable. Je sais bien que ces infirmités 
sont chroniques, sans espoir de guérison; mais je sais aussi 
.que ma 
lère ne cesserait pas de me soigner, J'cssayer de me 
soulager, si je restais malade de longues al1I1t
es. 
Yoici la conclusion que Jen tire : Je dois rechcrcher la 
compagnie des sæurs qui ne me plaisent pas naturellement, 
et remplir à leur égard roffice du bon Samaritain. Une parole, 
un sourire aimable sutiìsent sou\'ent pour épanouir unc àme 
triste et blcssée. Toutefois ce n 'est pas sculement dans l'espoir 
Je consoler que je \'CUX ètrc charitable: je sais qu'cn pour- 
suÌ\ ant ce but jc serais dtc découragéc; car un mot dit dans 
la meilleurc intention sera pris peut-ètrc tout de tra\'crs. 
.\ussi, pour ne perdre ni mon temps, ni ma peinc, j'cssaie 
J'agir uniquement pour réjouir :\otrc-Seigneur ct répondre à 
.ce conseil de l'E\'angilc : 

<(. Quand J'OllS jaites un jestin, nln1'Íte;" plS J'()S parents 
et JJos amis. de pellr quzls Ile J'OIlS ÙZJ,itellf å ICllr tUllr
 et 
.tju'ainsi J'OllS aye, reçll l'utre récompcnse: mClis ÙZJ,itel. les 
paw'res, les buitCllX, les pClraIJ.tiqllcs, et J'OllS serc, l1ellrellX 
dc ce qlt"ils ne pOllrront J'OUS rcndrc. et Jmfre Père qlli J'oit 
.dans Ie sccret J'OUS cn récompellsera I. >> 
Qucl fcstin pourrais-je oftrir à mes s(
urs, si ce n'cst un 
fcstin spirituel composé de charité aimable ct joycuse ? 
on. 
je n'cn connais pas d'autre. et je \'eux imiter saint Paul qui 
se réjouissait avec ceux quïl trou\'ait dans la joie. Ll cst vrai 
,quïl pleurait a\"cc les alHigés, et les larmes doivent quelque- 
fois paraìtrc dans Ie fcstin que je \'eux sef\"ir ; mais toujours 
j'cssaierai que les larmes se changent en sourires. puisque Ie 
Seigncllr Climc ccux qui dOllllCllt avec juie 2. 


I Lucæ, X 1\', 12, 13, q. - 
 If Cor., IX, ï. 



llistoire d'll1ze iÌme. - Chapitre dixième. 


19 3 


Je me souviens d'un acte de charité que Ie bon Dieu 
mÏnspira lorsque j'étais encore novice. De cet acte tout petit 
en apparence, Ie Père céleste, qui J'oit dans Ie secret. m'a déjà 
récompensée sans attendre l"autre vie. 
C'Úait avant que ma sæur Saint-Pierre tombàt tout à fait 
infirme. 11 fallait, Ie soir à six heures moins dix minutes, 
que 1'on se dérangeàt de l'oraison pour la conduire au réfec- 
toire. Cela me coÙtait beaucoup de me proposer; car je savais 
la dilficulté ou plutòt l'impossibilité de contenter la pauvre 
malade. Ccpendant je ne voulais pas manquer une si belle 
occasion, me souvenant des paroles diyines : << Ce que 'J'ous 
flUre=ï fait au pIllS petit des miens, c'est à mOL qlle J'OIlS 
Faure" jait I. >> 
Je m'otlris done bien humblement pour la conduire, et 
ce ne fut pas sans peine que je paryins à faire accepter mes 
services. Enfin je me mis à l'æuvre a yec tant de bonne 
yolonté que je réussis parfaitement. Chaque soir, quand je 
la voyais agiter son sablier. je savais que cela voulaít dire: 
Partons ! 
Prenant alors tout mon courage, je me Ieyais, et puis toute 
une cérémonie commcnçait. II fallait remuer et porter Ie 
bane d'll1ze cerlaille }Jlmzière, surtout ne pas se presser, 
ensuite la promenade ayait lieu. II s'agissait de SUi\Te ceUe 
bonne sæur en la soutenant par la ceinture ; je Ie faisais avee 
le plus de douceur quïl m'était possible, mais si par malheur 
suryenait un faux pas, aussitòt illui semblait que je la tenais 
mal et qu'cllc allait wmber. - << Ah ! mon Dieu! vous allez 
trop vite, j\"ais m 'briser! >> Si j'essayais alors de la conduire 
plus doucement : - << 
lais suiyez-moi done, je n'sens pas 
vot'main, VOllS m'làchez, j'vais tomber !... .-\h! j'disais bien 
que \'ous éticz trop jeune pour me conduire. >> 


I :\\att., xxv, 40. 


;3 



194 


SæU1" Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


Enfin nous arriyions sans autre accident au réfectoire. Là, 
surgissaient d'autres difficultés : je devais installer ma pauvre 
infirme à sa place et agir adroitement pour ne pas la blesser; 
ensuite rele,-er ses manchcs, toujours d'll1le certaine manière, 
après cela je pouyais m'en aller. 
.Mais je m'aperçus bientôt qu'elle coupait son pain aycc 
une peine extrême; et depuis, je ne la quittais pas sans lui 
a,'oir rendu ce dernier seryice. Comme elle ne m'en ayait 
jamais exprimé Ie désir, elle resta très touchée de mon atten- 
tion, et ce fut par ce moyen nullement cherché que je gagnai 
entièrement sa con fiance, surtout - je l'ai appris plus tard - 
parce qu'après tous mes petits seryiccs je lui faisais, disait- 
eUe, mon plus beau sOllrire. 


1\-1a l\1ère, il y a bien longtemps que cet acte de ycrtu est 
accompli, et pourtant Ie Seigneur m'en laisse Ie souyenir 
comme un parfum, une brise du ciel. Cn soir d'hiver, j'ac- 
complissais comme d'habitude rhumble office dont je viens 
de parler: il faisait froid, il faisait nuit... Tout à coup, 
fentendis dans Ie lointain ..Ie son harmonieux dc plusieurs 
instruments de musique, et je me représentai un salon riche- 
ment meublé, éc1airé de brillantes lumières, étincelant de 
dorures; dans ce salon, des jeunes filles élégamment vêtues 
recevant et prodiguant mille politesscs mondaines. Puis mon 
regard se porta sur la pauyre malade que je soutenais. Au lieu 
d'une mélodie, j'entendais de temps à autre ses gémissemcnts 
plaintifs; au lieu de dorures, je ,'oyais les briques de notre 
cloÎtre austère à peine éclairé d'une faible lueur. 
Ce contraste impressionna'. doucement mon âme. Le Sei- 
gneur ],illumina des rayons de la vérité qui surpassent telIe- 
ment l'éclat ténébreux des plaisirs de la terre que, pour jouir 
mille ans de ces fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les 
dix minutcs employées à mon acte de charité. 



Histoire d'une âme. - Chapitre dixième. 


/9 5 


Ah! si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut 
goûter de semblables délices en pensant que Dieu nous a 
retirées du monde, que sera-ce là-haut lorsque nous \'errons, 
au milieu d'une gloire éternelle et d'un repos sans fin, la 
grâce incomparable qu'il nous a faite en nous choisissant 
pour habiter dans sa maison, véritable portique des cieux ? 


Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que 
j'ai pratiqué la charité ; mais, au commencement de ma vie 
religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien ilJest doux 
de Ie voir dans l'âme de ses épouses : aussi, lorsque je con- 
duisais ma sæur Saint-Pierre, c'était avec tant d'amour, qu'il 
m'eùt été impossible de mieux faire si j"avais conduit I\otre- 
Seigneur lui-même. 


La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, 
je vous Ie disais à l'instant, ma .Mère chérie. Pour vous Ie 
prouver, je yais vous raconter, entre bien d'autres, quelques- 
uns de mes combats. 
Longtemps, à l'oraison, je ne fus pas éloignée d'une sæur 
qui ne cessait de remuer, ou son chapelet, ou je ne sais 
queUe autre chose; peut-être n'y a\'ait-il que moi à l'entendre, 
car j'ai l'oreille extrêmement fine; mais dire Ia :fatigue que 
fen éprouvais serait chose impossible! J'aurais voulu tourner 
Ia tête pour regarder la coupable et faire cesser son tapage ; 
cependant au fond du cæur, je sentais quïl yalait mieu'{ 
souffrir cela patiemment pour l'amour du1bon Dieu d'abord, 
et puis aussi pour éviter une occasion de peine. 
Je restais donc tranquille, mais parfois la sueur m'inondait, 
et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souf- 
france. Enfin je cherchais Ie moyen de souffrir avec paix et 
joie, au moins dans l'intime de l'âme ; alors je tâchais d'aimer 
ce petit bruit désagréable. Au lieu d'essayer de ne pas l'en- 



19 6 


Sællr Thérèse de LEnfant-JésKs. 


tendre, chose impossible - je mettais mon attention à 
Ie bien écouter, comme sïl eÙt été un rayissant concert; et 
mon oraison, qui ll'était pas celie de quiétllde, se passait à 
offrir ce concert à Jésus. 
Une autre fois, je me trouyais à Ia buanderie deyant une 
sæur qui, tout en Iavant les mouchoirs, me lançait de l'eau 
sale à chaque instant. .\lon premier mouvement fut de me 
reculer en m ,eSSUyant Ie visage, atìn de montrer à celle qui 
m'aspergeait de la sone qu'clle me rendrait sen'ice en se 
tenant tranquille; mais aussitòt je pensai que j'étais bien 
sotte de refuser des trésors que 1'0n m'offrait si généreuse- 
ment
 et je me gardai bien de faire paraìtre mon ennui. Je 
fis tous mes efforts, au contraire, pour désirer recevoir beau- 
coup d'eau sale, si bien qu'au bout d'une demi-heure, j'avais 
vraiment pris goùt à ce nouveau genre d'aspersion, et je me 
promis de revenir autant que possible à cette pÎace fortunée 
oÙ 1'on sen'ait gratuitement tant de richesses. 

la 
lère, vous voyez que je suis une très petite âme qui 
ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses ; encore 
m 'arri,'e-t-il souyent de laisser échapper ces petits saciifices 
qui donnent tant de paix au cæur; mais cela ne me décou- 
rage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je 
tàche d'être plus vigilante une autre fois. 


-\h! que Ie Seigneur mc rend heureusc! Qu'il est facile et 
doux de Ie servir sur la terre! Oui, toujours, je Ie répète, il 
m'a donné ce que j'ai désiré, ou plutòt il m 'a fait désirer ce 
qu'il voulait me donncr. .\insi, peu dc temps avant ma ter- 
rible tentation contre la foi, je me disais : Yraiment, je n'ai 
pas de grandes peines extérieures, et, pour en avoir d'inté- 
rieures, il faudra que Ie bon Dieu change ma voie ; je ne crois 
pas qu'il Ie fasse. Pourtant je nc puis toujours vivre ainsi 
dans Ie repos. Quel moyen donc trouvera-t-il ? 



Ilistoire d"ll1le LÎme. - Chapitre dixième. 


19ï 


La réponsc ne sc fit pas attcndre; cIle me montra que 
Celui que Jaime n 'est jamais à court de moyens; car, sans 
changer ma yoie, il me donna cCUe grande éprcu\'e qui 
vint mêler bientôt une salutaire l!.mertume à ,toutcs mes 
douceurs. 


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.. J),m< I,'.cænr
de l'Rgli.." ma 
Ière, je serai l'Amollr,., - :UI'S frères trlnaillent à ma 
1,lac... et moi, petite enfant.je me.tipns près <Ill tróne royal. Je jelle II's flenr
 dp< petits 
"ncritic,", je clllmle Ie cantique de l'Arnonr. J'aime pOllr ceux qUI combalteut, .. 


. CH.APITRE XI 
Deux frères prêtres. - Ce qu'dle en tend par ces paroles 
du livre des Cantiques : (( Attirez-moi... )) - Sa con- 
fiance en Dieu. - Vne visite du Ciel. - Elle trouve son 
repos dans I'amour. -Sublime enfance. 
- Appel à toutes les << petites 
mes D. 


- -+- - 


E n'est pas seulement lorsquïl Yeut 
m'envoyer des épreu\'es que Jésus me 
Ie fait pressentir et désirer. Depuis 
bien Iongtemps je gardais un désir 
qui me paraissait irréaIisable : celui 
d'avoir un frère prêtre, Je pcnsais 
souvcnt que, si mes petits frères ne 
s'étaient pas envolés au 
ciel, j'auraiseu Ie bonheur 



200 


Sæur Thérèse de LEnf<l111-JéslIs. 


de les yoir monter à rautel; ce bonheur je Ie regreuais! Et 
yoilà que lc bon Dieu, dépassant mon rè,"e. - puisque je dé- 
sirais seulement un frère prêtre qui, chaque jour, pensàt à moi 
au saint autel - m'a unie par les licns de I'åme à deux de 
ses apôtrcs. Je \"eux, ma 
lère bien-aiméc, YOUS racontcr en 
détail comment Ie divin ;\laître combIa mes yæu\.. 


Ce fut notre 
lère sainte Thérèse qui m'enyoya pour bouquet 
de fête, en 1895, mon prcmier frère. C'était un jour de lessin
, 
ïétais bien occupée de mon travail, lorsque 
lère Agnès de' 
Jésus I, alors Prieure, me prit à récart et me lut une lettre 
d'un jeune séminariste. lequcl, inspiré disait-il par sainte 
Thérèse, demandait une SL
ur qui se dé\'ouât spécialement à 
son salut et au salut des àmcs dont il s'occupcrait dans la 
suite; il promettait d'a\"oir toujours un souvenir pour cellc 
qui de\'iendrait sa sæur, quand il pourrait otrrir Ie Saint Sacri- 
tìce. Et je fus choisie pour dc\"cnir la SLcur de ce futur mis- 
sionnaire. 

la l\lère, je ne saurais YOUS dire mon bonheur. Mon désir,. 
ainsi comblé d'une façon incspéréc, 6t naìtre dans mon cceur 
une joic que j'appellerai en fantine; car il me faut remontcr 
aux. jours de mon en fance pour trou vel' Ie souvcnir de ces joies 
si vi\"es que l'àmc cst trop petite pour les contenir. Jamais, 
depuis des annécs, je n 'avais goùté cc genre de bonheur; je 
senÚÚs que de ce côté mon àme était neu\'e, comme si ron eÙt 
touché en elle des cordes musicales restées jusque-Ià dans 
'oubli, 
Comp-renant les obligations que je mïmposais. je me mis à 
l'æU\TC, essayant de redoublcr de ferveur, et j'écri\'is de temps 
à autre quclques lettres à mon nouvcau frère. Sans doute, 
c'est par la prière et Ie saait1ce gu'on peut aider Ies mission- 


I Sa sreur Pauline. 



Ilistoire d'une time. - Chapitre on,ième. 


20/ 


naires, mais parfois, lorsqu'il plaìt à Jésus d'unir deu\: àmes 
pour sa gloire, il pcrmet qu'elles puissent se communiquer 
leurs pensées atÌn de s'exciter à aimer Dieu dayantage. 
Je Ie sais, il faut pour ccIa une volonté expresse de l'autorité; 
il me semble qu'autrement cette correspondance sollicitét: 
ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire, du 
moins à la carmélite continuellement portée par son genre de 
yie à se replier sur elle-même. .\.u lieu de l'unir au bon Dieu, 
cet échange de leu res - même éloigné - lui occuperait 
inutilement l'esprit; elle s'imaginerait peut-être faire dð 
merycilles, et récllement ne ferait rien du tout que de 
e 
procurer, sous eouleur de zèle. une distraction superflue. 



\ère bi,en-aimée, me yoici panie moi-même, non pas dans 
une distraction, mais dans une dissertation également su- 
perflue... Je ne me corrigcrai jamais de ces longueurs qui 
deyront être pour YOUS si fatigantes à lire 
 Pardon nez-moi, et 
permettez que je recommence à la prochaine occasion. 
L'aønée dernière, à la tin de mai, ce fut à yotre tour de me 
donneI' mon second frère; ct sur ma réflexion, qu'ayant otfert 
déjà mcs paun-es mérites pour un [utur apòtre je croyais ne 
pouyoir Ie faire encore aux intentions d\1l1 autre, YOUS me 
fìtes eeUe réponse : que l'obéissance doublerait mes mérites. 
Dans Ie fond de mon àme je pensais bien ccla; et, puisque 
Ie zèle d'une carmélite doit embrasser Ie monde, j'espère 
même, ayec la gràee de Dieu, être utile à plus de deux mis- 
sionnaires. Je prie pour tous, sans laisser de còté les simples 
prêtres, dont Ie ministère cst aussi diftìcile parfois que cclui 
des apòtres prêchant Ies infidèlcs. Enfin je '"eux être << fille dc 
l'Eglise >> eomme notre 
lèrc sainte Thérèsc. et prier à to utes 
Ies intentions du Yicaire de Jésus-Christ. C'est Ie but général 
de ma vie. 
.:\lais, comme je me scr8is unie spécialcment au'{ æu,'res de 



202 


Sællr Thérèse de tEnfant-Jésus. 


mes petits frères chéris sïls eussent vécu, sans délaisser pour 
cela les grands intérêts de l'Eglise qui embrassent l'univers, 
ainsi je reste particulièrement unie aux nouveaux frères que 
Jésus m'a donnés. Tout ce qui m'appartient appartient à chacun 
d'eux, je sens que Dieu est trop bon, trop généreux pour faire 
des partages; il est si riche quïl donne sans mesure ce que je 
Iui demande, bien que je ne me perde pas en de longues énu- 
mérations. 
Depuis que fai seulement deux: frères et mes petites sæurs 
Ies novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, 
Ies journées seraicnt trop courtes, et je craindrais fort d'oublier 
quelque chose d'important. Aux âmes simples il ne faut pas 
de moyens compliqués, ct comme je suis de ce nombre, Notre- 
Seigneur m a inspiré lui-mème un petit moyen très simple 
d'accomplir mes obligations. 


en jour, après la sainte communion, il m'a fait comprendre 
cette parole des Cantiques : <( A..ttire,-moi, 1lOllS COll1TOllS à 
[odell,. de vos pmjllms J. >) a Jésus, il n 'est donc pas néces- 
saire de dire: En m'attirant, attirez les âmes que faime. Cette 
simple parole: <( .4ttire,-moi >) suffit! Oui, lorsqu'une âme 
s'est laissé captiver par l'odeur eniyrante de vos parfums, eUe 
ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont en- 
traìnées à sa suite; c'est une conséquence naturelle de son 
attraction vers vous! 
De mème qu'un torrent entraìne après lui, dans les profon- 
deurs des mers, ce qu'il rencontre sur son passage; de même, 
ô mon Jésus. l'àme qui se plonge dans l'océan sans rivages de 
votre amour attire après eUe tous ses trésors! Seigneur, vous 
Ie savcz, ces trésors pour moi ce sont Ies àmes qu'il vous a plu 
J'unir à la mienne; ces trésors, c'est vous qui me les avez 


t Cant., I, 3. 



Histoire d'une time. - Chapilre on
ième. 


203 


confiés; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du 
dernier soir qui YOUS vit encore sur notre terre, voyageur et 
mortel. 
Jésus, mon Bien-Aimé! je ne sais pas quel jour mon exit 
finira... plus d'un soir, peut-être, me verra chanter encore ici- 
bas vos miséricordes; mais eníÌn. pour moi aussi viendra Ie 
dernier soir... alors je veux pou\'oir vous dire: 


<< .Ie VOllS ai glorzjìé Sllr la terre. j'ai accompli tællvre qlle 
VOllS m'aveí. donnée à jaire
 j'ai fait connaz'tre votre ATom à 
cellX qlle VOllS m' aI'e:;: donnés: ils étaient à vous
 et VOllS me 
les aveí. donnés. C'est maintenant qllils connaissent que tout 
ce,qlle }'OllS m'a1'eí. d01l1zé vient de VOllS: car je leur ai commu- 
niqllé les paroles qlle VOllS m'aveí. conjiées: ils les ont reçues
 
et ils ont crll qlle c' est VOllS qlli m'ave:t ell VO)"ée. Je prie pOllr 
<:ellX qlle }JOllS 11l'aveí. dOllnés
 parce qllils sont à VOllS. Je ne 
sllis pills dans Ie monde, mais pOllr ellX ils y sont encore, 
tandis qlle je retollrne à VOllS. ConserJJeî.-Ies à callse de votre 
.Vom. 
<< Je vais 11laintenant à VOllS: et c'est afin qlle la ioie qlli 
vient de VOltS soit pmfaite en eux qlle je dis ceci, à present 
qlle je sllis dans Ie monde... Je ne VallS prie pas de les òler du 
momfe, mais de les préserver dll mal. lls ne sont point du 
momfe, de même qlle moi je ne sllis pas dll monde non pills. 
<< Ce n'es! pas selliement pOllr ellX qlle je prie, mais c'est 
encore pOllr cellX qui croiront en vous sur ce qu'ils leur enten- 
dron! dire. 
<< Alon Diell
 je sOlllzaite qu'oÙ je serai
 cellX que vous 
11l'aveî.!donnés y soient allssi avec moi,. et qlle Ie 11l0nde con- 
naisse qlle vous les aveí. aimés C011l11le vous 11l'aveí. aimée 111oi- 
même I. )> 


1 Joan., J\.\ïI. 



204 


Sællr Thérèse de I'EnfLwt-JésllS. 


Oui, Seigneur. voilà cc que je voudrais répéter après vous 
a\'ant de m'envoler dans YOs bras! C'est pcut-êtrc de la témé- 
rité; mais non... Depuis longtemps. nc m'avez-yous pas 
permis d'êtrc audacieuse ayec ,'ous? Comme Ie père dc l'en- 
fant prodigue rarlant à son fils aÎné, vous m'aycz dit : (( TOllt 
ce qlli cst à moi est à toi I. >> ,"os paroles, ò Jésus, sont done à 
moi, et je puis m 'en servir pour attirer sur les <.Ìmes qui m 'ap- 
partiennent les faveurs du Père céleste. 
,"ous Ie savez. ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que '"ous 
aimer uniquement, je n'ambitionne pas d'autre gloire. ,"otre 
amour m'a pré,'enue dès mon enfancc. il a grandi a,'ec moi, 
et maintenant c'cst un abÎme dont je ne puis sonder la pro- 
fondeur. 
L'amour attire ramour, Ie mien s'élance vcrs vous, il 
youdrait com bier l'abÎme qui l'attire; mais, hélas! ce n'est 
même pas une goutte de roséc perdue dans l'Océan ! Pour vous 
aimer comme '"OUS m 'aimez, il me faut emprunter votre propre 
amour, alors seulement je troU\"e Ie repos. a mon Jésus, il me 
semble que vous ne pouvez com bier unc âme de plus d'amour 
que vous n'ayez comblé la mienne. c'est pOUl ccla que Jose 
yOUS demander d"aimer cellX qlle 1'OIlS m "Ll]1eî. d01l1lés comme 
VallS m'LlJ1Cî. aimée moi-mème. 
L T n jour, au ciel, si je décoU\Te que vous les aimez plus que 
moi, je m'en réjouirai. reconnaissant dès ce monde que ce
 
âmes Ie méritent davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir 
une plus grande immensité d'amour que celIe dont il vous a 
plu de me gratifier, sans aucun mérite de ma part. 



la l\lère, je suis tout étonnée de ce que je ,-iens d'écrire, j
 
11 'en avais pas l'intention ! 
En répétanr ce rassa
e du saint EV;.ll1gi
e : (( Je lellr ai com- 


I LllLa
, xv, 31. 



Histoi,-e d'IUle LImC. - Cluzpitre ol1-:;ièmc. 


205 


11lllniqllé les pa.roles qlle J!OUS m'm'eî. e01lfiées )>. je ne pensais 
pas à mes frères, mais à mes petites sceurs du noviciat; car je 
ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires. Ce que 
j'écri,"ais pour eu:\, c'était la prière de JéSllS : <<Je ne VOllS prie 
pas de les òtcr du monde... Je J!OllS prie encore pOllr ccux qui 
eroiront en J'OllS Sllr ce quils ICllr entc1ldront dire. )) Com- 
ment, en etfet. pourrais-je laisser dans roubli les Ùmes qui 
deviendront leur conquêtc par la souffrance et la prédication ? 

lais je n'ai pas expliqué toutc ma pensée sur ce passage des 
Cantiques sacrés : << Attire:;-11loi. 1l0llS COll1T01lS... )> 
<< Personne, a dit Jésus, ne pellt Jlelzlr après moi si mon 
Père qlli m'a ellJ10yé ne ['attire t. >) Ensuite il nous enseigne 
qu'il suffit de frapper pour se faire oU\Tir, de chercher pour 
trou\'er, et de tendre humblement la main pour receyoir. (l 
ajoute que tout ce qu'on demande à son Père en son :\om, il 
raccorde. C'est pour cela sans doute que l'Esprit-Saint. a,'ant 
la naissance de Jésus, dicta ceUe prièrc prophétique : <( A..ttire,- 
moi. nOllS COll1TOl1S... >) 
Demander d'ètre attiré, c'est vouloir s'unir d'une manière 
intime à l'objet qui capti\'e Ie cæur. Si Ie feu et Ie fer étaient 
doués de raison et que ce dernier dìt à l'autre : (< A.uire-moi >>, 
ne prou\'crait-il pas son désir de sÏdentifier au feu jusqu'à 
partager sa substance? Eh bien! voilà justement ma prière. Je 
demande à Jésus de m 'attirer dans les Hammes de son amour, 
de m'unir si étroitement à lui qu'il \'i,'e et agisse en moi. Je 
sens que, plus Ie feu de l'amour embrasera mon cæur, plus je 
dirai : << . \ ttireí.-moi )>, plus aussi les àmes qui s'approcheront 
de la mienne eOllrront m'ee Jlitesse ..ì todellr des pmfums du 
Bie1l-_1 imé. 
Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les àmes 
embrasées ne peu\'ent rester inacti\'es. Sans doute, com me 


J Joan., \"1, 4-1. 



206 


Sællr Thérèse de l"Enfant-JésliS. 


sainte lVladeleine, eUes se tiennent aux pieds de Jésus, écoutant 
sa parole douce et enfiammée. Paraissant ne rien donner, 
elIes donnent bien plus que Marthe qui se tourmente de beau- 
coup de clzoses I. Ce ne sont pas cependant les tra\"aux de 
l\larthe, mais son inquiétude seule. que Jésus blâme; ces 
mêmes travaux, sa divine l\1ère s'y est humblement soumise, 
puisqu'illui fallait préparer les repas de Ia sainte Famille. 
Tous Ies saints ont compris cela, et plus particulièrement 
peut-être ceux qui remplirent l'uni\"ers de I'illumination de la 
doctrine évangélique. N'est-ce pas dans I'oraison que saint 
Paul, saint Augustin, saint Thomas d'Aguin, saint Jean de la 
Croix, sainte Thérèse et tant d'autres amis de Dieu ont puisé 
cette science admirable qui ravit les plus grands génies? 
Un savant I'a dit : << Donnez-moi un point d'appui et, 
avec un levier, je soulèverai Ie monde. >> Ce qu'Archimède 
n'a pu obtenir, les saints I'ont reçu pleinement. Le Tout- 
Puissant leur a donné un point d'appui : Llli-mê11le
 Lui selll! 
Pour leder, I'oraison qui embrase d'un feu d'amour; et c'est 
ainsi qu'ils ont soulevé Ie monde, c'est ainsi que les saints 
encore militants Ie soulè\"ent et Ie soulèveront jusqu'à la fin 
des temps. 


Ma Mère chérie, il me reste à vous dire ce que fentends par 
todellr des paljU11lS du Bien-A imé. Puisque Jésus est remonté 
au ciel, je ne puis Ie suivre qu'aux traces qu'il a laissées. Ah ! 
que ces traces sont lumineuses! qu'elles sont divinement em- 
baumées! Je n'ai qu'à jeter les yeux sur Ie saint Evangile : 
aussitòt je respire Ie parfum de la vie de Jésus et je sais de 
quel côté courir. Ce n'est pas à la première place, mais à la 
dernière que je m'élance. Je laisse Ie pharisien monter, et je 
répète, remplie de confiance, rhumble prière du publicain. 


t Lucæ, x, 4 1 . 



/lislolre d'lme âme. - Cizapitre on
ième. 20ï 


Ah ! surtout, j'imite la conduite de 
ladeleine, son étonnante 
ou plutôt son amoureuse audace qui charme Ie Cæur de Jésus, 
séduit Ie mien! 
Ce n'est pas parce que j"ai été présen'ée du péché mortel que 
je m'élèye à Dieu par la confiance et ramour. ..\h ! je Ie sens, 
quand même j'aurais sur la conscience tous les crimes qui se 
peu\"ent commettre, je ne perdrais rien de ma confiance; 
j'irais, Ie cæur brisé de repentir, me jeter dans les bras de mon 
Sau\"eur. Je sais qu'il chérit renfant prodigue, j'ai entendu ses 
paroles à sainte 7\ladeleine, à la femme adultère, à la Sama- 
ritaine. ?\on, personne ne pourrait m'efhayer; car je sais à 
quoi m'en tenir sur son amour et sa miséricorde. Je sais que 
toute cette multitude d'offenses s'abîmerait en un din d'æil, 
comrne une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent. 
II est rapporté dans 1a Vie des Pères du désert. que l'un 
d'eux conyertit une pécheresse publique dont les désordres 
scandalisaient une contrée entière. Cette pécheresse, touchée 
de la grâce, suivait Ie saint dans Ie désert pour y accornplir 
une rigoureuse pénitence, quand, la prernière nuit du voyage, 
avant mêrne d'être rendue au lieu de sa retraite, ses liens 
mortels furent brisés par Iïmpétuosité de son repentir plein 
d'amour; et Ie solitaire yit, au rnême instant, son ârne portée 
par les Anges dans Ie sein de Dieu. 
Voilà un e\:emple bien frappant de ce que je youdrais dire, 
mais ces choses ne peuyent s'exprimer... Ah! ma l\lère, si les 
âmes faibles et imparfaites comme la mienne sentaient ce que 
je sens, aucune ne désespérerait d'atteindre Ie sommet de 
la montagne de l'Amour, puisque Jésus ne demande pas de 
grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance. 
<< .Ie n'ai nul besoin, dit-il. des boucs de vos lrollpeallx. 
parce que tOliles les bêles des forêts m'appartiennenl el les 
milliers d'ani11laux qui paissenl Sllr les eoUines: je eOllnais 
tOllS les oiseaux des 11lonlagnes. 



2u8 


SO,'llr Thérèse de l"Ellfallt-JésllS. 


<< 5i j'm'aisjaim, ce n"esl pas à l'OUS que je Ie dirais : car 
la terre el toul ce qu'elle contienl est à moi. Est-ce que je 
dois manger la chair des taureallX et boire Ie sang des 
bOllCS? 1 'DlOLEZ A DIEt; DES SACHIrICES DE LOL'AI'\GES ET 
D "ACTIO:'\S DE GRACES I. >> 


\"oilà done tout ce que Jésus réclame d.e nous! II n"a pas 
besoin de nos æuvres, mais uniquement de notre amour. Ce 
mème Dieu, qui déclare n 'avoir nul besoin de nous dire s'il 
a faim, n"a pas craint de mendier un peu d'eau à la Samari- 
taine".... II ,wait soif!!! :\Iais en disant : << Domze-moi à 
boire 2 >>, c'était l"amour de sa paU\Te créature que Ie Créa- 
teur de l'uni\"ers réclamait. II a\'ait soif d'amour ! 
Qui, plus que jamais Jésus cst altéré. II ne rencontre que 
des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde; 
et parmi ses disciples à Illi, il trouvc. hélas! bien peu de 
cæurs qui se li\Tent sans aucune réserve à 13. tendresse de son 
Amour intìni. 
.:\lère chérie, que nous sommes heureuses de comprendre 
les intimes secrets de notre Epoux! .\h! si \"OUS vouliez 
écrire ce que \"OUS en con naissez, nous aurions de belles 
pages à lire. .:\lais, je Ie sais, VOllS aimez mieux, comme la 
sainte Yierge, consen"er au fond de votre cæur tOlltes ces 
choses 3... A moi, \"OUS dites quil est honorable de publier 
les ællvres du Très-}/allt ... Je troll\'e que \'OllS avcz raison 
de garder Ie silence; il est vraiment impossible de redire avec 
des paroles terrestrcs les secrets du del! 
Pour moi, après a,'oir tracé toutes ces pages, je troU\"e 
n'avoir pas encore commencé. II y a tant d"horizons divers, 
tant de nuances variées à Jïnfini, que la palette du peintre 


I Ps. XLIX, g, 10, II, 12, 13, q. - 2 Joan., IY, ï. - J Lucæ, II, Ig.- 
4 Tob., :\11, 7. 



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llistoi1 o e d'zme dme. - Chapitre /)ll
ième. 


:w9 


céleste pourra seule, après la nuit de ceUe vie. me fournir lcs 
eoulcurs divines eapables de pcindrc lcs merveilles quïl 
décou\Te à l'ccil dc mon àme. 
Cepcndant, ma 
[èrc yénéréc, puisquc vous me témoignez 
Ie dcsir de connaìtre à fond, autant que possible, tous les 
sentiments de mon eæur, puisque vous voulez que je mette 
par eerit Ie rè\'e Ie plus consolant de ma vie, je terminerai 
rhistoire de mon àme par eet aete d'obéissanec. Si \'OUS Ie 
permettez, c'est à Jésus que je m 'adrcsserai; de la sorte. je 
parlerai plus faeilement. Yous trouyerez peut-être mes expres- 
sions exagérées; pourtant, je vous assure qu'il n'y a aueune 
exagération dans mon cæur : tout y est calme ct rcposé. 


a Jésus, qui pourra dire avec queUe tendresse, queUe dou- 
oCcur vous conduisez ma petite àme 1... 
L'orage grondait bien fort en elle depuis la belle fète de 
yotrc triomphe, la radieuse fête de Pàques; lorsqu'un des 
jours du mois de mai, yOUS ,n-ez fait luire dans ma sombre 
nuit un pur rayon de votre gràce... 
Pcnsant au
 songes mystérieux que yOUS accordez parfois à 
vos pri\'ilégiés, je me disais que cette consolation n'était pas 
[aite pour moi; que, pour moi, e'était la nuit, toujours la 
nuit profonde! Et SOUS l'orage, je m'endormis. 
Lc lendemain, 10 mai, aux premières lueurs de l'aurore, je 
me troU\'ai, pendant mon sommeil, dans une galerie oÙ je me 
promenais seule a\'ec notrc 
[ère. Tout à coup, sans sa\'oir 
comment eUes étaient entrécs, j'aperçus trois earmélites revè- 
tues de leurs manteaux et grands voiles, et je compris qu'clles 
venaient du del. << Ah ! que je serais heureuse, pensai-je, de 
voir Ie \'isage d'une de ees carmélites! >> Comme si ma prière 
eùt été entendue, la plus grande des saintes s'avança vers 
moi et je tombai à genoux. a bonheur! eUe leva son voile, 
ou plutòt Ie souleva et m'en couvrit. 


q 



210 


Sæur Thérèse de lEnfallt-Jésl/s. 


Sans aucune hésitation, je reC01l1lllS Ia Yénérable l\lèrc 
Anne de Jésus, fondatrice du Carmel en France I. Son yisage 
était beau, d'unc beauté immatériellc; aucun rayon ne s'en 
échappait, et cepcndant. malgré Ie yoile épais qui nous en\'e- 
loppait toutes les deux, je \'oyais ce céleste yisage éclairé 
d'une lumière ineffablement douce quïl sembIait produire de 
lui-mèmc. 
La sainte me combla de caresses et, me \'moant si tendre- 
ment aimée, j'osai prononcer ces paroles : << 0 ma l\lère, je 
YOUS en supplie, dites-moi si Ie bon Dieu me laisSef<l long- 
temps sur la terre? \ïendra-t-il bientôt me chercher? >> Elle 
sourit ayee tendresse. - <( Oui. bienlÓt... bientòt... .Ie l'OllS Ie 
promets. >> - << 1\1a 
lère, ajoutai-je, dites-moi encore si Ie 
bon Dieu ne me demande pas autre chose que mes paU\TeS 
petites actions et mes désirs; est-il content de moi ? >> 
A ce moment, Ie yisage de la Vénérable 
lère resplendit 
d'un éclat nouyeau. et son expression me parut incompara- 
blement plus tendre. - << Le bon fliell ne demande rien autre- 
chose de l'OllS. me dit-elle. il est content. très content !... >> Et 
me prenant la tête dans ses main
, clle me prodigua de telles 


t La Yénérable Mère Anne de Jésus, dans Ie monde Anne de Lobera, 
naquit en Espagne en 15-\5. Elle entra dans l'Ordre du Carmel, au 
premier monastère de Saint-Joseph d',\ vila, en 1570, et de\-int bientôt la 
conseillère et la coadjutrice de sainte Thérèse qui la nommait (( sa fille 
et sa couronlle >>. Saint Jean de la Croix, son directeur spirituel pendant 
quatorze ans, se plaisait à I'appeler<< un sé7'aphin incarné>> et I'on faisait 
une telle estime de sa sagesse et de sa sainteté, que les savants la con- 
sultaient dans leurs doutes et rece\-aient ses réponses com me des oracles. 
Fidèle héritière de I'esprit de sainte Thérèse, elle a\ait reçu du Ciel 
Ia mission de conserver à Ia Réforme du Carmel sa perfection primiti\e. 
Après avoir fondé trois monastères de cette réforme en Espagne, elle 
I'implanta en France, puis en Belgique, où, déjà célëbre par les dons. 
surnaturels les plus élevés, particulièrement celui de la contemplation, 
elle mourut en odeur de sainteté au Com"ent des carmélites de Bruxelles, 
Ie mars 1621. 
Le 3 mai 1878, Sa Sainteté Ie Pape Léon XIII signa I'introduction de 
la cause de béatitì.cation de cette grande servante de Dieu. 



lJistoire d'une âme. - Clzapitre oll,ième. 


211 


caresses, qu'il me serait impossible d'en rendre la douceur. 
l\lon ccrur était dans la joie, mais je me souvins de mes 
sæurs et je voulus demander quelques gråces pour c1les... 
Hélas! je m 'é\'eilJai ! 
Je ne saurais redire l'aIlégresse de mon åme. Plusieurs mois 
se sont écoulés depuis cet ineffable rè\'e, et cependant Ie sou- 
yenir qu'il me laisse n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses 
charmes célestes. le vois encore Ie regard et Ie sourire pleins 
d'amour de cette sainte carmélite, je crois sentir encore les 
caresses dont eUe me combla. 
a lésus, POllS aviez commandé allX venls et à fa tempête
 et 
if s' était jait U1l grand calme I. 
Amon réveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que 
ce ciel est peuplé d'àmes qui me chérissent et me regardent 
comme leur enfant. Cette impression reste dans mon cæur, 
d'autant plus douce que la Yénérable l\lère Anne de Jésus 
m'avait été jusqu'alors, Jose presque dire indifférente; je ne 
l'a\'ais jamais in\'oquée, et sa pensée ne me \'enait à l'esprit 
qu'en entendant parler d'elle, chose assez rare. 
Et maintenant, je sais, je comprends combien de son côié 
je lui étais peu indifférente, et cette pensée augmente mon 
amour, non seulement pour eUe, mais pour tous les bienheu- 
reu:\. habitants de la cél
ste patrie. 
a mon Bien-Aimé! cette gràce n'était que Ie prélude des 
grâces plus grandes encore dont vous vouliez me com bIer ; 
laissez-moi \'OUS les rappeler aujourd'hui, et pardonnez-moi 
si je déraisonne en voulant redire mes espérances et mes 
désirs qui touchent à lÏnfìni... pardonnez-moi et guérissez 
mon àme en lui donnant ce qu'elle cspère ! 
Etre votre épouse, ô lésus! être carmélite, être, par mon 
union avec ,"ous, la mère des åmcs, tout cela devrait me 


t Matt., "'HI, 26. 



212 


Sæur Tlzérèse de l"Enfant-Jéslts. 


suffire, Cependant je sens en moi d'autres \'ocations je me 
se
s la yocation de guerrier, de prètre. d'apòtre, de docteur, 
de martyr... Je youdrais accomplir toutes les ceuyres les plus 
héroïques, je me sens Ie courage d\m crois
, je youdrais 
mourir sur un champ de bataille pour la défense de ),Eglise. 
La vocation de prètre! .\yec qucl amour, ò Jésus, je vous 
porterais dans mes mains lorsque ma \'oix \"OUS ferait des- 
cendre du ciel ! avec quel amour je vous donnerais aux àmes! 

lais hélas! tout en désirant être prètre. j'admire et j'envie 
l'humilité de saint François d'.\ssise. et je me sens la vocation 
de l'imiter en refusant Ia sublime dignité du sacerdoce. Com- 
ment donc allier ces contrastes? 
Je voudrais éclairer les àmes comme les prophètes, les 
docteurs. Je youdrais parcourir la terre. prècher votre :\om 
et planter sur Ie sol infidèle \'otre croix glorieuse, ò mon Bien- 
Aimé! 
lais nne seule mission ne me suffirait pas: je vou- 
drais en mème,temps annoncer I'Eyangile dans toutes les 
parties du monde. et jusque dans Ies ìles les plus reculées. Je 
voudrais ètre missionnaire. non seulement pendant quelques 
années, mais je \"oudrais I'm'oir été depuis la création du 
monde, et continuer de l'ètre jusqu"à la consommation des 
sièc1es. 
,-\,h! par-dessus tout, je youdrais Ie martyre. Le martyre! 
voilà Ie rê\'e de ma jeunesse; ce rèye a grandi a\'ec moi dans 
ma petite cellule du Carmel. 
lais c'est !à une autre folie; car 
je ne désire pas un seu] genre de supplice. pour me satisfaire 
il me Ies faudrait tous... 
Comme vous, mon Epoux adoré, je \'oudrais ètre tlagellée, 
crucifiée... Je youdrais mourir dépouillée comme saint Barthé- 
lemy; comme saint Jean, je youdrais être plongée dans l'huile 
bouillante; je désire, comme saint Ignace d' -\ntioche, être 
broyée par la dent des bètes, atìn de deyenir un pain digne de 
Dieu. Axec sainte .\gnès et sainte CéciIe, je \"oudrais présenter 



Histoh"e d'une åme. - Chapit1"e on,ième. 


213 


mon cou au gIai\'e du bourreau ; et comme Jeanne d'Arc, sur 
un bùcher ardent. murmurer Ie nom de Jésus! 
Si ma pensée se porte sur les tourments inouïs qui sercnt Ie 
partage des chrétiens au temps de. L\ntéchrist, je sens mon 
creur tressaillir, je \'oudrais que ces tourments me fussent 
résen'és. OU\TCZ, mon Jésus, \'otre Li\Te de Vie. Oll sont 
rapportécs les actions de tous les Saints; ces actions, je YOU- 
drais Ies ayoir accomplies pour \'ous! 
A toutes mcs folies, qu'allez-yous répondre? Y a-t-il sur la 
terre unc âme plus petite, plus impuissante que la mienne? 
Cependant, à cause même de ma faiblesse, \'ous YOUS 
êtes plu à combler mes petits désirs enfantins; et YOUS 
\'oulez aujourd'hui com bier d'autres désirs plus grands que 
l'uniyers... 


Ces aspirations dc\'enant un \'éritable mart:\ re, j'ou\Tis un 
jour Ies épÎtres de saint Paul, afin de chercher quelque remède 
à mon tourment. Les chapitres xn et XlII de la première épître 
aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux. J'y Ius que tous 
ne peu\'ent être à la fois apôtres, prophètes et docteurs, que 
l'Eglise cst composée de différents membrcs, et que l'reil ne 
saurait ètre en même temps la main. 
La réponse était claire. mais ne comblait pas mes yreux. et 
ne me donnait pas la pai
\. << Jl'abaissan/ alors jusqlle dans 
les profondeurs de mon lléant, je 11l'éleJ 1 ai si hallt qlle je PllS 
atleÙzdre mOll bllt I. >> Sans me décourager, je continuai ma 
lecture et ce conseil me soulagea : << Recherclze, avec ardelll. 
les lions les plus ptl1jaits: mais je l'ais e1lcore 1'OIlS mon/rer 
line voie pillS excel/e1lte 2. >> 
Et I'Apòtre explique comment tous les dons les plus parfaits 
ne sont ricn sans L \ mOll,.. que la Charité est la yoie la plus 


I Saint Jean de la Croix, - ,. I Cor., XII, 31. 



. 


2I.J. 


Sællr Thé7-èse de l "Enf(11l t-Jés LIS. 


excellente pour aller sùrement à Dieu. Enfin j'avais trouvé Ie 
repos ! 
Considérant Ie corps mystique de la sainte Eglise, je ne 
m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par saint 
Paul, ou plutõt je voulais me reconnaÎtre en tous. La Charité 
me donna la clcf de ma vocation_ Je compris que, si I'Eglise 
avait un corps composé de diflërents membres, Ie plus néces- 
saire, Ie plus noble de tous les organes ne lui manquait pas; 
je compris qu'elle avait un cæur, et que ce cæur était brùlant 
d'amour; je compris que l'amour seul faisait agir ses membres, 
que, si l'amour venait à s'éteindre. lcs apôtres n'annonceraient 
plus l'Evangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang. 
Je compris que l'amour renfermait toutes les \"ocations, que 
ramour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les 
lieux, parce quïl cst éternel! 
Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée : 
<< a JéSllS, mon amour! ma vocation, entìn je rai trouvée! 
ma ,'ocation, c'est ['amour! Oui, j'ai trouvé ma place au sein 
de I'Eglise, et cette place, ô mon Dieu, c'est \"OUS qui me 
J'avez donnée : dans Ie cæur de rEglise ma .Mère, je sera; 
/'amour !... Ainsi je serai tout; ainsi mon rêve sera réalisé! >> 
Pourquoi parler de joie délirante? Non. cette expression 
n'est pas juste; c'cst plutõt la paix qui devint mon partage, la 
paix calme et sereine du navigateur apercevant Ie phare qui 
lui indique Ie port. a phare lumineux de l'amour! je sais 
comment arriver jusqu'à toi, j'ai trou\"é Ie secret de m 'appro- 
prier tes flammes ! 
Je ne suis qu'une enfant impuissante et faible; cependant, 
c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en 
victime à votre amour, Ô Jésus! Autrefois les hosties pures et 
sans taches étaient seules agréées par Ie Dieu fort et puissant: 
pour satisfaire à la justice divine il fallait des yictimes par- 
faites; mais à la loi de crainte a succédé la loi d'amour, et 



Jlistuire <rune <Ìme. - C/l<1pitrc onç,ièmc. 


215 


l"amour m'a choisic pour holocauste, moi, faible et imparfaite 
créature! Ce choix n 'cst-il pas digne de l'amollr? Oui, pour 
que ramour soit pleinement satisfait. il faut qu'il s'abaisse 
jusqu'au néant ct qu'il transforme en feu ce néant. 
o mon Dieu, je Ie sais, l'amour 1le se paie que p
r tamour '. 
Aussi fai cherché, j'ai trouyé Ie moyen de soulager mon cæur 
cn ,'ous rendant amour pour amour. 
<< Emplo_,-eî.. Ie... riclzesses qlli re1ldent i1ljllstes à vous faire 
des am is qu i VOllS reçoÙ'e1Zt dans les Tabernacles étenzels 2. )> 
Yoilà, Seigneur, I
 conseil que YOUS donnez à vos disciples, 
après leur ayoir dit que les enfa1Zts de tr!nèbres sonl pillS 
Izabiles dans leurs affaires que les enja1Zts de Ill11lière 3. 
Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, 
d'cmbrasser toutes 1es vocations, étaicnt des richcsscs qui 
pourraient bien me rendre injuste ; alors je m'en suis servie 
à me faire des amis. 
lc souvenant de 1a prière d'Elisée au 
prophète Elie, lorsqu'il lui demanda son double esprit. je me 
présentai devant les .\ngcs et l'assemblée des Saints et je leur 
dis : << Je suis la plus petite des créatures, je connais ma 
misère, mais je sais aussi com bien les cæurs nobles et géné- 
reux aiment à tàire du bien; je vous conjure donc, bienheu- 
reux habitants de la cité céleste, àc m'adopter pour enfant: 
à YOUS seul re\"Íendra la gloire que vous me ferez acquérir; 
daigncz exaucer ma prière, obtenez-moi, je YOUS en supplie, 
votre dOllble amour! >> 
Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais 
de me trou,-er accablée sous Ie poids de mes désirs audacieux! 

lon excuse. c'est mon titre d"enfant : les enfants ne réf1échis- 
sent pas à Ia portée de leurs paroles. Cepcndant, si leur père, 
si leur mère montent sur Ie tròne et possèdent dïmmenses 
trésors, ils n'hésitent pas à contenter les désirs des petits ètrcs 


I Saint Jean de la Croix. - 2 Lucæ, XVI, g. - .1 Ibid., 8. 



2[6 


Sæ1l1" Tlzérèse de I'Enfant-Jéslls. 


quïls 
hérissent plus qu'eux-mêmes. Pour leur faire plaisir, 
ils font des folies. ils \"ont même jusqu'à la faiblesse. 
Eh bien, je suis l'enfant de la sainte Eglise. L'Eglise est 
reine puisqu'elle est yotre Epouse. ô diyin Roi des rois! Ce 
ne sont pas les richesses et la gloire - même la gloire du 
ciel - que réclame mon cæur. La gloire, elle appartient de 
droit à mes frères : les Anges et les Saints. 1\la gloirc à moi 
sera Ie reflet qui rcjaillira du front de ma l\lère. Ce que je 
demande, c'cst l'amolll'! Je ne sais plus qU\llle chose. J'OllS 
aÏ1ner, ô Jésus! Les æU\TeS éclatantes me sont interdites, je 
ne puis prêcher rEvangile, verser mon sang... quÏmporte? 
l\les frères tra\"aillent à 111a place, et moi, petit el!fant. 
je me tiens tout près du trône royal, j'aime pour ceu
 qui 
combattent. 
l\lais comment témoignerai-je mon amour, puisque l'amour 
se prouye par les æU\Tes? Eh bien! Ie petit enfant je/tera 
des fleurs... il embaumera de ses parfums Ie trône didn, il 
chantera de sa yoix argentine Ie cantique de l'amour ! 

ui, mon Bien-Aimé, c'est ainsi que ma vie éphémère se 
consumera de\"ant \.ous. Je n'ai pas d'autrc moyen pour YOUS 
prouyer mon amour que de jeter des fleurs : c'est-à-dire de ne 
laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard. aucune 
parole, de profiter des moindres actions et de les faire par 
amour. Je \'eux souffrir par amour et même jouir par amour; 
ainsi je jetterai des fleurs. Je n'en rencontrerai pas une sans 
l'effeuiller pour vous... et puis je chanterai, je chantcrai tou- 
jours. mème s'il faut cueillir mes roses au milieu des épines; 
et mon chant sera d'autant plus mélodieux que ces épincs 
seront plus longues et plus piquantes. 
Mais à quoi, mon Jésus, vous serdront mes fleurs et me"> 
chants? Ah! je Ie sais bien, ceUe pluie embaumée, ces pétales 
fragiles et de nulle \'aleur. ces chants d'amour d'un cecur si 
petit YOUS charmeront quand même. Oui, ces riens YOUS feront 



Jlistoire d"ll1ze âme. - Cluzpitre Oll:i,ième. 


21 7 


plaisir : ils fcront sourire I'Eglise triomphante qui, \"oulant 
jouer a\"ee son p
tit enfant. reeueiIlcra ees roses effeuiIlées et,. 
Ics faisant passer par ,"os mains di\"ines pour les rc\"êtir d'une 
yaleur infinic. Ies jettera sur rEglisc souffrante afin d'en 
éteindre les flammes; sur rEgIise militante afin de Iui donner 
Ia ,"ietoire. 
a mon Jésus! je \"ous aimc, ïaimc rEglise ma mère. jc me 
sou\"iens que Ie pillS petit l1ZOll1'ement de pllr amOllr llli est 
plus utile que tOllles les autres ællJ'reS rézl1lies ensemble t" 
.:\lais Ie pur amour cst.il bien dans mon eæur? .:\les immenses 
désirs ne sont-ils pas un rê\"e, une folic? Ah ! sïl en est ainsi, 
éclairez-moi; \"ous Ie sa\"ez, jc eherehe la yérité. Si mes désirs 
sont téméraires, faites-Ies disparaître; car ees désirs sont pour 
moi Ie plus grand des martyres. Cependant, je l'ayoue, si je 
n'atteins pas un jour ees régions les plus éle\'ées yers lesquelles 
mon âme aspire, j"aurai goûté plus de doueeur dans mon 
martyre, dans ma folie. que jc n'en goûterai au sein des joies 
éterncIles; à moins que, par un miracle. \"ous ne m'enle\"iez 
Ie sou\"enir dc mes espéranees terrcstrcs. Jésus! Jésus ! sïl est 
si délieieu"\ Ie désir de l"amour, qu'est-ec done dc Ie posséder, 
d'en jouir à jamais? 
Commcnt une àme aussi imparfaitc que la micnne peut-cIle 
aspirer à la plénitude de l"amour? Quel est done ec mystère? 
Pourquoi ne réscn"ez-\"ous pas, ô :moo unique Ami, ees im- 
menses aspirations aux grandes âmes, aux aiglcs qui planent 
dans lcs hauteurs? Hélas! je ne suis qu'un pauyre petit 
oiseau eouyert seulement d'un léger duyet ; jc ne suis pas un 
aigle, j'en ai simplemeot les ycux et Ie eæur... Oui, malgré 
ma petitesse extrêmc. j"ose fixer Ie Soleil di\'Ïn de l'amour, et 
je brûle de m'élaneer jusqu'à lui ! .Ie \"oudrais yoler, je \"ou- 
drais imitcr les aiglcs; mais tout ee que jc puis faire. e'est de 


r Saint Jean de Ia Croix. 



2/8 


Sæw" Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


soulever mes petites ailes; il n 'est pas en mon petit pouyoir 
de m'enyoler. 
Que yais-je de\'enir? l\lourir de douleur en me yoyant si 
impuissante? Oh! non, je ne yais pas même m'affiiger. .\,'ec 
un audacieux abandon, je yeux rester là, fixant jusqu'à la 
mort mon divin Solei!. Rien ne pourra m'ethayer, ni Ie vent, 
ni la pluie; et, si de gros nuages yiennent à cacher I'Astre 
d'amour, sïl me semble ne pas croire qu'il existe autre chose 
que la nuit de cette vie, ce sera alors Ie moment de la joie 
pmfaile. Ie moment de pousser ma con fiance jusqu'auÀ limites 
extrêmes, me gardant bien de changer de place, sachant que 
par delà les tristes nuages mon doux Solei I brille encore! 
a mon Dieu! jusque-Ià je comprends votre amour pour 
moi ; mais, vous Ie savez, bien sOll\'ent je me laisse distraire 
de mon unique occupation, je m'éloigne de vous, je mouille 
mes petites ailes à peine formées aux misérables flaques d'eau 
que je rencontre sur la terre! .\lors jc gémis C011l11lC fhiroll- 
delle I, et mon gémissement YOUS instruit de tout, et YOllS 
vous souvenez, Ô miséricorde infinie, qlte }JOltS n'êtes pas J'l'1llte 
appeler les jltsles, 11lais les pécheurs 2. 
Cependant, si YOUS demeurez sourd aux gazouillements 
plaintifs de yotre chéti \"e créature, si '"OUS restez voilé, 
eh bien! je consens à rester mouilIée, j'accepte d'être transie 
de froid, et je me réjouis encore de cette souffrance pourtant 
méritée. a mon Astre chéri ! oui, je suis heureuse de me sentir 
petite ct faible en yotre présence ct mon cæur reste dans la 
paix... je sais que tous les aigles de yotre céleste cour me 
prennent en pitié, qu'ils me protègent, me défendent et met- 
tent en fuitc les yautours, image des démons. qui youdraient 
me dé\'orer. Ah! je ne les crains pas, je ne suis point destinée 
à de\'enir leur proie, mais celIe de l'Aig!e di \"in. 


I Is., XXX\'III, '-to - 2 :\latt., IX, 13. 



lIistoi,"e d"lme dme. - Chapit1'e om;.ième. 


21 9 


a Verbe, Ô mon Sauveur! c'est toi L\igle que j'aime et qui 
m'attires: c'est toi qui, t'élançant vers la terre d'exil, as youlu 
souffrir et mourir afin d'enleyer toutes lcs âmes ct de les 
plonger jusqu'au centre de la Trinité sainte, éternel foyer de 
l'amour! C'cst toi qui, rcmontant yers lïnaccessible lumière, 
restes caché dans notre vallée de larmes sous l'apparence d'une 
blanche hostie. et cela pour me nourrir de ta propre substance. 
o Jésus! Jaisse-moi te dire que ton amour \'a jusqu'à la folie... 
Comment \"euÀ-tu, devant cette folic, que mon cceur ne 
s'élance pas yers toi ? Comment ma contìance aurait-elle des 
bornes ? 
.-\h! pour toi. je lc sais, les Saints ont fait aussi des folies, 
ils ont fait de grandes choses, puisqu'ils étaient des aigles! 

loi, je suis trop petite pour faire de grandes choses, et ma 
folie, c'est d'espérer que ton amour m'accepte comme \"Ïctime; 
ma folie, c'est de compter sur les .-\ngcs ct les Saints pour 
,"oler jusqu'à toi a\'ec tes propres ailes, ò mon Aigle adoré! 
.\ussi longtemps que tu Ie youdras, je demeurerai les yeux 
fì xés sur toi, je yeux être fascÎllée par ton regard di \'in, je 
veux de,"enir la proic de ton amour. Cn jour, fen ai l'espoir, 
tu
fondras sur moi, ct. m'cmportant au foyer de l'amour, tu 
mc plongeras enfin dans cc brûlant abìmc, pour m'en faire 
de\'enir à jamais l'heureuse yictime. 


a Jesus! quc nc puis-je dire à toutes lcs petites â11les ta 
condescendancc inetlable! Je sens quc si, par impossible, tu 
en trou\"ais une plus faible que la micnnc, tu te plairais à 
]a' comb]er de fa\"eurs plus grandes encore, pouryu qu'elle 
s'abandonnàt avec une entière confiance à ta misericorde 
infinie ! 
.:\lais pourquoi ces désirs dc communiquer tcs secrets 
d'amour, ò mon Bien-.\imé? :\,'est-ce pas toi seul qui me les 
as enseignés, ct ne peu\.-tu pas les ré\"éler à d'autres? Oui, je 



220 


Sæur Thérèse de [,Enfant-.!ésus. 


Ie sais, et je te conjure de Ie faire; je te sllpplie d"abaisse J ' tun 
regard divin sur un grand nombre de petites limes. je te? 
sllpplie de te clzoisir en ce 11londe une /égio1l de petites 
victimes, dignes de tOil A
lOl'R!!! 


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I'I!: 


LE TRIO:\lI'JI E 


<< Le RO)'ùume des Ciellx est pOllr les en/ants 
et pOllr ceux qlli lellr ressemblent. >> 
(Lee, XVIII, 16.) 


Jéslts ! 
Rappelle-toi les Ji\ ines tendresscs 
Do nt tu com bias les tout petits enfants ; 
Je yeux aussi recevoir tes caresses, 
Ah ! donne-moi tes baisers ravissants ; 
Pour jouir dans les Cieux de ta douce présence 
Je saurai pratiquer les ycrtus de l'enfance ; 
Tu nous ras dit sou\'ent : 
" Le Ciel est puw' fenfant... )) 
Rappelle-toi ! 


TIIERÈSE DE L"E:srA:n,JEsl.S, 




 
 


\::) 


-{J 


- (f JfI ne Tt'U' ] II'" re!oltflr in:!{"thfl nl1 (i..J. JI,L)1 (
f.!-it f'!-ot (ll' 
trn, It ill N' ('Devrr> IÞOIIl" )"J.:gJi..(' pt ]u.; Îl.uu',,;. Jl' Ie deumnrle 11 Dien 
et j., "iui
 ct'l"tai'lf" lIUoil lU"t"Xnuceru n )) 


CH
\PITRE XII 
Le Calva ire. - L'essor vers Ie Ciel. 


- ..... 


,r 


(( II cst de la 'plus haute impor- 
tance que ràme s e'\:erce beaucoup å 
rA '!O II It. atin que. se consommant 
rapidemem. elle ne s'arrète guèrc' 
ici-bas, mais arrive promptement a 
voir son Dieu f.lce à face. )) 

, JFAX In LA CRO!'\., 


i
 


iCll des pages de cette Izistoire ne se. 
Liront jamais Sllr La lerre... )) Sæur 
Thérèsede l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous. 
Ie répétons forcément après elle. II est 
des souffrances quïI n'est pas permis. 
de réyéIer ici-bas; seul Ie Seigneur 
s'est jalousement réseryé d'en décou\ rir- 
Ie mérite et la gloire dans la claire' 
yision qui déchirera tous les \"oiles.., 



22+ 


SlCllr Tlzérèse de l'Ellf<11lt-JésllS. 


II tìt << déborder en l'dme de sa petite épOIlSC les jlots de 
tcndresse inßnie renjermés dans son Cællr dÙ'Ùz >>: ce fut là 
Ie martyre d'amour que sa yoix: mélodieuse a si suavement 
,chanté. 
lais, << s"otTrir en J'ictime à ramOllr. cc n'est pas 
s'ofJì'ir allX dOllcellrs. allX consolatiolls...>> Thérèse 1'éprou,"a, 
,car Ie di,"in 
laìtre la conduisit à tra'"ers les àpres sentiers de 
la doulcur; et c'est seulement à son austère sommet qu'eUe 
mourut YICTI\lE DE CH -\RITÉ. 



ous a'"ons vu com bien fut grand Ie sacritice de Thérèse 
lorsqu'ellc quina pour toujours son père, qui l'aimait si ten- 
drement, et la maisonde famille oÙ elle a\"ait été si heureuse; 
mais on pensera peut-ètre que ce sacritice lui était bien adouci, 
puisqu'au Carmel cUe retrouvait ses deux sæurs aìnées, les 
,chères contìdentes de son àme : ce fut au contraire pour la 
jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations. 
La solitude et Ie silence étant rigoureusement gardés, elle 
ne yoyait ses Sl-eurs qu'à 1'heure des récréations. Si eUe eÙt 
été moins mortitìée, sou,"ent elle aurait pu s'asseoir à leurs 
còtés; mais << eUe reclzerclzait de préjérence la compagnie 
,ties reli{{iellSeS qui llli plaisaient Ie moins >>; aussi 1'on 
pouvait dire qu'on ignorait si elle ati'ectionnait ses sæurs 
.plus particulièrement. 
Quelque temps après son entréc, on la donna comme aide 
à Sæur Agnès de Jésus, sa << Pauline >> tant aimée : ce fut une 
nouvelle source de sacritìces. Thérèse sa\"ait qu'une parole 
inutile est défendue et jamais cUe ne se permit la moindre 
-confidence. << a ma petite 
lère ! dira-t-elle plus tard, que j'ai 
souffert alors !... Je ne pouvais \"ous oU\Tir mon cæur, et je 
pensais que vous ne me con naissiez plus !... >> 
.\près cinq années de ce silence héroïque, Sæur Agnès de 
Jésus fut éIue Prieure. Au soir de 1'élection, Ie cæur de la 
-<( petite Tlzérèse >> dut battre de joie, à la pensée que désor- 



Ilistoire d"lllll' iÌme. - Chapitre .fnll,lème. 225 


mais dlc pourrait parler à sa << petite Jlère >> en toute liberté. 
et, comme autrefois. épancher son àme dans la sicnne ; mais 
Ie sacrifìce était de\'cnu l'aliment de sa \'ic, si elle demanda 
une fa\-cur, ce fut celIe d"être considérée comme la dcrnière, 
d'a\'oir partout la dernière place. .\ussi, de toutes les reli- 
gieuses, ce fut dIe qui \"it sa .\lèrc Prieure Ie plus rarement. 


Elle \"oulait \'i \Te la \"ie du Carm('1 a\'ec toute la perfection 
demandée par sa sainte Réformatrice. Bien quc plongée dans 
une habituelle aridité, son oraison était continuelle. l'n jour 
une nù\'ice entrant dans sa cellule s'arrèta, frappée de I'expres- 
sion toute célcstc de son \'isagc. Elle cousait a\"ec acti\'ité, et 
-cependant sem blait perdue dans une contemplation profondc" 
<< .\ quoi pensez-\'ous? lui demanda la jeune sæur. - Je 
méditc Ie Pater. répondit-elle. C'est si doux d'appeler Ie bon 
Dieu notre Père !...>> et des larmes brillaient dans ses yeux" 
<<Jc ne \'ois pas bien ce que j'aurai de plus au cicl que 
maintenant, disait,elle une autre fois. je \'errai Ie bon Dieu, 
-c'est \Tai; mais, pour être a\"ec lui, j'y suis déjà tout à fait 
sur la terre. >> 
Cne vive tlamme d'amour la consumait. Yoici cc qu'clle 
raconte elIe-même : 
<<Quelques jours après mon offrande à l'A11lollr miséricor- 
diellx, je commençais au Chæur l'e\.ercice du Chemin de la 
Croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de 
fcu si ardent que je pensai mourir. Jc ne sais comment c\pli- 
quer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse 
fdire comprendre l'intensité de cette Hamme. II me semblait 
qu'une force in\"isible me plongeait tout entière dans Ie feu. 
Oh ! quel feu! quelle douceur ! >> 
Comme la .\lère Prieure lui demandait si ce transport était 
Ie premier de sa "ie, elle répondit simplcment : 
<< 
Ia :\lère, j'ai eu plusieurs transports d'amour, partiCll- 


15 



226 


Sællr Thérèse de l"Enfant-JésllS. 


lièrement une fois, pendant mOll noYiciat, où je restai une 
semaine entière bien loin de ce monde; il y ayait comme un 
voile jeté pour moi sur toutes les choses de la terre. l\lais je 
n'étais pas brùlée d'une n
elle flam me, je pou\'ais supporter 
ces délices sans espérer de \'oir mes liens se briser sous leur 
poids; tandis que, Ie jour dont je parle, une minute, une 
seconde de plus, mon àmc se séparait du corps... Hélas! je 
me rctrouyai sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, 
revint habiter mon co:ur ! >> 
Encore un peu, douce \'ietime d.amour. La main diyinc a 
retiré son javelot de feu, mais la blessure cst mortelle... 


Dans ceue intime union avec Dieu, Thérèse acquit sur 
ses actes un empire vraiment remarquable; toutes les \'ertus 
s'épanouirent à renyi dans Ie délicieux jardin de son àme. 
Et qu'on ne croie pas que ceue magnifique efflorescence de 
beautés surnaturelles grandit sans aucun effort. 
<<11 n'est point sur la terrc de fécondité sans souffrance : 
soutTrances physiques, angoisses pri\'ées, épreu\'es connues de 
Dieu ou des hommes. Lorsqu'à la lecture de la vie dcs Saints. 
germent en nous les picuses pensées, les résolutions géné- 
reuses, nous ne de\'ons pas nous borner, comme pour les 
li\'fcS profanes, à solder un tribut quelconquc d'admiration 
au génie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix 
dont, sans nul doutc, ils ont payé Ie bien surnaturel produit 
par eux en chacun de nous I. >> 
Et, si aujourd'hui << fa petite sainte>> opère dans lcs cæurs 
des transformations meryeillcuses, si Ie bien qu'clle fait sur 
la tcrre est immense, on peut croire en toute n
rité qu'elle l'a 
acheté au pri.\ même dont Jésus a rachcté nos àmes : la souf- 
franee ct la croix. 


1 Dom Guéranger. 



Hisioire d'une åme. - Chapitre dou;ième. 227 


Une de ses moindres soutfrances ne fut pas la lutte cou- 
rageuse qu'elle entreprit contre elle-même, refusant toute 
satisfaction aux exigences de 
a fière et ardente nature. Toute 
enfant, eUc avait pris l'habitudc de nc jamais s'c\.cuscr n; 
se plaindre; au Carmel. cUe voulLlt êtrc la petite sen'ante 
de ses sæLlrs. 
Dans cet esprit d'humilité, elle s'cfforçait d'obéir à toutes 
indisti nctemcnt. 
Un soir, pendant sa maladie, la communauté de\Oait se 
réunir à l'ermitage du Sacré-Cæur pour chanter un cantique
 
Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus, déjà minée par la fiè\"re, s'y 
était péniblement renduc ; elle y arri\'a épuisée et dut s'asseoir 
aussitût. U ne religieuse lui fit signe de se le\'er pour chanter 
Ie cantique. Sans hésitcr, l'humble enfant se le\'a et, malgré 
la fièvre et I'oppression, resta debout jusqu'à la fin. 
L'infìrmière lui a\-ait conseillé dc faire tous les jours une 
petite promenade d'un quart d'heure dans Ie jardin. Cc conseil 
de\'enait un ordre pour cUe. Un après-midi, unc sccur, la 
voyant marchcr a\'cc beaucoup de peine.lui dit : << Vous feriez 
bien micux de \'ous reposcr, votre promenade ne peLlt vous. 
être profitable dans de parcilles conditions, vous VOLlS épuisez, 
voilà tout! - C'cst vrai, répondit cette enfant d'obéissance
 
mais savez-vous ce qui me donne des forces ?.. Eh bicn! je 
marclze pour un missio1l1zaire. Je pense que là-bas, bien loin
 
l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courscs apostoliques; 
et, pour diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu.>> 


Elle donnait à ses novices dc sublimes e\.emples de déta- 
chement : 
Une année, pour la fête de la l\lèrc Prieure, nos families et 
les oU\Tiers du monastèrc avaient envoyé des gcrbcs de fleurs. 
Thérèse les disposait a\'ec goùt, quand une sæur convcrse lui 
dit d'un ton mécor.tent :<< On \'oit bien que ces gros bouquets- 



228 


Sællr Thérèse de tEnfant-JéslIs. 


là ont été donnés par \'otre famille; ccu'\{ des pau\Tcs gens 
yont encore être dissimulés ! >> en deu.\. sourire fut la seule 
réponsc de la sainte carmélite. .\ussitòt, malgré Ie peu d'har- 
monie qui devait résulter du changement, dlc mit au premier 
rang les bouquets dcs paU\Tes. 
Pleine d'admiration dc\-ant une si grande yertu, la sæur 
alla s'accuser de son imperfection à la Rén
rende .\lère 
Prieure, Iouant hautement la patience ct 1'humilité dc Sceur 
Thérèse de 1'Enfant-Jésus. 
Aussi, quand Ia << Petite Reine >> eut quitté la terrc d'exil 
pour Ie royaume de son Epoux, cette mème sæur, pleine 
de foi en sa puissance. approcha son front des pieds glacés 
de Ia yirginale cnfant, 1ui demandant pardon de sa faute d'au- 
trefois. .\u même instant, cile se sentit guérie d 'une anémie 
cérébrale qui. depuis de longues années, lui interdisait tout 
tra\'ail intellectuel, même la lecture ct l'oraison mentale. 


Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec 
empressement: c'est ainsi qu 'elle s'offrit pour aider une sæur 
que 1'on sayait ditJìcile à satisfaire; sa proposition généreuse 
fut acceptée. Cn jour qu'elle venait de subir bien des re- 
proches, une no\'ice Iui demanda pourquoi elle a\'ait l'air si 
heureux. {Juelle ne fut pas sa surprise en entendant cette 
réponse : << C'cst que ma Sæur". \'icnt de me dire des choses 
désagréables. Oh! qu'elle m'a fait plaisir! Je \'oudrais main- 
tenant la rcncontrer afin de pou\'oir lui sourire. >> Au même 
instant cette sæur frappe à la ponc, et 1a no\'ice émerveillée 
put yoir comment pardonnent les saints. 
<< Je planais tellement au-dcssus de tautes choses, dira-t-elle 
plus tard, que je m'cn allais fonifiéc des humiliations. >> 


.\ toutes ces venus, elle joignait un courage c.\.traordinaire. 
Dès son entrée. à quinze ans, sauf les jeLÌnes, on lui laissa 



lIistoire dOlme time. - Chapitre dOll,ième. 


229 


suivre to utes les pratiques de notre règle austère. Parfois. ses 
compagnes du no\"Íciat remarquaient sa pâleur et essayaient 
de la faire dispenser, soit de 1'0ffice du soir ou du lever 
matinal; la yénérée .:\lère Prieure t n'accédait point à leurs 
demandes : << LJ ne àme de cette trempe, disait-elle, ne do it pas 
être traitée comme une enfant, les dispenses ne sont pas faites 
pour eUe. Laissez-la
 Oieu la soutient. O'ailleurs, si elle est 
malade. elle doit \'enir Ie dire elle-même. )) 
.;\lais Thérèse a\'ait ce principe quïJ <<fallt aller jusqu'au 
bOllt de ses forces aJ'allt de se plaindre. )> Que de fois elle 
s'est rendue à l\latines a \'ec des \'ertiges ou de yiolents maux 
de tête! << Je puis encore marcher, se disait-elle, eh bien, je 
dois être à mon de\'oir ! )) Et, grâce à cette énergie, elle accom- 
plissait simpJement des actes héroïques. 
Son estomac délicat s'accommodait difficilement de Ja 
nourriture frugale du Carmel; certains aliments la rendaient 
malade; mais elle sayait si bien Ie cacher que personne ne 
Ie soupçonna jamais. Sa voisine de table dit a\'oir, en yain, 
essayé de deviner quels étaient les mets de son goùt. Aussi, 
les sæurs de la cuisine, la \"oyant si peu difficile, lui sen'aient 
in\'ariablement les restes. 
C'est seulement pendant sa dernière maladie, lorsqu'on Iui 
ordonna de dire cc qui Iui faisait mal, que sa mortification fut 
dé\'oilée. 


1 C'était la Révérende .Mere 
larie de Gonzague. Elle avait rCLOnnu en 
sa novice << une âme extraordinaire, déjà sainte, et capable de de\'enir 
plus tard une Prieure d'élite >>. C'est pourquoi elle lui donna cette édu- 
cation religieuse si virile dont Thérése profita si bien et dont elle se 
montra si filialement reconnaissante, comme elle Ie dit dans l'l!istoire 
de son time. Ce fut entre ses mains que sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus 
rendit Ie dernier soupir, << heureuse, disait-elle, de n'aJ'oir pas, à ce 
moment, pour Sllpédellre 
'a petite Mère, a/Ì1l de pOlwoir exe1'ce1' 
daJ'alltage son esprit de foi en l'alltorité. >> 
Mëre Marie de Gonzague mourut Ie 17 décembrc 1904, assistée de la 
Révérende !\\ère Agnès de Jésus, alors Prieurc. Elle était âgée de 71 ans. 



230 


Sællr 1 hén ;e de I'Enfant-Jésus. 


<< Quand Jésus veut qu'on souffre, disait-elle alors, il faut 
absolument en passer par là. Ainsi, pendant que ma sæur 

larie du Sacré-Cæur (sa sæur Marie) était prO\ isoire, elle 
s'efTorçait de me soigner a\"ec la tendresse d'une mère, et je 
paraissais bien gâtée! Pourtant que de mortifications eUe me 
faisait faire! car cUe me servait scIon ses goùts, absolument 
opposés aux miens! )> 


Son esprit de sacrifice était uni\'ersel. Tout ce qu'il y a\"ait 
de plus pénible et de moins agréable, elle s'empressait de Ie 
saisir com me la part qui lui était due; tout ce que Dieu lui 
demandait, elle Ie lui donnait. sans retour sur elle-même. 
<< Pendant mon postulat, dit-elIe, ilme coùtait beaucoup de 
faire certaines mortifications extérieures, en usage dans nos 
monastères; mais jamais je n 'ai cédé à mes répugnances : il 
me semblait que Ie Crucifix du préau me regardait avec des 
yeux suppliants et me mendiait ces sacrifices. )> 
Sa vigilance était telle qu'elle ne laissait inobsen'és aucune 
des recommandations de sa .\lère Prieure, aucun de ces petits 
règlements qui rendent la vie religieuse si méritoire. U ne 
sæur ancienne, ayant remarqué sa fidélité extraordinaire sur 
ce point, la considéra dès lors comme une sainte. 
Elle se plaît à dire qu'elle ne faisait pas de grandes péni- 
tences : c'est que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui 
étaient permises. II arri\ a pourtant gu'elle fut malade pour 
a\'oir porté trop longtemps une petite croix de f
r dont les 
pointes s'étaient enfoncées dans sa chair. <<Cela ne me serait 
pas arri\'é pour si peu de chose, disait-elle ensuite, si Ie bon 
Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macérations 
des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes 
qui marcheront par 1a même voie d'enfance. )> 


Les âmes les plus clzéries de mon Père, disait un jour 



Hisloire d'zme lÎme. - Chapitre dow:;ième. 23 I 


Notre-Seigneur à sainte Thérèse, sont celles quïl éprouve Ie 
,plus: et la grandeur de leurs epreuves est la 11lesure de son 
amour. >> Thérèse était une de ces âmes les plus chéries de 
Dieu; et il allait mettre Ie comble à son amour en lïmmolant 
dans un cruel martyre. 

ous connaissons l'appel du Yendredi-Saint, 3 a\Til 1896, 
où, sui\"ant son expression, elle entendit << comme un lointain 
11lUr112Ure qui lui annonçait l'arrÌ1,ée de l'EpOllX. >> De longs 
mois, bien douloureux, de\"aient s'écouler encore ayant cette 
heure bénie de la déli Yrance. 
Le matin de ce Yendredi-Saint, elle sut si bien faire croire 
que son crachement de sang serait sans conséquence, que la 
l\lèr
 Prieure lui permit d'accomplir toutes les pénitences 
prescrites par la règle, ce jour-là. Dans l'après-midi, une no- 
vice l'aperçut netto)'ant des fenêtres. Elle a\"ait Ie visage 
livide et, malgré son énergic, sem blait à bout de forces. La 
\"oyant si épuisée, ccUe nO\'ice qui la chérissait fondit en 
larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle 
quelque soulagement. .:\lais sa jeune maìtresse le lui défendit 
expressément, disant qu'elle pouyait bien supporter une 
légère fatigue en ce jour où Jésus ayait tant soutfert pour elle. 
Bientôt une toux persistante inquiéta la Révérende .:\lère. 
Elle soumit sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus à un régime for- 
tifiant, et la tou"\. disparut pour quelques mois. 
<< Yraiment, disait alors notre chère petite sæur, la maladie 
cst une trop lente conductrice, je ne compte que sur ['amour. >> 
Fortement tentée de répondre à rappel du Carmel d"Hano"i 
qui la demandait a\'ec instances. elle commença une neuyaine 
au vénérable Théophane Vénard, dans Ie but d'obtenir sa 
complète guérison. Hélas! ceUe neuvaine dc\"int Ie point de 
départ d'un état des plus gra\"es. 


Après avoir, comme Jésus, passé dans Ie monde en.faisant 



2.12 


Sællr Thérèse de /'Enfant-JésllS. 


Ie bien:' après a\'oir été oubliée, méconnue comme lui, notre 
petite sainte allait à sa suite gravir un douloureux Cah'aire. 
Habituée à la \'oir toujours souffrir, et cependant rester tou- 
jours vailiante, sa 
lère Prieure, inspirée de Dieu sans doute, 
lui permit de sui\-re Jes exercices de communauté dont certains 
la fatiguaien t extrêmement. 
Le soil' venu, l'héroïque enfant devait mon tel' seule l'esca- 
lier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre 
haleine, eUe regagnait péniblement sa cellule, et y arri\'ait 
tellement épuisée qu'il lui fallait parfois - elle l'avoua plus 
tard - une heure pour se déshabiller. Et. après tant de 
fatigues, c'était sur sa dure paillasse quïl lui fallait passer Ie 
temps du repos. 
Aussi les nuits étaient-elles très mauvaiscs; et, comme on 
lui demandait si quelque secours ne lui était pas nécessaire 
dans ces heures de souffrance : << Oh! non, répondit-elle; je 
m'estime bien heureuse. au contraire. de me trou\'er dans une 
cellule assez retirée pour n'être pas entendue de mes sccurs. 
Je suis contente de soufl"rir seule; dès que je suis plainte et 
comblée de délicatesses, je ne jo II is pills. )) 
Sainte enfant!... Quel empire aviez-\'ouS donc acquis sur 
vous-même pour pou\'oir dire en toute \'érité ces sublimes 
paroles!... Ainsi, ce qui nous cause à nous tant de déplaisir : 
l'oubli des créatures. devenait votre jouissance!. .... Ah! 
comme votre di\-in Epou.\. sa\'ait bien vous la ménager cette 
amère jouissance qui \'OUS était si douce! 
On lui faisait sou\ent des pointes de feu sur Ie còté. l'n 
jour qu'elle en avait particulièrement soutrert, elle se repo
ait 
dans sa cellule pendant la récréation. Elle entendit alors à la 
cuisine une seeur parler d'elle en ces tennes : << .\la sæur 
Thérèse de l'Enfant-Jésus \'a bientòt mourir: et je me de- 
man de vraiment ce que notre l\lère en pourra dire après sa 
mort. El1e sera bien embarrassée, car ceUe petite Sl'Cur, tout 



Hisloire d.!tIle âme. - Chapilre dow,,Íell/e. 233 


aimable qu'elle est, n'a pour sùr ricn fait qui yaille la peine 
d'être raconté. >> 
L'infirmière qui a\"ait tout entendu lui dit : 
<<c; Si vous YOUS étiez appuyée sur ropinion des créatures,. 
vous seriez bien désillusionnée aujourd'hui. 
- L'opinion des créatures ! ah! heureusement Ie bon Dieu 
m'a toujours fait la gràce d'y être absolument indifférente. 
Ecoutez une petite histoire qui a ache\'é de me montrer cc- 
qu'elle vaut : 
<< Quelques jours après ma prise d'habit. j'allais chez notre- 
l\lère. C ne sæur du yoile blanc qui s'y trou,"ait dit en m 'aper- 
ce\'ant : << 
la .i\lère, vous a\'ez reçu là une noyice qui vous. 
fait honneur ! À-t-elle bonne mine! J'espère qu'elle sui'Ta 
longtemps la règle! >> l'étais toute contente du compliment, 
quand une autre sæur du \"oile blanc, arrivant à son tour, dit : 
<< 
lais, ma paU\Te petite sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus, que 
vous a\"ez rail' fatigué ! ,"ous a\"ez une mine qui fait trembler; 
si cela continue vous ne SUi\TeZ pas longtemps la règle !... >> 
Je n'avais pourtant que seize ans; mais ceUe petite anecdote 
me donna une expérience telle, que depuis jc ne compta. 
plus pour rien ropinion si yariable des créatures. 
- On dit que YOUS n'avez jamais beaucoup souffert?>> 
Souriant alors, et montrant un ,'erre contenant une potion 
d'un rouge éclatant : 
<<Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on Ie croirait plein 
d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de 
plus amer. Eh bien, c'est lïmage de ma ,.ie : aux yeux des 
autres, elle a toujours re\"êtu les plus riantes couleurs; illeur 
a semblé que je buyais une liqueur e\:quise ; et c'était de l'amcr- 
tumc! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été 
amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceurde toute amertume. 
- ,"ous souffrez beaucoup en ce moment. n'est-ce pas 
 
- Qui, mais je l'ai tant désiré ! >> 



'23+ 


Sællr Thé1'èse de I'Enfant-Jéslls. 


<< Que nous avons de peine de YOUS voir tant souffrir, et 
,de penser que peut-être vous souffrirez davantage encore >>, 
lui disaient ses novices. 
- Oh! ne vous affligez pas pour moL Fen suis venue à 
12e plus pouvoir souffrir, parce que tOlile souJJrance m'est 
douce. D'ailleurs, \OUS avez bien tort de penser à ce qui peut 
arriver de douloureux dans l'avenir, c'est comme se mêler de 
.créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne faut 
jamais nous tourmenter de rien. Si je nc souffrais pas de 
minute en minute, il me serait impossible de garder la pa- 
tience; mais je ne vois que Ie moment présent, joublie Ie 
passé et je me garde bien d'enyisager l'avenir. Si on se décou- 
rage, si parfois on désespère, c'est parce qu'on pense au passé 
.ct à l'a\'enir. Cependant, priez pour moi : sou vent. lorsque je 
supplie Ie Ciel de venif à mon secours, c'est alors que je suis 
Ie plus délaissée ! 
- Comment faites-vous pour ne pas vous décourager dans 
.ces délaissements ? 
- Je me tourne vers Ie bon Dieu, vers tous les saints, et 
je les remercie quand mème; je crois qu'ils velilent ,'oir 
jusqu'oÙ je pOllsserai mOll espérancc... ",lais ce n'est pas en 
vain que la parole de Job est entrée dans mon cæur : << <Juand 
mème Dieu me tucrait, j'espérerais encore en lui 1 ! >> Je 
l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré 
d'abandon; maintenant j'y suis, Ie Seigneur m'a prise et 
m 'a posée là! >> 
<< 
\lon cæur est plcin de la volonté de Jesus, disait-elle 
encore; aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela 
ne pénètre pas jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse faci- 
!ement. comme l'huile sur la surface d'une eau limpide. ..\h ! 
--si mon âme n'était J')as remplie d'a\'ance, s'il fallait qu'el1e 


1 Job, XIII, IS. 



Histoire d'llne âme. - Clzapitre dOll
ième. 235 


Ie fùt par les sentiments de joie ou de tristesse qui se suc- 
cèdent si yite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais 
ces alternatives ne font qu'effieurer mon âme; aussi je reste 
toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler. >> 
Pourtant son âme était en\'eloppée d'épaisses ténèbres : ses 
tentations contre la [oi. toujours yaincues et toujours renais- 
santes, étaient là pour lui en lever tout sentiment de bonheurà 
la pensée de sa mort prochaine. 
<< Si je n'ayais pas J"épreuve qu'il est impossible de com- 
prendre, disait-elle. je crois que je mourrais de joie à la pensée 
de quitter bientùt cette terre. >> 
Le divin .\laître youlait, par cette épreU\"e, ache\"er de la 
purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas 
rapides, mais de voler dans sa petite voie de confiallce et 
d'abandoll. Ses paroles Ie prou\'ent à chaque instant: 
<< Je ne désire pas plus mourir que yi\Te ; si Ie Seigneur 
m'offrait de choisir, je ne choisirais rien; je ne \"eux que ce 
qu'il veut; c'est ce quï! fait que j'aime ! 
<< Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souf- 
[rances de la maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a 
toujours secourue: il 111 'a aidée et conduite par la main dès ma 
plus tendre enfance,.. je compte sur Lui. La souffrance pourra 
atteindre les limites e'\.trèmes, mais je suis sûre qu'il ne 111'a- 
bandonnera jamais. >> 


C ne telle confiance de\"ait exciter la fureur du démon qui, 
au\: derniers moments, met en æuvre toutes ses ruses infernales 
pour essayer de semer Ie désespoir dans les cceurs. 
<< l-lier soir, disait-elle à '\lère Agnès de Jésus, je fus prise 
d'une \'éritable angoisse et mes ténèbres augmentèrent. Je ne 
sais quelle voix maudite me disait : << Es-tu sùre d'être aimée 
de Dieu? Est-il yenu te Ie dire? Ce n'est pas l'opinion de 
quelques créatures qui te justifìera devant lui. >> 



236 


Sælll' Thél'èse de lï:"nfant-JésllS. 


<< II y avait longtemps que je souffrais de ces pensées. 
lorsqu'on vint m'apporter votre billet \-raiment pro\'identiel. 
,"ous me rappeliez, ma 
lère. tous les pridlèges de Jésus sur 
mon âme; et, comme si mon angoisse vous eùt été ré\'élée. 
vous me disiez que j'étais grandement chérie de Dieu, et à la 
\'eille de recevoir de sa main la couronne éternelle. Déjà Ie 
calme et la joie renaissaient dans mon cæur. Cependant je me 
dis encore: << C'est l'affection de ma petite l\lère pour moi qui 
lui fait écrire ces paroles.)) lmmédiatementalors je fus inspirée 
de prendre Ie saint E\'angile, et. l'ouvrant au hasard, meso 
yeux tombèrent sur ce passage que je n 'a\'ais jamais remarqué : 
<< Cellii que Diell a elll l oyé dit les 11lêmes choses que Diell, 
parce qUll ne Illi a pas c011l11l11niqllé son esprit avec 11leSllre 1. )
 
<< Je m'endormis ensuite tout à fait consolée. C'est vous, ma 

lère, que Ie bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous. 
croire. puisque vous dites les mêmes choses que Dieu. )) 


Dans Ie courant du mois d'aoùt, eUe resta plusieurs jours. 
comme hors d'elle-même, now:I conjurant de faire prier pour 
eUe. Jamais nous ne l'a\'ions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse 
inexprimable, nous l'entendions répéter : 
<< Oh ! comme il faut prier pour les agonisants! si I'on 
sa\'ait! )) 
C ne nuit, elle supplia l'infirmière de jeter de l'eau bénite 
sur son lit en disant : 
<< Le démon est autour de moi; je ne Ie vois pas, mais je Ie 
sens... il me tourmente, il me tient comme avec une main de 
fer pour m 'empêcher de prendre Ie plus léger soulagement; il 
augmente mes maux afin que je me désespère... Et je ne puis 
pas prier! Je puis seulement regarder la Sainte \ïerge et dire: 
Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des Complies: 


I Joan., 11[, 3+ 



lIistoirc d'It1IC dme. - Chapitre d()ll':;iëme. 237 


-<< Procul recedant s011lnia. elnoctiu11l phantasmata! Déli\Tez- 
no us des fantòmes de la nuit. )> 
<< J"éprou\"e quelque chose de mystérieu
, je ne souffre pas 
pour moi, mais pour une autre àme..... et Ie démon ne yeut 
pas. )) 
L'infirmière, viyement impressionnée, alluma un cierge 
bénit et l'esprit de ténèbres s'enfuit pour ne plus reyenir. 
Cependant notre petite sæur resta jusqu'à la fin dans de 
douloureuses angoisses. 
tOn jour, tandis qu'elle regardait Ie ciel, on lui tÌt ccUe 
rétlexion : 
<< Bientòt \"OUS habiterez au dclà du ciel bleu; aussi a\"ec 
q uel amour \'OUS Ie contemplcL ! )) 
Elle se contenta de sourire et dit ensuite à la .\lère Prieure : 
<< .\la .\lère, nos sæurs ne sa\'ent pas ma souffrance! En 
regardant Ie firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli 
ce ciel matériel; l'autre 11l'esl de plus en plus fermé... J'ai 
d'abord été atIìigée de la réflexion que 1'0n m'a faite, puis une 
voi\. intérieure m'a répondu : << (Jui. tu rcgardais Ie cief par 
amour. Puisque ton âme est entièrement Ih'rée à l'amour, 
toutes tes actions, 11lême les plus indifférentes, sonl marquécs 
de ce cachet dÙJÙl. )> A l'instant j'ai été consolée. )> 
En dépit des ténèbres qui l'en \"eloppaient tout cntière, de 
temps en temps Ie Geòlier di \.in entr'ouvrait la porte de son 
obscure prison; c'était alors un transport d'abandon, de con- 
tìance et d'amour. 
Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses 
sæurs, elle s'arrêta de\"ant Ie tableau ravissant d'une petite 
poule blanche tenant abritée sous scs ailes sa gracieuse 
famille. Bientòt ses yeux se remplirent de larmes, et, se tournant 
vers sa chère conductrice, elle lui dit : << Je ne puis rester 
dayantage, rentrons vite... )> 
Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pou\"oir arti- 



238 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


culer une seule parole. Enfin, regardant sa sæur avec une 
expression toute céleste. elle ajouta : 
<< Je pensais à ;\otre-Seigneur, à l'aimable comparaison qu'il 
a prise pour nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie, 
c'est cela quïl a fait pour moi : ilm'a entièrement cacllée SallS 
ses ailes ! Je ne puis rendre ce qui s'est passé dans mon cæur. 
Ah! Ie bon Dieu fait bien de se yoiler à mes regards, de me 
montrer rarement et comme << à traJ'ers les barreaux I )> les 
effets de sa miséricorde ; je sens que je ne pourrais en supporter 
la douceur. >> 


Nous ne pouvions nous résigner à perdre ce trésor de vertus, 
et, Ie 5 juin 1897, nous commençàmes une fCf\'ente neu\"aine 
à Notre-Dame des \ïctoires, espérant qu'une fois encore elle 
relèverait par un miracle la petite jieu,. de son amour. 
lais 
elle nOliS fit la mème réponse que Ie vénérable martyr 
Théophane, et nous dùmes accepter généreusement la perspec- 
ti\"e amère d'une prochaine séparation. 
Au commencement de juillet, son état devint très gra\-e. et 
on la descendit enfin à l'infirmerie. 
Yoyant. sa ccllule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait 
jamais, 
lère Agnès de Jésus lui dit : 
<< Quand vous ne serez plus a\"ec nous, quelle peine j'aurai 
en regardant cette cellule! 
- Pour vous consoler, ma petite 
lère, \'OUs penserez que 
je suis bien heureuse là-haut, et qu'llne grande partie de'mon 
bonheur, je l'ai acqllis dans ceUe petite cellule; car. ajollta- 
t-elle en levant vers Ie ciel son beau regard profond. j'y ai 
beaucoup sOllffert: j'aurais été heureuse d'y mOllrir. )> 


En entrant à l'infirmerie, Ie regard de Thérèse se tourna 


I Cant., II, 9. 




 


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 In deuxièllw fiU lll"elUicor {Orag" - La. St'r\alltf' (Ie Dipu, It-' 
jour nÙ elle })]pura f'11 'O
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On .Ipf'r.,.,it 1" lit "11 ..lIe lnonrnt et I.... f.Hlt"nil filii fut a ...nll u
aJl" Ilt"ll(l.llIl ....l lII.tlulli,'o 



Histoire d'lme âme. - Chapitre dOll
ième. 239 


d'abord yers la \ïerge miraculeuse que nous y ayions instalIée. 
II serait impossible de traduire l'expression de ce regard : 
<< Que voyez-vous ? >> lui dit sa sæur Marie, - celIe-là mème 
qui, dans son enfance, fut témoin de son e\:tase et lui seryit 
aussi de mère. - Elle répondit : 
<< Jamais elle ne m'a paru si belle !... mais aujourd'hui c'est 
la statue; autrefois. J'OUS saJ'e::;: bien que ce n'était pas la 
statue... >> 
Souvent depuis, l'angélique enfant fut consolée de la même 
manière. Un soir elle s'écria : 
<< Que je l'aime la Yierge 
Iarie! Si j'avais été prêtre, que 
j'aurais bien parlé d'elIe! On la montre inabordable, il faudrait 
la montrer imitable. Elle est plus 17lère que reine! l'ai entendu 
dire que son édat édipse tous les saints, comme Ie soleil à 
son le\"er fait disparaìtre les étoiles. .\Ion Dieu! que cela est 
étrange! une mère qui fait disparaitre la gloire de ses enfants! 
l\loi, je pense tout Ie contraire ; je crois qu'elle augmentera de 
beaucoup la splendeur des élus... La \ïerge 
Iarie ! comme il 
me semble que sa \'ie était simple! >> 
Et, continuant son discours, elle nous fit une peinture si 
sua\"e, si délicieuse de lïntérieur de la sainte FamilIe, que 
nous en restàmes dans l"admiration. 


Une épreu\'e bien sensible l'attendait. Depuis Ie 16 aoùt 
jusqu'au 30 septembre, jour bienheureu\. de sa communion 
éternelle, à cause de \'omissements qui se produisaient sans 
cesse, il ne lui fut plus possible de rece\'oir la sainte Eucha- 
ri
tie. Le Pain des Anges! qui donc l'ayait plus aimé que ce 
séraphin de la terre? Combien de fois, même en plcin hi\'er 
de cette dernière année, après ses nuits de cruelles souffrances, 
la courageuse enfant se leva dès Ie matin, pour se rendrc à la 
Table saintc! ElIe ne croyait jamais acheter trap cher Ie 
bonhcur de s'unir à son Dicu. 



2-/-Q 


Sæur Thérèse de l"Enfant-JéslIs. 


\ yant d"ètre pri \"t
e de cette nOl1rritl1re célcstc. Xotre-Seigncur 
]a ,'isita souyent sur son lit de douleur. La communion du 
16 juilIet, fête de \'otre-Dame du .\lont-Carmel, fut particu- 
Iièrement touchante" Pendant la nllit. ellc composa Ie couplet 
sui,"ant qui de,-ait ètre chanté a,'ant la communion: 


Toi qui connais ma petitcsse ðtrème. 
Tu ne crains pas de t"abaisser \'ers moi ! 
\ïens en man cæur, Ò Sacrement que j'aime : 
\ iens en man cceur... il aspire \'crs toi. 
.Ie yeux. Seigneur, que ta bonté me laisse 
\lourir d'amour après ceUe tà\'eur : 
.Iésus! entends Ie cri de ma tendresse, 
\ïens en mon cceur ! 


Le matin, au passage du Saint Sacrement. lc payé de nos 
-:Ioìtres disparaissait sous Ies tleurs des champs et Ies roscs 
effcuil1écs. en jeune prètre, deyant céIébrcr, cc jour-Ià même, 
.'ia premièr
 .\lesse dans notre chapel1e. porta Ie Yiatique sacré 
à notre douce malade. Et sæur .\larie de l"Eucharistie, dont la 
\'oix mélodieusc a"ait des yibrations célestes, chanta scIon son 
jésir: 


\lourir d'amour, C'ðt un bien dou\. martyre. 
Et c'est celui que ie youdrais soutfrir. 
o Chérubins ! accordez Ytltre I
Te. 
(:ar. je Ie sens, man c\il \ a tìnir... 


Dj\ in Jésus, réalise mlln rè\ e : 
\lourir d'amllur! 



uelques jours après. la petite Ylctlmc dc Jésus se trou\'a 
plus mal; et, Ie 30 juil1et, el1c reçut l"E\.tr
Illc-Onction, Toute 
radieuse eUe disait alors : 
<< La portc de ma som bre prison cst entr'ou '"crte, je suis dans 



Histoire d'lme iÌme. - Cizapitre dOll':;.iëme. 2-/-1 


3a joie, surtout Jepuis que notre Père Supérieur m'a assuré que 
mon âme ressemble aujourd'hui à celle d'un petit enfant après 
Ie baptême. >> 
Sans doute, elle pensait s'en\"oler bien vite au milieu de la 
blanche phalange des Saints Innocents. Elle ne savait pas que 
.deux mois de martyre la séparaient encore de sa déliyrance. 
Un jour, elle dit à la .\lère Prieure : 
<< 
la .\lère, je YOUS en prie, donnez-moi la permission de 
mourir... Laissez-moi ofhir ma ,"ie à telle intention... >> 
Et. eomme cette permission lui était refusée : 
<< Eh bien, reprit-elle, je sais qu'en ce [moment Ie bon Dicu 
.désire tant lme pctite grappe dc raisin, que personne ne '"eut 
lui ofrrir, qu'il ya bien ètre obligé dc J'C1Úr fa volcr... Je ne 
.Jemande rien, ce serait sortir de ma ,"oie d 'abandon, je pric 
seulement la \'ierge 
larie de rappeler à 
on Jésus Ie titre de 
Foleur qu'il s'est donné lui-même dans Ie saint Eyangile, afin 
qu'il n 'oublie pas de venir mc voler. >> 
L
 n jour, on lui apporta une gerbe J'épis de blé. Elle en prit 
un tellement chargé de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et Ie 
considéra longtemps... puis elle dit à la 
lère Prieure : 
<< 
la l\lère. eet épi est l'image de mon')me : Ic bon Dicum'a 
cllargéc de grâccs pOllr moi cl Four bien d'autres 1.... Ah! je 
\'eux m'incliner toujours sous l'abondanLe de:; dons célestes, 
reconnaissant que tout vient d'en haul. >> 
Elle nc se trompait pas: oui, son àme était chargée de grâces... 
et qu'il semblait.facile de distinguer l'Esprit de Dicu se louant 
lui-même par cette bouche innocente! 
Cet Esprit de vérité n 'avait-il pas déjà fait écrire à la grande 
Thérèse d'Ayila : 
<< A l'ce une humble el saÙzlc présomption, que les âmes 
<1.rrivées à tunion divine se liennent Cll haute :cstimc, qu' elles 
.aient sans eesse devant les yellx Ie sOllJ'cnir des bicn/aits reçus 
ct se gardcnt bien de croire fairc aete a'llllmililé en ne recon- 


I" 



2.j.2 


Sællr Thérèse de l'Enfant-JésllS. 


naissant pas les grâces de Dieu. NOes/-il pas clair qu"un sou- 
venir fidèle des bielljaits allgmenlc [amour ellJ'ers Ie biell- 
faiteur? Comment celui qui ignore les ricllcssCS dont il cst 
pOSscsscllr pOllrra-t-il en fairc parI et les distribller aJlee 
libéralité? >> 


Ce n 'est pas la seule fois q LIe fa petitc Tlzérèse de Lisicux 
prononça des paroles véritablement inspirées. 
Au mois d'anil 1895, alors qu'ellc était très bien portante, elle 
fit cette confidence à une religieuse ancienne et digne de foi : 
<< .Ie mourrai bientût; je ne vous dis pas que cc soit dans 
quelques mois; mais. dans 2 ou 3 ans all plus: jc lc scns par 
cc qui se passc dans mun àmc. )) 
Les novices lui témoignaient leur surprise de la voir deviner 
leurs plus intimes pensées : 
<< Y oici mon secret, leur dit-elle : je ne \'OUS fais jamais 
d'observations sans invoquer la Sainte Yierge, je lui demande 
de m'inspirer ce qui doit VOllS faire Ie plus de bien; et moi- 
même je suis sou\'ent étonnée des choses que je vous enseigne. 
.Ie sens simplement, en vous les disant, que je nc me trompe 
pas et que Jéslls vous parle par ma bouche. >
 
Pendant sa maladie, une de ses sæurs venait d'avoir un 
moment de pénible angoisse, presque de découragement, à la 
pensée d'une inévitable et prochaine séparation. Entrant 
aussitût après à l'infirmerie, sans ricn laisser paraître de sa 
peine, elle fut bien surprise d'entendre notre sainte malade lui 
dire d'un ton sérieux et tristë : << II ne faudrait pas pleurer 
comme ceux qui n'ont pas d'espérance! )> 
Une de nos l\lères, étant venue la visiter, lui rendait un 
léger sen'ice. << Que je serais heureuse. pensait-elle, si cet ange 
me disait : Au Ciel, je vous rendrai cela ! )) - Au même instant, 
sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus se tournant vcrs elle, lui dit : 
<< l\la l\lère, all Cicl jc 1'OllS rcndrai ccla ! )) 



lIistúÌ1"e d'une time. - Chapitre dou
ième" 2.f-J 


I\lais Ie plus surprenant, c'est qu'elle paraissait ayoir con- 
science de la mission pour laquelle Ie Seigneur I'ayait envoyée 
ici-bas. Le yoile de l'a\"cnir semblait tombé de\"ant eIle; et. 
plus d'une fois. elle nous en ré\"éla les secrets en des prophéties 
déjà réalisées : 
<< Je n'ai jamais dOllllé all bOll Dielt que de l'amour, disait- 
eUe, ilmc rendra de ramour. - .\PRÈS 
IA MORT, JE FERAl TO
lBER 
U\E PU':lE DE ROSES. >> 
U ne Sæur lui parlait dc la béatitude du ciel. Elle l'inter- 
rompit, disant : << Ce n'cst pas cela qui m'attire... 
- Quoi donc? 
- Oh! c'est l'A)WUR ! Aimer, être aimée, et revenir sur la 
terre pour fa ire aimer tAMOCR. >> 
Un soir, eUe accueillit l\lère ,.\gnès de Jésus a\'cc une expres- 
sion toutc paniculière de joie sereine : 
<< 1'1a 1\lère. quelques notes d'un concert lointain viennent 
d'arriver jusqu'à moi. et j'ai pensé que bientõt j'entendrai des 
mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me 
réjouir qu'un instant; une seule attente fait battre mon cceur : 
c'est {amour quc jc rcccJJ1"ai et cclui quc je pOllrrai donncr! 
<< Je sens quc ma missiun va commcnccr. ma mission de 
faÏ1'e aÏ1ner Ie ball Dieu commc jc {aime... dc donncr ma 
petite voie aux âmes. JE "EUX PASSER l\WN CIEL A FAlRE Dlr 
BlEI'; SGR LA TERRE. Ce n'cst pas impossible, puisqu'au sein 
17lêmc dc la J.1isioll béatijique. Ics an{{cs veil/cnt sur nOllS. Non, 
jc llC pourrai prendrc aucun r
pos. jusqu' à la fin du 17londe! 
lv/ais lorsqlle range aura dit: ,,< Le temps n'est plus I !>> alors 
je me reposerai. je pourrai jOlt iI', parce que Ie llombre des 
élus sera complet. 
- Quelle petitc yoie youlez-yous donc enseigner aux 
âmes ? 


Apoc.. '<, Ii. 



244 


Sæur Thérèse de L"Enfant-Jeslls, 


- .\la 
lère, c"est la l'oie de fenlance spirituelle
 c'est Ie 
chemin de 10. con.fìance et du total abandon. Je veux leur in- 
diquer les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi; 
leur dire qu'il n'y a qu"une seulc chose à faire ici-bas: jeter à 
J ésus les /lellrs des petits sacriJices
 Ie prendre par des 
caresses! C'es/ cOl72me cela que je tai pris. et c'est pour cela 
que je serai si bien reçlle! >> 
<< Si je YOUS induis en errcur avec ma petite voie d'amour, 
disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse 
suÍ\Te longtemps. Je vous apparaìtrais bientòt pour vous dire 
de prendrc unc autre route: rnais, si je ne re\'iens pas, croyez 
à la \"érité de mes paroles: on n'a ja11lais trap de confiance 
envers Ie bon Dieu
 si puissant et si l72iséricordieux! On 
obtient de Illi tout au/ant qu'on en espère !... >> 
La yeille de la fête de Notre-Dame du 
lont-Carmcl une 
novice lui dit : 
<< sì YOUS alliez mourir demain, après la communion, ce 
serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma 
peine. il me semble, >> 
Et Thérèse répondit yi\"ement : 
<< 
lourir après la communion! Ln jour de grande fête! 
::"on, il n'cn sera pas ainsi : les petites àmes ne pourraient 
pas imiter cela. Dans ma petite yoie, il n 'y a que des choses 
très ordinaires; il fallt que tout ce que je jais, les petites â11les 
puissent Ie faire. >> 
Elle écri\'ait encore à run de ses frères missionnaires : 
<< Ce qui m'attire yers 1a Patrie des cieux, c'est l'appel du 
Seigneur, c'est respoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant 
désiré, et la pensée que jc pourrai Ie faire aimer d'une 
multitude d'â11les qui Ie béniront éternellement. >> 
Et une autre fois : 
<< .Ie compte bien ne pas rester inactive au Cicl, mon désir 
cst de travailler encore pour rEglise et les àmes ; je Ie demande 



lfisloire dOlwe Lime. - Chapit7'e dou,ième. 2-f.5 


à Dieu et je suis certainc quïl m'exauccra. Yous yoyez que, si 
je quitte déjà lc champ de bataillc, ce n'est pas a\"ec le désir 
égoïste de me reposer. Depuis longtemps la souffrancc est 
deyenue mon ciel ici-bas; et j'ai du mal à conce\'oir commcnt 
il mc sera possible dc m 'acc1imater dans un pays où la joie 
règne sans aucun mélange dc tristesse. II faudra que Jésus 
transforme tout à fait mon âmc, autrement je ne pourrais sup- 
porter les délices éternel1es. >> 


Qui, la souffrance était dc\"enue son ciel sur la terre; eUe 
lui souriait, comme nous sourio.ns au bonheur. 
<< Quand jc soufTre bcaucoup. disait-elle, quand il m'arrive 
des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air 
triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réus
issais 
pas toujours; mais maintcnant, c'est une habitude que jc suis 
bien heureuse d'a\'oir contractée. >> 
Une de nos sæurs doutait de sa patience. lOn jour"en la 
visitant. eUe yit sur son visage une e\.pression de joie céleste 
et \"oulut en sa\"oir la cause. 
<< C'est parce que jc ressens une très viye douleur, répondit 
Thérèse; je me suis toujours cfforcée d'ai mcr la soutfrancc et 
dc lui faire bon accueil. >> 
<< Pourquoi ètes-yous si gaie ce matin? >> lui demandait 
l\1ère Agnès dc Jésus. 
- C'est parce quc j'ai eu deu\. petitcs peines; ricn ne me 
donne de petite,ç..joies comme les petites peines. >> 
Et une autre fois : 
<< Yous ayez eu bien dcs épreu\'es aujourd'hui ? 
- Qui, mais... puisquc jc lcs aimc !... l'aime tout ce que 
Ie bon Dieu me donne. 
- C'est affrcu \: ce que YOilS souflrez? 
- l'ion, ce n'est pas affreu.\.; une petite victime d'amour 
pourrait-elle trou\"cr aftrem,: ce que son Epoux lui cl1\"oie? II 



2-1-6 


Sællr Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


me donne à chaque instant ce que je puis supporter; pas 
davantage ; ct si, Ie moment d'après, il augmente ma souf- 
france, il augmente aussi ma force. 
<<Cependant, je ne pourrais jamais lui dcmander des souf- 
frances plus grandcs, car je suis trop petite: elles de\'ien- 
draient alors mes soutfrances à moi, il faudrait que je les 
supporte toute seule; et je n "ai jamais rien pu faire tOllfe 
seule. >> 


Ainsi parlait au lit de mort cette yierge sage et prudente 
dont la lampe, toujours remplíe d
 l'huile des yertus, brilla 
jusqu'à la fin. 
Si I'Esprit-Saint nous dit au li\Te des Proverbes : << La 
doctrine d'un h0112me se prouve par sa patience 1 >>, cellcs qui 
ront cntendue peu\'cnt croire à sa doctrine, maintenant 
qu'elle 1'a prouyée par une patience inyincible. 


A chaque visite, Ie médecin nous témoignait son admira- 
tion : << Ah! si YOUS sa\"iez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai 
vu souffrir autant avec cette e
pression de joie surnaturelle. 
C'est un ange! >> Et comme naus lui exprimions notre chagrin 
à la pensée de perdre un pareil trésor : - << Je ne pourrai la 
guérir, c'est une àme qui n'est pas faite pour la terre. >> 
Voyant son e\:trême faiblcsse, il ordonnait des potions for- 
tifiantes. Thérèse s'cn attrista d'abord. à cause de leur prix 
éle\"é; puis elle nous dit : 
<< .i\laintenant je ne m'afHige plus de prendre des remèdes 
chers, car j'ai Iu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pen- 
sant que tout serait à l'a\'antage de nos bienfaiteurs, puisque 
Notre-Seigneur a dit : << Ce que VOllS (ere!\ all pills petit d'entre 
les miens. c'est à 112oi-même qlle VOltS Ie fere!\ 2. >> 


I Prov., X:X, II. - 
 :\\att" xxv, 40. 



l/istoire d"une âme. - Chapitre dOIl;ième. 247 


<< Je suis con, aincue de l'inutilité des médicaments pour 
me guérir, ajoutait-elle; mais je me suis arrangée avec Ie bon 
Dieu pour qu'il en fasse protìter de pau\Tes missionnaires qui 
l1'ont ni Ie temps, ni les moyens de se soigner. >> 


Touché des prévenances de sa petite épouse, Ie Seigneur, 
qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l'entourait aussi 
de ses divines attentions: tantôt, c'étaient des gerbes fleuries 
en\"oyées par sa famille, tantòt un petit rouge-gorge qui venait 
sautiller sur son lit, la regardant d'un air de con naissance et 
lui faisant mille gentillesses. 
<< 
la 
lère, disait alors notre enfant, je suis profondément 
émue des délicatesses du bon Dieu pour moi; à I'extérieur, 
fen suis combIée... et cependant je demeure dans les plus 
noires ténèbres !... Je soufhe beaucoup... oui, beaucoup! mais 
a\'ec cela, je sllis dans line paix étonnante : tous mes désirs 
()nt été réalisés... je suis pleine de confiance. >> 


Quelque temps après, eUe racontait ce trait touchant : 
<< Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière \"Ìnt me 
mettre aux: pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture 
dïode sur la poitrine. 
<< J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévo- 
rait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me 
plaindre à :\'otre-Seigneur : << Mon Jésus, lui dis-je, \'OUS en 
êtes témoin, je brûle et 1'0n m 'apporte encore de la chaleur 
et du feu! Ah ! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi-\'erre 
d'cau, comme jc serais bien plus soulagée !... 
lon Jésus! 
votre petite fil/e a bien SOl!! 
lais elle est heureuse pourtant 
de trou,"er l'occasion de manquer du nécessaire, afin de micux 
yOUS ressembler et pour sauver des âmes. >> 
<< ßientôt l'infirmière me quitta, ct jc ne comptais plus la 
revoir que Ie lcndemain matin, lorsqu'à ma grandc surprise 



2-1-R 


Sællr Thérèse de I'Ellfant-Jéslls. 


dIe re\-int quelques minutes après. apportant une boisson 
rafraîchissante : << Je viens de penser à l'instant que ,ous. 
pourricz a\"oir soif. me dit-elIe, désormais je prendrai l'habi- 
tude de vous' offrir ce soulagement tous les soil's. >> Je la. 
regardai. interdite, et. quand je fus seule, je me mis à fondre 
cn larmes. Oh! que notre Jésus est bon! <Juïl est dou\. et 
tcndre! Que son cceur cst facile à toucher! >> 


L" ne des délicatesses du Cccur de Jésus, qui causèrent lc plus. 
de joie à sa petite épouse, fut celIe du G septcmbre, jour où, 
par un fait tout pro\Tidentiel. nous reçûmes une relique du 
\'énérable Théophane \"énarJ. Plusieurs tois déjà, elle a\"ait 
exprimé Ie désir de posséder quelque chose ayant appartenu à 
son bienheureux ami; mais, yoyant qu'on n'y donnait pas 
suite, clle n'en parlait plus. Aussi son émotion fut grande 
quand la :\lère Prieure lui remit Ie précieu\: objet; elle Ie 
couvrit de baisers et ne youlut plus s'en séparer. 
Pourquoi donc chérissait-elle à ce point l'angélique mis- 
sionnaire? Elle Ie contìa à ses sæurs bien-aimées dans un 
entretien touchant : 
<< Théophane Y énard cst un petit saint. sa \'ie est tout ordi- 
naire. (l aimait beaucoup la Yierge Immaculée. il aimait 
beaucoup sa famille. >> 
Appuyant alors sur ces derniers mots: 
<< 
loi aussi, j'aime beaucoup ma familIe! Je nc comprends 
pas les saints qui n'aiment pas leur famille1... Pour souvenir 
J'adicu, je YOUS ai copié certains passages des dernières lettres 
L]U ïl écri,'it à scs parents; ce sont mes pensées, mon àme 
ressemble à la sienne. >> 
Nous transcrivons ici cette lettre que 1'0n croirait sortie de 
la plume et du cæur de notre ange : 


<< Je ne troU\"e ricn sur la tcrre qui me rendc heureusc: mon 



llistoire d"ll11e åme. - Clzapitre dOll:;,ième_ 


2-/-9 


C(cur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde 
ne peut Ie satisfaire. Ma pensée s'envole vcrs I'éternité, Ie temps va 
finir! Mon cæur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel 
serein; je ne regrette pas la vie de ce monde : j'ai soif des eaux de 
la vie éternelle... 
<< Encore un peu et mon âme q uittera la terre, finira son exil, 
terminera son combat. Je monte au ciell Je vais entrer dans ce 
séjour des élus. voir des beautés que I'æil de rhomme n'a jamais 
vues, entendre des harmonies que I'oreille n'a jamais entendues, 
jouir de joies que Ie cæur n'a jamais goûtées... 1\le yoici rendue 
à cette heure que chacune de nous a tant désirée ! II est bien \Tai 
que Ie Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de ce 
monde. J e ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la 
force de Celui qui, sur la croix, a \'aincu les puissances de l'enfer. 
<< Je suis une t1eur printanière que Ie !\laître du jardin cueille 
pour son plaisir. ::\ous sommes toutes des f1eurs plantées sur cette 
terre et que Dieu cueille en son temps: un peu plus tôt. un peu 
plus tard... 1\loi, petite éphémère. je m'en yais la première! Cn 
jour nous nous retrouycrons dans Ie paradis et nous jouirom du 
Yfai bon heur. >> 


SCEn
 TUÉRÈSE DE L'E;\'F.\'\T-J ÉSl'S, 
emprll1lla1l1 Les paroles de l'allgéliqlle m,zrt.n- Tlzeophalle \-éllard. 


Yers Ia fin de septembre, comme on Iui rapportait quclque 
chose de ce qui ayait été dit à Ia récréation. touchant Ia 
responsabilité de ceu:\. qui ont charge d'âmes. ellcs se ranima 
un instant et prononça ces belles paroles: 
<< Pour les petits. ils seront jugés aJ'ec ll1ze extrême dou- 
cellr t ! )> II est possible de rester petit. mème dans Ies charges 
Ies plus redoutables; et n'cst-il pas écrit qu'à Ia fin << Ie Sei- 
gneur se lèvera pOllr saZl1'er tOllS les doux et les humbles de 
la terre 2 )) ? II ne dit pas juger. mais SallJler! >> 
Cependant. Ie flot de Ia douleur montait de plus en plus. La 
faiblesse deyint si exces
iYe que. bientôt. Ia sainte petite 


t S,\p., \"1, ï, - 
 p
- L\.'\.\, I}. 



250 


Sæur Thérèse de L"Enfant-Jéslls. 


malade en fut réduite à ne plus pouyoir faire, sans secours, 
Ie plus léger mouvement. Entendre parler près d'eIle, même 
à yoix. basse, lui de\'enait une pénible soufTrance; la fièyre 
et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seu1e 
parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En cet état 
pourtant, Ie sourire ne quitta pas ses lè\Tes. Un nuage 
passait-il sur son front? c'était 1a crainte de donneI' à nos 
sæurs un surcroît de peine. Jusqu'à l"ayant-yeille de sa mort 
dIe youlut être seule la nuit. Cependant, son infirmière se 
levait plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses 
\ isites, eUe la trouva les mains jointes et les yeux éleyés \'ers 
Ie ciel. 
<< Que faites-vous done ainsi ? lui demanda-t-eIle; il faudrait 
<:ssayer de dormir. 
- Je ne puis pas, ma sæur, je souffre trop ! alors je prie..... 
- Et que dites-yous à Jésus ? 
- Je ne lui dis rien, je l'aime 1 >> 


<< Oh ! que Ie bon Dieu est bon 1... s'écriait-elle parfois. Oui, 
il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter 
tout ce que je souffre. >> 
Un jour elle dit à sa .:\lère Prieure : 
<< .:\la i\lère, je voudrais YOUS confier l'état de mon âme; 
mais je ne Ie puis, je suis trop émue en ce moment. >> 
Et, Ie soil', elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une 
main tremblante : 
<< 0 mon Dieu, que YOUS ètes bon pour la petite victime de 
\'otre amour miséricordieux! .:\laintenant même que YOUS 
joignez la souffrance extérieure aux épreuyes de mon âme, je 
ne puis dire: << Les angoisses de fa mort m'ont environnée I. >> 
.\lais je m'écrie, dans ma reconnaissance: << Je suis dcsccndue 


IPS. X\'II, 5. 



Histoire d'une àme. - Chapit7"e dou
iè11le. 251 


.dans fa JJallée des ombres de fa 112ort. cepcnda12t
 je ne crains 
.aUClln mal. parce que J'OUS ètes avec moi. Seigneur I. >> 
<< Quelques-unes croient que \'ous a\"ez peur de la mort, 
Jui dit sa petite A/ère. 
- Cela pourra bien arri\er, je ne m'appuie jamais sur mes 
propres pensées, je sais com bien je suis faible; mais je yeux 
jouir du sentiment que Ie bon Dicu me donne maintenant; il 
-sera toujours temps de souffrir du contraire. 
<< l\1onsieur l'Aumònier m'a dit : << Etes-yous résignée à 
mourir? )> Je lui ai répondu : << .\h! mon Père, je trou\"e 
qu'il n'y a besoin de résignation que pour \.iyre..... pour 
mourir, c'est de la joie que j"éprou\"e. >> 
<< :\e vous faites pas de peine, ma .\lère, si je SOUffI e beau- 
.coup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier 
moment. 
otre-Seigneur n'est-il pas mort Yictime d'amour, 
et yoyez queUe a été son agonie !... )) 


Enfin, l'aurore du jour éternel se leva! C'était Ie jeudi, 
30 septembre. Le matin, notrc douce \'ictime, parlant de sa 
,dernière n uit d'exil, regarda la statue de 
larie en disant : 
<<Oh! je l'ai priéc avec une fef\'eur 1... mais c'est l'agonie 
toute pure, sans aucun mélange de consolation... 
<< L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'al1rai l'air 
du Ciel ? >> 
.\ deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce 
qu'elle n'a\'ait pu faire depuis plusieurs semaines, ct s'écria : 
.(< 
la l\lère, Ie calice est plein jusqu'au bord! 
on, je 
n'aurais jamais cru qu'il fùt possible de tant soutfrir... Je ne 
puis m'expliql1er cela que par mon désir e-x.trème de sau\"er 
des àmes... >> 
Et quelque tern ps après : 


-Ps. XXII, -to 



252 


Sællr Tlzérèsc de LTnfant-JésllS. 


<< Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh ! 
c'est bien \Tai! Je ne me repells pas de m'ètre [iJ'rée à 
tamour. >> 
Elle répéta plusieurs fois ces derniers mots. 
Et un peu plus tard : 
<< ì\la 1\1ère, préparez-moi à bien mourir. )> 
Sa yénérée Prieure l"encouragea par ces paroles: 
<< 
lon enfant, vous êtes toute prête à paraìtre de\"ant lJieu. 
parce que vous avez toujours compris la \"ertu d'humilité. >> 
Elle se rendit alors ce beau témoignage : 
<< Oui, je Ie sens, mon àme n'a jamais recherché que la 
yérité... oui. j'ai compris l'humilité du cæur! >> 
A quatre heures et demie, les symptômes de la dernière 
agonic se manifestèrent. Dès que notre angéligue mourante 
Yit entrer la communauté, elle la remercia par Ie plus gracieux. 
sourire; puis tout entière à l'amour et à la souffrance. tenant 
Ie crucifi
 dans ses mains défaillantes, cUe entreprit Ie combat 
suprême. Une sueur abondante cou\Tait son yisage; eUe 
tremblait... l\lais, comme au sein d 'une furieuse tcmpête Ie 
pilote à deux. doigts du port ne perd pas courage. ainsi ceUe 
âme de foi, aperce\'ant tout près Ie phare lumineu.\. du rivage 
éternel, donnait \'aillamment les derniers coups de fame pour 
atteindre Ie port. 
Quand la cloche du monastère tinta l"r\ngelus du soir. elle 
fi \:a sur l'Etoile des mers, la \ïerge im maculée, un inex.pri- 
mable regard. r\'était-ce pas Ie moment de chanter: 


Toi, qui, ins me sourire au matin de ma vie, 
Viens me sourire encor, !\lère. voici Ie soil' ! 


A sept heures et quelques minutes, notre paun-e petite 
martyre, se tournant vers sa l\lère Prieure, lui dit : 
<<;\la 
lère, n 'est-ce pas l'agonie ?... I\e yais-je pas mourir ?.. 



Histoire d"llne time. - Chapilre dou:{ième. 253 


- 
ui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jésus \ cut peut-être 
la prolonger de quelques heures. >> 
Alors, d'une voix douce et plainti\"e : 
<< Eh bien... a11ons... a11ons... olz ! je ne Jlolldrais pas moins 
sOlliJrir ! >> 
Puis, regardant son crucifix: 
<< OH !... JE L'An\E !... .:\lo
 DIEt', lE... voes... AmE!! ! >> 


Ce furent ses dernières paroles. E11e venait à peine de les 
prononcer qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à 
coup, la tète penchée à droite, dans l'attitude de ces vierges 
martyres s'offrant d'elles-mêmes au tranchant du glaive ; ou 
plutòt. comme une yictime d'amour, attendant de l'Archer 
divin la flèche embrasée dont eUe veut mourir... 
Soudain e11e se relève, comme appelée par une voix mysté- 
rieuse, elle OU\Te les yeux et les fixe, brillants de paix céleste 
et d\m bonheur indicible, un peu au-dessus de l'image de 
.:\\arie. 
Ce regard se prolongea l'espace d'un Credo, et son âme 
bienheureuse de\'enue la proie de L4 igle divin s'envola dans 
les cieu \: 


Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce 
monde : << La mort d'a112011r que je soulzaite, c' est celie de 
Jésus sur la croix. >> Son désir fut pleinement exaucé : les 
ténèbres, l'angoisse accompagnèrent son agonie. Cependant, 
ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la prophétie sublime 
de saint Jean de la Croix, touchant les àmes consommées 
dans la divine charité : 
<< Elles meurent dans des transports admirables et des 
assaltts délicieux que leur livre ["amour, C0112me Ie cygne dont 
Ie clzallt est plus mélodiellx qltand il est sur Ie point de 



2:J4 


Sæur Thérèse de l"Enfant-.Jésll.s. 


1120llrir. C'est ce qui faisait dire à Dayid que << la mort des 
jllstes est préciellse devant Diell >): car c'est alors que les 
fleu \"es de l'amour s'échappen t de l"àme. et s'en \ ont se perdre 
dans l"océan de l'amour di\"in. )) 


Aussitòt que notre blanche colom be eut pris son essor, la 
joie du dernier instant sÏmprima sur son front; un ineffable 
sourire animait son yisage. 1\ous lui mìmes une palme à la 
main; et les lis et les roses entourèrent la dépouille virginale 
de celie qui emportait au ciella robe blanche de son baptême 
empourprée du sang de son martyre d'amouf. Le samedi et Ie 
dimanchc, une foule nombreuse et recueillie ne cessa d'atHuer 
de\"ant la grille du chæur, contemplant dans la majesté de la 
mort << la petite reine >> toujours gracieuse, et lui faisant tou- 
cher par centaines: chapelets, médailles, et jusqu'à des bijou\.. 
Le 4 octoDre, jour de l"inhumation, nous la yîmes entourée 
d'une belle couron ne de prêtres; cet honneur lui était dÙ : elle 
avait tant prié pour les àmes sacerdotales! Enfin, après avoir 
été solennellement bénit, ce grain de froment précieu
 fut jeté 
dans Ie sillon par les mains maternelles de la sainte Eglise... 
Et qui dira maintenant de com bien d'épis mùrs il a porté Ie 
germe ?.. U ne fois de plus. elle s'est réalisée magnifiquement 
la parole du di\"in l\loissonneur : <<En vérité, je 1'OllS Ie dis. 
si Ie grain de blé é/ant tombé à terre ne viellt à l1lOllrir
 if 
demellre selll,. mais s' ilmellrt, IL PORTE BEAUCOl"P DE FRUITS. >> 


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Des Anges, ce soir-là. dans l'ombre descendirent, 
Pour chercher une sæur et l'emporter aux Cieux; 
Sur leurs ailes d'azur, joyeux, ils la ra\'irent, 
Et l'Enfant-Dieu, Jésus, accourait devant eux. 


Des Vierges étaient H\, pour faire sa conquête. 
Et l'ardeur du triomphe en leurs yeux éclatait; 
Toutes la regardaient avec un air de fête, 
La Vierge Immaculée aussi lui souriait1.., 


Et, ses liens rompus, parut au milieu d'elles, 
Thérèse, belle et jeune, et d'un æil enl1ammé; 
Seule, elle a\'ait Ie front orné de l1eurs nouvelles. 
Plus brillantes que l'aube aux premiers jours de maio 


Cette épouse choisie, âme pure et sereine, 
Déjà pleine de jours, allait chercher au Ciel, 
Au Ciel impatient de la proclamer reine, 
De son ardent amour Ie salaire éternel... 


Belle ROSE EFFEUILLÉE autrefois sur La terre, 
Nous courons à l'odeur de tes parfu71Zs si doux. 
Toi qlli compris I'A mour, donne-nous ta Lumière, 
Jette encor de Là-Haut tes petaLes sur nous! 


-ø/pl.-- 



APPENDICE 



 


 


<< Je vous bé/lis, mrm Père. Seignellr du 
ciel et de la telTe, de ce que l'OUS alle
 CLtchë 
ces choses allx savants et aux sages, et que 
VOIlS Irs al'e
 révélécs allx pills petits. >) 


Ll'L. :\. :!I, 



PORTRAIT PHYSIQUl:.. 


DE 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus. 



:.
 


:\ous trou\"ons dans Ie portrait que RIBEIRA nous a laissé de 
la grande Thérèse de Jésus, les traits sous lesqueIs est fidèle- 
ment peinte la petite Thérèse de l'Entànt-Jésus (sauf de légères 
modifications indiquées en italique) : 
<< Elle était grande de taille et fort bien faite. Elle avait les 
,yeux pers. les cheveux blonds. les traits fins el régulicrs, 
les mains très belles. Son \'isage était d'une très belle coupe, 
bien proportionné, Ie teint de lis : il s'enfiammait quand 
eUe parlait de Dieu et lui donnait une beauté ravissante. 
Sa figure était inefl"ablement limpide, tout y respirait une 
paix céleste. Enfin tout paraissait parfait en elle. Sa démarche 
était pleine de dignité en mème temps que de simplicité et 
de gràce ; eUe était si aimable, si paisible, qu'il suffisait de la 
,,'oir et de l'entendre pour lui porter du respect et l'aimer. >> 


/
 



 
.,
 



Gonseils 
et Souvenirs 



 


Dans les entretiens de Thérèse ayec ses no\'iccs. nous trou- 
yons les plus précicux enseignements. 


Je me décourageais à la yue de mes imperfections. raconte 
rune d'entre dIes, Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit : 
<< V ous me faites penser au tout petit enfant qui commence 
à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Y oulant 
absolument atteindre Ie haut d"un escalier pour retrou\"er sa 
maman, il lèye son petit picd afin de monter la première 
marche.. Peine inutile! il retombe toujours sans pouyoir 
avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de 
to utes les yertus, leyez toujours yotre petit pied pour gravir 
l'escalier de la sainteté, et ne YOUS imaginez pas que \"OUS 
pourrc.l monter mèmc la première marche! non; mais Ie bon 
Dieu ne demande de YOUS que la bonne \-olonté. Du haut de 
cet escalier, il vous regarde a\'ec amour. Bientõt, yaincu par 
,"os efforts inutiles, il descendra lui-mème, et, YOUS prenant 
dans ses bras, '"ous emportera pour toujours dans son royaume 
oLÌ ,"ous ne Ie quitterez plus. 
lais, 
i YOUS cessez de le\"er 
yotre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre. )> 


<< Le scul moyen de faire de rapides progrès dans la \'oie de 
l"amour, disait-elle encore, est cclui de rester toujours bien 


J; 



258 


SæU7" Thérèsc de I'E71fant-Jésl/s, 


petite; c'est ainsi que j"ai fait; aussi maintenant je puis chanter 
avec notre Père saint Jean de la Croix: 


El 71l'abaissanl si bas, si bas, 
Je 71l'élcJh1Ì si haul, si haul, 
Que je pus atteindre 711071 bul .'... )) 


* 
'" 'I- 


Dans une tentation qui me semblait insurmontable. je lui, 
dis : <<Cette fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est im- 
possible. >> Elle me répondit : 
<< Pourquoi cherchez-,"ouS à YOUS mettre au-dessus? passe:t 
dessolls tout simplement. C"est bon pour les grandes âmes de 
voler au-dessus des nuages quand l'orage gronde; pour nous, 
no us n'avons qu'à supporter patiemment les a,"erses. Tant 
pis si nous sommes un peu mouillées! Nous nous sécherons. 
ensuite au soleil de l'amour. 
<< Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance : 
un che,"al nous barrait un jour l'entrée du jardin; on parlait 
autour de moi cherchant à Ie faire reeuler; mais je laissai 
discuter, et passai tout doucement entre ses jambes... Voilà ce 
que 1'0n gagne à garder sa petite taille! )> 


* 
'I- '" 


<< Notre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de-- 
Zébédée : << Pour être à mL1 droite et à ma gauche, c'est à 
cellX à qui man Père fa destiné I . )> Je me figure que ces.. 
places de choix, refusées à de grands saints, à des martyrs, 
seront Ie partage de petits enfants. 
<< David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que Ie- 
petit Benjamin présidera les assemblées (des saints) 2? )> 


I Matt., xx, 23. - ! Ps. LXVII, 29. 



ConseiLs et SOllvenirs. 


25 9 


* 
'I- 'I- 


<< V ous ayez tort de trouver à redire à ceci et à ccla, de 
chercher à ce que tout Ie monde plie à votre manière de voir. 
Puisque nous youlons être de petits enfants, les petits enfants 
ne savent pas ce qui est Ie mieux, ils trouvent tout bien; 
imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de mérite à faire cc qui 
cst raisonnable. >> 


* 
'I- 'I- 


<< l\les protccteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui 
1'0nt \'olé, comme Ies saints Innocents et Ie bon larron. Les 
grands saints 1'ont gagné par leurs æuvres; moi, je \ eux 
imiter les voleurs, je yeux l'avoir par ruse, une ruse d'amour 
qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. 
L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les proverbes : 
<< 0 tout petit! J'ene-\. apprenet de 11loi la finesse '. >> 


* 
'I- 'I- 


<< Que feriez-vous si \'OtiS pouviez recom mencer votre yic 
religieuse? 
- Il me semble que je ferais ce que j'ai fait. 
- Vous n'éprouvez donc pas Ie sentiment de ce solitaire 
qui disait : << Quand même j'aurais yécu de longues années 
dans la pénitence, tant 6lu'il me restera un quart d'heure, un 
souffie de vie, je craindrai de me damner >>? 
- 1\"on, je ne puis partager ceUe crainte, je suis trop petite 
pour me damner, les petits enjants ne se damnent pas. 
- Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, 
mais dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit 
d'enfancc? Qu'est-ce donc que rester petit? 


1 Prov., I, 4. 



260 


Sæltr F1lérèse de I EnfLlnt-JéSllS. 


Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout 
du bon Dieu, ne pas trop s'a11ìiger de ses fautes; enfin, c'est 
ne point gagner de fortune, ne sïnquiéter de rien. l\lême chez 
Jes pauyres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce 
qui lui est nécessairc; mais, quand il a grandi, son père ne 
\ cut plus Ie nourrir et lui dit : << T ravaille maintenant! tu 
peux te suffire à toi-même. >> Eh bien!, c'est pour ne pas 
entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant 
incapable de gagner ma J1ie. la Jlie éterllelle! >> 


.\tìn d'imiter notre angélique 
laìtresse, je youlais ne pas 
grandir, aussi m 'appelait-elle << Ie petit ellfallt >>. Pendant une 
retraite elle m 'adressa ces délicieux billets: 
<< ?\e craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même 
sans Ie sentir, c'est Ie moyen de Ie forcer à vous secourir, à 
vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher. 
<< C'est une grande épreuve de yoir tout en noir, mais cela 
ne dépend pas de vous complètement, faites ce que YOUS 
pourrez pour détacher votre cæur des soucis de la terre, et 
surtout des créatures; puis, soyez sùre que Jésus fera Ie reste. 
II ne pourra permettre que vous tombiez dans l'abîme. Con- 
soJez-vous, petit enfant, au ciel YOUS ne verrez plus tOllt en 
noir mais tout en blanc. Oui, tout sera revêtu de la blancheur 
divine de notre Epoux, Ie Lis des vallées. Ensemble, nous Ie 
suivrons partout où il ira... Ah! profitons du court instant de 
Ia vie! faisons plaisir à Jésus, sauvons-Iui des âmes par nos 
sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout Ie monde 
puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air 
de Ie sentir et d'en souffrir. >> 
<< Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie 
qu'étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se pri,'cr de 



Conseils ct S()uvenirs. 


261 


consolations par trop enfantines, \lais. que c'est vilain de 
passer son temps à se morfondre. au lieu de s'endormir sur Ie 
Cæur de Jésus ! 
<< Si la nuit fait peur au petit enfant. s'il se plaint de ne pas 
voir Celui qui Ie porte, quzl Jenne les }"eux : c'est Ie seul 
sacrifice que Jésus lui demande. En se tenan t ainsi paisible, 
la nuit ne l'effrayera pas, puisqu'il ne la verra plus: et bientôt 
Ie calme, sinon la joie. renaîtra dans son cæur. >> 


# 
" '" 


Pour m'aider à accepter une humiliation. elle me fit cette 
confidence: 
<< Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée 
dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu 
des pauvres << repenties >>. Mon bonheur aurait été de passer 
pour teUe à tOllS les ycux ; et je me serais faite l'apôtre de mes 
compagnes, leur disant ce que je p
nse de la miséricorde du 
bon Díeu... 
- l\'lais comment seriez-vous arrivée à cacher \"otre inno- 
cence au confesseur? 
- Je lui aurais dit que ïavais fait dans Ie monde une con- 
fession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer. >> 


" 'f 


<< Oh ! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir ! 
- Dites plutôt à perdre! C'est Jésus .qui se charge de 
remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses 
imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; 
YOUS n 'arriverez jamais au terme de \"otre voyage. V ous 
youlez gravir une montagne, et Ie bon Dieu veut vous faire 
descendre : il vous attend au bas de la vallée fertile de 
l'humilité. >> 



262 


Sællr Thérèse de l'Enfant-Jéslls. 


* 
'" 'I- 


<< Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas 
si je suis humble, mais je sais que je yois la vérité en toutes 
choses. >> 


. 
'" ". 


<< Vraiment, vous êtes une sainte ! 
_ Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les 
actions des saints : je suis line tOllte petite âme que Ie bon 
Dieu a combléede grâces... Vous verrez au ciel que je dis yrai. 
_ l\1ais ,"ous avez toujours été fidèle aux grâces divines, 
n'est-ce pas? 
_ Oui, depuis râge de trois ans
 je n'ai rien refusé au 
bon Diet1. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme 
ce soir Ie soleil couchant dore Ie sommet des arbres; ainsi 
mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu'elle 
est exposée aux rayons de l'amour. Si Ie soleil divin ne 
m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et 
ténébreuse. 
_ Nous youdrions aussi devenir toutes dorées. comment 
faire? 
_ 11 faut pratiquer les petites venus. C'est quelquefois 
difficile, mais Ie bon Dieu ne refuse jamais la première gràce 
qui donne Ie courage de se vaincre; si l'âme y correspond, 
elle se trouve immédiatement dans la lumière. J'ai toujours 
été frappée de la louange adressée à Judith: << 
TOUS ave
 agi 
avec lln cOllrage viril et votre cællr s'est fortifié t. >> D'abord. 
il faut agir a\'ec courage; puis Ie cæur 
e fortitìe, et 1'0n 
marche de victoire en dctoire. >> 


I Judith, xv, II. 



CÚllseiLs et SOllveni,'s. 


263 



 
.... >I- 


Sæur Thérèse dc I'Enfant-Jésus ne leyait jamais les yeux 
au réfectoire, ainsi que Ie veut Ie règlemcnt. Comme j'avais 
beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa ceUe prière 
, qui me fut une révélation de son humilité, car eUe y demande 
pour elle une grâce dont j'a\"ais seule besoin : 
<< Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de 
tenir les yeux baissés pendant Ie réfectoire, afin d'honorer et 
d'imiter l'exemple que vous leur ayez donné chez IIérode. 
Quand ce prince impie se moquait de vous, ô Beauté infinie, 
pas une plainte ne sortait de vos Ièyres, vous ne daigniez 
pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans doute, 
divin Jésus, I-Iérode ne méritait pas d'être regardé par vous; 
mais, no us qui sommes vos épouses, nous voulons attirer 
sur nous vos regards di\-ins. Nous vous demandons de nous 
récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous 
nous priverons de lever les yeux; et même, nous vous 
prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous 
serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincère- 
mentdevantvous. >> 


... 
'f ..,. 


Je lui confiais que je n'arrivais à rien ; et je 111 'en décourageais. 
<< Jusqu'à l'âge de quatorzc ans, me dit-elIe, j'ai pratiqué Ia 
\"ertu sans en sentir Ia douceur; je désirais la souffrance, 
mais je ne pensais pas à en faire ma joie ; c'est une grâce qui 
m'a été accordéc plus tard. 
lon âmc ressemblait à un bel 
arbre dont les fleurs tombaient aussitðt qu'clles étaient écloses. 
<< Faites au bon Dieu Ie sacrifice de ne jamais cueillir de 
fruits. S'il veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répu- 
gnance à souffrir, à être humiliée; s'il permet que to utes les 
fieurs de vos désirs et de votre bonne volonté tombent à terre 



26-1- 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JéslIs. 


sans ricn produirc, nc '"OUS troublcz pas. En un din d'æil, 
au moment dc yotrc mort, il saura bicn fairc mûrir dc beaux 
fruits sur l'arbre dc votre âmc. 
<< Nous lisons dans l'Ecclés!astique : << II est lei homme 
manqllant de force et abondant en pallJlreté
 et l"æil de Dieu 
fa regardé en bicn, ct il fa releJ'é de son humiliation. et if 
a éleJ'é sa fète; beallcollp s'en sont ét01Z1Zés el ont honoré Diell. 
(( Confie-toi en Diell et demeure à fa place, car il est facile 
all Seigneur d'enriclzir tout d"lln coup Ie pallvre. Sa bénédic- 
lion sc hâte pour la réco11lpense dll }llste. el cn lln instant 
1"apide il fai t fructifier ses progrès I. >> 
- 
lais, si je tombe, on mc trou,'cra toujours imparfaitc, 
tandis qu'à YOUS, on vous reconnaìt dc la ,'crtu ? 
- C'cst pcut-êtrc parcc que je ne l'ai jamais désiré.._ 
.:\lais. qu'on vous trou,'c toujours imparfaite, c'cst cc qu'il 
faut. c'est, là votrc gain. Sc croire soi-mème imparfaite et 
trou,'cr les autrcs parfaitcs, voilà Ie bonhcur. Que les créaturcs 
vous rcconnaissent sans vertu, ccla nc vous enlève rien ct ne 
YOUS rend pas plus pau vre; ce sont cIlcs qui perdcnt en joic 
intéricurc! Car il n'y a ricn dc plus doux que dc penscr du 
bien dc notre prochain. 
<< Pour moi, j"éprouyc unc grande joic, non seulcmcnt 
quand on mc troUYC imparfaite, mais surtout, quand je sens 
quc je le suis : au contrairc. lcs compliments ne me causent 
quc du Jéplaisir. )) 


. 
'I .. 


<< Lc bon Dicu a pour, ous un amour particulier, puisquïl 
YOUS confic d'autres âmcs. 
- CcIa nc mc donne ricn, ct je nc suis récllcment quc ce 
que jll suis dc,"ant Dicu... Ce n'est pas parcc qu'il ycut quc jc 


I F.:c I. , :\1, 12, 13,22, 23, 2+ 



Cunseils et SUIlJ'ellirs. 


265 


sois son interprète près de YOUS qu'il m 'aime dayantage : il 
me fait plutòt yotre petite scn"ante. C'est pour YOus et non pour 
moi qu'il m'a donné les charmcs et les yertus qui paraissent à 
YOS yeux. 
<< Je me compare souyent à une petite écuelle quc Ie bon 
Dieu remplit dc toutes sortcs de bonnes choscs. Tous les petitg 
chats, iennent en prcndre leur part; iis se disputent parfois à 
qui en aura da,"antage. Mais l'Enfant-Jésus est là qui guette! 
<< Je vellX bien qlle }IOllS bUJ'ie{ dans ma petite éClielle
 dit-il
 
11lais prene, garde de la renJ'erser et de la cassel' ! >> 
<< A vrai dire. il n'y pas grand danger, parce que je suis. 
POSéè à tcrre. Pour Ies Prieures, ce n'est pas Ia même chose: 
étant placées sur des tables, elies courent bcaucoup plus de 
périls. L'honneur est toujours dangereux. 
<< Ah! quel poison de louanges est sen"i journellement à 
ccux qui tiennent les premières places! Quel funeste encens! 
et comme il faut qu'une âme soit détachée d'elle-mème pour 
n 'cn pas éprouycr dc mal! >> 


<< C'est une consolation pour '"OUS dc faire du bien, de- 
procurer la gloire de Dieu. Que je youdrais me yoir aussi 
pri,"jlégiée ! 
- Qu'est-ce que cela me fait que Ie bon Dieu se sen'e de 
moi. plutõt que d'une autre, pour procurer sa gloire? Pouryu 
que son règne s'établisse dans les âmes, peu importe l'instru- 
ment. D'ailleurs, il n'a besoin de personne. 
<< Je regardais, il y a queIque temps, Ia mèche d'une petite 
yeilleuse presque éteinte. U ne de nos sæurs y approcha son 
cierge; et, par ce cierge, tous ceux de Ia communauté se trou- 
yèrent allumés. Je fis alors cettc réflexion : << Qui done 
pourrait se glorifier de scs 
uvres? .\insi. par la faible lueur 



:266 


Sællr Tlzérèse de I'Enfant-JésllS. 


.de cette lampe, il serait possible d'embraser l'uniyers. Nous 
-croyons sou vent recevoir les grâces et les lumières divines 
par Ie moyen de cierges brillants; mais d'où ces cicrges 
tiennent-ils leur Hamme? Peut-être de la prière d'une âme 
humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu 
reconnue, abaissée à ses propres yeu:\., près de s'éteindre. 
<< Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien 
.de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces 
.dont j'ai été comblée aux instances d'une petite âme que je 
ne connaîtrai qu'au ciel ! 
<< C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se 
.communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin 
que, rendues dans leur patrie, cUes puissent s'aimer d'un 
amour de reconnaissance, d'une affection bien plus grande 
encore que celle de la famille la plus idéale de la terre. 
<< Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, 
parce que tous les saints s'entre-devront quelque chose. 
<< Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs Ie 
bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les 
martyrs, nous ressemblerons aux martyrs; ayec les docteurs, 
nous serons comme les docteurs ; avec les ,-ierges, comme les 
vierges; et de même que Ies membres d'une même famille 
sont fiers les uns des aut res, ainsi Ie serons-nous de nos frères, 
sans la moindre jalousie. 
<< Qui sait même si la joie que nous éprouyerons en ,"oyant 
la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort 
.de la Pro\Tidence, nous y avons contribué, qui sait si cette 
joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que 
la félicité dont ils seront cux-mêmes en possession? 
<< Et, de leur cðté, pensez-vous que les grands saints, \"oyant 
..ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas 
d'un amour incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des 
sympathies délicieuses et surprenantcs. Le privilégié d'un 



ConseiLs el SnuvenÙ"s. 


26 7 


apõtre, d'un grand docteur, sera peut-ètre un petit pâtre; et 
rami intime d'un patriarche, un simple petit enfant. Oh ! que 
je voudrais être dans ce royaume d'amour! >> 


" " 


<< Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus 
sublimes poésies, tout cela ne vaut pas Ie plus petit a
te de 
renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre 
impuissance à faire Ie bien, notre seule ressource c'est d'offrir 
les æuvres des autres. Voilà Ie bienfait de la communion des 
Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique 
spirituel de notre Pèrc saint Jean de la Croi:\ 


Revelle
, ma colombe, 
Car Ie cerf blessé 
Apparail sur Ie halll de la coUine, 
AttÙ-é par ['air de JJotre vol, et if y preud Ie frais. 


<< V oUs Ie voyez, l' Epou
, Ie Cerf blessé n 'est pas attiré par 
la hauteur. mais seulement par rair du vol, et un simple 
coup d'aile suffit pour produire cette brise d'amour. >> 


* 
". .. 


<< La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la 
dernière place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne 
soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant la voie de 
l' homme n'est pas toujollrs en son pOllvoir I ; et, parfois, nous 
nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, rangeons-nous 
humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites 


t Jerem., x, 23. 



2G8 


Sællr Tlzérese de tEnfant-JésllS. 


àmes que Ie bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il 
nous yoit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui 
disons : << MOll pied a clzallce/é. votre miséricorde. Seigneur. 
m'a affermi 1 >>, il nous tend la main: mais, si nous voulons 
essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétex.te 
de zèle, il nous laisse seules. 11 suffit donc de s'humilier, de 
supporter avec douceur se
 imperfections: voilà la 'Taie sain- 
tcté pour nous. >) 


Of 'f- 


Je me plaignais un jour d'ètre plus fatiguée que mes sæurs, 
parce qu'en plus d\m travail commun jen a,'ais fait un autre 
qu'on ignorait. Elle me répondit : 
<< Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat 
qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les 
blessures de ses frères, et n'estime les siennes que des égrati- 
gnures. Pourquoi sentez-yous à ce point cette fatigue? C'est 
Farce que personne ne la connaÎt... 
<< La bienheureuse l\larguerite-I\larie ayant eu deux. panaris. 
disait n'avoir vraiment soutfert que du premier, parce qu'il ne 
lui fut pas possible de cacher Ie second qui devint ainsi l'objet 
de Ia compassion des sæurs. 
<< Ce sentiment nous est naturel ; mais, c'est faire comme Ie 
vulgaire de désirer qu'on sache quand nous avons du mal. ')) 


* 
'f. .. 


<<II ne faut jamais croire, quand nous commettons une 
faute, que c'est par une cause physique, comme la maladie ou 
Ie temps; mais attribuer c
te chute à notre imperfection sans 


1 Ps. XCIII, 18. 



COlZseiLs et Sow'cnirs. 


26 9 


jamais nous découragcr. Ce ne sont pas les occasions qui 
rendent l'1101121JlC fra{{Îlc. mais clles 11lontrent cc qu'il est I. >> 


<< Lc bon Dieu n'a pas permis quc notre 
lère me dìt d'écrire 
mes poésies à mesure que je Ies composais, et je n 'aurais pas 
youlu Ie lui demander, de peur dc fairc une faute contre Ia 
pauyrcté. ]'attcndais done l'hcure de temps libre, et ce n 'était 
pas sans une peine cxtrême que je me rappcIais, à huit heures 
du soir, ce que j'a\"ais composé Ie matin. 
<< Ces petits riens sont un martyre, il est yrai ; mais il faut 
bicn se garder de Ie diminuer cn sc permcttant, ou se faisant 
permcttre. mille choses qui nous rendraient la yie religieuse 
agréable ct commode. >> 


" 
.. 'i- 


Un jour que je pleurais, sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus me 
dit de m'habituer à ne pas laisser paraìtre ainsi mes pctites 
soutfrances, ajoutant que rien ne rendait la yie de commu- 
nauté plus triste que ],inégalité d'humcur. 
<< Vous avez bicn raison, lui répondis-jc. jc l'a\"ais moi-mème 
pensé, et désormais je ne plcurerai plus jamais qu'avec lc bon 
Dieu ; à Iui scul je contìerai mes pcines, il me comprcndra et 
me consolera toujours. >> Elle reprit vi\"cment : 
<< Pleurer de\"ant lc bon Dieu! gardez-yous d'agir ainsi. 
Y ous de\"cz paraìtre tristc, bicn moins encore dcvant Iui que 
Jevant Ies créatures. Commcnt! ce bon ,\laìtrc n'a pour 
réjouir son Cæur que nos monastères; il yicnt chez nou,> 
pour se reposer. pour oublier Ics plaintes continuelles de scs 
amis du monde: car Ie plus souycnt sur Ia terre, au lieu de 


I Imitation, I. XVI, -t. 



27 0 


SæUT" Therèse de I'Enfant-Jésus. 


reconnaître Ie prix de la Croix, on p1eure et on gémit ; et vous 
feriez comme Ie commun des mortels ?.. Franchement, ce 
n'est pas de l'amour désintéressé. C'est à 1l0US de consoler 
JéSllS. ce n'est PC1:s à Illi de nOllS cunsoler. 
<< Je Ie sais, il a si bon cællr que, si vous pleurez, il essuiera 
vos larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se 
reposer en YOus. Jésus aime Ies cæurs joyeux, il aime une 
âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous Iu; caclzer 
pos peines
 ou Iui dire en chantant que vous êtes heureuse de- 
souffrir pour Iui ? 
<< Le visage est Ie reflet de l'âme, ajouta-t-elle, YOUS devez 
sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit 
enfant toujours content. Lorsque vous êtes seu1e, agissez. 
encore de même, parce que YOUS êtes continuellement en 
spectacle aux Anges. >) 


* 
. 'f 


Je voulais qu'elle me félicitàt d'avoir pratiqué un acte de 
vertu héroïque à mes yeux ; mais elle me dit : 
<< Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que- 
Jésus a Ie droit d'attendre de \'otre fidélité? Yous deyriez 
pIutùt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de' 
Iui prouver votre amour. )> 
Peu satisfaite de ceUe réponse, j'attendais une occasion 
difficile, pour voir com ment sæur Thérèse de l'En fant-Jésus 
s'y comporterait. Cette occasion se présenta bientùt. Notre- 
Révérende 
lère nous ayant demande un travail fatigant et 
sujet à mille contradictions, je me permis malicieusement de- 
Iui en augmenter Ja charge; mais je ne pus un seul instant 1a 
troU\"er en défaut ; je la vis toujours gracieuse, aimabJe, ne 
comptJ.nt pas a\"ec la fatigue. S'agissait-il de se déranger, de- 
servir les autres? elle 
e présentait avec entrain. A la fin, n'} 



Conseils et SOllveni,.s. 


271' 


tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les senti- 
ments qui avaient agité mon àme. 
<<Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la
 
vertu. pour être constamment joyeuse, calme et semblable it 
vous-mème ? 
- Je n 'ai pas toujours fait ainsi. me répondit-elle, maÙr 
depuis que je ne me rec,herclze jamais. je mène la vie la pillS: 
Izeureuse qu'on pllisse voir. >> 


* 
" " 


<< A la récreatIon plus qu'ailleurs, disait notre angélique 
l\laìtresse, vous trouyerez l'occasion d'exercer yotre vertu. Si 
vous voulez en retirer un grand profit, n 'y allez pas avec la 
pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres ; 
pratiquez-y un complet détachement de vous-même. Par 
exemple, si YOUS racontez à rune de YOS sæurs une histoire 
qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe 
pour vous raconter autre chose, écoutez-]a avec intérêt, quand 
même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne chercheL. 
pas à reprendre votre conversation première. En agissant 
ainsi, vous sortirez de ]a récréation avec une grande pai
 inté- 
rieure et revêtue d'une force nou\"elle pour pratiquer ]a vertu ; 
parce que \'OUS n'aurez pas cherché à vous satisfaire, mais. 
à fairc p]aisir aux autres. Si I'on savait ce que I'on gagne à se 
renoncer en to utes choscs 1... 
- Vous ]e savez bien, vous; c'est ainsi que YOUS a\"cz. 
toujours fait? 
- 
ui, je me suis oubliéc, j'ai tâché de nc me rechercher 
en rien. >> 


* 
'" 'I- 


<< II faut êtrc mortifiée ]orsqu'on nous sonne, ]orsqu'on 
frappe à notre porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus. 



27 2 


Sccllr Thérèse de /'EJlfl1nt-.JésllS. 



l\'ant de répondre. J'ai pratiqué cela; et je ,"ous assure que 
c'est une source de paix, >> 
.\près cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me déran- 
geais promptement. Un jour, pendant sa maladie, cUe en fut 
témoin et me dit : 
<<Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de 
retrouver cela ! V ous venez de faire une action plus glorieuse 
que si, par des démarches habiles, vous ayiez obtenu la 
bienveiUance du gouvernement pour les communautés reli- 
gieuses, et que toute la France vous acc1amàt comme Judith!>> 


Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, cUe 
répondit : 
(< .\u réfectoire, no us n 'aYons qu'une seule chose à faire : 
accom plir cette action si basse" a\ ec des pensées élevées. Je 
vous l'avoue, c'est souvent au réfectoire quïl me yient les 
plus douces aspirations d'amour. Quelquefois, je suis forcée 
de m'arrêter en songeant que, si 
otre-Seigneur était à ma 
place, devant les mets qui me sont servis, illes prendrait cer- 
tainement... Il est bien probable que, pendant sa vie mortelle, 
il a goùté aux mèmes aliments; il ma1zgeait du pain. des 
fruits... 
<<Voici mes petites rubriques enfantines : 
<< Je me figure ètre à 
azareth dans la maison de la sainte 
Famille. Si 1'0n me sert, par exemple, de la sa lade, du poisson 
li'oid, du J'ÙZ ou quelque aut1'e chose qui a le goÛt fort, je 
l"o./fre au bon saint Joseplz. A la sainte \ïerge. je donne les 
portions cllaudes
 les fruits bien mÛrs, etc. : et les mets des 
jours de fète. particulièrement la bOllillie
 Ie ri1.' les conji- 
tures. je les oOre à l"Enfan t-Jésus , Enfin, lorsqu'on m'apporte 



Gonseils et Sfilll'enirs. 


27 3 


un mam'ais diner, je me dis gaiement A lljollrd'hlli. ma 
petite fiUe, tOll t cela c'est POW" toi! >> 
Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors 
gracieux. Cependant, un jour de jeûne, où notre Ré\"érende 

lère lui a\"ait imposé un soulagement, je la surpris assaison- 
nant d'absinthe cette douceur trop à son goût. 
Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable 
remède. 
<< l\lais dépêchez-vous donc, lui dis-jc, bu\"ez cela tout d'un 
trait! 
- Oh ! non; ne faut-il pas que je profite des petites occa- 
sions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il 
III 'est interdit d'en chercher de grandes ? >> 
C'cst ainsi que, pendant son noviciat, - je l'ai su dans les 
derniers mois de sa vie - une de nos sæurs 
 ayant voulu 
rattacher son scapulaire, lui trayersa en mème temps l'épaule 
avec sa grande épingle, souffrance qu'elle endura plusieurs 
heures avec joie. 
Cne autre fois, elle me donna une preuve de sa mortifi- 
cation intérieure. J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on 
avait lue i:t la récréation en son absence. Le soir, elle me ma- 
nifesta Ie désir de la lire à son tour et je la lui donnai. Quelque 
temps après, comme elle me rendait cette lettre, je la priai de 
me dire sa pensée au sujet d'une chose qui, particulièrement, 
avait dù la charmer. Elle parut embarrassée et me répondit 
en fi n : 
<< Le bon Dieu m'en a demandé Ie sacrifice, à cause de 
l'empresscment que j'ai témoigné l'autre jour; je ne l'ai pas 
luc... >> 


* 
'" .. 


Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit : 
<< Que 
otre-Seigneur a bien fait de nous prévenir qui!)" a 


rl) 



274 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


pfusiellrs demeures dans fa 11laison de son Père! Sans cela 
if no us faurai! dit t... Oui, si toutes les àmes appelées à la 
perfection ayaient dÙ, pour entrer au ciel, pratiquer ces macé- 
rations, il nous l'aurait dit, et nous nous les serions imposées 
de grand cæur. l\lais il no us annonce qu'if )" a pfusiellrs- 
demeures dans sa maison. S'il y a celIe des gran des åmes. 
celles des Pères du désert et des martyrs de la pénitence, il 
doit y ayoir aussi celIe des petits enfants. 
otre place est 
gardée là, si nous l'aimons beaucoup. Lui et notre Père céleste. 
et l'Esprit d'amouf. >> 


* 
.:;. .:;. 


<< Autrefois, dans Ie monde, en m'éveillant Ie matin, je' 
pensais à ce qui de\"ait probablement m'arriver d'heureux ou 
de fàcheu
 dans la journée; et, si je ne prévoyais que des. 
ennuis, je me Ie\"ais triste. Maintenant, c'est tout Ie contraire : 
je pense aux peines, au," souffrances qui m 'attendent; et je me 
Ièye d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois. 
plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de gagner 
fa vie de mes enfants, puisque je suis mère des âmes. Ensuite. 
je baise mon crucifix, je Ie pose délicatement sur l'oreiller tout 
Ie temps que je m'habille et je Iui dis: 
<< 1\1.on Jésus, \"ous ayez assez tra\"ailIé, assez pleuré, pendant 
les trente-trois an nées de votre yie sur cette pauyre terre! 
Aujourd'hui, reposez-yous... C'est à mon tour de combattre et 
de sou ffrir. >> 


* 
>i- >i- 


Un jour de lessiye je me rendais à la buanderie sans me 
presser, regardant en passant Ies fieurs du jardin. Sæur 


t Joan., XI\", 2. 



CnnseiLs et SOLl1'enirs. 


27 5 


Thérèse de I'Enfant-Jésus y allait aussi. marchant rapidement. 
Elle me croisa bientôt et me dit : 
<< Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à 
nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire yi\Te ? >> 


<< Sayez-yous qucls sont mcs dimanches et jours de fète ?... 
Ce sont les jours où Ie bon Dieu m'éprouve dayantage. >> 


* 
'" .". 


Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite sæur 
me dit : 
<< Yous vous plaignez de ce qui dcvrait causer yotre plus 
grand bonheur. OÙ serait votre mérite sïl fallait que vous 
combattiez seulement quand vous vous sentez du courage? 
Qu'importe que VOLlS n'en ayez pas, poun.u que vous agissiez 
comme si YOUS en aviez ! Si '"OUS vous trouvez tfOp lâche pour 
ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous l
 fassiez pour 
l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accom- 
plissiez une action beaucoup plus considérable dans un 
moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous 
donc de voir qu'en YOUS laissant sentir votfe faiblesse, Ie bon 
Jésus YOUS ménage l'occasion de lui sau,-er un plus grand 
nombre d'àmes! >> 


'" 
". ". 


Je lui demandais si 
otre-Seigneur n'était pas mécontent de 
moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit : 
<< Rassurez-vous, Celui que yOUS avez pris pour Epoux a 
certainement toutes les perfections désirables; mais, si j'ose Ie 
dire, il a en même temps une grande infirmité : c'est d'être 



27 6 


Sælll" Thérèse dt' lEnfant-Jésus. 


aveugle! et il cst une science qu"il ne connaìt pas: c'est le 
calcul. Ces deux grands détàuts, qui seraient des lacunes fort 
regrettables dans un époux mortel, rendent Ie nòtre infiniment 
aimable. 
<< S'il fallait quïl y YÌt clair ct quïl sût calculer, croyez- 
YOUS qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas 
rentrer dans Ie néant? Mais non. son amour pour nous Ie 
rend positiyement a\'eugle ! 
<< Voyez plutòt : Si Ie plus grand pécheur de la terre, se 
repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans 
un acte d'amour, aussitõt, sans calculer d'une part les nom- 
breuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses 
crimes, il ne yoit plus, il ne compte plus que sa dernière 
prière, et Ie reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde. 
<< Mais, pour Ie rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire 
la plus petite addition, il faut sayoir Ie prendre p3.r Ie cæur ; 
c'est Ià son côté faible... >> 


"' 

 .. 


Je lui ayais fait de 1a peine, et j'allais lui demander pardon. 
Elle parut très émue et me dit : 
<< Si \'OUS saviez ce que j'éprouye! Je n'ai jamais aussi bien 
compris ayec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui 
demandons pardon après une faute! Si moi, sa pauvre petite 
créature, j'ai senti tant de tendresse pour '"ous, au moment où 
\'ous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans Ie cæur du 
bon Dieu quand on re\'Ïent yers lui!... Oui, certainement, 
plus vite encore que je ne viens de Ie faire, iI oubliera to utes 
nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... II fera 
même davantage : il nous aimera plus encore qu'avant notre 
faute 1... )> 



COllseils et SOllJ'enirs. 


277 


J"avais une frayeur extrème des jugements de Dieu; et, 
malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, ricn ne la dissipait. Je 
lui posai un jour ceUe objection : << On nous répète sans cesse 
que Dieu trouye des tachcs dans 
es anges, comment voulez- 
vous quc je ne tremble pas? )> Elle me répondit : 
<< II n'y a qu'un moyen pour forccr Ie bon Dieu à ne pas 
nous juger du tout. c'est de se préscnter de\"ant lui les mains 
vides. 
- Com men t cela ? 
- C'est tout simple: ne faites aucune résen"e, donnez vos 
biens à mesure que vous les gagneL. Pour moi, si je vis jusqu'à 
quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pau\"re; je ne sais pas 
faire d'économies : tout ce que j'ai, je Ie dépense aussitòt pour 
acheter des âmes. 
<< Si j'attendais lc moment de la mort pour présenter mes 
petites pièces et les faire estimer à leur juste \-aleur, Notre- 
Seigneur ne manqucrait pas d'y décou\Tir de l'alliage que 
j'irais certainement déposer en purgatoire. 
<< N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tri- 
bunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelque- 
fois dans ce licu d'expiation, parce que toute justice cst souillée 
aux yeux du Seigneur? 
- l\lais. repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, 
il jugera nos mauvaises, et alors? 
- Que dites-vous là? ì\otre-Seigneur est la Justice même; 
s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mau- 
vaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n')' 
aura pas de jugement ; mais plutòt que Ie bon Dieu se hùtera 
de récompenser, par des délices éternelles. son propre amour 
qu'il verra brCiler dans leur cceur. 



27 8 


Sællr Thé1-èse de I'Enfant-Jésus. 


- Pour jouir de ce privilège. croyez-vous qu'il suffise de 
faire l'acte d'otfrande que vous ayez composé? 
- Oh! non, les paroles nc suffisent pas... Pour être yéri- 
tablement yictime d'amour, il faut se liyrer totalement. On n.est 
cOlls11mé par l'amollr qu' all/ant qu'on se livre à l'amour.>> 


* 
'" 'I- 


Je me rC}")entais amèrement d\me faute que j'ayais com- 
mise. Elle me dit : 
<< Prenez yotre crucifix: et baisez-Ie. >> 
Je lui baisai les pieds. 
<< Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Père? Bien yite, 
passez YOS mains autour de son cou et baisez son visage... >> 
J'obéis. 
<< Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses. >> 
Et je dus poser Ie crucifi
 sur chacune de mes joues ; alors, 
elle me dit : 
<< C'est bien, maintenant tout cst pardonné ! >> 


* 
'I- 'I- 


<< Quand on me fait un reproche, lui disais-je, Jaime mieux 
I'avoir mérité que d'être accusée à tort. 
- Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je 
n'ai ricn à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; 
ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable 
de faire ce dont on m'accuse. 
<< Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou 
plut.]t vous les vaincrez a\"ec plus de facilité, parce que vous 
verrez Ie bon côté des choses. Alors yotre âme s'élèvera au- 
dessus des créatures. Tout ce qu'on peut me dire maintenant 



COllsciLs ct SOllveni,'s. 


279 


fne laisse absolument indifférente, parce quc j'ai compris Ie 
-peu de solidité des jugements humains. 
<< Quand nous sommes incomprises et jugées défayorable- 
rnent, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre ? Laissons ccla, ne 
,disons ricn, c'est si doux de se laisscr juger n'importe com- 
ment! II n'est point dit dans l'E\'angile que sainte Madeleine 
se soit cxpliq uée, quand sa sæur l'accusait d'être aux pieds de 
Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit : << l\larthe! si tu 
sa\"ais Ie bonheur que je goùte, si tu cntendais les paroles que 
j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et 
mon repos. >> Non, elle a préféré se taire... 0 bienheureu
 
.silence qui donne tant de paix à l'åme! >> 


* 
>f >f 


Dans un moment de tentation ct de combat, je rcçus d'clle 
.ce billet: 
<< Que Ie jusfe me brise par compassion pour Ie péclleur ! 
Que thuile dont on parjllme la tète n' amollisse pas la mienne I. 
,Je ne puis être briséc, éprouvée que par des justes, puisque 
toutes mes sæurs sont agréables à Dieu. C'cst moins amer 
d'être brisé par un pécheur que par un juste ; mais, par com- 
passion pOllr les pécheurs
 pour obtenir leur conyersion. je 
vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes 
qui m'entourent. Je vous demande encore que tllllile des 
louanges
 si douce à la nature, n'amollisse pas ma fête, c'est- 
à-dire mon esprit, en me faisant croirc que je possède des 
vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois. 
<< 0 mon Jésus ! votre nom est comme line Illlile répandlle! ; 
.c'est dans cc diyin parfum que je veux me plonger tout en- 
"tière, loin du regard dcs créatures. >> 


1 Ps. CXL, 5. - I Cant., I, 2. 



280 


Sællr Tlzérèse de l'Enfant-Jésus. 


* 
>f >f 


<< Vouloir persuader nos sæurs qu'elles sont dans leur tort, 
même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne 
guerre, puisque no us ne sommes pas chargées de leur conduite. 
II ne faut pas que nous soyons des juges de paix. mais seule- 
ment des anges de paix. >> 


. 
,. 'f 


<< Vous vous livrez trop à ce que vous [aites, nous disait- 
eUe, vous vous tourmentez trop de vos emplois, com me si 
vous en aviez seules la responsabilité. Yous occupez-vous, en 
ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels ? 
si les religieuses sont pressées ou non? leurs travaux vous 
empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous 
devez vous exiler de même de votre besogne person nelle, y 
employer consciencieusement Ie temps prescrit, mais avec 
dégagement de cæur. 
<< J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de 
Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de 
l'autre t. C'est bien l'image de ce que nous devons faire : ne 
travailler que d'une main, en efTet, et de l'autre défendre 
notre âme de la dissipation qui l'empêche de s\mir au 
bon Dieu. >> 


* 
'" 'f 


<< Un dimanche, raconte Thérèse, jc me dirigeais to ute 
joyeuse vel'S l'allée des marronniers; c'était Ie printemps, je 
voulais jouir des beautés de la nature. Hélas! déception 
cruelle I on avait émondé mes chers marronniers. Les 
branches, déjà chargées de bOllrgeons \"erdoyants, étaient Ià, 
gisant à terre! En \.oyant cc désastrc, en pensant qu'il me 


1 Esdras, II", IV, Ií. 



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Allée des marronniers dans Ie jardin du Carmel de Lisieux. 


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COllseils et SOU1'elllr:s. 


281 


faudrait attendrc trois années ayant de Ie yoir réparé, mon 
cæur se serra bien fort. Cepcndant mon angoisse dura peu : 
<< Si j' étais dans un autre 11lonastère
 pensai-je, qu'est-ce que 
cela me ferait qU'Oll cOllpât entièrement les marronniers du 
Carmel de Lisiellx? )) Je ne veux plus me faire de peine des. 
choses passagères; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. 
Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son 
amour. auxquels personne ne peut toucher. )) 


* 
>f >f 


C ne novice demandait à pilisieurs sæurs de lui aider à 
secouer des couvertures, et leur recommandait, un peu vive- 
mcnt, de veilIer à ne pas les déchirer, parce qu'elles étaicnt 
passablement usées. Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus dit: 
<< Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccom- 
moder ces couvertures ?.. Comme vous agiriez avec dégagc- 
ment d'esprit! Et, si vous faisiez remarquer qu'elles sont 
f.aciles à déchirer, comme ce serait sans attache! Ainsi, qu'en 
toutes vos actions ne se glisse jamais la plus Iégère ombre 
d'intérêt personnel. )) 


Voyant une de nos sæurs très fatiguéc, jc dis à ma sæur 
Thérèse de l'Enfant-Jéslls : << Je n'aime pas à voir souffrir. 
surtout les âmes saintes. )) Ellc reprit aussitòt : 
<< Oh ! je ne suis pas comme vous! Les saints qui souffrent 
ne me font jamais pitié! Je sais qu'iIs ont ]a force de sup- 
porter leurs souffrances, et qu'iIs donnent ainsi une grande 
gIoire au bon Dieu; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne 
savent pas profiter de leurs souffrances, oh ! que je les plains! 
ils me font pitié ceux-Ià ! Jc mettrais tout en æuvre pour lcs 
consoler et les souIager. )) 



282 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


* 
'" '" 


<< Si je devais vine encore, l"office d'infirmière serait celui 
qui me plairait davantage. Je ne youdrais pas Ie solliciter; 
mais sïl me venait directement de l"obéissance, je me croirais 
bien privilégiée. Il me semble que je Ie remplirais avec un 
tendre amour, pensant toujours à ce que dit Notre-Seigneur: 
<< J'étais malade et 1 J OUS m'ave, 1 J isité 1. >) La cloche de l'in- 
firmerie devrait être pour vous une mélodie céleste. Il faudrait 
passer tout exprès sous les fenêtres des mabdes, pour leur 
donner la facilité de vous appeler et de vous demander des 
sef\'ices. Ne devez-vous pas vous considérer comme une petite 
-csclave à laquelle tout Ie monde a Ie droit de com mander? Si 
VOLlS voyiez les Anges qui. du haut du ciel, vous regardent 
<:ombattre dans l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour 
vous couvrir de Reurs et de COUl'onnes. Vous savez bien que 
nous prétendons être de petits martyrs: à nous de gagner nos 
rpalmes! 
<< Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'au- 
tant plus méritoires : << L' /wmme patient vaut mieux que 
/'homme jort, et ceilli qlli dompte son âme vallt mieux que 
-celli i qui prend des villes 2. >> 
<< Par nos petits actes de charité pratiqués dans l"ombre, 
110US con vertissons au loin les âmes, nous aidons aux mis- 
-sionnaires, nous leur attirons d'abondantes aumônes; et, par 
là, nous construisons de véritables demeures spirituelles et 
matérielles à Jésus-Hostie. >> 


j Matt., xxv, 36. - ! Prov., XVI, 32. 



ConseiLs et Souvenirs. 


283 


J'a\'ais vu notre 
lère parler de préférence à l'une de nos 
sæurs et lui témoigner, me semblait-il, plus de con fiance et 
d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à sæur Thérèse 
de I'Enfant-.Jésus, croyant recevoir de sympathiques condo- 
léances, lorsqu'à ma grande surprise elle me dit : 
<< Vous croyez aimer beaucoup notre 
lère? 
- Certainement! Si je ne l'aimais pas, il me serait in- 
différent de lui voir préférer les autres à moi. 
- Eh bien, je vais vous prou\'er que vous vous trompez 
.absolument: ce n 'est pas notre l\lère que vous aimez, c'est 
yous-même. 
<< Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de 
la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour Ie lui pro- 
-curer. Done, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, 
si vous aimiez notre l\lère pour elle-même, vous vous réjoui- 
riez de lui voir trouver du plaisir à yos dépens; et, puisque 
YOUS pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous 
qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il 
vous semble être délaissée. >> 


... 
" ... 


Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes 
prières : 
<< l\loi aussi, fen ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt 
que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent 
l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions. 
<< ... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les 
pensées les plus extravagantes qui me viennent à l'esprit. >> 



284 


Sæur TIzÙèsc de I'Enfant-Jési,S. 


... 
'" '" 


On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode. 
ct je la regrettais. Elle me dit alors : 
<< Oh ! que YOUS êtes riche! VOllS ne pou\'ez pas être heu- 
rcuse! >> 


* 
>(. " 


Etant chargée de l'ermitage dc l'Enfant-Jésus, et sachant 
que les parfums incommodaient une de nos Mères, elle se 
pri \ra toujours d'y mettre des fieurs odm"antes, même une 
petite violette, ce qui fut matière à de vrais sacri!lces. 
Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle 
au pied de la statue, notre bonne l\ière l'appc1a. Sæur Thérèse 
de l'Enfant-Jésus, dcdnant bien que c'était pour lui fairc 
enlever la rose, et ne voulant pas l'humilier, prit la ficur et, 
préyenant toute réfiexion, eUe lui dit : 
<< Voyez, ma l\lère. comme on imite bien la nature au jour- 
d'hui. Ne dirait-on pas que cettc rose yient d'être cueillie dans 
Ie Jardin ? >> 


... -'f 


Elle disait un jour: 
<< II Y a des instants oÙ ron cst si mal die:; soi
 dans son 

ntérieur, qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous 
oblige pas alors à rester en natre compagnie. Souvcnt 
même, il pcrmet qu'elle no us soit désagréable, pour que 
naus la quittions. Et je ne yois pas d'autre moyen dc sortir 
de che{ soi que d'aller rendre yisite à Jésus et à l\larie, en 
courant aux æU\TeS de charité. >> 


.. 
-'f -'f 


<< Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intéricuf 
de la sainte FamilIe, c'est dc penser à une vie tout ordinairc. 



ConsciLs et SOllJ'Cn;rs. 


285 


<< La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus 
était Dieu, mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins 
cachées, et. comme nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous 
pas remarqué cette parole du texte sacré : << Ils ne comprirent 
pas ce qu'il leur disait I >>, et cette autre non moins mysté- 
rieuse : << Ses parents élaient dans ['admiration de ce qu'on 
disait de lui 2 >>? N e croirait-on pas qu'ils apprenaient 
quelque chose? car cette admiration suppose un certain 
étonnernent. >> 


* 
'I- 'I- 


<< A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à 
contre-cæur. C'est celui-ci : <<lnclinavi cor meum adfaciendas 
justificationes tuas in æternum
 propter retributionem S .>> 
<< Intérieurement je m'empresse de dire: << a mon Jésus, 
vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je 
vous sers; mais uniquement parce que je YOUS aime et pour 
sauver des âmes. >> 


* 
... 'f- 


<< Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes 
choses. Sur la terre, même dans la sainte Ecriture, il yale 
côté obscur et ténébreux. Je m'affiige de voir la différence des 
traductions. Si j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, atìn 
de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer 
dans Ie langage humain. >> 


* 
'I- 'I- 


Elle me parlait sou vent d'un jeu bien connu, avec lequel 
elle s'amusait dans son enfance. C'était un kaléidoscopc, 


I Lucæ, II, 50. - ! Ibid., 33. - J J'ai incliné mon cæur à I'observation 
de vos préceptes, à cause de Ia récompense, Ps. CXYIII, 12. 



286 


Sællr Thérèse de l'Enfant-Jéslts. 


sorte de petite longue-yue, à l'extrémité de laquelle on aperçoit 
de jolis dessins de di verses couleurs; si I'on tourne l'instru- 
ment, ces dessins varient à l'i nfini. 

< Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me 
demandais ce qui pouvait produire un si charmant phéno- 
mène; lorsqu'un jour, après un examen sérieux, je vis que 
c'étaient simplement quelques petits bouts de papier et de 
Iaine jetés çà et là, et coupés n'importe comment. Je pour- 
suiyis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur 
du tube. J'ayais la clef du problème. 
<< Ce fut pour moi l'image d'un grand mystère : Tant que 
nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de 
l'amour, la Sainte Trinité, figurée par les trois glaces, leur 
donne un reflet et une beauté admirables. Jésus, nous regar- 
dant par la petite lunette, c'est-à-dire comme à tra \"crs lui- 
même, trouve nos démarches toujours belles. l\lais, si nous. 
sortons du centre ineffable de l'amour, que yerra-t-il? Des. 
brins de paille... des actions souillées et de nulle valeur. >> 


* 
.. 'f- 


Un jour, je racontals a sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus les. 
phénomènes étranges produits par Ie magnétisme sur Ies per- 
sonnes qui yeulent bien remettre leur volonté au magnétiseur. 
Ces détails parurent Iïntéresser yivement, et Ie lendemain eUe 
me dit : 
<< Que votre con\'ersation d'hier m'a fait de bien! Oh! que 
je voudrais me faire magllétisel' par ..Yotre-Seignellr! C'est 
la première pensée qui m'est yenue à mon ré\Teil. A\Tec quelle 
douceur je Iui ai rcmis ma volonté! Oui, je yeux qu'il s'em- 
pare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus d'actions 
humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, 
inspirées et dirigées par I'Esprit d'amour. >> 



Conseils et SOll1'enirs. 


28ì 


* 
:v. :v. 


Avant ma profession, je reçus par ma sainte l\laîtresse une- 
grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et 
j' étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir 
avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me' 
répondit : 
<< L'oraison sonne, je n'ai pas Ie temps de ,'ous consoler;. 
d'ailleurs je \'ois c1airen:ent que j'y prendrais une peine inutile, 
Ie bon Dieu yeut que vous souffriez seule pour Ie moment. >>- 
Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement 
que, pour la première fois, je doutai de 111a vocation. << Jamais. 
je n'aurai la force d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie 
trop dure pour moi ! >> 
J'étais à genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et 
ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans. 
même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un change-. 
ment subit, ex:traordinaire; je ne me reconnaissais plus. 
\la 
vocation m 'apparut belle, aimable; je vis les charmes, Ie pri
 
de la souffrance. Toutes les privations et lcs fatigues de la vie 
religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satis- 
factions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument 
transformée. 
Le lendemain, je racontai à ma sæur Thérèse de l'Enfant-, 
Jésus ce qui s'était passé la \'eille; et comme elle paraissait 
très émue, je youlus en savoir la cause. 
<< Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Bier soir, 
vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, 
au commencement de l'oraison, de prier pour vous, demandant 
à Notre-Seigneur de vous con soler, de changer votre âme ct de. 
vous montrer Ie prix des souffrances. 11 m'a exaucée! >> 



288 


Sællr Thérèse de tEnfant-Jesus. 


* 
'" ... 


Com me jc suis enfant de caractère, Ie petit Jésus m'inspira, 
pour m'aider à pratiqueI' la vertu, de m'a11lllSer al'ec [ui. Je 
.choisis Ie jeu de quilles. Je me les représentais de toutes 
grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifìer les àmes 
.que je voulais atteindre. La boule du jeu, c'était mon amour. 
.\u mois de décembre 1896, les novices reçurent, au profit des 
missions, différents bibelots pour leur arbre de 
oël. Et yoilà 
que, par hasard, il se trouya au fond de la boîtc cnchantée un 
{)bjet bien rare au Carmel: une toupie. Mes compagnes dirent : 
<< Que c'est laid! A quoi cela peut-iI ser\'ir? >> Moi qui con- 
naissais bien Ie jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant : << Mais 
.c'est très amusant! ça pourrait marcher une journée cntière 
sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet! >> Et là- 
dessus je me mis en devoir de leur donner une représentation 
qui les jeta dans l'étonnement. 
Sæur Thérèse de l"Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, 
et, Ie jour de Noël, après Ia l\lesse de ì\linuit, je trouvai dans 
notre cellule la fa11leuse toupie avec ceUe petite lettre dont 
l'enveloppe portait comme adresse: 


A ma petite épollse clzérie. 
JOUEüSE DE QUiLLES Silr [a Montagne du Carmel. 


:\'uit de Noël 1896. 


MA PETITE ÉPOVSE CHÉRIE, 


<< Ah ! que je suis content de toi ! Toute l'année tu m'as beaucoup 
.amusé en jouant aux quilles. J'ai eu tant de plaisir que la cour des 
-anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins m'ont 
demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres ont 
\'oulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas plus 



COllscils et SOllvcllirs. 


28 9 


agréable que ton rire joyeux, lorsquc tu fais tomber line quille avec 
Ja boule de tOil amour. J'ai répondu à tous qu'ils ne devaient pas 
se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour ils pourraient 
jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai dit que, certaine- 
ment, ton SOUl ire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que 
tu ne pouvais jouer et sourire qu'en soutfrant et en t'oubliant 
toi-mème. 
Ma pt:tite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander à 
mon tour. Vas-tu me refuser ?.. Oh! non, tu m'aimes trop pour 
cela. Eh bien, je voudrais changer de jeu : les quilles, ça m'amuse 
bien, mais je 1-'olldrais maintenùnt jouer å la toupie,. et, si tu 
veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle 
 
tu vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait 
pas s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui I'aperçoit 
sautera de joie et dira : All! que c'est amlisant! ça peut marcher 
toute la jOllrnée sans s'arrêler !... 
Moi, Ie petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je 
te suppJie de toujours marcher pour m'amuscr. .\lais, pour faire 
toumer la toupie, il faut des coups de fouet! Eh bien, laisse tes 
sæurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers celles qui 
seront les plus assidues à accélérer ta marche... Lorsque je me 
serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut et nous pourrons 
jauer sans souffrir. '>) 


Ton petit frère. 
J ÉSüS. 


J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des 
riens, ce qui lui causait une peine très grande. 
Un jour, il lui vint une idée lumineuse : prenant sur sa 
table de peinturc une coquille de moule, et mc tenant les 
mai:'1s pour m 'obliger à ne pas m 'essuyer les yeux, cUe sc 
mit à recueillir mes larmes dans cette coquille. Au lieu de 
continuer à pleurer, je ne pus alors m'empècher de rire. 
<< Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de 
pleurer tant que \TOUS voudrez. pourvu que ce soit dans la 
coquille. >> 


19 



29 0 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Or, huit jours avant sa mort. j'avais pleuré toute une soiréE. 
en pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit.: 
<< V ous a vez pleuré. - Est-ce dans la coquille?>> 
Je ne pouvais mentir... et mon a\"eu l'attrista. Elle reprit :' 
<< Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur votre' 
compte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement mal 
recommandation. 1'y attache une importance capitale pour 
votre âme. >> 
Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une 
grâce, la permission de pleurer librement sa mort. 
<< Pourquoi pleurer ma mort? Voilà des larmes bien inutiles.. 
V ous pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre fai-- 
blesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. l\lais.. 
après cela, il faudra reprendre la coquille. >> 
Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m 'en ait coùté des. 
efforts héroïques. 
Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'im-- 
pitoyable instrument; mais, quelque besoin que fen eusse, Ie- 
soin que je devais prendre à courir d'un æil à l'autre distrayait 
ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieux moyen ne' 
tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande; 
sensibilité. 


* 
... .. 


Je youlais me pri\'er de la sainte Communion pour une- 
infidéIité qui Iui avait causé beaucoup de peine, mais dont je 
me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution; et void 
le billet qu'el 
 m'envoya : 
(< Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par 
l'humiliation de yotre àme, vos racines mangent de la terre... 
il faut entr'ouyrir, ou plutðt élever bien haut votre coroBe, 
afin que Ie Pain des Anges vienne, comme une rosée divine.... 
vous fortifier et vous donner tout ce qui YOUS manque. 



ConseiLs et SotOtenirs. 


29 1 


<< Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les 
prières qui sont faites pour ma guérison sen-ent à augmenter 
Ie feu qui doit me consumer. >> 


* 
,.. ,.. 


<< Au moment de communier, je me représente quelquefois 
mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans 
qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en 
désordre. - Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec 
les âmes. - 1\lais bientôt la Vierge \larie s'empresse autour 
de moi. Elle a vite fait de me retirer man petit tablier tout 
sale, de rattacha mes cheveux et de les orner d'un joli ruban 
ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me 
rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des 
anges. >> 


... 
.. ,.. 


A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de 
grâces fussent terminées pour lui parler et lui demander ses 
conseiIs. Elle s'en attrista d'abord et nous en fit de doux 
reproches. Puis bientôt eUe nous laissa faire, disant : 
<< J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que 
Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après s,es prédi- 
cations, Ie peuple yenait aussitôt troubler sa solitude. Appro- 
chez de moi tant que VOUE voudrez. Je dois mourir les armes 
à la main, ay-ant à la bOllche Ie glaÙ1e de ['esprit qui est fa 
parole de Diell 1. >> 


... 
Jf- ". 


<< Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. 
Comment devons-nous les faire? 


t Ephes., VI, 17. 



29 2 


Sæu,. Thérèsc de I'Enfant-Jésus. 


- Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un 
secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous 
seriez yite forcées de dire avec l'épouse des Cantiques : << Les 
gardes m'ont enlevé mOll manteau, ils m'ont blessée: et ce 
n'est qu'en les DÉPASSAr\T un peu que j'ai trouvé Celui que 
j'aime I !>> Si vous demandez humblement et sans attache où 
est votre Bien-
\imé, les gardes vous l'indiqueront. Toutefois, 
Ie plus souyent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir dépassé 
toute créature. Que de fois, pour ma part, Jl'ai-je pas répété 
cette strophe du Cantique spirituel: 


Xe m'ellvoye, plus 
DÙormais de messagers 
(jui lIe savellt pas me dire ce que je veux. 


Tous ceux qui S'occllpent de J'OUS
 sans exceptwll, 
Ale par/ent conti1luelleme1lt de JJOS mille grâces 
Et tous me blessent encore daJJalltage; 
Et surtout ce qui me fait mourir 
C'EST VI'; JE :'olE 5-\15 QUOI QU'IL5 
E FO
T Ql"E B-\LBPTIER !. >> 


* 
'f- ,. 


4( Si, par impossible, Ie bon Dieu lui-mème ne voyait pas 
mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant 
que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans quïl sache que 
c'est moi. Le sachant et Ie voyant, il est comme obligé de me 
rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine. >> 


* 
.. 'f- 


<<Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre a)ant 
faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie 


I Cant., v, 7; III, 4- - " Saint Jean de la Croix. 



COllseils et SOllJlenirs. 


29 3 


spirituelle: à mesure que jc gagne quelque chose, je sais que 
des âmes sont sur Ie point de tomber en enfer, alors je leur 
donne mes trés0rs et je n'ai pas encore trouvé un moment 
pour me dire: << 
laintenant. je vais travailler pour moL >> 


<< Ii )' a des personnes qui prennent tout de manière à se 
faire Ie plus de peine, pour moi c'est Ie contraire : je VOIS 
toujours Ie bon côté des choses. Si je n'ai que la souffrance 
pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie. >> 


* 
" ... 


<< Toujours ce que Ie bon Dieu m'a donné m'a plu, même 
les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles 
que celles des autres. )) 


* 
'f 'f 


<<Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, 
un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis 
qu'on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle 
savait adroitemcnt se tirer d'affaire sans blesser personne. Je 
remarquai surtout cette phrase: << Elle disait à celle-ci : Vous 
n'avez pas tort; à celle-Ià : Vous avez raison >); et tout en 
lisant, je pensais : << Oh! moi je n'aurais pas fait ainsi, il faut 
toujours dire la vérité. >> 
<< Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il 
est vrai, car ce serait si facile, quand on vient vous raconter 
un ennui, de mettre Ie tort sur Ics absents; aussitôt celIe qui 
se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout Ie contraire. 

i je ne suis pas aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me 
trou\"er si on ne veut pas sayoir la vérité. )) 



294 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésliS. 


-<< Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela 
coÙte de la faire; et il faut la faire sans une ombre de passion 
dans Ie cæur. 
<< Il ne faut pas que la bonté dégénère en faibIesse Quand 
on a grondé avec justice, iI faut en rester là et ne pas se laisser 
attendrir au point de se tourmentcr d'ayoir fait de la peine. 
Courir après I'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de 
mal que de bien. La laisser à elIe-même, c'est Ia forcer à ne 
rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir 
ses torts, à s'humilicr. Autrement elle s'habituerait à être 
consolée après un reproche mérité. et elle agirait comme un 
enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera revenir 
sa mère pour essuyer ses Iarmes. >> 


<< Que Ie glaive de ['esprit qui est fa parole de Dieu demeure 
perpétuellement en potre bouche et en vas cæurs 1. >> Si nous 
trouvons une âme désagréabIe, ne nous rebutons pas, ne la 
délaissons jamais. Ayons toujours << Ie glaive de l'esprit >> 
pour la reprendre de ses torts; ne laissons pas aller Ies choses 
pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même 
sans espoir de gagneI' la bataille. Qu'importe Ie succès! Allons 
toujours, queUe que soit la fatigue de la lune. Ne disons pas: 
<< Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, cUe 
est à abandonner! >> Oh! ce serait de Ia lâcheté! II faut faire 
son devoir jusqu'au bout. >> 


.., 

 .. 


<< Autrefois, si quelqu'un de ma famille ayait de 1a peine, 
et qu'au parioir je n'avais pu réussir à Ie consolcr, je m'en 
alIa is Ie cæur na vré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre 
que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce 


t Ephes., VI, Ii, 



Conseil et Souvenirs. 


29 5 


jour, je n'avais plus de chagrin quand on s'en allait triste : je 
.confiais au bon Dieu les souffrances de ceux. qui m 'étaient 
chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais 
.compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai 
fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas 
.davantage je demande simplement à Jésus de réparer ce que 
j'ai fait. >> 


.. 
... ... 


<
 Que pensez-yous de to utes les gràces dont vous avez été 
.comblée? 
- Je pense que tEsprit de Diell souffle OÙ it veut '. >> 


* 
... ... 


Elle disait à sa "\1ère Prieure : 
<< 1\1a 1\lère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la 
'plus légère infidélité, je sens qu'elle serait sui vie de troubles 
.épouyantables, et je ne pourrais plus accepter la mort. >> 
Et comme la 1\1ère Prieure manifestait sa surprise de l'en- 
:tendre tenir ce langage, elle reprit : 
<<Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par e
emple, si je 
.disais : << l'ai acquis telle ou telle yertu, je puis la pratiquer >>; 
'ou bien : << a mon Dieu, je vous aime trap, vous Ie sayez, 
pour m'arrèter à une seule pensée contre la foi >>; aussitôt, je 
Ie sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, 
.et j'y succomberais certainement. 
<< Pour éviter ce malheur, je n 'ai qu'à dire humblement du 
-fond du cæur : << a mon Dieu, je vous en prie, ne permettez 
pas que je sois infidèle! >> 
<< Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. II 
.comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de 


I Joan., lit, 
. 



29 6 


Sæll1" Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


s'appuyer uniquement sur la force di\'ine. Je suis bien sÙre que 
s'il ayait dit à lésus: <<Seigneur, donnez-moi Ie courage de vous 
suiyre jusqu'à la mort )>. ce courage ne lui aurait pas été refusé. 
<< Ma .Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant 
ce qui deyait arriyer, ne lui dit pas: << Demande-moi la force 
d'accomplir ce que tu yeu>.. >>? le crois que c'est pour nous 
montrer deux choses : la première qu'il n'apprenait rien de 
plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'iI ne nous 
apprend à nous-mêmes par Ies bonnes inspirations de sa 
grâce; Ia seconde que, destinant saint Pierre à gou\"ernertoute 
I'EgIise où iI y a tant de pécheurs, il vouIait qu'il expérimentât 
par Iui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est 
pour ceIa qu'ayant sa chute, Jésus Iui dit : << Qualld ill seras 
reJ'enu à toi, conjirme tes frèrcs t )>; c'est-à-dire raconte-Ieur 
l'histoire de ton péché, montre-Ieur par ta propre expérience 
com bien il est nécessairc. pour Ie saIut, de s'appuyer unique- 
ment sur moL )> 


* 
>0. + 


J'avais beaucoup de peine de la yoir maIade et je Iui répétais. 
sou\'ent : << Oh ! que la \'ie cst tristc! >> 
lais cllc me rcprenait 
aussitôt, disant : 
<< La vie n 'est pas triste! elle est au contraire très gaie. 5i 
YOUS disiez : << L'exil cst triste >>, je vous comprendra.is. On 
fait errcur en donnant Ie nom de vie à ce qui doit finir. Ce 
n'est qu'aux choses du ciel. à ce qui ne doit jamais mourir 
qu'on doit donner ce \Tai nom; et, puisque nous en jouissons 
dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!... · 


Elle était elle-même d'unc gaieté ravissante : 
Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et 


J Lucæ, '(Xli, 32. 



Conseils et Sou1'enirs. 


297 


nous lui disions : << Nous ne sayans pas encore de quelle. 
maladie vous mourrez ?... 
- 1\1ais je mourrai de 111ort! Le bon Dieu 11 'a-t-il pas dit 
à Adam de quai il mourrait? II lui a dit : << Tu moun"as de 
mort f ! >> 
- Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher! 
- Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher" 
c'est Ie bon Dieu. La mort n'est point un fantôme, un spectre 
horrible comme on la représente sur les images. II est écrit 
dans Ie catéchisme que fa mort est fa séparation de r âmc et 
du corps
 ce n'est que cela! Eh bien, je n'ai pas peur d'une- 
séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu. >> 


<< Le diJ'in \ .oleur viendra-t-il bientòt yoler sa petite grappe-' 
de raisin? 
- Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier: <<All 
l J oleur!! ! >> Au contraire. je l'appeHe en disant : << Par iei! 
par iei ! >> 


Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes. 
blanches, Ie visage joyeux et resplendissant, transporteraient 
son âme au ciel. EHe me répondit : 
<< Toutes ces images ne me font aucun bien; je ne puis me 
nourrir que de la yérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, 
personne ne peut les yair des yeux du corps tels qu'ils sont en 
réalité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré les grâces 
enraordinaires. J'aime mieu\. attendre la vision éternelle. 
- J'ai demandé au bon Dieu de m'envo)'er un joli rêve- 
pour me consoler de votre départ. 
-- Ah! voilà une chose que je n'aurais jamais faite 
 


I Gen.. JI, I ï. 



_29 8 


Sæ1l1' Thé1'èse de I'Enfant-Jèslls. 


Demander des consolations!... Puisquc YOUS voulez me res- 
-sembleI', vous savez bien que, moi, je dis : 


Oh! ne c1'ains pas, Seignell1', que je t'éveille : 
J'attends en paix Ie rivage des cieux... 


Il est si doux de servir Ie bon Dieu dans la nuit et dans 
l'épreuve, nous n'ayons que cette vie pour vivre de foi. >> 


* 
"f "f 


<< Je suis bien heureuse de m'en aIleI' au ciel, mais quand je 
pense à cette parole du Seigneur : <<Je viendrai bientôt et je 
porte ma réco11lpense avec 11loi, pour rendre à chacZln selon ses 
.ællvres t >>, je me dis qu'il sera bien em barrassé pour moi : je 
n'ai pas d'æuvres... Eh bien! il me rendra SELON SES CEUVRES A 
LUI ! >> 


* 
"f .If 


<< Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, 
-au bien alaI's personne ne va droit au ciel ! 
- Oh! je ne mïnquiète guère de cela; je serai toujours 
.contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, 
.eh bien! je me promènerai au milieu des Hammes, comme les 
trois Hébreux dans la fournaise, en chantant Ie cantique de 
l'amour. >> 


* 
"f .If 


<< Vous serez placée dans Ie ciel parmi les séraphins. 
- S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; tOllS se COUl'rent 
ae leurs ailes à la vue de Dieu, je me garderai bien de me 

ouvrir de mes ailes! >> 


) Apoc., XXI
, 12. 



ConseiLs et Souvenirs. 


299 


* 
J(- J(- 


Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc 
consolée dans la prison par ses voix. Elle me dit : 
<< Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. O'en 
haut, les saints m'encouragent, ils me disent : << Tant que tu 
es dans les fers. tu ne peux remplir ta mission; mais plus tard, 
après ta mort, ce sera Ie temps de tes conquêtes. )) 


* 
J(- J(- 


<< Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je 
t1'ai jamais fait ma volonté sur la terre. )> 


* 
J(- .. 


<<Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas? 
- Non. je descendrai. )> 


* 
J(- J(- 


Citons encore ce trait touchant : 
Quelques mois avant la mort de sæur Thérèse de l'Enfant- 
Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de saint Louis de 
Gonzague, et l'une de nos bonnes 
lères fut frappée de 
l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d'un 
vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, Ie P. Corbinelli. 
<< C'est vous Ie petit Louis, dit-elle à notre sainte petite sæur, 
et moi je suis Ie vieux P. Corbinelli; quand '-'ous serez au ciel, 
souvenez-\"OUS de moi. 
- Voulcz-vous, ma 
lère, que je vienne bientôt vous 
.chercher? 
- 
on, je n'ai pas encore assez souffert. 



300 


Sæur Therèse de /'Enfant-Jésus. 


- a rna Mère, moi je YOUS dis quc YOUS a,'ez bien assez 
souffert. >> 
Et Ivlère Hermance du Cæur de Jésus de répondre : 
<< Je n'ose encore YOUS dire oui... Pour une chose aussi 
gra \'C, il me faut la sanction dc l'autorité. >> 
En effet, la demande fut adressée à la l\lère Prieurc; ct, 
sans y attacher d'i mportance, elle donna une réponsc affir- 
mative. 
Or, run des derniers jours de sa yie, sæur Thérèse de 
l'Enfant-lésus, ne pom"ant presque plus parler en raison de sa 
grande faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un 
bouquet de fleurs cueillies par notre chère lVlère, avec prière 
instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un 
seul mot d'affection. Et yoici quel fut ce mot: 
<< Diles à Alère du Cællr de JéslIs que ce matin. pendant la 
messe, Fai Vll la t017lbe du P. Corbinelli tout près de celle dlt 
petit Louis. 
- C'est bien, répondit tout émue notre bonne l\lère, dites. 
à sæur Thérèse de rEn fant-Jésus que j'ai compris... >> 
A partir de ce moment. eIle demeura persuadée de sa mort 
prochaine qui arriva, en effet, un an après. 
Et, suivant la prédiction du pelit Louis, fa tombe du 
P. Corbinelli se trouva tout près de fa sienne. 



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Acte d'offrande de moi-même, com me victime d'holocauste 
à I' Amour rniséricordieux du bon Dieu. 


Get écrit a cté trf)llJlé, après ia IIWI-t de sreur Thérèse de I'Enj<mt-Jésus, dans 
c livre des saints EvangLles qu'elle portait jour et nuit sur son cæur. 


a man Dieu, Trinité bienheureuse, je désire YOUS aimcr et 
,-ous faire aimer, travaiUer à la glorification de la sainte Eglise, 
en sauvant Ies åmes qui sont sur la terre et en délivrant ceIIes 
qui souffrent dans Ie Purgatoire. Je désire accomplir parfai- 
tement votre volonté et arriver au degré de gloire que YOUS 
m'avez préparé dans votre royaume; en un mot, je désire être 
sainte, mais je sens man impuissance, et je vous demande, ò 
man Dieu, d'être vous-mème ma sainteté. 
Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils 
unique pour être man Sauveur et man Epoux, les trésors 
infinis de ses mérites sont à moi; je vous les offre avec bon- 
heur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers Ia Face 
de Jésus et dans son Cæur brùlant d'amour. 
Je vous afIre encore taus les mérites des Saints qui sont au 
del et sur la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints 
Anges; enfin je vous of Ire, ò bienheureuse Trinité, l'amour et 
les mérites de la sainte Vierge, ma Mère chérie; c'est à eUe 
que j'abandonne man otfrande, la priant de vous la présenter. 
Son divin Fils, man Epoux bien-aimé, aux jours de sa vie 
martelle, nous a dit : << Tout ce que J'OUS dema1ldere, à mon 



302 


Sæur Tlzérèse de I'Enfant-Jésus. 


Père en mall nom
 if VallS Ie donnera.>> (Joan., xn, 23.) Je suis, 
donc certaine que ,"ous exaucerez mes désirs... Je Ie sais, ô 
mon Dieu. pillS VallS voule, donner, plus ll0llS jaites désirer. 
Je sens en mon cæur des désirs immenses, et c'est avec 
con fiance que je vous demande de venir prendre possession 
de mon âme. Ah! je ne puis recevoir la sainte communion 
aussi souvent que je Ie désire; mais, Seigneur
 n'êtes-\ ous pas. 
Tout-Puissant? Restez en moi com me au Tabernacle, ne vous. 
éloignez jamais de votre petite hostie. 
Je voudrais "ous consoler de l'ingratitude des méchants, et 
je vous supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire. Si pC1r 
faiblesse je tombe quelquefois, qu'aussitôt votre divin regard 
purifie mon âme, consumant toutes Illes imperfections, comme 
Ie feu qui transforme toute chose en lui-même. 
Je vous remercie, ô mon Dieu, de toutes les grâces que vous. 
m'avez accordées : en particulier de m'avoir fait passer par Ie 
creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contem- 
plerai au dernier jour, portant Ie sceptre de la croix; puisque 
vous avez daigné me donner en partage cette croix si précieuse,. 
fespère au ciel vous ressembler, et voir briller sur mon corps. 
glorifié les sacrés stigmates de votre passion. 
Après l'exil de la terre, fespère aller jouir de vous dans la 
patrie; mais je ne veux pas amasser de mérites pour Ie del, je 
veux travailler pour votre seul amour, dans l'unique but de 
vous faire plaisir, de con soler votre Cæur sacré, et de sauver 
des âmes qui vous aimeront éternellement. 
Au soir de cette vie, je paraìtrai devant vous les mains. 
vides; car je ne vous demande pas. Seigneur. de compter mes. 
æuvres... TOlltes nos justices ant des taches à vas yellx! Je 
veux donc me revêtir de votre propre Justice, et recevoir de 
votre amour la possession éternelle de vous-même. le ne veux 
point d'3utre trône et d'autre couronne que vous, ô mon Bien- 
Aimé! 



Prières. 


303' 


Avos) eux, Ie temps n'est rien; un selll jour est comme- 
mille ans t. Yous pou\'cz donc en un instant me préparer à 
paraìtre devant vous. 


Afin de vivre dans un acte de parfait amour, JE M'OFFRE: 
COì\1;\\E VICTIl\\E D'HOLOCACSTE A VOTRE A
lOUR l\USÉRICORDlEUJ...,. 
vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder 
en mon àme les fiots de tendresse infinie qui sont renfermés. 
en vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre amour, Ô 
mon Dieu! 
Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant 
vous
 me fasse enfin mourir, et que mon âme s'élance sans- 
retard dans l'éternel embrassement de votre miséricordieu
 
amour! 
Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon- 
cæur, vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois,. 
jusqu'à ce que, les ombres s'étant é'J'anouies 2
 je puisse vous. 
redire mon amour dans un face à face éternel ! ! !... 


MARl E-FRA:\"ÇOlSE- THÉRÈSE DE L'ENFAiIOT-JÉSUS. 
ET DE LA SAlilOTE FACE, 
rei. carm. indo 


Fète de ;a Très Sainte Trinité, Ie 9 juin, 
de I'an de grâce 1895. 


iPS. LXXXIX, + - ! Cant., IV, 6. 




 



. 30 4 


SI l' II 1" Fhérèse de I'Ellfant-Jésus. 


Consécration à la sainte Face. 


(Composée pour Ie Doyiciat.) 


o Face adorable de Jésus ! puisque \'ous a\'ez daigné -choisir 
particulièrement nos âmes pour vous dunner à cIles, nous 
venons les consacrer à vous. 
II nous semble, ô Jésus, vous entendre nous dire: <<; OUJ!re
- 
moi, mes sællrs, mes épollses bien-aimées. car ma Face est cou- 
J'erte de rosée. et 112es clleJ 1 eUX son! IlU11lides des gOllttes de la 
nuit '. >> 
os àmes comprennent \'otre langage d'amour; nous 
,'oulons essuyer yotre doux Visage et vous consoler de l'oubli 
des méchants. _'-leurs yeux, vous ètes encore (<; C0112me cacllé... 
.ils J'OllS considèrent comme un objet de mépris 2! >> 
a Visage plus beau que les lis et les roses du printemps, 
yOUS n'ètes pas caché à nos yeux 1 Les larmes qui voilent 
votre divin regard nous apparaissent comme des diamants 
'précieux que nous voulons recueiIlir, afin d'acheter, avec leur 
valeur infinie, les àmes de nos frères. 
De votre bouchc adorée, nous a,'ons entendu la plainte 
,amoureuse. Comprenant que la soif qui YOUS consume est une 
soif d'amour, nous voudrions, pour YOUS désa1térer, posséder 
un amour infini 1 
Epom:: bien-aimé de nos àmes 1 si nous avions l'amour de 
tous les cæurs, cet amour serait à vous... Eh bien, donnez- 
nous cet amour, et venez vous désaltérer en vos petites épouses. 
Des àmes, Seigneur, il nOliS tàut des àmes 1 surtout des 
.âmes d'apõtres et de martyrs; afin que, par dIes, nous em- 
brasions de votre amour la multitude des pau\'res pécheurs. 
a Face adorable, no us saurons obtenir de vous ceUe gràce 1 
Oubliant notre exil, Sllr les bords des jlellJleS de Babylone, 
nous ch
nterons à \'os oreilles les plus douces mélodies. 


! Cant., ", 2. - :: Is., LIII, 3. 



Prières. 


305 


Puisque vous ètes la vraie, l'unique patrie de nos àmes, nos 
cantiqlles ne serOlzt pas clzantés sur U1ze terre étrangère I. 
a Face chérie de Jésus! en attendant Ie jour éternel, où 
nous contemplerons votre gloire infinie, notre unique désir 
cst de charmer vos yeux divins, en cachant aussi notre visage, 
afin qu'ici-bas personne ne puisse nous reconnaìtre... Yotre 
regard voilé, voilà notre ciel, ò Jésus ! 


Prières. 


Tout ce que pous deman.ie,.e:;. à mon Pè,.e 
Clt mon nUIII, it Vuus Ie dunnera J. 


Père Etcrnel, votre Fils unique, Ie doux Enfant Jésus est à 
moi, puisque \'oUS me l'a\'ez donné. Je vous offre les mérites 
int1nis de sa divine Enfance, et je vous demande. en son nom, 
d'appeler aux joies du Ciel d'innombrables phalanges de petits 
cnfants qui sui\'ront éternellement ce di\'in Agneau. 


De mème que, dans un royaume, on se 
procure tout ce qu'on désire avec l'effigie du 
prince, ainsi avec la pièce p,.ècieuse de ma 
sainte hltlllanité, qui est mOlt adorable l'àce. 
valls obtlendre!(, tout ce que vous vDud,.e:;:. 
:-';.-5. à 5" 
bRIE DE St-PIERRE. 


Père Eternel, puisquc VOUs m'avez donné pour héritage la 
Face adorable de votre divin Fils, je vous l"offre et vous 
demande, en échange de cette Pièce int1niment précieuse, 
d'oublier Ies ingratitudes des àmes qui vous sont consacrées et 
de pardonner aux pauvres pécheurs. 


Prière à ('Enfant Jésus. 


a petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne 
à tes divins caprices, je ne veux pas d'autrc joic que cclIe de te 


s Ps. CXXX\'l, + - 
 Joan., xv, 16. 


20 



306 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


faire sourire. I mprime en moi tes grâces et tes vertus en fan- 
tines, af1n qu'au jour de ma naissance au ciel, les Anges et les 
Saints reconnaissent en ta petite épouse : THÉRÈSE DE L'E
L\
T- 
J Éscs. 


Prière à la sainte Face. 


o Face adorable de Jésus, seule beauté qui ra\'Ít mon cæur,. 
daigne imprimer en moi ta divine ressemblance, afin que tll 
ne puisses regarder l'âme de ta petite épous(sans te contempler 
toi-même. a mon Bien-Aimé, pour ton amour, )accepte de 
ne pas voir ici-bas la douceur de ton regard, de ne pas sentir 
l'inexprimable baiser de ta bouche. mais je te supplie de m'em- 
braser de ton amour, afin qu'il me consume rapidement et 
fasse bientôt paraìtre deyant toi : THÉRÈsE DE LA SAI:'\TE FACE. 


Prière inspirée par une image 
représentant la Bienheureuse Jeanne d' Arc. 
Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans yotre 
Evangile : << Je ne sllis pas 'penll apporter fa paix 112ais Ie 
glaive 1 >>
 armez-moi pour la lutte; je brùle de combattre 
pour ,'otre gloire; mais, je vous en supplie, fortif1ez mon cou- 
rage... Alors, a,'ec Ie saint roi DaYid. je pourrai m'écrier : 
<< C'esl vous selll qui êtes man hOlldier: c'est VallS. Seigneur, 
qui dresse1. mes mains à la guerre :I. >> 
o mon Bien-Aimé! je comprends à queIs combats YOUS me 
destinez; ce n'est point sur les champs de bataille que je lut- 
terai... Je suis prisonnière de votre amour, j'ai librement ri\'é 
la chaîne qui m'unit à YOUS et me sépare à jamais du monde. 
Mon glaiye c'est I' Al\lOUR! avec Iui je clzasserai /'étranger 
dll royawJle 
 je VOllS Jerai proclamer Roi dans les âmes. 
Sans doute, Seigneur, un aussi faiblc instrument que moi 


1 Matt., x, 3+ - 2 Ps. CXLIII, I, 2. 



Priè1-es. 


30 7 


ne VOLlS est pas nécessaire; mais Jeanne, votre virginale et 
valeureuse époLlse, l'a dit : << Il fall! batailler pour qlle Diell 
donne victoire. >> a mon J
sus, je bataillerai done pour yotre 
amour jusqu'au soir de ma vie. Puisque VOtiS n'avez pas 
voulu goùter de repos sur la terre, jc veu\. suiyre votre 
exemple; alors cette promesse tombée de vos lè\"res divines 
se réalisera pour moi : << Si quelqu'un me sllit
 en quelque 
lieu que je sois if y sera allssi,. et man Père félèvera en 
honneur t. >> Etre avec vous, être en YOUS, voilà mon unique 
désir; cette assurance que vous me donnez de sa réalisation 
m'aide à supporter l'exil, en attendant 'Ie radieux jour du face 
à face éterneI. 


Prière pour obtenir I 'hurnilité. 
(Composée pour unc no\ice.) 


o Jésus, lorsque vous étiez voyageur sur la terre, vous avez 
dit : << Apprene:t de moi qlle je sllis doux et humble de cæur 
et vous trOllJlel'e1.. Ie repos de vas âmes 2. >> Puissant l\lonarque 
des Cieux, oui, mon âme trouve Ie repos en vous yoyant, 
reyêtu de la forme et de la nature d'esc1ave, ,"ous abaisser 
jusqu'à laycr les pieds de vos apðtres. Je me souviens alors de 
ces paroles que vous ayez prononcées, pour m'apprendre à 
pratiqucr l'humilité : << Je VallS ai don1lé rexemple
 afill que 
vous fassie:t vous-même ce qlte j' ai fait. Le disciple n' est pas 
plus grand que Ie Pr/aÎlre... Si VOltS comprene,\ ceci
 VallS 
sereí. Izeureux en Ie pra!iqltant 3. >> Je les comprends, Sei- 
gneur, ces paroles sorties de votre Cæur doux et hum ble, je 
n'ux les pratiquer, avec Ie secours de votre grâce. 
Je veux m'abaisser humblement et soumettre ma volonté à 
celIe de mes sæurs, sans les contredire en rien, et sans recher- 
cher si cIles ont, ou non, Ie droit de me commander. Personne, 


t Joan., XII, 26. - 
 
latt., XI, 29. - 3 Joan., XIII, 15, 16, 17. 



308 


Sællr Tlzérèse de l'Enfant-JésllS. 


ò mon Bien-Aimé, n'avait ce droit envers YOUS, et cependant 
vous avez obéi, non seulement à la sainte Vierge et à saint 
Joseph, mais encore à vos bourreaux. 
laintenant c'est dans 
l'Hustie que je vous vois mettre Ie comble à YOS anéantisse- 
ments. Avec quelIe humilité, ô divin Roi de gloire, vous vous 
soumettez à tous vos prètres, sans faire aucune distinction 
entre ceu
 qui vous aiment et ceux qui sont, hélas! tièdes ou 
froids dans votre service. lIs peuvent avanccr, retarder l'heure 
du saint Sacrifice, toujours vous êtes prèt à descendre du ciel 
à leur appel. 
o mon Bien-Aimé, sous Ie voile de la blanche Hostie, que 
vous m'apparaissez doux et humble de cæur! Pour m'en- 
seigner l'humilité, vous ne pouvez vous abaisser davantage ; 
aussi je veux, pour répondre à votre amour, me mettre au 
dernier rang, partagcr YOS humiliations, afin << d"avoir part 
a'pee VallS t >> dans Ie royaume des Cieux. 
Je vous supplie, mon divin Jésus, de m'envoyer une humi- 
liation, chaque fois que j'essaierai de m'élever au-dessus des 
autres. 
.:\lais, Seigneur, ma faiblesse vous est connue; chaque 
matin je prends la résolution de pratiquer l'humilité et, Ie 
soir, jc reconnais que j'ai commis encore bien des fautes 
d'orgueil. A cette vue, je suis tentée de me décourager; mais, 
je Ie sais, Ie découragement est aussi de l'orgueil; je veux 
done, ð mon Dieu, fonder sur vous seul mon espérance : 
puisque vous pouvez tout, daignez faire naître en mon âm
 la 
vertu que je désire. Pour obtenir cette grâce de votre infinie 
miséricorde, je vous répéterai souvent : 
<< JéSllS, dOllX et humble de cæur, rende, mall cællr sem- 
blable au vòlre. >> 


I Joan., XIII, S. 


--@tAÐ- 



SOOC1tt Théttèse de l'Enfant-JésC1s 
ET DE LA SAINTE FACE 


LETTRES 


IF ragrnen ts. 


<< Cclui qui enseigne la justice à son frcre 
brillera comme un soleil dans les perpé- 
tuelles éternités, )) (DAi';., XII. 3.1 



LETT
ES 


De Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus 
à sa sæur Céline. 



 


lettre Irc. 


.JéSllS. 


J. M. J. T. 


8 mai 1888. 



IA CÉUNE CHÉRIE, 


Il y a des moments où je me demande s'il est bien vrai que 
'je suis au Carmel; parfois, je n'y puis croile! Qu'ai-je done 
fait au bon Dieu pour quïl me comble de tant de gràces? 
Déjà un mois que no us sommes séparées! 
lais pourquoi 
dire séparées? Quand l'océan serait entre nous, nos àmes 
resteraient unies. Cependant. je Ie sais, tu souffres de ne plus 
m'ayoir, et si je m'écoutais, je demanderais à Jésus de me 
.donner tes tristesses; mais vois-tu, je ne m 'écoute pas, j'aurais 
peur d'être égoïste, voulant pour moi la meilleure part, c'est- 
.à-dire la soufJ'rance. 
Tu as raison, la yie est sou\'ent pesante et amère; il est 
pénible de commencer une journée de Iabeur, surtout quanJ 
Jésus se cache à notre amour. Que fait-il ce doux Ami? 11 ne 
yoit done pas notre angoisse, Ie poids qui nous oppresse; où 
cCst-il? Pourquoi ne viel1t-il pas nous con soler ? 



3/2 


Sællr Thérèse de l'Enfant-JésllS. 


Céline. ne crains rien, il est là, tout près de nous! II nous 
regarde; c'est lui qui nous mendie cette peine, ces larmes... 
il en a bcsoin pour les åmes, pour notre âme; il yeut nous 
donner une si belle récompense! Ah! je t'assure qu'illui en 
coûte pour nous abreu\"er d'amertume, mais il sait que c'est 
l'unique moyen de nous préparer à Ie c01l1laftre C011l11le if 
se co/waft. à deJ1cnir des dieux nOlls-mêmes! Oh! queUe 
destinée! Que notre âme est grande ! EJeyons-nous au-dessus 
de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre; plus haut. 
l'air est si pur! Jésus peut sc cacher, mais on Ie dedne... 


Lettre lIe. 


20 octobre Ik8K. 


l\lA SOTR CHÉRIE 


Que ton impuissance ne te désolc pas. Lorsque Ie matin 
nous ne sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer 
la yertu, c'est une grâce, c'est Ie moment de mettre la cognée 
à fa racine de l"arbre 1, ne comptant que sur Jésus seu!. 
5i nous tombons, tout est réparé dans un acte d'amour, et 
Jésus sourit! II nous aide sans en ayoir rair; et les larmes 
que lui font yerser les méchants sont essuyées par notre 
pauyre et faible amour. L'amour peut tout faire; les choses 
les plus impossibles lui semblent faciles et douces. Tu sais 
bien que l\"otre-Seigneur ne regarde pas tant à la grandeur 
des actions, ni même à leur difficulté, qu'à l"amour a\"ec 
lequel nous lcs accomplissons. Qu'avons-nous à craindre? 
Tu voudrais de\"enir une sainte. ct tu me demandes si ce 
n 'est pas trap oser. Céline. je ne te dirai pas de viser à la 
sainteté séraphique des àmes les plus pri\"ilégiées, mais bien. 


1 Matt., III. 10. 



Letl1'es. 


3/3 


d'être pa/faite, com11le ton Père céleste est paJJait I. Tu yois 
done que ton rêye, que nos rêyes et nos désirs ne sont pas 
des chimères, puisque Jésus nous en a fait lui-même un 
C011l 11l an de11l en t . 


Lettre III
. 


Janvier 180'). 


l\lA CHÈRE PETITE CÉLI
E, 



 
Jésus te présente la croix, une croix bien pesante! et tu 
t"effraies de ne pou\.oir porter cette croi'l( sans faiblir; pour- 
quoi? Notre Bien-Aimé, sur la route du Calvaire, est bien 
tombé trois foi5, pourquoi n'imiterions-nous pas notre Epoux? 
Que! priYilège de Jésus! Comme il nous aime pour nous 
envoyer une si grande douleur! Ah! l'éternité ne sera pas 
assez longue pour l'en bénir. 11 nous comble de ses fayeurs, 
comme il en comblait les plus grands saints. Quels sont 
done ses desseins d'amour sur nos âmes? Yoilà un secret qui 
ne nous sera déyoilé que dans notre patrie, Ie jour Ozl Ie 
Seigneur esslliera toules nos lar11les :!. 

laintenant, nous n'avons plus rien à espérer sur la terre, 
les fraz'clzes matinées sont passécs 3, il ne nous reste que la 
souffrance! Oh ! quel sort digne d'en\'Íe! Les Séraphins dans 
les cieux sont jaloux de notre bonheur. 
J'ai trouvé ces jours-ci cette parole admirable : 
 La rési- 
gnation est encore distÙzcte de la volonté de Dicu, il y a fa 
mê11le ditférence qui existe entre tunion et l'llnité: dans 
['union on est enC01-e deux, dans I'zl1lité on n'est pillS qu'un 
. >, 
Oh! oui, ne soyons qu'un avec Dieu, même dès ce monde; 
et pour cela soyons plus que résignées, embrassons la croi:\. 
avec joic. 


I Matt., Y, 4R. _! '\poc., 
I,
. - 3.S. Jean d
 la Croi'c - 
 1\\'" Swetchine. 



3/4 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Lettre IV e . 


28 février 1889. 



IA CHÈRE PETITE SGTR, 


Jésus est un EpOllX de sang I, II yeut pour lui tout Ie sang 
de notre cæur! Tu as raison, il en coùte pour lui donner ce 
qu'il demande. Et quelle joie que cela coùte! Quel bonheur 
. 
de porter nos croix laiblement ! 
Céline, loin de me plaindre à Notre-Seigneur de cette croi'\. 
quïl nous envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui 
l'a porté à nous traiter ainsi. Ii faut que notre père soit bien 
aimé de Dieu, pour avoir tant à souffrir! QueUes délices 
d'être humiliées avec lui! L'humiliation est la seule voie qui 
fait les saints, je Ie sa is; je sa is aussi que notre épreuve est 
une mine d'or à exploiter. Aloi, petit grain de sable, je yeux 
me mettre à l'æuvre, sans courage, sans force; et cette 
impuissance même me facilitera l'entreprise, je \'eu
 travailler 
par amour. C'est Ie martyre qui commence... Ensemble, ma 
sæur chérie. entrons dans la lice; offrons nos souffrances à 
Jésus pour sauyer des âmes... 


Lettre Ve. 


12 mars 188). 


..... Céline, j'ai bcsoi n d'oublier la terre; ici-bas tout me 
fatigue, je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette 
joìe non sentie est au-dessus de toute joie. La vie passe, 
.l'éternité s'a\'ance; bientôt nous vivrons de la yie même de 


t Exod., IV, 25. 



Lettres. 


315 


Dieu. Après avoir été abreu\'ées à la source des amertumes, 
nous serons désaltérées à la source même de toutes les 
douceurs. 

ui, la figure de ce monde passe I, bientõt nous ,errons 
de qouveaux cieux; << un soleil plus radieux éclairera de ses 
splendeurs des mers éthérées et des horizons infinis... >> 
ous 
ne serons plus prisonnières sur une terre d 'exil, tout sera 
passé! Avec notre Epou
 céleste, nous yoguerons sur des lacs 
sans riyages; nos harpes sont suspendues allX saules qui 
bordent Ie jleuve de Babylone 2 ; mais au jour de notre déli- 
vrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre! 
.\.Yec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos 
instruments! Aujourd'hui, no us répandons des larmes en 
nOllS SOllvenant de Sion, comment pourrions-nous chanter les 
cantiques du Seigneur sur ll1ze terre élrangère 3 ? 
Notre refrain, c'est Ie cantique de la souffrance. Jésus nous 
présente un calice bien amer; n 'en retirons pas nos lèvres, 
souffrons en paix! Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins 
joie sentie; pour souffrir en paix, il suffit de bien youloir 
tout ce que veut Notre-Seigneur. 
Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. 
otrc 
nature est là, elle n 'y est pas pour rien; mais quels trésors 
elle nous fait acquérir! C'est notre gagne-pain; elle est si 
préciellse que Jésus est descendu sur la terre tout exprès pour 
1a posséder. NOlls voudrions souffrir généreusement, gran- 
dement; nous voudrions ne jamais tomber : quelle illusion! 
Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je 
sens par là ma faiblesse et j'y trou,.e un grand profit. 1\lon 
Dieu, vous voyez ce que je puis faire si '"OUS ne me portez 
dans vos bras; et si vous me laissez seule, ch bien! c'est qu'il 
YOUS plait de me voir pm' terre: pourquoi donc m'inquiéter? 


I I Cor., \"11, 31. - 2 Ps. CXXXVI, 2. - ;3 Ibid., 1,4- 



316 


Sæll1' Thérèse de I'Ellfallt-JésllS. 


Si tu yeux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à 
toi-même, tu donneras au divin Maître un doux asile; il est 
yrai que tu souffriras, puísque tu seras à la porte de chez toi, 
mais ne crains pas: plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. 
Je sais bien qu'il aime mieux te yoir heurter dans la nuit les 
pierres du chemin, que marcher en plein jour sur une route 
émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient retarder ta 
marche. 


Lettre Vie. 


q juillet 18x9. 


l\lA SCECR CHÉRIE. 


1\1on âme ne te quitte pas. Oh ! oui, c'est bien dur de yi\Te 
sur cette terre! 
lais demain, dans une heure, nous scrons 
au port! 1\1on Dieu, que vcrrons-nous alors? Qu'est-ce donc 
que ceUe vie qui n'aura pas de fin ?.. Le Seigneur sera l'âme 
de notre âme. l\l\"stère insondable! << L'æil de I'lzomme n'a 
point vu la IU112ière incriée, son oreille n' a point entendu 
les incomparables mélodies des cieux. et son cæur ne peu! 
c0112prendre ce qui lui est résen'é dans ['m'enir t. >> Et tout 
cela viendra bientôt! oui, bientõt, si nous aimons Jésus ayec 
passion. 
II me semble que Ie bon Dieu n'a pas besoin d'années 
pour faire son æU\Te d'amour dans une âme; un rayon de 
son Cæur peut. en un instant, faire épanouir sa fleur pour 
l'éternité... CéIine, pendant Ies courts instants qui nous res- 
tent, sauvons des âmes; jc sens que notre Epoux. nous 
demande des âmes, des âmes de prêtres, surtout... C'est Iui 
qui veut que je te dise cela. 


f Is., LXI\. 4. 



Letl1-es. 


3/7 


II n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas : aimer Jésus, 
lui sauver des àmes pour quïl soit aimé. Soyons jalouses des 
moindres occasions pour Ie réjouir, ne lui refusons rien. IJ 
a tant besoin d'amour! 

ous sommes ses lis préférés; il réside au milieu de nous, 
il y réside en Roi, et nous fait partager Ies honneurs de sa 
royauté : son Sang divin arrose nos corolles; et ses épines, en 
nons déchirant, laissent exhaler Ie parfum de notre amour. 


Lettre Vllc. 


22 octobre 1889. 


.:\lA CÉLl:\E CHÉRIE, 


Je t'envoie une image de la Sainte Face, je trou\'e que ce 
sujet divin convient si parfaitement à la \'raie petite sæur de 
mon âme... Oh! qu'elle soit une autre Véronique! Qu'elle 
essuie tout Ie sang et les larmes de Jésus, son unique Bien- 
Aimé! Qu'elle lui donne des âmes! Qu'elle s'ouvre un chemin 
à travers les soldats, c'est-à-dire Ie monde, pour arriver jus- 
qu'à lui L.. Oh! qu'elle sera heureuse quand elle verra un jour, 
dans la gloire, Ia valeur de ce breuvage mystérieux dont elle 
aura désaltéré son Fiancé céleste ; quand elle verra ses lè\Tes, 
autrefois desséchées par une soif ardente, lui dire l'unique et 
éternelle parole de l'A
l.OUR ! Ie merci qui n'aura pas de fin... 
A bientòt, petite Véronique t chérie, demain sans doutc 


I Véronique signifie Jwai pOl"trait. 11 est bien remarquable que Sæur 
Thérèse de l'Enfant-Jésus ait appelé ainsi sa sæur Cdine, qui devait 
plus tard, sous son inspiration, reproduire si tìdèlement Ie vrai por- 
trait de 
OTRE-SEIGr\EUR JÉses-CHRIST, d'après Ie Saint Suaire de Turin. 
II cst bien rema.rquable encore, que ce fut allssitòt après la mort de 
Thérèse que cette précieuse reliq ue sortit du mystère : I'heure était 
venue où les secrets renfermés dans ses plis allaient ètre révélés au 
monde. Lorsque se fit I'ostension solennelle de 1898, personne n'avait 



3IB 


Sæu,. Tlzé,.èsc de l'Enfant-Jésus. 


Ie bien-.\imé te demandera un nou\"eau sacrifice, un nou\"eau 
soulagement à sa soif; mais << aUolls et 11l0llrOnS al'ee [lli I >>. 


Lettre VIIIc. 


Ið juillct 18;)0. 


l\lA CHÈRE PETITE SCELR, 


Je t'enyoie un passage d'Isaïc qui te consolera. Vois done,. 
il )" a si Iongtemps! et déjà l'àme du prophète se plongeait 
comme la nôtre dans les beautés cachées de la Face divine... 
II ya des siècles! Ah ! je me demande ce qu'est Ie temps. Le 
temps n'est qu'un mirage, un rê\re; déjà Dieu nous voit dans 
la gloire. il jouit de notre béatitude éternelle. Que cette 
pensée fait de bien à mon âme ! Je comprends alors pOUl"quoi 
il nous Iaisse souffrir... 
Eh bien, puisquc Botre Bien-.\imé a été selll à fouler Ie 
vin 2 qu'il nous donne à boire; à notre tour, ne refusons pas 
de porter des vêtements teints de sang, foulons pour Jésus 
un "in nou\"eau qui Ie désaltère, et. regardanl alllollr de 


vu Ie Saint Linceul depuis 30 ans. C'est alors que fut expIiquée, par Ie 
cIiché positif de la photographic, la mystérieuse empreinte négative du 
corps de Jésus qui, jusque-Ià, avait deconcerte les savants mêmes, et 
qu'apparut la majestueuse Figure dll Christ; mais Ies contours étaient 
indécis, les traits effacés, et il de\'enaIt necessaire de la retraccr avec 
plus de netteté et de précision pour Ia préscnter å Ia piété des fidèles. 
On sait quel accueil ému lui fit Notre Saint-Père Ie Pape PIE X, et les 
indulgences nombreuscs qu'il attacha à cette sainte Effigie, manifestant 
hautement Ie désir << qll'elie eÛi sa pLace dans tOllies Les families chré- 
tiennes:>>. 
Dne indulgence de 300 jours, toties qlloties, fut accordée, dans Ie 
même temps, à une prière à la Sainte Face composée par Sæur Thérèse 
de I'Enfant-Jésus, et qui est désormais i\1séparable de l'image peinte 
par sa sæur. - On troU\"era cette image, p. 378. 
1 Joan., XI, 16. - II Is., LXIII, 3. 



Lettres. 


3/9 


lui \ il ne pourra plus dire qu'il est seu/
 nous serons là 
pour lui venir en aide. 
Son visage était cacllé 2. hélas! ill'est encore aujourd'hui,. 
personne ne comprend scs larmcs... << Ouvrp-11l0i. ma sæur. 
mOll épouse. nous dit-il, car ma fête est pleine de rosée, et 
mes cheveux Illlmides des gouttes de la nuit 3 . >> Oui, voilà 
ce que Jésus dit à notre àme lorsquïl est abandonné, oublié... 
L'oubli, il me semble que c'est encore ce qui lui fait Ie plus. 
de peine. 
Et notre père chéri! ...\h! mon cæur est déchiré; mais. 
comment nous plaindre, puisque I\otre-Seigneur lui-même a 
été considéré C011Z11le un homme frappé de Diell et Izumilié · 
 
Dans cette grande douleur, oublions-nous et prions pOllr les 
prêlres
. que notre vie leur soit consacrée. Le divin Maître 
me fait de plus en plus sentir qu'il ycut cela de nous deux... 


Lettre IXc. 


.\lard i, 23 septembre I X')O. 


o Céline, comment te dire ce qui se passe dans mon âme ?... 
QueUe blessure! Mais je sens qu'elle est faite par une main 
arnie, par une main divinemenl jaloZlse I... 
Tout était prêt pour mes noces 5; cependant ne trouves-tu 
pas qu'il manquait quelque chose à la fête? II est vrai que 
Jésus ayait déjà mis bien des joyaux dans ma corbeille, mais. 
il en fallait un, 
ans doute, d'une beauté incomparable, et ce 
diamant précieux, Jésus me l'a donné aujourd'hui... Papa ne 


1 Is., LXIII, 5. - 2 Ibid., LlIl. 3. - 3 Cant., Y, 2. - 4 Is., LIB, 4. 
1\ C'était la veilIe de Ia cérémonie de sa Prise de Voile. 



320 


Sæll1' Thérèse de L'Enfant-JésllS. 


viendra pas demain! Céline, je te l'avoue, mes Iarmes ont 
coulé... eIles coulent encore pendant que je t'écris, je puis 
à peine tenir ma plume. 
Tu sais à quel point je désirais reyoir notre Père chéri; 
eh bien! maintenant, je sens que c'est la volonté du bon Dieu 
qu'il ne soit pas à ma fête. II a permis cela simplcment four 
éprouver notre amour... Jésus me veut orpheline
 il veut que 
je sois seule avec Lui seul, pour s'unir plus intimement à moi ; 
et il veut aussi me rendre, dans Ia Patrie, Ies joies si légitimes 
qu'il m'a refusées dans l'exil. 
L'épreuve d'aujourd'hui est une douleur diffiÒle à com- 
prendre : une joie nous était offerte, eIle était possible, 
naturelle, nous avançons Ia main... et nous ne pouvons saisir 
-cette consolation si désirée! l\lais ce n'est pas une main 
humaine qui a fait cela, c'est Jésus! Céline, comprends ta 
Thérèse! et, toutes deux, acceptons de bon cæur l'épine qui 
nous est présentée ; la fête de demain sera une fête de larmes 
pour nous, mais je sens que Jésus sera si consoIé L.. 


Lettre Xc. 


q octobre 1890. 


}\lA SCEUR CHÉRIE, 


Je comprends tout ce que tu soutfres, je comprends tes 
-déchirements et je les partage. Ah! si je pouvais tc commu- 
niquer la paix que Jésus a mise dans mon âme au plus fort 
de mes larmes... Console-toi! Tout passe! 
otre vie d'au- 
trefois est passée, la mort passera aussi, et aIors nous jouirons 
de la vie, de la vraie vie, pour des millions de siècles, pour 
toujours! 
En attendant, faisons de notre cæur un parterre de délices 



Letires. 


.12 f 


où notre dou\: Sauvcur vienne se reposer... 
'y plan tons que 
des lis, et puis chantons avec saint Jean de la Croix: 


Le visage incliné sur mon Bien-Aimé, 
.Ie rcstai là et m'oubliai ; 
Tout disparut pour moi et je m'abandonnai, 
Laissant toutes mes sollicitudes 
Perdues au milieu des lis. 


Lettre XI-. 


26 avril l

[. 



lA CHÈFE PETITE SCFCR. 


II y a trois ans, nos âmes n 'avaient pas encore été brisées, 
Ie bonheur nous souriait ici-bas; mais Jésus nous a regar- 
dées, et ce regard s'est changé pour nous en un océan de 
larm
s, mais aussi en un océan de gràces et d'amour. Le 
bon Dieu nous a ravi celui que nous aimions avec une si 
grande tendresse; n'est-ce pas at1n que no us puissions dire 
\"éritablement : << .Yotre Père qui ètes aux deux )) ? Qu'eIle 
est consolante cette divine parole! <JueIs horizons eIle OU\Te 
à nos yeux ! 
!\la Céline chérie, toi qui m'adressais tant de questions 
lorsque tu étais petite, je me demande comment tu ne m'as 
jamais fait celle-ci : << Pourquoi done Ie bon Dieu ne m 'a-t-il 
pas créée un ange?)> Eh bien, je yais te répondre quand 
même : - Le Seigneur yeut a\'oir ici-bas sa caur commc 
là-haut, il veut des anges-martyrs, des anges-apJtres; et s'il ne 
t'a pas créée un ange du ciel, c'est qu'il te veut un ange de la 
terre, afin que tu puisses souffrir pour son amour. 
Céline, ma sæur chérie! les ombres bientõt se seront dissi- 
pées, aux durs frimas de l'hiver succéderont Jes rayonnemems 


:?r 



322 


Sællr Thérèse de I'Enfant-Jeslis. 


du soleil éterneI... bientôt nous serons dans notre terre natale; 
bientôt les joies de notre enfance, les soirées du dimanche, les 
épanchements intimes nous seront rendus pour toujours ! 


Lettrc Xlle 


15 août ISg::!. 



IA CHÈRE PETITE SCECR, 


Pour t'écrire aujourd'hui, je suis obligée de dérober quelques 
instants à Notre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de 
lui que nous allons parler ensem ble. 
Céline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui 
s'ou\Tent devant wi, dans la belle campagne que tu habites
 
doi\'ent élever grandement ton âme. i\1oi je ne ,yois pas tout 
cela, je me contente de dire avec saint Jean de la Croix dans 
son Cantique spirituel: 


J'ai en mon Bien-Aimé le
 monlagnes, 
Les vallées solitaires et boisées... 


Dernièrement, je pensais à ce quïl m'était possible d'entre- 
prendre pour sauver les âmes; et cette simple parole de 
l'Evangile m'a donné la lumière. Autrefois. Jésus disait à ses 
disciples en leur montrant les champs de blés mùrs : 
<< Lever. les yeux et voyer. comme les campagnes sont déjà 
asse
 blanches pOllr être moissonnées I >>. et un peu plus loin: 
<< La 112oisson est abondante. mais Ie nombre des ouvriers est 
petit; demande
 donc all lUaftre de la 11loisson d'envoyer des 
ouvriers 2. >> 
Quel mystère ! Jésus n 'est-il pas tout-puissant? Les créatures 


I Joan., IV, 35. - , ;\\att., IX, 37, 38. 



Lettres. 


323 


, ne sont-elles pas à celui qui Ies a créées ? Pourquoi s'abaisse- 
t-il à dire: << Demande!\ all Mattre de la moissoll d'envoye1. 
des OllJ1riers ?.. >>- Ah ! c'est qu'il a pour nous un amour si 
incompréhensibIe, si déIicat, qu'il ne yeut rien faire sans nous 
y associer. Le Créateur de l'uniyers attend la prière d'une 
pauvre petite âme pour en sauyer une multitude d'autres, 
rachetées comme elle au prix de son sang. 
Notre vocation à nous, ce n 'est pas d'aller moissonner dans 
Ies champs du Père de famiIle; Jésus ne nous dit pas: Baisset 
les yeliX. moissonneî. les campagnes; notre mission est plus 
sublime encore. Voici les paroles du diyin Maître: << Leve{ 
les yellx et voyeî.... >> Voyez comme dan
 Ie ciel il y a des 
places vides; c'est à yOUS de les combler... vous êtes mes 
l\loïse priant sur Ia montagne; demandez-moi des ouvriers et 
j'en en\'errai. je n'attends qu'une prière, un soupir de votre 
cæur! 
L'apostolat de Ia prière n'est-il pas, pour ainsi dire, plus 
éle\"é que celui de la parole? C'est à nous de former des 
ouvriers évangéIiques qui sauvcront des milliers d'âmes dont 
nous deviendrons les mères; qu'avons-nous donc à en vier 
aux prêtres du Seigneur? 


Lcttre Xllic. 


l\lA So-:UR CHÉRJE, 


Notre tendresse d'enfant s'est changée en union bien grande 
de pensées et de sentiments. Jésus nous a attirées ensemble, 
car n'es-tu pas à lui déjà ? II a mis Ie monde sous nos pieds. 
Comme Zachée, nous sommes montées sur un arbre pour 
Ie voir; arbre mystérieux qui nous élève bien au-dessus de 
toutcs choses ; alors nous pouvons dire: TOlit est à 11loi, tout 



324 


Sæw' Thàèse de l'Enfant-Je:ws. 


est pour moi: la terre est à moi, les Óeux sont à moi, Dieu 
est à moi. et la .\/ère de mOll Diell est à 1110i f. )> 
A propos de la sainte Vierge, il faut que je te con fie unc de 
roes simplicités : parfois je me surprends à lui dire: << Savez- 
\-'ous, ma .\lère chéric, que je me lrouve pillS heu'reuse que 
:vous? Je vous ai pour .:\lère, et vous ll'ave
 pas comme moi de 
sainte Vierge à aÏ1ner !... II est vrai que vous êtes la l\lère de 
Jésus, mais vous me l'a\'cz donné; et lui, sur la croix, YOUS a 
donnée à nous comme notre 
lère; ainsi nous sommcs plus 
riches que vous! Autrefois, dans votre humilité, vous souhaitiez 
de devenir la petite sef\'ante de la 
lère de Dieu ; et moi, pauvre 
petite créature, je suis, non pas \'otre servante, mais votre 
enfant! Vous êtes la .:\lère de Jésus et YOUS êtes ma lY1ère!)> 
Céline, qu'elle est donc admirable notre grandeur en Jésus! 
Que de mystères il nous a dé\'oilés en nous faisant monter 
sur l'arbre symbolique dont je te parlais tout à I'heure! Et 
maintenant, quelle science va-t-il nous enseigner? Ne nous 
a-t-il pas tout appris ? Ecoutons : 
(< Hâte
-vous de descendre, il fallt que je loge aujourd'!Zui 
che, vous 2. )> 
Eh quoi ! Jésus nous dit de descendre ! OÙ done faudra-t-il 
aIler? .\utrefois, les J uifs lui dcmandaient : << Jlaître, OÙ 
/oge
-volls 3? )> et il lcur répondait : << Les renards ont leurs 
tanières, les oiseaux dll del leurs nids : et moi. je n'ai pas 
où reposeI' la tête 
. >> Y oilà jusqu'où nous de\'ons descendre 
afin de pouvoir scrvir de demeure à Jésus : ètre si Fauvres que 
1l0US n'ayons pas Oll reposeI' la tète. 
Cette Iumière m'a été donnéc pendant 111a retraite. 
otre- 
Seigneur désire que nous Ie recc\'ions dans nos cæurs; sans 
dome, ils sont vides des créatures. mais hélas! Ie mien n 'est 
pas vide de moi-même, et c'est pour ccla qu'il m 'est commandé 


I S. Jean de la Croix. - 2 Lucæ, )"IX, 5. _3 Joan., I, 3R. - 
 Lucæ, IX, 58. 



Lett1"es. 


325 


de descendre. Oh ! je veux descendre bien bas, afin que dans 
mon cæur Jésus puisse reposer sa tête divine, et que là il se 
sente aimé et compris. 


Lettre XIVc. 


25 avril (893. 


MA PETITE CÉLI :'iE, 


Je viens te faire part des désirs de Jésus sur ton àme. 
Rappelle-toi qu'il n'a pas dit : Je suis la fleur des jardins, 
la rase culti\"ée, mais : << Je suis la Fleur des champs et Ie 
Lis des vallécs I. >> Eh bien, tu dais rester toujours U1lC goutte 
de rosée cachée dans la divine coralie du beau Lis des vallées. 
Une goutte de rasée, qu'y a-t-il de plus simple et de plus 
pur? Ce ne sont pas les nuages qui ront formée, elk naît sous 
Ie ciel étoilé. La rosée n'existe que la nuit; quand Ie soleil 
darde ses chauds rayons, les charmantes perIes qui scintillent 
à l'extrémité des brins d'herbe se changent bientôt en vapeur 
légère. Voilà Ie portrait de ma petite Céline... Céline est une 
goutte de rasée descendue du beau ciel, sa patrie. Pendant la 
nuit de cette vie, eUe doit se cacher dans Ie calice \-ermeil de la 
Fleur des champs: nul regard n e doit l'y découvrir. 
Heureuse petite goutte de rosée, connue de Dieu seul, ne 
t'arrête pas à considérer Ie cours retentissant des flcU\ es de ce 
monde, n'envie mème pas Ie clair ruisseau qui serpente dans 
la prairie. Sans doute son murmure est bien doux, mais Ies 
créatures peuvent l'entendre, et puis Ie calice de la Fleur des 
champs ne saurait Ie contenir. Pour approcher de Jésus, il 
faut être si petit! Oh ! qu'il ya peu d'àmes qui aspirent à être 
petites et inconnues! << l\lais, disent-eUes, Ie fleuve et Ie 


Cant. I, 



126 


Sæ1l1' Thérèse de l'Enfant-Jéslls. 


ruisscau ne sont-ils pas plus utiles que 1-1 goutte de rosée? 
Que fait-elle? Nous la jugeons propre à rien, sinon à rafraìchir 
un instant la corolle fragile d'une fleur champêtre. )> 
Ah! vous ne connaissez pas la véritable Fleur cha11lpêtre! 
Si vous la connaissiez, vous comprendriez mieux Ie reproche 
de 
otre-Seigneur à Marthe. Le Bien-Aimé n'a besoin ni de 
nos æuvres éclatantes, ni de nos belles pensées; s'il yeut des 
conceptions sublimes, n'a-t-il pas ses Anges, dont la science 
surpasse infiniment celIe des plus grands génies de ce monde? 
Ce n'est done ni l'esprit, ni les talents qu'il vient chercher 
ici-bas... II ne s'est fait la Fleur des champs qu'afin de nous 
montrer com bien il chérit la simplicité. 
Le Lis de la 1 J allée ne demanJe qu'une goutte de rosée, 
laquelle, pendant une nuit seulement, restera cachée aux. 
regards humains. l\1ais lorsque les ombres commenceront à 
décliner, que la Fleur des champs sera devenue Ie Soleil de 
Justice I, rhumble campagne de son exil montera jusqu 'à lui 
comme une vapeur d'amour; il arrêtera sur elle un de ses 
rayons, et, devant toute la cour céleste, elle brillera éternel- 
lement, comme une perle précieuse, éclatant miroir du Solei I 
divino 


Lettre XV e . 


2 aoùt 1893. 


l\lA CHÈRE CÉLlNE, 


Ce que tu m'écris me comble de joie, tu m3rches par un 
chemin royal. L'épouse des Cantiques, n'ayant pu trou\er son 
Bien-Aimé dans Ie repos, se leva, dit-elle, pour Ie chercher 
dans la ville, mais en vain... elle ne Ie put trouver qu'en 
dehors des rem parts 2. Jésus ne veut pas que nous trouvions 


Malach., IV, 2. - I Cant., Ill, 2, 3, ..... 



Lett1"es. 


32 7 


dans Ie repos sa présence adorable, il se cache. il s'enyeloppe 
de ténèbres... Ce n'est pas ainsi qu'il agit à l'égard des foules, 
car nous Iisons dans Ie saint Evangile que Ie peuple élait 
enlevé dès quil parlait 1. 
Jésus charmait les âmes faibles par ses di ,"ines paroles, il 
essayait de les rendre fortes pour Ie jour de Ia tentation et de 
l'épreuve; mais com bien fut petit Ie nombre de ses amis 
fidèles lorsquzl se fut 2 de\"ant ses juges! Oh! quelle mélodie 
pour mon cü:ur que ce silence du divin i\laìtre ! 
H veut que nous Iui fassions la charité comme à un pauyre ; 
il se met, pour ainsi dire, à notre merci; il ne "eut rien 
prendre sans que nous le Iui donnions de bon cæur, et la 
plus petite obole est précieuse à ses yeux di\"ins. Il nous tend la 
main pour recevoir un peu d'amour, afìn qu'au jour radieux du 
J ugcment, ce doux Sam"eur puisse nous adresser ces paroles 
inetrables : << Vene{, les bénis de mon Père: car j'ai ell faim 
et )Jous m'aJ'e{ donné à manger: j'ai ell sOlf et VOliS m'ave{ 
donné à boire : je ne savais oÙ logeI' et VUllS m'aJ.Je{ dOllllé un 
asile; j'étais en prison. malade, et VOllS m'aJJe, secouru 3. )> 
1\1a CéIine chérie, réjouissons-nous de notre part; donnons, 
don nons au Bien-,,\imé, soyons prodigues en\'ers lui, mais 
n'oublions jamais quïI est un Trésor caché : peu d"âmes 
savent Ie découvrir. Pour trouver une chose cachée, il faut se 
cacher soi-mème ; que notre vie soit un mystère. << \ .ouleî.-J'ouS 
appl'endre quelque chose qlli voÚs sen'e? dit l'auteur de l'Imi- 
tation, ahnet à èlre inconnll el compté pOllr rien 
... Après 
avoil' tout quitté, il fallt encore se quitter soi-même õ ,. qlle 
<:elui-ci se glorijie d'une chose, celui-là d'une autre,. pOllr 
VOllS, ne mette, potre joie que dans Ie mépris de pous-même {;. >> 


I Lucæ, XIX, 48. - ! J,\\, att. XX\"I, 65. - S Ibid., XXV, 34, 35, 36. - 
4 Imil., I. I, c. II, 3. - 3 Ibid., I. II, C. XI, 4. - 6 Ibid., I. III, C. XLIX, 7. 



J .d? 


Sæur Thérèse de l'Enfant-Jésus. 


Lcttrc XVle. 


Tu me dis, ma Céline chérie, que meSo lettres te font dUI 
bien; fen suis heureuse, mais je t'assure que je ne me- 
méprends pas. << Si Ie Seigneur ne bâtit lui-mème la maisan., 
c.est en J'ain que [rm'ail/en! ceux qui l'élèvent '. >> Tous lcs. 
plus beaux discours scraient incapables de faire jaillir un acre. 
d'amour, sans la gràcc qui touche Ie cæur. 
Yoici une belle pêche rosée et si suaye que tous les confÌseurs, 
ne sauraient composer un semblable nectar. Dis-moi, Céline, 
est-ce pour la pêche que Ie Bon Dieu a créé cette jolie couleur 
ctce yelouté si agréable? Est-ce pour elle encore qu'il a dépensé 
tant de sucre ? 
lais non, c'est pour nous ; ce qui lui appartient 
uniquement, ce qui fait l'csscnce de son être. c'est son noyau ; 
elle ne possède que 
ela. 
Ainsi Jéslls se plaît à prodiguer ses dons à quelques-unes dc. 
ses créatures, dans Ie but de s'attirer d'autres àmes: mais 
intérieurement. il les humilie par miséricorde, il les force 
doucement à reconnaÎtre leur néant et sa toute-puissance. Ces 
sentiments forment en ellcs comme un noyau de grâce qu'il 
se hâte de dé\"elopper pour Ie jour bienheureux où, revêtues 
d'une beauté immortelle et impérissable, cUes seront servies. 
sans danger sur la table des cieu.\. 
Chère petite so
ur, dou
 écho de mon àme, ta Thérèsc nc se. 
trollye pas dans les hauteurs en ce moment; mais vois-tu, 
q uand je suis dans la sécheresse. incapable de prier, dc- 
pratiquer la yertu, je 
herche de petites occasions, des riens" 
pour faire plaisir à mon Jésus : par exemple, un sourire, une 
parole aimable, alors que je vO:Jdrais me taire et.montrer de 


1 Ps. ex:\. \'1. I. 



Letl1-es. 


32 9 


rennui. Si je n 'ai pas d'occasions, je veux au moins lui répéter 
souvent que je l"aime ; ce n'est pas difficilc, et cela entretient Ie 
feu dans mon cæur. Quand mêmc il me semblerait éteint ce feu 
d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la eendre 
et je suis sùrc qu'il se rallumerait. 
(l est vrai que je ne suis pas toujours fidèle; mais je ne me- 
déeQurage jamais, je m'abandonne dans les bras du Seigneur; 
il m 'apprend à tirer profit df! tout, du bien et du mal qu'it 
(rOllJ'e en moi I, il m'apprend à jouer à la banque de l'amour, 
ou plutôt c'est lui qui joue pour moi, sans me dire comment 
il s'y prend : cela c'est son affaire. et pas la mienne : ce qui 
me regarde, c'est de me livrer entièrement, sans rien me- 
réserver. pas même la jouissance de savoir com bien la banque 
me rapporte... Après tout, je nc suis pas l'enfant prodiguc, ce 
n'cst pas la peine que Jésus me fasse un [estin, puisquc je suis 
toujours aJ'ec lu; 2. 
J'ai lu dans Ie saint E\angilc, que le divin Pasteur aban- 
donne toutes lcs brcbis fidèles dans Ie déscrt pour courir après 
la brebis perdue. Que je suis touchéc de cette confiance ! Y ois 
done, il est sûr d'elles! Comment pourraicnt-elles s'enfuir? 
eUes sont captives de l'amour. Ainsi le bien-aimé Pasteur de. 
nos âmes no us dérobe sa présence sensible, pour donncr ses 
consolations au:\. pécheurs; ou bien, sïl nous conduit au 
Thabor, c'cst pour un instant... les vallées sont presque 
toujours Ie lieu des pâturages, << c'esl là quzl prend son: 
repos à midi ;j >>. 


J S. Jean de la Croix. - >! Lucæ, xV', 31. - ;J C1n[.. 1,6. 



330 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Lettre XVllc. 


20 octobrc 1893. 


1\lA sæUR CHÉRIE, 


Je trouye dans les Cantiques sacrés cc passage qui te con- 
vient parfaitement : << Que voye,,-volls dans l'épollse. sinon un 
chæur de mllsique dans un camp d'armée I ? )) Par la souf- 
france, ta vie est en eifet un champ de bataille; il y faut un 
chæur de musique, eh bien! tu scras la petite lyre de Jésus. 
l\lais un concert est-il complet quand pcrsonne ne chante? 
Puisque Jésus joue, ne faut-il pas que Céline chante? Quand 
l'air sera triste, elle chantera les cantiques de l'exil; quand 
l'air sera joyeux, elle modulera quelques refrains d'en hauL.. 
Tout ce qui arrÍ\'cra d'heureu.x. ou de fàcheux, tous les é,'é- 
nements de la terre ne seront que des bruits lointains, inca- 
pables de faire vibrer la lyre de Jésus; scul, il se réserve Ie 
.droit d'en toucher légèrement les cordes. 
Je ne puis penser sans ravisscment à la chère petite sainte 
Cécile; quel modèle! .\u milieu d'un monde païen, au sein 
.du danger, au moment d'être unie à un mortel qui ne respire 
que l'amour profane, il me semble qu'elle aurai
 dû trembler 
et pleurer. l\lais non, tandis que les instruments de joie célé- 
braient ses noces, Cécile clwntait en son cæur 2 Quel aban- 
don! Elle entendait sans doute d'autres mélodies que celles dc 
la terre, son Epoux divin chantait lui aussi, et les Anges répé- 
taient en chæur ce refrain d'une nuit bénie : << Cloire à Dieu 
,au plus haul des cieux et paix sur la lerre aux âmes de bonne 
J'olonté 3. >> 
La gloire de Dieu ! Oh ! Cécile la comprenait, elle I'appelait 
.de tous ses væux, clle devinait que son Jésus avait soif des 


J Cant., \'11, I. - I Off. de sainte Cécile. - 3 Lucæ, II, q. 



Leltres. 


331 


âmes... C'est pourquoi tout son désir était de lui amener 
bientôt celIe du jeune Romain qui ne songeait qu'à la gloire 
humaine; ceUe vierge sage en fera un martyr, et des multi- 
tudes marcheront sur ses traces. EIle ne craint rien : les .\nges 
ont pramis et chanté la paix; eIle sait que Ie Prince de la paix: 
est obligé de la protéger, de garder sa yirginité et de lui donner 
sa recompense. << Oh! qu' eUe est belle la génération des âmes 
JJicrges t ! >> 

la sæur chérie, je ne sais trap ce que je te dis, je me laisse 
aIler au courant de mon cæur. Tu m'écris que tu sens ta fai- 
blesse, c'est une grâce; c'est l\;otre-Seigneur qui imprime en 
ton àme ces sentiments de défiance de toi-même. Ne crains 
pas; si tu restes fidèle à lui faire plaisir dans les petites occa- 
sions, il se trom"era obligé de t'aider dans les grandes. 
Les Apôtres, sans lui, trayaillèrent longtemps, toute une 
nuit, sans prendre aucun poisson; leur tra\"ail pourtant lui était 
agréable, mais il youlait prou\"er que lui seul peut nous donner 
quelque chose. 11 demandait seulement un acte d'humilité : 
<< Enjants, n'a:J.let-VOlis 1.ien à manger 2 ? >> et Ie bon saint 
Pierre avoue son impuissance: << Seigneur, 1lOllS avons pêclzé 
tOllte fa nuit sans rien prendre 3 ! >> C'est assez! Ie Cæur de 
Jesus est touché, il est ému... Peut-être que si l'apôtre eût 
pris quelques petits poissons, Ie divin l\laÎtre n'aurait pas 
fait de miracle; mais il n'avait rien, aussi par la puissance 
ct la bonté divines ses filets furent bientôt remplis de gras 
poissons ! 
V oilà bien Ie caractère de 
otre-Seigneur : il donne en Dieu, 
mais il veut l'humilité du cæur. 


t Sap., IV, I. - I Joan., XXI, 5. - 3 Lucæ, v, 5. 



332 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jésus. 


Lettre XVlllc. 


-; juillet 1894- 


MA CHÈRE PETITE SlECF, 


Je ne sais pas si tu te trouyes encore dans les mèmes dispo- 
sitions d'esprit que tu manifestais dans ta dernière leure ; jc Ie 
suppose, et j'y réponds par ce passage du Canlique des Can- 
liques qui explique parfaitement I'état d'une âme plongée 
dans la sécheresse. d'une âme que ricn ne peut réjouir ni 
consoler : 
<< Je suis descendue dans Ie jardin des 1l0_rers
 pour 1 ' oir 
les fruits de la J'allée
 pOllr considé,'er si la 1 1 igne a flellri 
el si les pommes de grenade ont poussé. Je n'ai plus su 
oÙ j'étais; mon âme a été trollblée à cause des chariots 
d'Aminadab t. >) 
Voilà bien I'image de nos âmes. Souvent no us dcscendons 
dans lcs yallées fertiles où notre cceur aime à se nourrir ; et Ie 
vaste champ des saintcs Ecritures. qui tant de fois s'est ouvcrt 
pour répandre en notre faveur ses plus riches trésors, ce champ 
Iui-même nous semble un désert aride et sans eau ; nous ne 
savons rnêrnc plus OÙ nous sommes : au lieu de la paix, de 
la lumière, Ie trouble et les ténèbres sont notre paftage... 
l\lais, comme l'épouse, nous connaissons la cause de ceUe 
épreuve : << Notre âme est trollblée à callse des chariots 
d'Aminadab. >> Nous ne sommes pas cncore dans notre patrie, 
et la tentation doit nous purifier comme l'or à l"action du feu; 
nous nous crayons parfois abandonnées, hélas! les cll.1riots. 
c'est-à-dire les vains bruits qui nous assiègent et nous affligent, 
sont-ils en nous ou en dehors de nous? 
ous ne savons 1 


1 Cant., VI, 10, 11. 



Lettres. 


333 


mais Jésus Ie sait; il cst témoin de notre tristesse, et dans la 
nuit soudain sa voix se fait entendre: 
<< Reviens
 reviens. ma Sulamite. reI!iens afin qlle nous te 
considérions I ! )> 
Quel appel! Eh quoi! nous n'osions plus même nous 
rcgarder, notre état nous faisait horreur, et Jésus nous appellc 
pour nous considércr à loisir... II veut nous yoir, il yient, et 
les deux autres Personnes adorables de la Sainte Trinité 
viennent avec lui prendre possession de notre âme. 

otre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec 
une tendresse ineffable: << Si quelqu'un m'aime. il gardera 
ma parole
' et mon Père l'aimera, et 1101iS I,iendrons à lui. e{ 
nous jerons en Lui noIre demeure 2. )> Garder la parole de 
Jésus, voilà l'unique condition de notre bonheur, la preuve de 
notre amour pour lui ; et cette parole. il me semble que c'est 
lui-même, puisqu'il se nomme Ie \
erbe ou Parole ineréée du 
Père. 
Dans Ie mème Evangile de saint Jean, il fait eette prière 
sublimc : <<Sanctifie;-les par I'olre parole; I'otre parole est 
la I,érité 3. )> En un autre endroit. Jésus nous apprend qz/iL 
est La I!oie, La 1,érité ef la vie 
. 
ous savons done queUe est Ia 
parule à garder; nous ne pouyons pas dire eomme Pilatc : 
4< Qu'esl-ce que la vérité 5? )> - La vérifé. nous la possédons, 
puisque Ie Bien-Aimé habite dans nos cæurs. 
SOllvent ce Bien-A imé now; est un bouquet de myrrlze 6, nous 
partageons Ie calieede ses douleurs; mais qu'il nous sera dou'\ 
d'entendre un jour eette parole suave: << C'est VOltS qui êtes 
demellrés avec 11loi dans foufes les éprew!es qlle rai cues. 
aussi je I'OUS prépare mon royaume. comme mon Pèrc me ta 
pré paré 7 ! >> 


I Cant., \'I, 12. - ! Joan., ,{IV, 23. - 3 Ibid.. :XVII, 1
. - 
 Ibid., 
1\', (j. 
- .\ Ibid" XYlII, 3
. - 6 Cant.. I, 12. - i Lucæ, XXII, 28. 29. 



334 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS" 


Lettre XIXc. 


19 août 189-1-. 


C'est pel1t-être la dernière fois, ma chère petite sæur, que je 
me sers de la plume pour parler ayec toi; Ie bon Dieu a 
exaucé mon yæu Ie plus cher! Viens, nous souffrirons en- 
semble... et puis JéSllS prendra rune de nous. et les autres 
resteront pour un peu de temps dans l'exil. Ecoute bien ce que 
je vais te dire: Jamais, jamais. Ie bOil Diell ne nOllS séparera: 
si je meurs al'ant toi, ne crois pas que je m'éloignerai de ton 
âme, jamais nOllS n't1urons été plus llnies. Surtout ne te fa is 
pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne suis 
pas malade, j'ai une santé de fer; mais Ie Seigneur pell! briser 
leier comme l'argile... 
Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière 
qui me touche profondément. Après une mort de cinq longues 
années, quelle joie de Ie retrouyer comme autrefois, et plus 
paternel encore! Oh ! comme il va te rendre les soins que tu 
lui as prodigués ! Tu as été son ange, il sera ton ange à son 
tour. Vois donc, il n'r a pas un mois qu'il est au cieI, et déjà, 
par son il1ten'ention puissante, toutes tes démarches réus- 
sissent. l\laintenant ce lui est chose facile d'arranger nos 
affaires, aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour 
sa pauvre petite reine ! 
Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du 
no\'iciat, surtout des nouvelles de mon métier; je vais te 
satisfaire : 
Je suis U12 petit chien de chasse, et ce titre me donne bien 
des sollicitudes. à C<Iuse des fonctions quïl exige, tu en jugeras: 
toute la journée, du matin jusqu'au soir, je cours après Ie 
gibier. Les chasseurs - Ré\"érende Mère Prieure et 1\laîtresse 



Lett,.es. 


335 


des nO\'ices - sont trop grands pour se couler dans les buis- 
sons; tandis qu'un pctit chien. ça se faufile partout... et puis 
ça a Ie nez fin ! Aussi je veille de près mes petits lapins; je ne 
yeux pas leur faire de mal; mais je les lèche en leur disant, 
tantjt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois que leur 
regard est trop semblable à celui des lapins de garenne... enfin 
jc tàche de les rendre tels que Ie Chasseur Ie désire : des petits 
lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils 
doi,'ent brouter. 
Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces 
petits lapins - celui que tu connais - ,aut mieu
 cent fois 
que Ie retit chien: il a couru bien des dangers... Je favoue 
qu'à sa place, il y a longtemps que jc me semis perdue pour 
toujours dans la vaste forèt du monde. 


Lettre XXc. 


Je suis heureuse. ma petite Céline. que tu n'éprou,'es aucun 
attrait sensible en ,enant au Carmel; c'est une délicatesse de 
Jésus qui "eut rece\'oir de toi un présent. 11 sait qu'il est bien 
plus dOl1x de donner que de rece,'oir. Quel bonheur de souffrir 
pour celui qui nous aime à la folie, et de passer pour folIes 
aux. yeux du monde ! On juge les autres d'après soi-même, et 
comme Ie monde est insensé, naturellement il nous appelle de 
ce nom. 
Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le 
seul cri me reproché à I'\otre-Seigneur par Ilérode fut cell1i 
d'être fou... et franchement c'était ,'rai ! Oui, c'était de la folie 
de venir chercher les pauvres petits cccurs des mortels pour en 
faire ses ,trônes, lui, Ie Roi de gloire qui est assis au-dessus 
des Chérubins ! N'était-il pas parfaitement heureux en compa- 
gnie de son Père et de l'Esprit d'amour? Pourquoi venir ici- 



336 


Sæu,. Thérèsc de I'Enfant-Jéslls. 


bas chercher des pécheurs pour en faire ses am is, ses intimes? 
Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les 
folies qu'il a accomplies pour nous; nos actes sont très raison- 
nables en comparaison des siens. Que Ie monde nous laisse 
tranquilles 
 Je Ie répète, c'est lui qui cst insensé, puisqu'il 
ignore ce que Jésus a fait et souffert pour Ie sauver de la 
damnation. 
Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; 
Ie divin 
laÎtre s'est chargé de notre défense. Ecoute : Il était 
à table avec Lazare et ses disciples. l\larthe servait; pour 
.Marie, cUe ne pensait pas à prendre de nourriture, mais à faire 
p1aisir à son Bien-Aimé, aussi répa1zdit-elle sur la tèle du 
Sauveur un PalfU111 de grand prix, et, cassant Ie pase fra- 
gile '.. toute lù maison fut emball11léc de cette liqueur:!. 
Les Apõtres murmurèrent contre 1\ladeleine ; c'est encore ce 
qui arri \'e pour nous : les chrétiens les plus fervents trou\'ent 
que nous sommes exagérées, que nous devrions servir J
sus 
a\'ec ;\Iarthe, au lieu de lui consacrer les vases de nos vies 
avec les parfums qui y sont renfermés. Et cependant, qu'im- 
porte que ces vases soient brisés, puisque 
otre-Sejgneur est 
consolé, et que, ma!gré 1ui, Ie monde est contraint de sentir 
les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien 
nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu'il respire. 
A bientõt, ma so:ur chérie. V oici ta barque près du port; Ie 
vent qui 1a pousse est un vent d'amour, et ce vent-Ià est plus 
rapide que l'écIair! .\dieu ! dans quelques jours nous serons 
réunies au Carmel, puis là-haut! Jésus n'a-t-il pas dit penJant 
sa Passion : << A l( res{e pous }'erre:t BlE:'IITÔT Ie Fils de 
l'homme assis à la droite de Diell e{ l'enalZ! sur les nuées du 
ci el 3 ? )> 



ous v serons ! ! ! 


T -\ THÉRi
sE. 


I .\1:1 rei , "'IV, 3. - t Joan., XII, 3. - :; \latt,. XXVI, 46. 



THERESI<: ET CELIKE 


Á"
 nrJ,.;,..;OXXF.T" 


A [O/"S /IOS voix étaient mélées. 
Sos mains rllne à ['alltre enchaìnées ; 
J-:nsemble, chantant [es noces sac/'ées. 
Déjà nOlls /"èJ'ions [e Carlllel, 
J.e Ciel! 




Lettres. 


337 


Lettres à la Rde Mère Agnès de Jésus. 


F
AGMEl'ns 


_ 
 ",'1>"
4____ 


Lettre Ire. 


Quelques mois avant l'entrée de Thérèse au Carmel. 


1887. 


?\lA PErITE '\A\\A
 CHÉRIE, 


Tu as raison de dire que la goutte de tiel doit être mêlée à 
taus les calices, mais je trouve que les épreuves aident beau- 
coup à se détacher de la terre; elles font regarder plus haul 
.que ce monde. Ici-bas rien ne peut nous satisfaire; on ne 
goùte un peu de repos qu 'en étant prète à faire la volomé du 
bon Dieu. 

la nacelle a bien de la peine à atteindre Ie 
ort. Dcpuis 
longtemps je l'aperçois, et toujours je m'cn trouve éloi- 
,gnée; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis 
sùrc qu'au jour choisi par lui, eUe abordera heureusement au 
rivage béni du Carmel. a Pauline! quand Jésus m'aura fait 
.cette grâce, jc veux me donner tout entière à lui, toujours 
souffrir pour lui, ne plus yi\Te que pour lui. Oh non! je ne 
.craindrai pas ses coups, car, même dans les souf1rances lcs 
plus amères, on sent que c'cst sa douce main qui frappe. 
Et quand je pense que, pour une souffrance supportée 
.avec joie, nous aimcrons davantage Ie bon Dicu toujours! 
_\h ! si au moment de ma mort je pouvais avoir une àme à 



338 


Sællr Thérèse de I'Ellft1llt-JésllS. 


offrir à Jésus, que je scrais heureuse! II y aurait une åme 
de moins dans l'cnfcr, une de plus à bénir Ie bon Dieu toute 
l'éternité! 


Lettre ilL. 


Pendant sa retraite de Prise d'ffabit. 


Janvier 1889. 


Dans mes rapports avec Jésus, ricn : sécheresse ! sommeil ! 
Puisque mon Bien-Aimé veut dormir, je ne l'en empêcherai 
pas; je suis trap heureuse de voir qu'il ne me traite point 
comme une étrangère, qu'il ne se gêne pas avec moi. 11 crible 
sa petite balle de piqûres d'épingles bien douloureuses. Quand 
c'est ce doux Ami qui perce lui-même sa balle, la souffrance 
n 'est que douceur, sa main est si douce! QueUe ditférence avec 
celIe des créatures ! 
Jc suis pourtant heureuse
 oui, bien heureuse de souffrir!' 
Si Jésus ne perce pas dircctement sa petite balle, c'est bien 
lui qui conduit la main qui la blesse! 0 ma l\lère, si vous, 
saviez jusqu'à quel point je veux être indifférente aux choses. 
de la terrë! Que m'importent toutes les beautés créées? Je 
serais bien malheureuse si jc les possédais! Ah! que mon 
cæur me paraÎt grand, quand je Ie considère par rapport au
 
biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraicnt Ie 
contentcr; mais quand je Ie considère par rapport à Jésus, 
comme il me semble petit! 
Quïl est bon pour moi Celui qui sera bientôt mon Fiancé ! 
qu'il est di,'inement aimable en ne permettant pas que je me' 
laisse captiver par aucune chose d'ici,bas! 11 sait bien que, s'il 
m'envoyait seulement une ombre de bonheur, je m')' atta- 
cherais avec toute l'énergie, toute la force de mon cæur; et 



Leltres. 


339 


cette om bre il me la refuse!... II préfère me laisser dans les 
ténèbres, plutût que de me donner une fausse lueur qui ne 
serait pas Lui. 
Je ne veux pas que les créatures aient un seul atome de 
mon amour; je yeux tout donner à Jésus, puisqu'il me fait 
comprendre que lui seul est Ie bonheur parfait. Tout sera 
pour lui, tout! Et même quand je n'aurai rien à lui offrir, 
com me ce soir, je lui donnerai ce rien... 


Lettre IIlc. 


ISt{g. 


Oui, je les désire ces blessures de cæur, ces coups d'épingle 
qui font tant souffrir !... A to utes les extases, je préfère Ie 
sacrifice. C'est Ià qu'est Ie bonheur pour moi, je ne Ie trouve 
nulle part ailleurs. Le petit roseau n'a pas peur de se rom pre, 
car il est planté au bord des eau\: de l'amour; aussi, lorsqu'il 
plie, cette on de bienfaisante Ie fortifie et lui fait désircr 
qu'un autre orage vienne à nouveau courber sa tête. C'est ma 
faiblesse qui fait {ollfe ma force. Je ne puis me briser. puisque 
quelque chose qui m'arrive, je ne vois que la douce main 
de Jésus. . 
Rien de trop à soufTrir pour conquérir la palme ! 


Lettre IVc. 


Pendant sa retraite de Profession. 
Septembre (t'
)O. 


l\lA l\1ÈRE CHJ':RIE, 


I, II faut que votre petit solitaire vous donne l'itinéraire de 
son vo\"aoe. 
- 
 



340 


Sæll1- Thérèse de l'Enfant-Jésus. 


Avant de partir, mOil Fiancé m'a demandé dans quel pays 
j.e voulais voyager, queUe route je désirais suivre. Je lui ai 
répondu que je n'avais qu'un seul désir. celui de me rendre 
au sommet de la jlolltagne de l'A1\tOt:R. 
Aussitôt, des routes nombreuses s'offrirent à mes regards; 
mais il y en avait tant de partàites que je me vis incapable 
d'en choisir aucune de mon plein gré. Je dis alors à mon 
divin Guide: Vous sa,'ez où je désire me rendre, "ous savez 
pour qui je veux gravir la montagne, vous connaissez Celui 
que faime et que je veux contenter uniquement. C'est pour 
lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par les 
sentiers de son choix; poun'u qu'il soit content, je serai au 
comble du bonheur. 
Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer 
dans un souterrain où il ne fait ni fraid ni chaud, où Ie 
soleil ne luit pas, où la pluie et Ie vent n'ont pas d'accès; un 
souterrain où je ne vois rien qu'une clarté à demi voi1ée, la 
darté que répandent autour d'eux les yeux baissés de la Face 
de Jésus. 
Mon Fiancé ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non 
plus, sinon que je l'aime plus que moi, et je sens au fond 
de mon cæur quïl en est ainsi, car je suis plus à lui qu'à moi. 
Je ne vois pas que nous avancions vers Ie but de notre 
,'oyage, puisqu'il s'ctt'ectue sous terre; et pourtant il me 
semble, sans savoir comment, que nous approchons du 
sommet de la montagne. 
Je remercie mon Jésus de me faire marcher dans les ténè- 
bres; j'y suis dans une paix profonde. Volontiers je consens 
à rester toute ma ,'ie religieuse dans ce souterrain obscur où 
il m'a fait entrer; je désire seulement que mes ténèbres 
obtiennent la lumière aux pécheurs. 
Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune 
consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à 



Lettres. 


34 r 


celui des fiancées de la terre qui regardent toujours aUK 
mains de leurs fiancés pour voir sïls ne leur apportent pas 
quelque présent; ou bien à leur \"isage, pour y surprendre un 
sourire d'amour qui les rayit. 
Thérèse, la petite fiancée de Jésus, aime Jésus pour lui- 
même; elle ne veut regarder Ie visage de son Bien-Aimé 
qu'afin d'y surprendre des larmes qui la ravissent par leurs 
charmes cachés. Ces lanlles, elle yeut les essuyer, elle veut 
les recueillir, comme des diamants inestimables, pour en 
broder sa robe de noces. 
JéSllS! Je )1olldrais tant l"aimer! /"aimer comme jamais il 
n' a été aimé... 
A tout prix, je Yeu
 cueillir la palme d'Agnès; si ce tz'esl 
par Ie sang. if fallt qlle ce soil par rA
\On{... 


Lettre VC. 


18 9 0 . 


L'amour peut suppléer à une longue vie. Jésus ne regarde 
pas au temps puisqu'il est éternel. l/ne regarde qll'à ['amour. 
a ma petite l\tère. demandez-Iui de m'en donner beaucoup! 
Je ne désire pas l'amour sensible; pourvu qu'il soit sensible 
pour Jésus, cela me suffit. Oh! l'aimer et Ie faire aimer, que 
c'est doux! Dites-Iui de me prendre Ie jour de ma Profession 
si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au Ciel 
la robe blanche de mon second baptême. sans aucune souil- 
lure. Jésus peut m 'accorder la grâce de ne plus l'offenser 
ou bien de ne faire que des fautes qui ne l'o.ffensent pas. qui 
ne lui fassent pas de peine. mais ne servent qu'à m'humilier 
et à rendre mon amour plus fort. 
H n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus. Lui seul est 
immuable. Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer! 



3-/-2 


Sællr Thérèse de l"Enfant-JésllS. 


Lettre Vlc. 



IA PETITE 
IÈRE CHÉRIE, 


18 91. 


Oh! que votre lettre m'a fait de bien! Ce passage a été 
lumineux pour mon âme : << Rele120ns U1ze parole qui pOllr- 
rail 120US éleJ1er al/X yeux des aztlres. )> Oui, il faut tout 
garder pour Jésus a\Tec un soin jaloux; c'est si bon de tra- 
vailler pour lui tout seul! Alors, com me Ie cæur est rempli 
de joie! comme l'àme est légère 1... 
Demandez à Jésus que son grain de sable lui sauve beau- 
coup d"àmes en peu de temps, pour voler plus promptement 
vers sa Face adorée. 


Lettre Vllc. 


18g2. 


\T oici Ie rê\"e d'lfll grain de sable: Jésus seul!... rien que 
lui! Le grain de sable est si petit que, s'il voulait oU'Tir son 
cæur à un autre qu'à Jésus. il n'y aurait plus de place pour 
ce Bien-Ai mé. 
Quel bonheur d'être si bien cachées que personne ne pense 
à nous, d'être inconnues, mème aux personnes qui vivent 
avec nous! 0 ma petite l\lère! comme je désire être inconnue 
de toutes les créatures! Je n 'ai jamais désiré la gloire hu- 
maine, Ie mépris avait eu de l'attrait pour mon cæur; mais, 
ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je 
me sui
 passionnée pour l'oubli. 
La gloire de mon Jésus, voilà toute mon ambition; la 
mienne, je Ia lui abandonne; et sïl semble m'oublier, eh 
bien! il est libre, puisque je ne suis plus à moi, mais à Lui. 
11 se Iassera plus vite de me faire attendre que moi de 
l'attendre! 



Lettres. 


343 


Lettre rlli c . 


28 mai 1897' 


Ce jOUl"-là, tandis que sæur Thérëse de l'Enfant-Jésus souffrait d'un fort accès 
.de fièvre. une de nos sæurs vint lui delllande7" son concoUl"S immédiat pour un 
travail de peinture d
tJicile à exécuter; un instant, SOIt visage trahit le combat 
.lntél"ieur, ce dont s'aperçut Jlère A.gnès de Jésus qui était p7"ésente. Le soÙ", 
Thérèse lili écriJJit ceite leW-e : 


.\1.\ l\1ÈRE ß1EX-AI
\ÉE, 


Tout à l'heure yotre enfant a versé de douces larmes; des 
larmes de repentir, mais plus encore de reconnaissance et 
d'amour. .\ujourd'hui je YOUS ai montré ma yertu, mes 
trésors de patience! Et moi qui prêche si bien Ies autres! Je 
suis contente que vous ayez vu mon imperfection. \'ous ne 
m 'avez pas grondée... cependant je le méritais; mais en toute 
drconstance, yotre douceur m'en dit plus long que des 
paroles sévères; YOUS êtes pour moi l'image de la divine 
miséricorde. 
Oui, mais Sæur"., au contraire, cst ordinairement l'image 
,de la sévérité du bon Dieu. Eh bien, je viens de la rencontrer. 
Au lieu de passer froidement près de moi, cUe m'a embrassée 
en me disant : << Pauvre petite sæur, YOUS m 'ayez fait pitié! 
Je ne veu\: pas vous fatiguer, laissez l"ouvrage que je '"OUS ai 
.demandé, j'ai eu tort. >> 
-'loi qui sentais dans mon cæur la contrition parfaite, je 
fus bien surprise de ne recevoir aucun reproche. Je sais bien 
qu'au fond eIle doit me trou,"er imparfaite; c'est parce qu'eIle 
-eroit à ma mort prochaine qu'eIle m'a ainsi parlé. l\lais 
nÏmporte. je n'ai entendu que des paroles douces et tendres 
sortir de sa bouche; alors je l'ai trouvée bien bonne, et moi 
je me suis trou,"ée bien méchante! 
En rentrant dans notre cellule, je me demandais ce que 
Jésus pensait de moi. .\ussitôt, je me suis rappelé ce quïl dit 



3-1-+ 


Sæur Tl1érèse de [,Enfant-Jésus. 


un jour à Ia femme aduItère : << QueIqu'un t"a-t-il condam- 
née I? )) Et moi, Ies Iarmes au\: yeu.\:, je lui ai répondu : 
<< Personne, Seigneur... ni ma petite Mère, image de yotre 
tendresse, ni ma Sæur.", image de votre justice; et je sens. 
bien que je puis aller en paix, car vous ne me condamnerer 
pas non plus! )> 
() ma l\lère bien-aimée, je ,'ous l'ayoue, je suis bien plus. 
heureuse d'ayoir été imparfaite que si. soutenue par la grâce
 
j'a\'ais été un modèle de patience. Cela me fait tant de bien 
de yoir que Jésus est toujours aussi dou
. aussi tendre pour 
moi. Vraiment, il y a de quoi mourir de reconnaissance et 
d'amour. 

la petite 
lère, YOUS comprendrez que, ce soir, Ie vase de 
]a miséricorde divine a débordé pour yotre enfant. A h! dè.\. 
à présenl. je Ie reconnais : olli, loules mes espérances seron! 
c0112blées... olli. Ie Seigneur fera pOllr 1120i des nzen1eilles 
qui sllrpasseron/ infinimenl mes iJJl11lenses désirs... 



:=ct
-- 


Lettres à Sæur Marie du Sacré-Cæur. 


Lettre Irc. 


21 fénicr 18k
. 


MA CHÈRE l\IARIE, 


Si tu sayais Ie cadeau que papa m'a fait la semaine der- 
nière !... Je crois que si je te Ie donnais en cent, et même en 
mille, tu ne Ie devinerais pas. Eh bien! ce bon petit père m'a 


1 Joan., \'111. 10. 



Let/res. 


3+5 


acheté un petit agneau d'un jour. tout blanc et tout frisé. Il 
m'a dit, en me rotfrant. quïl voulait. avant mon entrée au 
Carmel, me faire Ie plaisir d'ayoir un petit agneau. Tout Ie 
monde était heureu\:. Céline était ravie. Ce qui surtout 
m'a\-ait touchée, c'était la bonté de papa en me Ie donnant; 
et puis, un agneau, c'est si symbolique! il me faisait penser à 
Pauline. 
Jusqu'ici tout va bien, tout est ra\-issant; mais il faut 
attendre la fin. Déjà. nous [aisions des châteaux en Espagne. 
no us nous attend ions à ,"oil' notre agneau bondir autour de 
nous, au bout de deu.\ ou trois jours; mais hélas! la jolie 
petite bête est morte dans raprès-midi. Pauvre petite! à peine 
née. elle a souffert. puis elle est morte. 
Elle était si gentille, eUe avait rair si innocent que Céline 
a fait son portrait; puis, papa a creusé une fosse dans laquelle 
on a mis Ie petit agneau qui semblait dormir: je n'ai pas 
youlu que la terre Ie reCOU\TÌt : nous avons jeté de la neige 
sur lui et puis tout a été fini... 
Tu ne sais pas. ma chère marraine, combien la mort de 
ce petit animal m'a donné à réfléchir. Oh! oui, sur la terre 
il ne faut s'attacher à rien, pas même aux choses les plus 
innocentes, car cIles nous manquent au moment où nous y 
pensons Ie moins. Seul ce qui est éterncl peut nous contenter. 


Lettre 11'-. 


Pendant sa retraite de Prise d'Habit. 


S janvier 18 X j, 


Ma sæur chérie. votre petit agJlelel - comme '"ous aime7 
à m'appeler - voudrait \'OLIS emprunter un peu de force el 
de courage. 11 ne peut rien dire à Jésus; et surtout. Jésus ne 



34-6 


Sællr Tlzérèse de tEnfant-.JésllS. 


lui dit absolument rien. Priez pour moi, afin que ma retraite 
plaise quand même au Cæur de Celui qui seul lit au plus 
profond de I'âme! 
La VIe cst pleine de sacrifices, c'est vrai; mais pourquoi )' 
chercher du bonheur? 
'est-ce pas simplement << line lluit à 
passer dans ll1ze mauJ,1aise hòtellerie >>.. comme Ie dit notre 

lère sainte Thérèse? 
Je vous a,"oue que mon cæur a une soif ardente de bon- 
heur; mais je vois bien que nulle créature n'est capable de 
l'étancher! _\u contraire, plus je boirais à ccUe source enchan- 
teresse, plus ma soif serait brùlante. 
Je connais une source << oÙ. après m'oir bu. on a soU 
encore I>>: mais d'une soif très douce, d'une soif que I'on peut 
toujours satisfaire : cette source. c'est la souffrance connue 
de Jésus seul!... 


Lettre IIlc. 


14 aoùt IRRg. 


Yous voulez un mot de yotre petit agnelet. Que voulez- 
vous qu'il vous dise? }\;'a-t-il pas été instruit par ,"ous? Rap- 
pelez-vous Ie temps où, me tenant sur vos genoux, vous me 
parliez du CieI... 
Je vous entends encore me dire: << Regarde ceux qui yeu- 
lent s'enrichir, vois quel mal ils se donnent pour gagner de 
I'argent; et nous, ma petite Thérèse, nous pouvons à chaque 
instant, et sans prendre tant de peine, acquérir des trésors 
pour Ie Ciel; nous pouvons ramasser des diamants camme 
avec un râteau! Pour ceIa, il suffìt de faire toutes nos actions 
par amour pour Ie bon Dieu. >> Et je m'en aIlais Ie cæur 
rempli de joie et du désir d'amasser aussi de grands trésors. 


t Eccli., XXXI"', 20. 



LeUres. 


3-17 


Le temps a fui. depuis ces heureux moments écoulés dans 
notre doux nid. Jésus est venu nous visiter, il nous a trouyées 
<!Ignes de passer par Ie creuset de la souffrance. 
Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour<< il essuiera toules 
les larmes de nos yellx I )>; et, sans doute, plus il y aura de 
larmes à essuyer, plus la consolation sera grande... 
Priez bien, demain, pour la petite fille que vous a"ez éle,.ée 
et qui, sans vous, ne serait peut-être pas au Carmel. 


Lettre IV e . 


Pendant sa Retraite de Profession. 


4 septembre 18yo. 


Votre petite fille n'entend guère les harmonies célestes 
:son voyage de noces est bien aride ! Son Fiancé, il est vrai, lui 
fait parcourir des pays fertiles et magnifiques; mais la nuit 
l"empêche de rien admirer et surtout de jouir de to utes ces 
merveilles. 
Vous allez peut-être croire qu'elle s'en affiige? .\Iais non, 
.au contraire, elle est heureuse de sui'Te son Fiancé pour Lui 
seul et non à cause de ses dons. Lui seul, il est si beau! si 
ravissant! même quand il se tait, même quand il se cache! 
Comprenez yotre petite fille : elle est Iasse des consolations 
de la terre, elle ne ,"cut plus que son Bien-Ai mé. 
Je crois que Ie travail de Jésus, pendant cette retraite, a été 
-de me détacher de tout ce qui n'est pas Iui. l\la seule conso- 
lation est une force et une paix très grandes; et puis, j'espère 
être comme Jésus ,"cut que je sois : c'est ce qui fait tout mon 
bonheur. 


Apoc., XXI, 4. 



348 


Sæur Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Si YOUS saviez com bien ma joie cst grande de n 'en avoir 
aucunc pour faire plaisir à Jésus! C'est de la joie raffinée, 
bien qu'clle ne soit nullement sentie ! 


Lettre VC. 


Î septembre 18 90. 


Demain je serai l'épouse de Jésus, de Celui dont Ie (< \ -isage 
était cac/zé et que persollne n'a reC01l1111 I ! >>Quelle alliance et 
quel ayenir! Que faire pour Ie remercier, pour me rendre 
moins indigne d'une telle faveur ?.. 
... Que j'ai soif du Ciel. de ce séjour bienheureux OÙ 1'0n 
aimera Jésus sans réserve ! l\lais il [aut souffrir et pleurer pour 
y arri\'er; eh bien! je veux souffrir tout ce qu'il plaira à mon 
Bien-Aimé, je veu.\: Ie laisser faire de sa petite balle tout ce 
qu'il désire. 

la \larraine chérie, YOUS me dites que mon petit Jésus est 
très bien paré pour Ie jour de mes noces; vous vous demandez 
seulement pourquoi je ne lui ai pas mis les bougies roses 
neuves? Les autres m'en disent plus long à l'àme : elles ont 
commencé à brûler Ie jour de ma Prise d'habit, alors e1les 
étaient fraîches et roses; papa, qui me les avait données, était 
là. et tout était joie ! 
lais maintenant. la couleur de rose cst 
passée..... Y a-t-il encore ici-bas des joics couleur de rose pour 
votre petite Thérèse? Oh ! non, il n'y a plus pour eUe que des 
joies célestcs. des joies oÙ tout Ie créé. qui n'cst rien, fait place 
à I'incréé qui est ]a réalité... 


I Is., 1111, 3. 



Let/res. 


3-1-9 


Lettre Vie. 


Ii scptembre 1
96. 


Ma sæur bien-aimée, je ne suis pas embarrassée pour vous 
répondre... Comment pouvez-yous me demander s'il \'ous est 
possible d'aimer Ie bon Dieu comme je raime ?.. 
les désirs 
du martyre ne sont rien; je ne leur dois pas la confiance illi- 
mitée que je sens en mon cæur. A vrai dire, on peut les 
appeler ces richesses spirituelles qui rendent injuste t, lorsqu'on 
s'y repose avec complaisance, et que 1'0n croit quïls sont 
quelque chose de grand... Ces désirs sont une consolation que 
Jésus accorde parfois aux àmes faibles comme la mienne - 
et ces âmes sont nombreuses. - 
lais, lorsqu'il ne donne pas 
cette consolation, c'est une gràce de privilège; rappelez-vous 
ces paroles d'un saint religieux : << Les martyrs ont soutTert 
avec joie et Ie Roi des 
lartyrs a souffert avec tristesse! >>Oui, 
Jésus a dit : <<Jlon Père
 éloigne1.. de moi ce calice 2. )> Comment 
pouvez-\TouS penser maintenant que mes désirs sont la marque 
de mon amour? Ah! je sens bien que ce n'est pas cela du 
tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite àme. Ce qui Iui 
plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauyreté, c'est 
l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Yoilà mon 
seul trésor, 
larraine chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas 
Ie '"òtre ? 

'êtes-vous pas prête à souffrir tout ce que Ie bon Dieu 
voudra? Oui, je Ie sais bien; alors, si vous désirez sentir de 
la joie, avoir de l'attrait pour Ia souffrance, c'est done votre 
consolation que vous cherchez, puisque, Iorsqu'on aime une 
chose, la peine disparaît. Je yo us assure que si nous allions 
ensemble au martyre, vous auriez un grand mérite, et moi je 


I Lucæ, XVI, II. - ! Ibid., XXII, .fl. 



350 


Sællr Thérèse de I'Elljanl-Jéslts. 


n'cn aurais aucun, à moins qu'il nc plaise à Jésus dc changcr 
mes dispositions. 
a ma sæur chérie, je vous en prie, comprencz-moi ! com- 
prcnez que pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on 
cst faible et misérablc, plus on est propre aux opérations de 
cet amour consumant ct transformant... Le seul désir d'être 
,ictime suffit; mais il faut consentir à rester toujours pauvre 
et sans force, et voilà Ie difficile, car Ie J}éritable pal/lIre d'es- 
prit. oÙ Ie trollver? lljalllie clzerclzer bien loin 1, dit l'auteur 
de l'Imitation... II ne dit pas qu'il faut Ie chercher parmi les 
grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, 
dans Ie néant.." Ah! restons donc bien loill de tout ce qui 
brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors 
nous serons pauyres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, 
si loin que nous soyons; il nous transformera en Hammes 
d"amour !... Oh! que je voudrais pouvoir vous faire com- 
prendre ce que je sens! C'est la confiance et rien que la con- 
fiance qui doit nous conduire à l'Amour... La crainte ne 
conduit-elle pas à la justice sévère teUe qu'on la représente 
aux pécheurs? 
lais ce n'est pas cette justice que Jésus aura 
pour ceux qui raiment. 
Le bon Dieu ne vous donnerait pas cc désir d'être possédée 
par son Amour miséricordieux, s'il ne vous réservait ceUe 
faveur; ou plutôt, il vous l'a déjà faite, Pllisque vous êtes toute 
livrée à Lui, puisque YOUS désirez êtrc consumée par Lui, et 
que jamais Ie bon Dieu ne donnc de désirs qll'il ne ,'euille 
réaliser. 
Puisque nous voyons la voie, courons ensemblc. Je Ie sens, 
Jésus veut nous faire les mêmes grâces, il ,"eut no us donner 
gratuitement son Ciel. 
l\1arraine chéric, vous voudricz encore e!ltendre les secrets 


Imit., I. II, C. XI, 4. 



Lettrcs. 


35/ 


que Jésus confie à yotre petite fille; mais Ia parole humaine 
est impuissante à redire des choses que Ie cæur humain peut 
à peine pressentir. D'ailleurs, ses secrets, Jésus YOUS les confie 
aussi, car c'est vous qui m'a\'ez appris à recueillir ses divins 
enseignements; c'est YOUS qui, en mon nom, a\'ez promis au 
jour de mon baptême que je ne youlais serYÍr que Lui seul; 
'ous avez été l'ange qui m'a conduite et guidée sur la route 
d,
 l'exil, c'est vous qui m'avez offerte au Seigneur! Aussi je 
YOUS aime comme une enfant sa it aimer sa mère; au ciel seu- 
lement vous connaÎtrez toute la reconnaissance qui déborde 
de mon cæur. 


V otre petite fille, 
Thérèse de I'Enfant-Jéslls. 


Lettres à Sreur Françoise- Thérèse I 


Lettre Irc. 


13 aoùt Ibg3. 


CHÈRE PETITE SlECR Tlzérèse, 
Tes YCX:U
 sont donc combIés! Comme la colombe sortie 
de l'arche, tu ne pou\'ais trouver sur la terre du monde oÙ 
poser Ie pied, tu as volç longtemps, cherchant à rentrer dans 
la demeure bénie où ton cæur a\ ait pour jamais fì
é son 
séjour. Jésus s'est fait attendre, mais enfin les gémissements 
de sa colombe I'ont touché, il a étendu sa main divine, ill'a 
prise et l'a placée dans son CccL1r, dans Ie tabernacle de son 
amour. 
Ah ! sans doute, ma joic est toute spirituelle puisque désor- 
mais je ne dois plus te revoir ici-bas, je ne dois plus entendre 


1 Presque toutes les lettres adressées par Sæur Thérèse de }'Enfant- 
Jé
us à sa sæur Lt:onie, ont été perdues. On n'a retrouvé que celIes-ci. 



352 


Sæur Thérèse de l"Enfant-Jésus. 


ta voix en épanchant mon cæur dans Ie tien. 
lais je sais que 
1a terre est un licu de passage, nous sommcs des voyageurs 
qui cheminons vcrs notre patrie; qu'importe si Ia routc que 
.nous suivons n'est pas absolument la même. puisque notre 
tcrme unique c'est Ie Ciel, où nous scrons réunies pour ne 
plus nous quitter. C'est Ià que nous goùterons éternellement 
les joies de la famille... Quc de choses nous aurons à nous 
.dire après l'cxil de cette vie! lei-bas la parole est impuissantc, 
mais là-haut un seul regard suffira pour nous comprendre ct, 
'je Ic crois, notre joie sera encore plus grande que si jamais 
nous ne nous étions séparées. 
En attendant, il nous faut vivre de sacrifices, sans cela Ia vic 
religieuse serait-elle méritoire? Non, n'est-cc pas! Comme on 
nous Ie disait dans une instruction : << Si Ies chènes des forêts 
atteignent une si grande hauteur. c'cst parce que, pressés de 
tous côtés, ils ne dépensent pas leur sève à pousser des 
branches à d
oite et à gauche, mais s'élè\"ent droit vers Ie 
ciel. Ainsi, dans la \'ie religieuse, l'àme se trouve pressée de 
toutes parts par sa règIe, par l'exercice de Ia vie commune, et 
IiI faut que tout Iui de\'ienne un moyen de s'élever très haut 
yers les Cicux. >> 
.:\1a sæur bicn-aimée, prie pour ta petite Thérèse at1n 
,qu'elle profite de rexil de la terre et des movens abondants 
.qu'cUe a pour mériter Ie Ciel... 


Lettre Ill:. 


Janvier 1895. 


CHÈRE PETITE SlEUR, 


Comme rannée qui vicnt de s'écouler a été fructueuse 
'Pour Ie Cicl !... 
otre père chéri a vu ce que << l'æil de 
l'homme ne peut contcmpler >>, il a entendu l'harmonic dcs 
.anges... et son cæur comprcnd, son àme jouit des récom- 



Lcttres. 


353 


renses que Dieu a préparées à ceux qui raiment!... 
otre 
tour viendra 3.ussi; oh! quïl est doux de penser que nous 
yoguons yers l'éterncl riyage! 
?\e trouves-tu pas, comme moi, que Ie départ de notre père 
bien-aimé nous a rapprochées des Cieux? Plus de la moitié 
de la famille jouit maintenant de la vue de Dieu, et lcs cinq 
exilées ne tarderont pas à s'enyoler yers leur Patrie. Cette 
rensée de la briè\"eté de la yie me donne du courage, elle 
m'aide à supporter les fatigues du chemin. <( Qu"importe 
un peu de travail sur la terre. nous passons et n'ayons point 
ici de demeure permanente t ! )) 


Pense à ta Thérèse pendant ee mois consacré à l'Enfant- 
Jésus, demande-Iui qu'elle reste toujours petite. toute petite!... 
Je lui ferai pour toi la mème prière, car je L:onnais tes désirs 
et je sais que l'humilité cst ta yertu préférée. 
Laquelle des Tlzérèse sera la plus fen"ente? Celle qui sera 
la plus humble, la plus unie à Jésus, 1a plus fidèle à faire 
toutes ses actions par amour. 
e laissons passer aucun sacri- 
flee, tout cst si grand dans la vie religieuse... Ramasser une 
épingle par amour peut cOll\-ertir une âme! C'est Jésus qui 
seul pelit donner un tel rrix à nos actions, aimons-Ie donc 
de toutes nos forces... 


Lettre IIle. 


12 juillet lRg6. 



L\. CHÈRE PETITE LÉO
IE, 


l"aurais répondu à ta lettre dimanche dernier, si cIte 
m'3.yait été donnée; mais tu sais qu'étant la plus petite, je 
suis e:\.posée à ne yoir les lcttres que bien après mes sccurs, 


I Ih:br., 
111, 14. 


23 



35 4 


Sæur Tlzérèse de I'Ellfant-Jésus. 


ou même pas du tout... Ce n'est que vendredi que J al Iu Ia 
tienne, ainsi pardonne-moi si je suis en retard. 
Oui, tu as raison, Jésus se contente d'un regard, d'un 
soupir d'amour. Pour moi, je trouve Ia perfection bien facile 
à pratiquer, parce que j'ai compris qu'il n'y a qu'à prendre 
Jésus par Ie cæur. Regarde un petit enfant qui vient de fàcher 
sa mère, soit en se mettant en colère ou bien en lui déso- 
béissant; s'il sc cache dans un coin avec un air boudeur et 
qu'il crie dans Ia crainte d'être puni, sa maman ne lui par- 
donnera certainement pas sa faute; mais s'il vient lui tendre 
ses petits bras en disant : << Embrasse-moi, je ne recommen- 
cerai plus >>, est-ce que sa mère ne Ie pressera pas aussitôt sur 
son cæur avec tendresse, oubliant tout ce qu'il a fait ?... Ce- 
pendant elle sait bien que son cher petit recommencera à la 
proehaine occasion, mais cela ne fait rien, et, s'il la prend 
encore par Ie cæur, jamais il ne sera puni. 
Au temps de la Ioi de crainte, avant Ia venue de 
otre- 
Seigneur, Ie prophète Isaie disait déjà en parlant au nom du 
Roi des Cieux : << Une mère peut-elle oublier son enfant ?... 
Eh bien! quand même une mère oublierait son enfant, moi, 
je ne vous oublierai jamais I. )> QueUe ravissante prom esse 
 
Ah! nous qui viyons sous Ia Ioi d'amour, comment ne pas. 
profiter des amoureuses a\"ances que nous fait notre Epoux ? 
Comment craindre Celui qui se laisse enclzatner par un 
clleJ'eU qui vole sur llotre Cali 2 ? Sachons done Ie retenir 
prisonnier, ce Dieu qui devient Ie mendiant de notre amour. 
En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, 
il nous montre que Ies plus petites actions faites par amour 
sont ceIles qui charment son Cæur. Ah! s'il faIlait faire de 
grandes choses, eombien serions-nous à plaindre! l\lais que 


1 Is" XLIX, 15. 
2 Cant., IV, 9. 



Lettres. 


355 


nous sommes heureuses, puisque Jésus se laisse enchaîner 
par les plus petites !... Ce ne sont pas les petits sacrifices qui 
te manquent, ma chère Léonie, ta vie n 'en est-elle pas com- 
posée? Je me réjouis de te voir en face d'un pareil trésor et 
surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement 
pour toi, mais encore pour les pauvres pécheurs. H est si doux 
d'aider Jésus à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de 
son sang, et qui n'attendent que notre secours pour ne pas 
tomber dans l'abîme. 
II me semble que, si nos sacrifices captivent Jésus, nos joies 
l'enchaînent aussi; pour cela il suffit de ne pas se concentrer 
dans un bonheur égoïste, mais d'offrir à notre Epoux les 
petites joies qu'il sème sur Ie chemi n de la yie, pour charmer 
nos cæurs et les élever jusqu'à lui. 
Tu me demandes des nom"elles de ma santé. Eh bien, je ne 
tousse plus du tout. Es-tu contente? Cela n'empêchera pas Ie 
bon Dieu de me prendre quand il voudra. Puisque je fais 
tous mes efforts pour être un tout petit enfant, je n'ai pas 
de préparatifs à faire. Jésus doit lui-même payer tous les frais 
du \"oyage et Ie prix d'entrée au Ciel ! 
Adieu, ma sæur bien-aimée, n'oublie pas, près de lui.. la 
dernière, la plus pauvre de tes sæurs. 


Lettre IVc. 


17 juilIct 1897. 


l\lA CHÈRE LÉONIE, 


Je suis bien heureuse de pouyoir m'entretenir avec tOt, il Y 
a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur 
la tcrre; mais Ie bon Dieu parait vouloir prolonger un peu 



356 


Sæu,. Thérèse de /'El1fant-.Iéslts. 


mon e,-iJ. .Ie ne m'en afflige pas. car je ne voudrais point 
entrer au Ciel une minute plus tùt par ma propre voIonté. 
L'unique bonheur ici-bas, c'est de s'appliquer à toujours 
trouver délicieuse Ia part que Jésus nous donne; la tienne 
est bien belle, ma chère petite sæur. Si tu yeux être une sainte 
cela te sera tàciIe, n'aie qu'un seul but: faire plaisir à Jésus, 
t'unir toujours plus intimement à Iui. 
Adieu, ma sæur chérie, je voudrais que Ia pensée de mon 
entrée au Ciel te remplît de joie. puisque je pourrai plus que 
jamais te prouver ma tendresse. Dans Ie Cæur de notre 
céleste Epoux, nous Vi\TOnS de Ia même vie, et pour l'éternité 
je resterai 


Ta toute petite SCèur, 
Tlzérèse de tElljallt-JésllS. 



 


A sa - cousine Marie Guérin. 


Lettre Irc. 


1888. 


Avant de recevoir tes confidences (à propos des scrllpules), 
je pressentais tes angoisses; mon cæur était uni au tien. 
Puisque tu as l'humilité de demander des conseils à ta petite 
Thérèsc. eIle va te dire ce qu'elle pense. Tu m'as causé 
beau coup de peine en Iaissant tes communions, parce que 
tu en as causé à Jésus. II faut que Ie démon soit bien fin 
pour tromper ainsi une àme! Ne sais-tu pas, ma chérie, que 
tu Iui fais atteindre ainsi Ie but de ses désirs ? II n'ignore pas, 
Ie perfide, qu'il oe peut faire péchcr une àme qui veut être 



Lettres. 


35ï 


toute au bon Dieu; aussi, s'efTorce-t-il seulement de lui per- 
suader qu'elle pèche. C'est déjà beaucoup; mais. pour sa rage. 
ce n'est pas encore assez... il poursuit autre chose: il veut 
priver Jésus d'un tabernacle aimé. Ne pou\"ant entrer, Iui, 
dans ce sanctuaire, il '"eut du moins qu'il demeure vide et 
sans maître. Hélas! que deviendra ce paU\Te cceur !... Quand 
Ie diable a réussi à éloigner une àme de la communion, il a 
tout gagné, et Jésus pleure !... 
o ma petite Marie, pense done que ce doux Jésus est Ià, 
dans Ie Tabernacle, exprès pour toi, pour toi seule, qu'il brùle" 
du désir d'entrer dans ton cceur. 
'écoute pas Ie démon, 
moque-toi de lui, et \"a sans crainte reeeyoir Ie Jésus de la pai
 
et de l'amour. 
l\iais je t'entends dire: Thérèse pense ccIa parce qu 'elle ne 
sait pas mes misères... Si, elle sait bien, eUe de\"ine tout, elle 
t'assure que tu peux aUer sans crainte recevoir ton seul Ami 
véritable. Elle a aussi passé par Ie martyre du scrupule, mais 
Jésus Iui a fait la gràce de communier toujours, alors même 
qu'elle pensait ayoir commis de grands péehés. Eh bien, j
 
t'assure qu'elle a I'econnu que c'était Ie seul moyen de sc 
débaI'I'asser du démon; s'il yoit qu'il perd 
on temps, il nous 
laisse tranquille. 
}\;on, il est impossible qu'un cceur dont l'unique repos est 
de contempler Ie Tabernacle - et c'est Ie tien, me dis-tu - 
offense 
otre-Seigneur au point de ne pou\'oir Ie I'ecevoir. Ce 
qui offense Jésus. ce qui Ie blesse au Cæur. c'est Ie manque de 
COtlfia71ce. 
Prie-Ie beaucoup, afin que tes plus belles années nc se 
passent pas en craintes chimériques. 1"0us n 'a,'ons que Jes 
courts instants dc la vie à dépenser pour la gloire de Dieu; Ie 
diable Ie sait bien; c'est pour cela qu'il essaie de nous les fair
 
consumer en travaux inutiles. Petite secur chéI'ic. communie 
sou\"cnt, bien souvent, voilà Ie seul I'emède si tu "eux guérir. 



-358 


Sællr Thérèse de I'Enfant-Jés!ls. 


lettre IIc. 


18 94- 
Tu ressembles à une petite yillageoise qu'un roi puissant 
demanderait en mariage. et qui n 'oserait accepter sous prétexte 
qu'elle n'est pas assez riche, qu'elle est étrangère aux usages 
de la cour. l\lais son royal t1ancé ne connaÎt-il pas mieux 
qu'elle sa pauvreté et son ignorance? 

larie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jésus est tout? Tu n'as 
qu'à perdre ton petit rien dans son infÌni tout, et à ne plus 
penser qu'à ce tout uniquement aimable. 
Tu youdrais yoir, me dis-tu, Ie fruit de tes efforts? C'est 
justement ce que Jésus ,eut te cacher. 11 se plait à regarder 
tout seul ces petits fruits de vertu que nous lui otlrons et qui 
Ie consolent. 
Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta Thérèse marche 
.avec ardeur dans Ie chemin du sacrifice: elle est faible, bien 
faible; et, chaque jour, eUe en fait une nouvelle et salutaire 
expérience. l\lais Jésus se plaÎt à lui communiquer la science 
de se glorifier de ses infinnités I. C'est une grande grâce 
que celle-Ià, et je Ie prie de te la donner, car dans ce sentiment 
se trouvent la paix: et Ie repos du cæur. Quand on se yoit si 
misérable, on ne veut plus se considérer ; on regarde seulement 
l'unique Bien-Aimé. 
Tu me demandes un moyen pour arriver à la perfection. Je 
n'en connais qu'un seul : L'AMOUR. Aimons, puisque notre 
cæur n'est fait que pour cela. Parfois, je cherche un autre mot 
pour exprimer l'amour; mais sur Ia terre d'exil, la parole qui 
commence et fin it 2 est bien impuissante à rendre les vibrations 
de l'âme; il faut done s'en tenir à ce mot unique et simple: 
AlMER. 


I II Cor., XI, S. - 
 Saint Augustin. 



Lettres. 


35 9 


Mais à qui notre pauvre cæur prodiguera-t-il l"amour? Qui 
donc sera asscz grand pour reccvoir ses trésors? t; n être 
humain saura-t-il les comprendre? ct surtout, pourra-t-il les 
rendre? .:\larie, il n'existe qu'un Etre pour com prendre l'amour: 
c'est notre JÉSl:S; Lui seul peut nous rendre infiniment plus 
,que nous ne lui donnerons jamais... 


-
- 


A sa cousine Jeanne Guérin. 
(Mm. La 
éele.) 


Août IHyS. 


Il est bien grand, ma chère Jeanne, Ie sacrifice que Dicu 
fa demandé en appelant au Carmel ta petite 1\larie; mais 
sou\'iens-toi << qu'il a promis lc centuple à cclui qui, pour 
son amour, aura quitté son père, ou sa mère, ou sa sæur I. >> 
Eh bien, puisque tu n'as pas hésité, pour l'amour de Jesus
 
à Itc sép3rer d'une sæur, chérie au delà de tout ce qu'on 
peut dire, il se troU\'e obligé de tenir sa promesse. Jc sais 
qll'ordinairement ces paroles sont .appliquées allx âmes rdi- 
gieuses; cependant, je sens au fond de mon cæur qu'clles ont 
été prononcées aussi pour les généreux parents. qui font à Dieu 
le sacrifice d'enfants plus chers qu'eu\.-mêmcs. 


I Marci, x, 30. 


- -, -...../1... ,- 



360 


SIXtH- Thérèse de /'Enfant-Jéslls. 


Aux deux missionnaires 
ses Frères spirituels. 


rRAGMENTS 


Lettre IfC. 


26 décem bre I S
)5. 
Notre-Seigneur ne nous demande jamais de sacrifice au- 
dcssus de nos forces. Parfois, il est ,"rai, ce di,'in Sau"eur 
nous fait sentir toute l'amertume du calice quïl présente à 
notre åme. Lorsquïl demande Ie sacrifice de tout ce qui est Ie 
plus cher au monde, il est impossible, à moins d'unc gràce 
toute particulière. de ne pas s'écrier com me lui au jardin de 
l'Agonie: <<_'fon Père, que ce calice s'éloigne de moi... >> .Jlais. 
empressons-nous d'ajouter aussi : << Que JJoire J.l%nté soit 
faite et non fa mienne I. >> II est bien consolant de penser que 
Jésus, Ie di,-in Fort. a connu toutes nos faiblesses, qu'il a 
tremblé à la ,'ue du calice amer, ce calice quïl avait autrefois. 
si ardemment désiré. 
,;\lonsieur l'Abbé. ,'otre part est 'Taiment belle, puisq uc- 
?\otre-Seigneur vous l'a choisie et que, Ie premier, il a trempé 
ses lèvres à la coupe qu'il '"ous présentc. Un saint fa dit : 
<< Le plus grand lIOn nell r que Diell puisse fa ire à une âme. ce- 
n'est pas de Illi dOllner beallcollp, c'est de Illi demander beau- 
coup. >) Jésus vous traite en priviIégié; il veut que. déjà. vous. 
commencicz votre mission et que, par Ia soutfrance, vous. 
sauviez des åmes. :,\'est-ce pas en souffrant, en mourant, q-ue 
Iui-même a rachcté Ie mOIiide? Je sais que vous aspirez au 
bonheur de sacrifier votre 'iie pour lui; mais Ie martyre du 
cceur n'est pas moins fécond que retrusion du sang; ct
 dès. 


I 
\att., XX\'l, 3

. 



Lett,.es. 


361 


maintenant. ce mart
 re est Ie Yôtre. l'ai done bien raison de 
dire que yotre part est belle, qu'elle est digne d'un apõtre du 
Christ. 


Lettre lie. 


J
" 
Trayaillons ensemble au salut des âmes; nous n'ayons que 
l'unique jour de ceUe yie pour les sau"er. et donner ainsi au 
Seigneur des preu'"es de notre amour. Le lendemain de ce jour 
sera l'éternité; alors Jésus YOUS rendra au centuple les joies. 
si douces que ,"ous lui sacrifiez. II connait l'étendue de '"otre 
immolation, il sait que la soutlrance de ceux qui YOUS sont 
chers augmente encore la '"òtre; mais Lui-même a souffert ce 
martyre pour sauyer nos âmes. II a quitté sa l\lère, il a YU la 
\ïerge Immaculéc debout au pied de la Croix, Ie cceur trans- 
percé d'un glai,"c de douleur; aussi j'espère que notre di,"in 
Sauvcur consolera "otre bonne mère. et je Ie Iui demandc 
instamment. 
Ah! si Ie di,'in Maître Iaissait entre,-oir à ceux que YOUS 
allez quitter pour son amour la gloire quïl YOUS résen"e. la 
multitude d'âmes qui formeront votre cortège au Ciel, ils 
seraient déjà récompcnsés du grand sacrifice que yotre éloignc- 
ment ya leur causer. 


Lettre IIl c . 


:q fé\-ricr J 
\)'j. 


Je vous demandc de faire chaque jour pour moi ceUe petite 
prière qui renferme tous mes désirs : 
<< Père miséricordieux. all nom de potre dOllx Jésus: de "la: 
sainte Viel'ge et des saints. je J'OUS demande dOembraser ma 
sæur de potre Esprit d"amour-, et de lui accorder la grâce de- 
vOliS fa ire beallcollp aÏ1ner. >> 



363 


Sæur Thérèse de I'Ellfùllt-Jéslts. 


Si Ie Seigneur me prend bientôt avec Lui, je vous supplie 
de continuer chaque jour Ia même prière, car je désirerai au 
Cielia même chose que sur la terre : AlMER JÉSl;S ET LE F.\IRE 
.\IMER. 


Lettre lye. 


La seule chose que je désire. c'est de voir Ie bon Dieu aimé; 
.ct j'a\'oue que si, dans Ie ciel, je ne pouvais plus tra\'ailler 
pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la Patrie. 


Lettre yc. 


2! juin 1897. 


Vous pouvez chanter les divines mis
ricordes! eIles brillent 
en vous dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, 
sainte 
ladeleine, ces àmes auxquelles beaucoup de péchés ont 
été remis, parce qu'elles ont beaucoup aimé; moi aussi. je les 
aime, j'aime leur repentir et surtout leur amoureuse audace. 
Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les nombreux 
con\'ives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son 
1\bìtre adoré, qu'elle touche pour la première fois, je sens que 
son cæur a compris les abìmes d'amour et de miséricorde 
du Cæur de Jésus, et que, non seulement il est disposé à 
lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de 
son intimité di\'ine, à l'élever jusqu'aux plus hauts sommets 
de la contemplation. 
Ah! mOI1 frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre, 
moi aussi, l'amour du Cæur de Jésus, j'avoue qu'il a chassé 
de mon cæur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m'hu- 
miIie, me porte à ne jamais m'appuyer sur ma force qui n'est 
.que faiblesse; mais, plus encore, ce sou\ enir me parle de misé- 



Lettres. 


363 


ricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette ses fautes, a\-ec 
une con fiance toute filiale, dans Ie brasier dévorant de l'amour, 
comment ne seraient-elles pas consumées sans retour? 
Je sais qu'un grand nombre de saints passèrent leur vie à 
faire d'étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais 
que youlez-vous! << Il Y a plusieurs demeures dans la 
maison du Pè1'e célesie I...>> Jésus l'a dit, et c'est pour cela que 
je suis la voie qu'il me trace: je tàche de ne plus m'occuper 
de moi-même en rien; et ce que Jésus daigne opérer dans mon 
âme, je Ie lui abandonne sans résen-e. 


Lettre VIc. 


18 97. 
Sur Gette terre où tout change, une seule chose reste stable: 
la conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis 
qu'il a levé l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous 
doi\'ent combattre et rem porter la \-ictoire. << TOllie J,ie de 
missionnaire est jéconde ell croix >>. disait Théophane Y énard ; 
et encore: << Le vrai bonhellr est de sOl/i}"rir. et, pOllr vivre. 
ilnolls jaut 11lourir. >> 

10n frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du 
sceau de la croix : réjouissez-vous! C'est bien plus par la 
souffrance et la persécution que par de brillantes prédications 
que Jésus veut affermir son règne dans les âmes. 
Vous dites : <<Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas 
parler. >> Le Père Mazel, qui fut ordonné prêtre Ie même jour 
que YOUS, ne savait pas parler non plus; cependant, il a déjà 
cueilli la palme... Oh! que les pensées divines sont au-dessus 
des nôtres!... En apprenant que ce jcune missionnaire était 


1 Joan., XIV, 2. 




64 


Sælo' Thérè.çe de I'Enfant-JéslIs. 


mort, a"ant même d'avoir foulé Ie sol de sa miSSIOn, je me 
suis sentie portée à l'invoquer; il me sem blait Ie yoir au Ciel 
dans Ie glorieux chæur des martyrs. Sans doute, aux yeux dc
 
hommes, il ne mérite pas Ie titre de martyr; mais, au regard 
du bon Dieu, ce sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond 
que ceux des confesseurs de la foi. 
S'il faut être bien pur pour paraìtre deyant Ie Dieu de toute 
sainteté, je sais, moi, quïl est infìniment juste; et ceUe 
justice qui effraie tant d'åmes fait Ie sujet de ma joie et de ma 
confìance. Etre juste, ce n 'est pas seulement exercer la sé,-érité 
enyers les coupables, c'est encore reconnaître les intentions 
droites et récompenser la yertu. J'espère autant de la justice 
du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est parce qu'il est juste 
<< qu'il est compatissant et rempli de dOl/Celir. lent à pzmh' et 
abondant en miséricorde. Car il cOn1zait llotre fragilité, il se 
sOtlJ,ient que nOllS ne sommes que pOllssière. Comme un père 
a de la telldresse pOllr ses elljallts
 ainsi Ie Seigneur a com- 
passion de nous '!... >> 0 mon frère! en entendant ces belles 
et consolantes paroles du Roi-Prophète, comment douter que 
Ie bon Dieu ne yeuille ou,'rir les portes de son royaume à ses 
enfants qui 1'0nt aimé jusqu'à tout sacrifier pour lui, qui. non 
seulement, ont quitté leur famille et leur patrie, pour Ie faire 
connaÎtre et aimer. mais encore désirent donner leur vie pour 
lui !... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est pas de plus 
grand amour que celui-là! Comment done se laisserait-il 
vaincre en générosité? Comment purifierait-il. dans les 
flammes du purgatoire. des âmes consumées des feux de 
l'amour di ,'in ?.. 
Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutõt 
pour ne pas arri,'er à Ie faire. Je voulais simplement YOUS dire 
que, selon moi, t0US les missionnaircs sont martyrs par Ie 


t Ps. CII, 8, 13, q. 



Leltres. 


365 


désir et la \"olonté; et que, par conséquent, pas un ne devrait 
aller en purgatoire. 
\' oilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon 
Dieu ; ma voie est toute de confiance et d'amour, je ne com- 
prends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre Ami. Parfois. 
lorsque je lis certains traités où la perfection est montrée à 
tra\"ers mille entraves. mon pauvre petit esprit se fatigue bien 
vite, je ferme Ie savant livre qui me casse la tète et me 
dessèche Ie cæur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me 
Páraìt lumineux, une seule parole découvre à mon àme des 
horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il 
sufEt de reconnaître son néant et de s'abandonner, comme 
un enfant, dans les bras du bon Dieu. Laissant aux grandes 
åmes, aux esprits sublimes les beaux li\Tes que je ne puis 
comprendre, encore moins mettre en pratique, je me réjouis 
d'ètre petite, puisque << les cllfallts seuls et ceux qui lellr 
ressemblent serollt ad11lis all banquet céleste 1. >> Heureuse- 
ment que Ie Royaume des Cieux est composé de plusieurs 
demeures! car, sïl n'y avait que celles dont la description ct 
Ie chemin me semblent incompréhensibles, certainement je 
n'y entrerais jamais... 


Lettre rllc. 


13 juillet 189ï. 


Yotre àme est trop grande pour s'attacher aux consola- 
tions dïci-bas! C'est dans les Cieux que vous deyez vi\'re 
par avance. car il est dit : << Là oÙ est Jlo
re trésur
 là allssi 
est }Jotre cæur 
. >> Votre unique trésor, n'est-ce pas Jésus? 
Puisquïl est au Ciel, c'est là que doit habiter votre cæur. 
Ce doux Sauveur a, depuis longtemps, oublié vas infidélités ; 


t ,\latt., XIX, q. - 2 Lucæ, XII, 3+ 



366 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


seuls vos désirs de perfection lui sont présents pour réjouir 
son cæur. 
Je vous en supplie, ne restez plus à ses pieds; suivez ce 
premier élan qui YOUS entraine dan
 ses bras; c'est là votre 
place, et je constate, plus encore que dans YOS autres lettres, 
quïl vous est interdit d'all,er au Ciel par une autre ,"oie que 
celle de votre petite sæur. 
Je suis tout à fait de votre avis : Ie Cæur de Jésus est bien 
plus attristé des mille petites imperfections de ses am is que 
des fautes: même graves, que commettent ses ennemis. 
lais, 
mon frère, il me semble que c'est seulement quand les siens 
se font une habitude de leurs indélicatesses et ne lui en 
demandent pas pardon, qu'il peut dire: << Ces plaies que l'OUS 
voye!\ all milieu de mes mains, je les ai reçues dans la mai- 
son de celiX qui m' aimaient'. >> 
Pour ceux qui raiment et qui, après chaque petite faute. 
viennent se jeter dans ses bras en lui demandant pardon, 
Jésus tressaille de joie. II dit à ses anges ce que Ie père de 
l'enfant prodigue disait à scs serviteurs : << Afetle1.-lui un 
anneau all doigt et réjouissons-nolls 2. >> Ah! mon frère. que 
la bonté et l'amour miséricordieux du Cæur de Jésus sont 
peu conn us ! II est vrai que, pour jouir de ces trésors, il faut 
s'humilier, reconnaìtre son néant, et voilà ce que beaucoup 
d'àmes ne veulent pas faire... 


Lettre VUlc. 


189ï. 


Ce qui m'attire vers la Patrie des Ciellx: c'est rappel du 
Seignellr
 c'est fespoir de l'aimer enjin comme je tai tant 


I Zach.) XIII, 6. - i Luca
, xv, 22. 



Lettres. 


36 7 


désiré, eila pensée que je pOZlrrai Ie fa ire aimer d'une 11lulti-. 
tude d"âmes qui Ie béniront éternellement. 
Jamais je n'ai demandé au bon Dieu de mourir jeune : 
cela m'aurait paru de la làcheté; mais lui, dès mon cnfancc, 
a daigné me donner la persuasion intime que ma course- 
ici-bas scrait courte. 
Je Ie sens, nous deyons aller au Ciel par la même voie : la 
souffrance unie à l'amour. Quand je serai au port, je vous. 
enseignerai comment vous dcvez naviguer sur 1a mer ora- 
geuse du monde : avec 1'abandon et l'amour d'un enfant qui 
sait que son père Ie chérit, et ne saurait Ie laisser seul à l'heure- 
du danger. 
Oh! que je voudrais \'ous faire com prendre ]a tendresse 
du Cæur de Jésus, ce qu'il attend de vous! Votre dernière 
lettre a fait tressaillir doucement mon cæur. J'ai compris 
jusqu'à quel point votre âme est sæur de la mienne, puis- 
qu'elle est appelée à s'élever à Dieu par l'ascensellr de ramollr, 
ct non à gravir Ie rude escalier de ]a crainte. Je ne m'étonne 
pas de yoir que ]a familiarité avec Jésus vous semble difficile : 
on ne peut y arriyer en un jour; mais fen suis sÚre, jc vous. 
aiderai beaucoup plus à marcher dans cette yoie délicieuse, 
quand je serai délivrée de mon en\"eloppe morteIlc; et bientôt 
vous direz, comme saint Augustin : << L'amour est Ie poids 
qui m'entraÎne. )> 


Lettre IXe. 


26 juillet 1897' 


Quand vous lirez ce pctit mot, peut-ètre ne serai-jc plus 
sur la terre. Je ne connais pas l'avenir; cependant, je puis 
dire avec assurance que l'Epoux est à la porte. II faudrait un 
miracle pour me retenir dans l'cxil, et je ne pense pas que 
Jésus Ie fasse, car il ne fait rien dïnutile. 



;68 


Sæur Tlzérèse de I'Enfant-JéslIs. 


o mon frère, que je suis heureuse de mourir! Oui, je suis 
heureuse. non parce que je serai déli\Tée des souffrances 
d'ici-bas : la souffrance unie à l'amour est, au contraire, 1a 
seule chose qui me paraìt désirab1e en ceUe yallée de 1armes ; 
ie suis heureuse de mourir parce que, bien plus qu'ici-bas, 
jc serai utile aux àmes qui me sont chères. 
Jésus m'a toujours traitée en enfant gàtée... C'est \Tai que 
sa croix m'a accompagnée dès Ie berceau ; mais ceUe croix. il 
me 1'a fait aimer a\-ec passion. 


Lettre .xc. 


q aoùt 189ï. 


Au moment de paraitre deyant Ie bon Dieu, je comprends 
plus que jamais quïl n.y a qu'une chose néccssaire : travail1er 
uniquement pour Lui, et ne rien faire pour soi ni pour Ies 
créatures. Jésus ,"eut posséder complètement votre cæur; pour 
cela, il vous faudra beaucoup soutfrir... mais aussi quelle 
joie inondera votre àme quand vous serez arrivé à l'heureux 
moment de yotre entrée au Ciel !... 
Je ne meurs pas, fentre dans la yie... et tout ce que je ne 
puis VOllS dire ici-bas. je vous Ie ferai comprendrc du haut des 
Cieux. 


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PRE
nÈRE PARTIE 


-+- 


Mon 
hant d"aujourd"hui. 


Air: Dieu de paix et d'amow', 


Ma vie est un instant, une heure passagère, 
\la vie est un moment qui m'échappe et qui fuil. 
Tu Ie sais, ô mon Dieu, pour t'aimer sur fa terrc, 
Je n'ai rien qu'aujourd'hui ! 


Oh ! je t'aimc Jésus !... vers toi mon âme aspire... 
Pour un jour seulemem reste mon dou
 appui! 
Viens régner en man cæur, donnc-moi ton sourire 
Rien que pour aujourd'hui ! 


Que m'importe, Seigneur,si l'avenir cst sombre! 
Te pricr pour demain, oh ! non, je ne Ie puis... 
Conserve man cæur pur, couvre-moi de ton ombrc 
Rien que pour aujourd'hui ! 


Si jc songc å demain, je crains mon in
onstance, 
Je sens naìtre en mon cæur fa tristessc et I'ennui; 

lais je veux bien, mon Dieu, I'épreuve, la soutfrance 
Rien que pour aujourd'hui ! 


Je dais te voir bientot sur la rive éterncIle, 
o Pilote divin, dam fa main me conduit I 
Sur les fiots orageux guide en paix ma nacelle, 
Ricn que pour aujourd'hui ! 


Ah ! laisse-moi, Seigneur, me cacher en ta Face; 
Là je n'enttndrai plus du monde Ie vain bruit. 
Donne-moi ton amour, conserve-moi ta grãcc 
Rien que pour aujourd'hui I 



37 2 


J>uésics. - Prcmièrc partie. 


Près de ton Cæur divin, oubliant ce qui passe, 
Je ne redoute plus les traits de l'ennerni. 
Ah! donne-moi, Jésus, dans ton Cæur une place, 
Rien que pour aujourd'h ui ! 
Pain vivant, Pain du del, divine Eucharistie, 
o m
stère t')uchant que l'amour a produit! 
Viens habiter mon cccur, Jésus, ma blanche Hostie, 
Hien que pour aujourd'hui ! 
Daignc m'unir à toi, Vigne 
ainte et sacréc, 
Et mon faible rameau te donnera son fruit, 
Et je pourrai t'otfrir une grappe dorée, 
Seigneur, des aujourdllUi. 
Cette grappe d'amour dont les grains sont les âmcs, 
Je, n'ai pour la former que ce jour qui s'enfuit... 
Oh! donnc-ll1oi, Jésus. d'un apôtre les Hammes, 
Hien que pour aujourd'hui I 
o \ïergc Ill1ll1aculéc ! 0 toi la douce Etoile 
Qui rayonne Jésus ct qui m'unit à lui, 
o Mère! laisse-moi me cacher sous ton vOlle, 
Rien que pour aujourd'hui ! 
o mon Ange gardien ! couvre-moi de ton aile, 
Eclaire de tes feux ma route, ð doux ami! 
Viens diriger mes pas, aide-moi, je t'appelle, 
Rien que pour aujourd'hui ! 
Je veux voir mon Jésus, sans voile, sans nuage; 
Cependant ici-bas je suis bien près de lui... 
II ne sera caché son aimable Visage 
Rien que pour aujourd'hui ! 
Je yolerai bientðt pour dire ses louanges, 
Quand Ie jour sans couchant sur mon âme aura lui; 
Alors je chanterai sur la lyre des anges 
L'ÉTERNEL AUJOURD'H\.jl ! 


Juin 18
.J' 



 



\ -i, J re d'a mOll,.. 


3ï 3 


Vivre d'amour! 


Air du cantique : Il est à Jlwi! 


<< Si quclqu'un m'aimc. il gardera ma 
Parole, et mon përc l'aimera... et nous 
viendrons à lui, et nous faons en lui notre 
demeure..... 
Je vous donne ma paix... demeurez en 
mon amour. >) 
I.loan" XIV, 23. 27. - xv. 9,) 


Au soir d'amour, parIant sans parabole, 
Jésus disait : << Si quelqu'un veul m'aime1', 
<< Fidèlement qu'il garde ma parole, 
<< Alon Père et moi viendrons Ie visiter; 
<< Et, de son cæur. faisant notre demell1"e, 
<< Sotre palais, notre vivant séjour, 
<< Rempli de paix, nOliS voulon.'ì qu'il demeure 
<< En noire amour. >> 


Vivre d'amour, c'est te garder toi-même, 
Verbe incréé! Parole de man Dieu! 
Ah! tu Ie sais, di\"in Jésus, je t'aime ! 
L'Esprit d'amour m'embrase de son feu. 
C'est en t'aimant que fattire Ie Père, 
Man faiblc c<rur Ie garde sans retour: 
o Trinité! vous êtes prisonnière 
Dc man amour. 


Vine d'amour, c'cst \"i\TC dc ta \'ie, 
Hoi glorieux, délices des élus ! 
Tu vis pour moi caché dans une hostie... 
Je veux pour toi me cae her, ð Jésus ! 
A des amants il faut la solitude, 
Un cæur à creur qui dure nuit et jour; 
Ton seul regard fait ma béatitude, 
Je vis d'amour! 



37-/, 


Pnésies. - p,.emiè,.e pal"tie. 


Vine d'amour, cc n'cst pas sur la terre 
Fixer sa tente au sommet du Thabor; 
A yec Jl.sus, c'est gravir Ie Cal\'aire, 
C'est regarder la croix comme un lrésor! 
Au ciel, je dois yivre de jouissance, 
Alors l'épreU\'e aura fui sans retour: 
Mais, ici-bas, jc veLix dans la souffrance 
Vinc d'amour ! 


Vivre d'amour, c'est donncr sans mcsure, 
Sans réclamer de salaire ici-bas; 
Ah! sans compter je donne, étant bien sûre 
Que lorsqu'on aime on ne calcule pas. 
Au Cæur divin, débordant de tendresse, 
l"ai tout donné I légèrement je cours... 
Je n'ai plus rien que ma seule rìchesse : 
Vivre d'amour I 


Vivre d'amour, c'est bannir toule crainte, 
Tout souvenir des faLltes du passé. 
De mes péchés je ne vois nulle empreinte, 
Au feu didn chacun s'est effacé. 
Flamme sacrée, ð très douce fournaise, 
En ton foyer je fixe mon séjour; 
Jésus, c'est là que je chante à mon aisc : 
Je vis d'amour! 


\ïvre d'amour, c'est garder en soi-même 
Un grand trésor en un vase mortel. 
Mon Bien-Aimé! ma faiblesse est extrêmc ! 
Ah! je suis loin d'être un ange du ciel. 
Mais, si je tombe à chaquc heure qui passe, 
Me relevant, m'embrassant tour à tour, 
Tu vicns à moi, tu me donnes ta gràce, 
Je vis d'amour! 


Vivre d'amour, c'est naviguer sans cesse, 
Semant la joie et la paix dans les cæurs; 
Pilote aimé ! la charité me presse, 
Car je le vois dans les âmes, mes sæurs. 



'ïvI'e d'amOlU'. 


37 5 


La charité, voilà ma seule étoile: 
\ sa clarté. je vogue sans détour: 
J'ai ma devise écrite sur ma voile: 
<< Yi\TC d'amour! >., 


Vivre d'amour, lorsq ue Jésus sommeillc, 
C'cst Ic rcpos sur les flats orageux. 
Oh! nc crains pas, Seigneur, que je t'éveillc, 
l'attends en paix Ie rivage des cieux... 
La Foi bientôt déchirera son voile, 
Et man Espoir nc comptera qu'un jour: 
La Charité gontle et pousse ma voile, 
Je vis d'amour! 


\ïvre d'amour, c'est, ô man divin Maître! 
Te supplier de répandre tes feux 
En l'âme élue et sainte de ton prêtre: 
Qu'il soit plus pur qu'un séraphin des cieux ! 
Protège-Ia ton Eglise immortelle, 
Je t'en conjure à chaque instant du jour. 
Moi, son enfant, je m'immole pour elle, 
Je vis d'amour! 


\ïvre d'amour, c'est essuyer ta Face, 
C'est obtenir des pécheurs Ie pardon. 
o Dieu d'amour! qu'ils rentrent dans ta grâce, 
Et qu'à jamais ils bénissent ton Nom! 
Jusqu'à mon cæur retentit Ie blasphèmc: 
pour l'effacer je redis chaque jour: 
o Nom sacré ! je t'adore et je t'aime, 
Je vis d'amour ! 


Vivre d'amour, c'cst imiter 
larie 
Baignant de pleurs, de parfums précieu,< 
Tes pieds divins, qu'elle baise ravie, 
Les essuyant avec ses longs cheveux: 
Puis, se levant, dans une sainte audace, 
Ton doux Visage elle embaume à son tour: 
Moi, Ie parfum dont j'embaume ta Face, 
("est mon amour! 



37 j 


Poésies. - Première partie. 


<< \ïHC d'amour, quelle étrange folie! 
Me dit Ie mondc, ah! cessez de chanter: 

e perdcz pas vos parfums, vOlre vie; 
( Otilement, sachez les em ployer! )> 
- T'aimer, Jésus, queUe perte féconde ! 
Tous mes parfums sont à toi sans retour. 
Je \'CUX chanter en sortant de ce monde : 
Je 111ellrs d'a11lUllr I 


\lourir d'amour, c'cst un bien doux martyre, 
Et c'est celui que je voudrais souffrir. 
o Chérubins! accordez votre lyre. 
Car, jc Ie sens, mon exil va finir... 
Dard cnflammé, consume-moi sans trè\"e, 
Blesse mon cæur cn ce triste séjour. 
DiJ,Ùz JéSllS, réa/isc m012 rêJ'c : 
.Mourir d'amollr! 


Mourir d'amour, voilà mon espérancc! 
Quand jc verrai sc briser mes liens, 
Mon Dieu sera ma grandc récompense: 
Jc ne veux point posséder d'autres biens. 
De son amour je suis passionnée; 
Quïl vicnnc enfin m'cmbraser sans retour! 
Yoilà mon ciel, voilà ma dcstinée : 
VIVRE D'A1\\oUR I... 


25 février J 895. 



LA SAINTE FACE 


DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST 


(/J"aprl8 Ie Saini 8uaire de Turin) 


J"'Ol,rictt. r
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Cunnd de Li
ieux, pinx t . 


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PRIÈRE 


U Jesus, qui dans }'otre cruelle Passion ètes deJ'enu 
-< l"opprobre des hommes et l'homme de douleurs >>, }e 
vénère 2'otre di2,in \ïsage, Sllr LequeL brillaient la bt!auté 
et la dUliceur de la di1'inité, maintenant deJ'enu pour moi 
(< comme Le visage d'lt1l Lépreux! )) .\1ais sous ces trails 
déJìgurés, je reconnais J'otre amuur Ì1zfini, et je me 
consume du désir de VOliS aimer et de VOliS faire aimer 
de tous les hommes, Les larmes qui coulèrent si abon- 
damment de }'OS yeux m'apparaissent comme des perles 
préciellses que je J'eux recucillir, aJìn d'achcter, Gl'ec leur 
valeur infinie, Les âmes des pallJJres pécheurs. 
o Jésus, dont Le \ïsage est La seu/e beauté qui rGl'it 
mon cæur, faccepte de nt! pas voir ici-bas la douceur de 
l'otre regard, de ne pas senllr Lïnexprimable baiser de 
l'otre bouche: mais je J'OliS sllpplie d'imprimer en moi 
J'otre diJ,ille ressemblance et de 11l'embraser de J'ot"t! 
amour, aJìn quïl me consume rapidement, et que j'arrive 
bielllôt à J'oir 2'otre gLorieux \ïsage dans Ie Ciel! 
A insi soit-il, 


(l'rii ,'e de 10 perl'onle de Diel/. 
TMri.e de fEnjlml-J':..,. el de /u Sa;nle Face.) 


Indulgence de 300 jours, chaque fois, applicable au..:: âmes du 
Purgatoire, 


PIE X, ,3 Fé\Tier I
O:). 


.FAVEURS AC'CORDF.ES PAR SA SAIXTETF. PIE X 
I.E 9 lJf;CE)IIIHE 190:' 


8. tous cellI qui rueiliteront penilal1t qut'Jques instfints sur 11\ PUI"SiUll 
derulI! eetfe lmt'lge {le la ....uillte .Face. 


," Toutes les indulgences accordées précédemment par les 
SoU\erains Pontifes à la Courunne des Cinq Plaies, 
2" La Benédiction Apostolique. 



Cantique à La Sainte Face. 


377 


Cantique à la sainte Fa<::e. 


Air : Les regrets de Mignon. (F. B01SSli':I\F..) 


Jésus, ton ineffable image 
Est l'astre qui conduit mes pas: 
Tu Ie sais bien, ton doux Visage 
Est pour moi Ie ciel ici-bas ! 
Mon amour découvre les charmes 
De tes yeux em bellis de pleurs. 
Je souris à travers mes larmes, 
Quand je contemple tes douleurs. 


Oh! jc vcux pour te consolcr 
Vivre ignorée et solitaire; 
Ta beauté que tu sais voiler 
\1c découvre tout son mystèrc, 
Et vers toi je voudrais voler! 


Ta Face est ma seule patrie, 
Elle est mon royaume d'amour; 
Elle est ma riante prairie, 
Mon doux soleil de chaque jour; 
Elle est Ie lis de la vallée 
Dont Ie parfum mystérieux 
Console mon âme exilée, 
Lui fait goûter la paix des cieux. 


Elle est mon repos, ma douceur, 
Et ma mélodieuse lyre... 
Ton Visage, Ô mon doux Sauveur, 
Est Ie divin bouquet de myrrhe 
Que je veux garder sur mon cæur! 



3ï 8 


Pnésies. - Première partie. 


Ta Face cst ma seule richesse; 
Je ne demande rien de plus. 
En clle, me cachant sans cesse, 
Je tc ressemblerai, Jésus ! 
Laisse en moi la divine empreinte 
Dc tes traits remplis de douceurs, 
Et bicntôt je dcviendrai sainte, 
Ycrs tni j'attircrai Ics cæurs! 


.\tin que je puisse amasser 
Une bcHe moisson dorée, 
Dc tcs fcux daigne m'embraser! 
Bientõt, de ta bouche adorée, 
Donne-moi l'éternel baiser 1 



 


12 aoùt 1895. 



Dirllpisti. Domine. J';'ICllla mea! 


379 


Dirupisti, D0111ine, vinGula n1ea ! 
Vous avez rompu rues liens, Seigneur r (Ps. ex,., 7.) 


A S' MARIE DE L'EUCHARISTIE 
POIJR LF JOI'R DF. SON ENTRÉE AU C:AR\\F.L 


Air; Mignon, cmlllais-tll Ie pays? (A. TIIO.\IAS.I 


o Jésus, en ce jour tu briscs mcs liens! 
C'est dans I'Ordre béni de la Vierge Marie 
Que je pourrai trouver les véritables biens. 
Seigneur, si j'ai quitté ma famille chérie, 
Tu sauras la combler de célestes faveurs... 
A moi, tu donneras Ie pardon des pécheurs! 


Jésus, au Carmel je dois vivre, 
Puisqu'en cette oasis ton amour m'appela ; 
C'est là que je veux te suivre, 
T'aimer et bientðt mourir... 
C'est là, oui, c'est là I 


o Jésus, en ce jour tu combles tous mes væux : 
J e pourrai désormais, près de I'Eucharistie, 
M'immoler en silence, attendre en paix les cieux! 
M'exposant aux rayons de la divine Hostie, 
A ce foyer d'amour je me consumerai, 
Et comme un séraphin, Seigneur, je t'aimerai. 


Jésus, bientðt je dois te suivre 
Au rivage éternel, quand finiront mes jours; 
Toujours, au ciel je dois vivre, 
T'aimer et ne plus mourir, 
Toujours, oui, toujours! 


15 août 1895. 


.:
!... 1- 

1
p 



380 


Poésies. - Première partie. 



Jésus, mon Bien...Aimé, rappelle...toi !... 


Air: Rappelle,tni. 


<( Ma fille. cherche celles de mes paroles 
qui respirent Ie plus d'amour; écris-Ies. et 
puis. les gardant précieusement comme des 
reliques, aie soin de les rclire sou vent. 
Quand un ami veut réveiller au cæur de son 
ami la vivacité première de son affection, il 
lui dit : Souviens-toi de ce que tu éprouvais 
quand tu me dis un jour tellc parole; ou 
bien : Te souviens-tu de tes sentiments à 
tclle époque. un tcl jour, en un tel lieu? 
Crois-le donc. les plus précicuses reliques 
qui demeurent de moi sur la terre sont les 
paroles de mon amour. les paroles sorties 
dc mon très doux Cæur. )) 
N OTRE-SEIG:'<1EUR à sainte Gertl"llde. 


Oh ! souviens-toi de Ja gloire du Père, 
Rappelle-toi Jes divines splendeurs 
Que tu quittas, t'exilant sur Ja terre, 
Pour racheter tous les pauvres pécheurs. 
o Iésus 1 t'abaissant vers la Vierge Marie, 
Tu voilas ta grandeur et ta gloire infinie. 
De ce sein maternel 
Qui fut ton second ciel, 
Oh ! souvicns-toi ! 


Rappellc-toi qu'au jour de ta naissancc, 
Quittant Ie ciel, Ics Angcs ont chanté : 
<< A noire Diell : gLoire, !z0Ilne1l1' ei puissance! 
Et paix aux cæurs de bonne volonté! >> 
Depuis dix-neuf cents ans, 10 remplis ta prom esse. 
Seigneur, de tes enfants, la paix est la richesse : 
Pour goûter à jamais 
Ton ineffable paix, 
Ie viens à toi ! 



JéSllS, mvn Bien-A.imé, rappelle-toi! 


381 


Je viens à toi, cache-moi dans tes langes, 
En ton berceau je veux rester toujours ! 
Là, je pourrai, chantant avec les anges, 
Te rappeler les fêtes de ces jours : 
o Jésus ! souviens-toi des bergers et des mages 
Qui t'offrirent, joyeux, leurs cæurs et leurs hommages ; 
Du cortège innocent 
Qui te donna son sang, 
Oh ! souviens-toi! 


Rappelle-toi que, les bras de Marie, 
Tu préféras à ton trðne royal; 
Petit enfant, pour soutenir ta vie, 
Tu n'avais rien que Ie lait virginal! 
A ce festin d'amour que te donne ta l\lère, 
Oh! daigne m'inviter, Jésus, mon petit frère, 
De ta petite sæur 
Qui fit battre ton Cæur, 
Oh! souviens-toi ! 


Rappelle-toi que tu nommas ton père 
L'humble Joseph, qui, par l'ordre du Cicl, 
Sans t'éveiller sur Ie sein de ta Mère, 
Sut t'arracher aUK fureurs d'un mortel. 
Verbe-Dieu, souviens-toi de ce mystère étrangc : 
Tu gardas Ie silence et tis parler un ange ! 
De ton lointain exil 
Sur les rives du Nil, 
Oh ! souviens-toi ! 


Rappelle-toi que, sur d'autres rivages, 
Les astres d'or et la lune d'argent, 
Que je contemple en l'azur sans nuages, 
Ont réjoui, charmé tes yeux d'enfant. 
Dc ta petite main qui caressait Marie, 
Tu soutenais Ie monde et lui donnais la vie. 
Et tu pcnsais à moi ! 
Jésus, mon petit Roi, 
Happclle-toi I 



382 


Puésies. - Première partie. 


B.appelle-toi que, dans la solitude, 
Tu travaiJlais de tes divines mains; 
Vivre oublié fut ta plus chère étude, 
Tu rejetas Ie savoir des humains ! 
o toi qui d'un seul mot pouvais charmer Ie monde, 
Tu te plus à cacher ta sagesse profonde... 
Tu pams ignorant! 
o Seigneur tout-puissant, 
RappelIe-toi I 


RappelIe-toi qu'étranger sur la terre, 
Tu fus errant, toi, Ie Verbe éternel ! 
Tu n'avais rien, non pas même une pierre, 
Pas un abri, comme I'oiseau du ciel. 
o J ésus! viens en moi, viens reposer ta tête, 
Viens !... à te recevoir mon âme est toute prête. 
Mon bien-aimé Sauveur, 
Repose dans mon cæur, 
II est à toi I 


RappclIe-toi les divines tendresses 
Dont tu comblas les tout petits enfants ; 
Je veux aussi recevoir tes caresses. 
.\h ! donne-moi tes baisers ravissants I 
Pour jouir dans les cieux de ta douce préscncc, 
Je saurai pratiqucr les vertus de I'cnfance : 
Tu nous ras dit souvcnt : 
<< Le Ciet est pour I'cIlJ
mt..... >> 
RappeJle-toi I 


RappelIe-toi qu'au bord de la fontaine 
Un Voyageur, fatigué du chemin, 
Fit déborder sur la Samaritaine 
Les flots d'amour que renfermait son sein. 
Ah! je connais Celui qui demandait à boire : 
II est Ie << Don de Dieu >>, la source de la gloire! 
C'est toi I'eau qui jaillit, 
J é
us ! tu nous as dit : 
<< Vellc, à l1loi I 



Jésus, mvn Bien-.limé, rappelle-lvi! 


383 



< \T tne;: à moi, pauJJres âmes chat"gées ; 
<< \'os lourdsfardeaux bietzlôt s'allégerolll, 
<< El, pour toujours, dans mon Cællr submergécs, 
<< De JJotre seitz des sources jailliront. ,. 
j'ai soif, ô mon Jésus ! ceUe eau, je la réclame. 
De scs torrents divins daigne inonder mon àme: 
Pour fher mon séjour 
En \'océan d'amour, 
Je \'Ïens à toi ! 


Rappellc-toi qu'enfant de la lumière, 
Souvent, hélas ! je néglige mon Roi; 
Oh! prends pitié de ma grande misèrc, 
Dans ton amour, Jésus, pardonne-moi ! 
.\ux affaires du ciel daigne me rendre habilc, 
l\lontre-moi les secrets cachés dans l'Evangilc. 
Ah! que ce livre d'or 
Est mon plus cher trésor, 
Rappelle-toi I 


Rappclle-toi que ta divine 1\tère 
A sur. ton Cceur un pouvoir merveilleux ! 
Rappelle-toi qu'un jour, à sa prière, 
Tu changeas l'onde en "in délicieu'{ ! 
Daigne aussi transformer mes æuvres indigentes,.. 
.\ la voix de Marie, ô Dieu ! rends-les ferventes : 
Que jc suis son enfant, 
.\lon Jésus, bien sou vent, 
Happelle-tui ! 


RappcIle-toi que souvent les collines 
Tu gravissais au coucher du soleil ; 
Rappelle-toi tes oraisons divines, 
Tes ch3.nts d'amour à I'heurc du sommeil ! 
Ta prière, ô mon Dieu, je l'offre avec délice 
Pendant \TIes oraisons, pendant Ie saint otHce : 
Là, tout près de ton Cæur, 
Je chantc avec bonheur, 
Happcllc-tui ! 



38+ 


Poésies. - Prcmièrc partie. 


Rappelle-toi que, voyant la campagne, 
Ton divin Cæur devançait les moissons; 
Levant les yeux vers la sainte Montagne, 
De tes élus tu murmurais les noms I 
Afin que ta moisson soit bientôt recueillie, 
Chaque jour, ð mon Dieu, je m'immole et je prie. 
Que ma joie et mes pleurs 
Sont pour tes moissonneurs, 
Rappelle-toi ! 


Rappelle-toi cette fête des Anges, 
Cette harmonie au royaume des cieux, 
Et Ie bonheur des sublimes phalanges, 
Lorsqu'un pécheur vers; toi lève les yeux ! 
Ah! je veux augmenter cctte grande alIégresse... 
Jésus, pour les pécheurs je veux prier sans cesse; 
Que je vins au Carmel 
Pour peupler ton beau ciel, 
Rappelle-toi ! 


Rappelle-toi cette très douce flamme 
Que tu voulais allumer dans les cæurs : 
Ce feu du ciel t tu I'as mis en mon âme, 
J e veux aussi répandre ses ardeurs. 
Une faible étincelle, ð mystère de vie, 
Suffit pour allumer un immense incendie. 
Que je veux, ô mon Dieu, 
Porter au loin ton feu, 
Rappelle-toi I 


Rappelle-toi cette fète splendide 
Que tu donnas à ton fils repentant; 
Rappelle-toi que pour l'âme candide, 
Tu la nourris toi-même, à chaque instant ! 
Usus, avec amour tu reçois Ie prodigue... 
1\lais les flots de ton Cæur, pour moi, n'ont pas ùe digue. 
Que tes biens sont à moi, 
.\I.on Bien-Aimé, mon Roi, 
RappclIe-wi ! 



JéSllS, 111011 Bien-, \ í mé, rap pelle-Ioi ! 


3R5 


Rappellc-toi que, mépri
ant la gloire, 
En prodiguant tes miracles divins 
Tu t'écriais : << Commcnt pouve
-lJouS crOlrc 
<< \'ous qui cherclze, l'eslime des hU11lains? 
<, Les CCllvres que je fais l'OUS semblent Sllrpl"e1UlIltcs : 
<< .\/es amis ell fel"Ollt de bien plus éclatalltes. >> 
Vue tu fus humble et doux, 
Jésus, mon tcndre Epoux, 
H.appelle-toi ! 


Rappelle-toi qu'en une sainte ivresse 
L'Apótre-vierge approcha de ton Cæur ! 
En son repos il connut ta tendresse ; 
Et tes secrets il les comprit, Seigneur! 
De ton disciple aimé je ne suis pas jalouse ; 
ie connais tes secrets, car je suis ton épouse... 
o mon divin Sauveur, 
Je m'endors sur ton Cæur. 
II est à moi! 


Rappelle-toi qu'au soir de I'agonie, 
A HC ton sang se mèlèrent tes pleurs : 
Perles d'amour ! leur valeur infinie 
A fait germer de virginales tleurs. 
Un Ange, te montrant cette moisson choisie, 
Fit renaître la joie en ton âme bénie; 
Jésus, que tu me vis 
Au milieu de tes lis, 
Rappelle-toi I 


Ton sang, tes pleurs, eette source fécondc 
Virginisallt les t:alices des fteurs, 
Les a rendus capables, dès ce monde, 
De t'enfanter un grand nombre de cæurs. 
Je suis vierge, ó Jésus ! Cependant, quel mJstère! 
En m'unissant à toi, des âmes je suis mère... 
Des virginales Heurs 
(jui sauvent les péchcurs, 
Oh ! souvicns-toi ! 


.!..) 



386 


Poésies. - Premiêre partie. 


Rappelle-toi qu'abreuvé de souffrancc 
Cn Condamné, se toumant vers les cieux, 
S'est écrié : << Bientôt dans ma puissance 
<< VOllS me verre, paraìtre glorieux / )) 
Qu'il fût Ie Fils de Dieu, nul ne Ie voulait croirc, 
Car elle se cachait son ineffable gloirc. 
o Prince de la Paix ! 
Moi, je te reconnais... 
Je crois en wi ! 


Rappelle-toi que ton divin Visage, 
Parmi les tiens, fut toujours inconnu ! 
Mais tu laissas pour moi ta douce image... 
Et tu Ie sais, je t'ai bien reconnu ! 
Oui, je te reconnais, mème à travers tes larmcs, 
Face de I'Eternel, je découvre les charmes. 
Que ton regard voilé 
Mon c
ur a consolé, 
Rappelle-toi ! 


Rappcllc-toi cctte amoureusc plaintc 
{Jui, sur la croix, s'échappa de ton Cæur. 
,\h ! dans Ie mien, Jésus, elle est empreime : 
Qui... de ta soif il partage l'ardcur ! 
Plus il se sent blessé de ses divines tlammes, 
Plus il est altéré de te donner des åmes. 
Que, d'une soif d'amour, 
Jc brûle nuit et jour, 
Rappelle-toi ! 


Rappelle..toi, Jésus, Verbe de vie, 
Que tu m'aimas jusqu'à mourir pour moi ! 
J e veux aussi t'aimer à la folic; 
Je veux aussi vivre et mourir pour toi : 
Tu Ie sais, ð mon Dietl, tout ce que jc désirc, 
Ccst de tc faire aimer, ct d'ètrc un jour mart)rc. 
IJ'aI1l011r jc l'CUX mOllrir. 
Scil!ncllr, dc l1WH désir, 
Olz / sOllvicns-Loi ! 



JéSliS, mon Biell-.\ imé, rappelle-toi! 


38 7 


Rappelle-toi qu'au jour de ta victoire, 
Tu nous disais : << Celui qui n'a pas J'U 
<< Le Fils de Dieu tout raY01l1lant de gloire, 
<< Il est heureux... si quand mème it a cru! )> 
Dans I'ombre de la foi, je t'aime et je t'adore : 
Ü Jésus, pour te voir j'attends en paix l"aurore. 
Que mon désir n'est pas 
De te voir ici-bas, 
Rappelle-toi ! 


Rappelle-toi que, montant vers Ie Pere. 
Tu ne pouvais nous laisser orphelins ; 
Que, te faisant prisonnier sur la terre, 
Tu sus voiler tes rayons tout divins; 

lais l'ombre de ton voile est lumineuse et pure, 
Pain vivant de la foi, céleste nourriture. 
o m}"stère d'amour ! 

lon Pain de chaque jour: 
Jésus, c'est toi ! 


Jésus, c'est toi qui malgré les blasphèmcs 
Des ennemis du Sacrement d'amour, 
C'est toi qui veux montrer com bien tu m'aimes, 
Puisqu'en mon cæur tu tìxes ton séjour. 
o Pain de l"exilé ! sainte et divine Hostie! 
Ce n'est plu
 moi qui vis; mais je vis de ta vic : 
Ton ciboire doré, 
Entre tous préféré, 
Jésus, c'est moi ! 


Jésus, c'est moi ton vivant sanctuaire 
Que les méchants ne peu vent profaner. 
Reste en mon cæur, n 'est-il pas un parterre 
Dont chaque fleur vers toi veut se tourner ? 
Mais, si tu t'éloignais, ð blanc Lis des vallées ! 
Je Ie sais bien, mes fleurs seraient vite effeuillées. 
Toujours, mon Bien-Aimé, 
Jésus, Lis embaumé, 
Flcuris cn moi I 



388 


Poésies. - Première partie. 


Rappelle-toi que je veux sur la terre 
Te consoler de l'oubli des pécheurs ; 

lon seul Amour, exauce ma prière : 
Ah! pour t'aimer, donne-moi mille cæurs ! 
Mais c'est encore trop peu, Jésus, beauté suprême, 
Donne-moi pour t'aimer ton divin Cæur lui-même ; 
De mon désir brûlant, 
Seigneur, à chaque instant, 
Oh ! souviens-toi ! 


Rappelle-toi que ta volomé saime 
Est mon repos, mon unique bon heur ; 
Je m'abandonne et je m'endors sans crainte 
Entre tes bras, ð mon divin Sauveur ! 
Si tu t'endors aussi lorsque l'orage gronde, 
Je veux rester toujours en une paix profonde; 
Mais pendant ton sommeil, 
Jésus! pour Ic révcil 
Prépare-moi ! 


Rappelle-toi que soU\'el1l je soupirc 
Après Ie jour du grand a\'ènemcnt. 
Vu'il vicnne cnlin rAnge qui doit nous dire: 
<< Le temps 11 'est pillS, l'CIlC;; all jllgemcllt! >> 
Alors rapidement je franchirai l'cspace, 
Et j'irai me cacher en ta divine Facc. 
Qu'au séjour étcrnel 
Tu dois être mon ciel, 
Rappelle-toi ! 


21 octobrc 1
5. 


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_tit Sacré-Cæltr. 


3/19 


Au Sa<.::ré....eæur. 


,\ir : Petit soulieJ' de .Voël. 


Auprès du Tombeau, sainte Madeleine, 
Cherchant son Jésus, se baissait en pleurs. 
Les Anges voulaient adoucir sa peine, 
!\1ais rien ne pouvait calmer ses douleurs. 
Votre doux éclat, lumineux Archanges, 
:'lie suffisait pas à la contenter; 
Elle voulait voir Ie Seigneur des Anges, 
Le prendre en ses bras, bien loin l'cmporter. 


Au Sépulcre Saint, restant la dernière, 
Marie était là, bien avant Ie jour; 
Son Dieu vint aussi, yoilant sa lumièrc. 
Elle ne pouvait Ie vaincrc cn amour... 
Lui montrant alors sa Face bénie, 
Bicntôt un seul mot jaillit de son Cæur ; 
!\lurmurant Ie nom si doux de << .\lm"ie ">, 
.Jésus lui rcndit la raix. Ie p()nh('ur. 


Un jour, ô mon Dieu, cumme !\\adclcine, 
J'ai voulu te voir, m'approcher de toi ; 
Mon regard plongeait dans l'immense plaine 
Dont je recherchais Ie l\laìtrc et Ie Roi. 
Et je m'écriais, voyant l'onde pure, 
L'azur étoilé, la fleur et l'oiseau : 
Si jc ne vois Dieu, brillante nature, 
Tu n'es rien pour moi qu'un vaste tom beau. 


J"ai besoin d'un cæur brûlant de tendresse, 
Restant mon appui sans aucun retour; 
Aimant tout cn moi, même ma faiblesse, 
Ne me quittant pas la nuit et Ie jour. 
Je n'ai pu trouver nulle créature 
Qui m'aimåt toujours sans jamais mourir ; 
II me faut un Dieu prenant ma nature, 
Devenant mon frère et pouvant souffrir. 



39 0 


Poésies. - Première partie. 


Tu m'as entendue, oh ! l'Epoux que j'aime... 
Pour ravir mon cæur, te faisant monel, 
Tu versas ton sang, mystère suprème ! 
Et tu vis encor pour moi sur (,Autd. 
Si je ne puis voir l'éc1at de ta Face, 
Entendre ta voix pleine de douceur, 
Je puis, ô mon Dieu, vivre de ta grâce, 
Je puis reposer sur ton Sacré-Cæur! 


o Cæur de Jésus, trésor de tendresse, 
C'est toi mon bonheur, mon unique espoir! 
Toi qui sus bénir, charmer ma jeuncsse, 
Reste auprès de moi jusqu'au dernier soir. 
Seigneur, à toi seul j'ai donné ma vie, 
Et tous mes désirs te sont bien connus. 
C'est en ta bonté toujours infinie 
Que je veux me perdre, ô Cæur de Jésus ! 


Ah! je Ie sais bien, tautes nos justices 
N'ont, devant tes yeux, aucune valeur; 
Pour donner du prix à mes sacrifices, 
Je veux les jeter en ton divin Cæur. 
Tu n'as pas trouvé tes Anges sans tache; 
Au sein des éclairs tu donnas ta loi; 
En tan Cæur Sacré, Jésus, je me cache, 
Je ne tremble pas: ma vertu c'est toi ! 


Afin de pouvoir contempler ta gloire, 
II faut, je Ie sais, passer par Ie feu. 
Et moi, je choisis pour man purgatoire 
Ton amour brûlant, ð Cæur de mon Dieu ! 
1\1on âme exilée, en quittant la vie, 
Voudrait faire un acte de pur amour, 
Et puis, s'envolant au ciel, sa patrie, 
El1trer dalls t011 Cællr, sails allCUIl détoZlr !... 
Octobre 1895, 


" ./'9' 


.;. 


", . 



Le Cantique éterneL. 


39 1 


Le ßantique éternel 
Chanlé dès l'exil. 


Air. .\1i{.(nn'tl ,.ef(,'cttant sa P<ltl"iC. (Lní.I BOI\DÌ:SL) 


Ton épouse, ð mon Dieu, sur la rive étrangère 
rem chanter de I'amour If' cantique éternel 
 
Puisqu'au sein de /'exil tu daignes, sur la terre, 
Du feu de ton amour l'cmbraser cornme au ciel ! 


Mon f1ien-Aimé, beauté 
uprèmc ! 
A moi tu tc donnes toi-mème ; 
Mais en retour, Jésus, je t'aime : 
Fais de ma vie un seul acte d'amour ! 


Oubliant ma grande misère, 
Tu viens habiter dans mon cæur. 
1\1on faibla amour, ah! quel mystère! 
Suffit pour t'enchaîner, Seigneur. 
Amour qui m'cnf1amme, 
Pénètre mon ârm.e! 
Viens, je te réclame, 
Viens, consume-moi ! 


Ton ardeur me presse, 
Et je veux sans cesse, 
Divine fournaise, 
J\l'abimer en wi. 


Seigneur, la souffrance 
Devient jouissance, 
Quand I'amour s'élance 
Vers toi sans retour. 


Céleste patrie, 
Douceur infinie, 
Mon âme ravie 
Vous a chaque jour... 
Céleste pátrie 
o joie infinie, 
rOllS ,z'êtes que l' AMOt"P ! 


10 mar5 IHn6. 



39 2 


Poésies. - Première partie. 


à'ai soiF d'amOUF! 


Air: .11l sein de l'hellretlse patrie. 


Dans ton amour, t'exilant sur la terre, 
Divin Jésus, tu t'immolas pour moi. 
Mon Bien-Aimé, reçois ma vie entière ; 
Je veux souffrir, jc vcu),. mourir pour toi. 


Seigneur, tu nous l'as dit toi-même : 
<< L'on ne peu! rien faire de pillS 
<< Que de 11lourir pour ceux qu'on ai11le. >> 
Et mon amour suprème 
C'est wi, Jésus! 


II se fait tard, déjà Ie jour dédinc : 
Reste avec moi, céleste Pèlerin. 
Avec ta croix je gravis la colline ; 
Viens me guider, Seigneur, dans Ie chemin! 


Ta voix trouve écho dans mon âme = 
Je veux te ressembler, Seigneur. 
La souffrance, je la réclame... 
Ta parole de flamme 
Brûle mon cæur! 


Avant d'entrcr dans l'éternelle gloire, 
<< Il a faUlt que l'Ho11lme-Dieu souffrît >>; 
C'est par sa croix qu'il gagna la victoire ; 
o doux Sauveur, ne nous l'as-tu pas dit ? 


Pour moi, sur la rive étrangère, 
Quels mépris n'as-tu pas reçus !... 
Jc veux me cacher sur la terre, 
Etre en tout la dernière, 
Pour wi. Jésus. 



J'ai soil d'Gm01l1'! 


39.1 


Mon Bien-Aimé, ton exemple m'invite 
A m'abaisser, à mépriser l'honneur : 
Pour te ravir, je veux rester petite; 
En m'oubliant, je charmcrai ton Cæur. 


1\1a paix est dans la solitude, 
Je ne demande rien de plus. 
Te plaire est mon unique etude, 
Et ma béatitude 
C'cst toi, Jésus ! 


Toi, Ie grand Dieu que l'univers adore, 
Tu vis en moi, prisonnier nuit et jour ; 
1"a douce voix à toute heure m'implore, 
Tu me redis : << J'ai SOl! / fai Soif d'amollr !... >> 


Je suis aussi ta prisonnière, 
Et je veux redire à mon tour 
Ta tendre et divine prière, 
1\lon Bien-Aimé, mon Frère : 
J'ai SOl! d'amollr ! 


J'ai soil d'amour / Comble mon espérancc : 
Augmente en moi, Seigneur, ton divin feu I 
J'ai soif d'amow'! bien grande est ma souffrance. 
Ah! je voudrais voler vers toi, mon Dieu! 


Ton amour est mon seul manyre ; 
Plus je Ie sens brûler en moi, 
Et plus mon âme te désire. 
Jésus, fais que j'expire 
D' amour pour toi! 


30 avril 1&)6. 


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tt,.
 
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3
)+ 


Poésies. - Première partie. 


Mon <del à n1oÎ. 


Air: lJieu de p,1ix et d'amou,.. 


Pour supporter l'cxil de la terre des larmes, 
II me faut Ie regard de mon divin Sauveur; 
Ce regard plein d'amour m'a dévoilé ses charmes, 
1\ m'a fait presscntir Ie célcste bonhcur. 
.Mon Jésus me sourit, quand vers lui jc soupire ; 
Alors je ne sens plus l'épreuve de la foi. 
Le regard de mon Dieu, son ravissant sourire, 
roilà mon ciel à moi! 



\lorl ciel est d'attirer sur l'Eglise bénie, 
Sur la France coupable et sur chaque pécheur) 
La grâce que répand ce beau fieuve de vie 
Dont je troU\'e la source, ô Jésus, dans ton Cæur. 
Je puis tout obtenir lorsque, dans Ie mystÜe, 
Je parle cæur à cæur avec man divin Roi. 
Cette douce oraison, tout près du sancmaire) 
VoiUr mon ciel à moi! 


Alon ciel, il est caché dans la petite hostie 
Où Jésus, man Epoux, se voile par amour. 
^ ce foyer divin je vais puiser la vie; 
Et là) man doux SaU\.eur m'écoute nuit et jour. 
Oh I quel hcureux instant, lorsque dans ta tendresse 
Tu viens, mon Bien-Aimé) me transformer en toi ! 
Cette union d'amour, cette inett"able ivresse, 
1 T oilà morl ciel à moi! 


.\1012 ciel est de sentir en moi la ressemblance 
Du Dieu qui me créa de son souffle puissant ; 
Mon ciel est de rester toujours en sa présence, 
De l'appeler mon Père et d'être son enfant ; 
Entre ses bras divins je ne crains pas l'orage... 
Le total abandon, voilà ma seule loi ! 
Sommeiller sur son Cæur, tout près de son Visage, 
Voilà mOll del à 111oi! 



.\Inn deL à moí... 


39 5 


\Ion del, jc l'ai trouré dans la Trinité sainte 
Qui résidc en mon cæur, prisonnière d'amour. 
Là, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte 
Que je veux Ie servir et l'aimer sans retour. 
JUon ciel est de sourire à ce Dieu que j'adore, 
Lorsqu'il veut se cacher pour 
prouver ma foi; 
Sourire, en attendant qu'il me regarde encore, 
Voilà mOll del à 111oi! 


7 juin 1&;\6. 


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39 6 


Poésies. - Première partie 


Mon eSpéFan
e. 


Air: () s{lint {liltel qll'o?n1,il"Onnent les Anges. 


Je suis encor sur la rive étrangère ; 
Mais, pressentant Ie bonheur éternel, 
Oh ! ie voudrais déjà quitter la terre 
Et contempler les merveilles du ciel ! 
Lorsque ie rêve à l'immortelle vie, 
De mon exil je ne sens plus Ie poids ; 
Bientðt, mon Dieu, vers ma seule patrie 
Je volerai pOllr la premièl'e fois! 


Ah! donne-moi, Jésus, de blanches ailes, 
Pour que, vers toi, je prenne mon essor. 
Je veux voler aux rives éternelles, 
Je veux te voir, ô mon divin Trésor ! 
Je veux voler dans les bras de Marie, 
Me reposer sur ce trðnc de choix, 
Et reccvoir de ma Mère chéric, 
Le dOllX baiscl' pOllr la pl'cmiè1'e (oi...! 


Mon Bicn-Aimé, de ton premier sourirc 
Fais-moi bientôt entrevoir la douceur; 
Ah! laisse-moi, dans mon brûlant délire, 
Oui, laisse-moi me cacher en ton Cæur. 
Heureux instant 1... 0 bonheur ineffable! 
Quand j'entendrai Ie doux son de ta voix... 
Quand je verrai, de ta Face adorable 
L'éclat divill, poru' la premièrc fois / 


Tu Ie sais bien, mon unique martyre 
C'est ton amour, Cæur sacré de Jésm ! 
Vcrs ton beau del, si mon âme soupire, 
C'est pour t'aimer... t'aimer de plus en plus! 
.\u ciel, touiours m'enivrant de tendresse, 
Je t'aimerai sans mesure et sans lois. 
Et mon bonheur me paraitra sans cesse 
Aussi 1l0rl1'eall quc la prem íè,'e fois ! 


12 juin l&ji. 



Jeter des }leurs. 


397 


"JeteF des {leurs. 


Air: Oui, je Ie cl'ois, elle est illunacu/ée. 


Jésus, mon seul amour, au pied de ton calvaire, 
Que j'aime, chaque soir, à te jeter des fleurs 1 
En effeuillant pour toi la rose printanière, 
Je voudrais essuyer tes pleurs! 


Jeter de.ç jlellrs !... c'est t'offrir en prémices 
Les plus légers soupirs, les plus grandes douleurs. 
Mes peines, mon bonheur, mes petits sacrifices: 
Voilà mesjlellrs! 


Seigneur, de ta beauté mon âme s'est fprise ; 
Je veux te prodiguer mes parfums et mes fleurs. 
En les jetant pour wi sur l'ailc de la brise, 
Je voudrais entlammer les cæurs ! 


Jeter des }lellrs ! Jésus, voilà mon arme 
Lorsque je vcux lutter pour sauvcr les pécheurs. 
La victoire est à moi : toujours je te désarmc 
.1J.ec mes jlellrs! 


Les pt:tales des l1eurs caressant ton Visage 
Te disent que mon cæur est à wi sans retour. 
De ma rose effeuiIlée, ah ! tu sais Ie Jangage, 
Et tu souris à mon amour... 


Jeter des jlell7"s! redire tes Iouanges, 
Voilà mon seuI plaisir sur la rive des pleurs. 
Au ciel j'irai bientðt avec les petits anges 
Jetcr des jlellrs! 


28 juin 1896. 




 r;j 
 
<b
 



3g8 


Poésies. - Première partie. 


Mes désirs près du Taberna
le. 


Air: Prévenons les feux de l'aurm"e. 


Petite clef, oh ! je fenvie, 
Toi qui peux ouvrir chaque jour 
La prison de l'Eucharistie, 
Où réside Ie Dieu d'amour. 
Mais je puis, quel touchant miracle! 
Par un seul effort de ma foi, 
Ouvrir aussi Ie Tabernacle, 
M'y cacher près du divin Roi... 


Je voudrais, dans Ie sanctuaire, 
Me consumant près de mon Dicu, 
Toujours briller avec mystère, 
Comme fa Lampe du saint Lieu. 
o bonheur! en moi, j'ai des flammcs, 
Et jc puis gagner chaque jour, 
^ Jésus, un grand nombre d'âmcs, 
Lcs embrascr de son amour... 


A 
haque aurore, je t'cnvie, 
o pierre sainte de l'autel! 
Comme dans I'étable bénie, 
Sur toi vcUl naìtre I'Eternel. 
Ecoute mon humble prièrc : 
Viens en mon àmc, doux Sauveur! 
Bien loin d'ètrc une froide pierre, 
Elle est Ie soupir de ton Cæur. 


o corporal entouré d'Anges, 
Que je te porte envie encor I 
Sur wi, comme en ses humbles langes, 
Je vois Jésus, mon seul trésor. 
Change mon cæur, Vierge Marie, 
En un corporal pur et beau, 
Pour recevoir la blanche hostie 
ÙÜ sc cache tun duux Agncau. 



.\fes désirs près du Tabanacle. 


399 


Sainte patène
 je t'envie... 
Sur toi
 Jésus vient reposer! 
Oh! que sa grandeur infinie, 
Jusqu'à moi daigne s'abaisser... 
Jésus, comblant mon espérance, 
De I'exil n'attend pas Ie soir : 
II vient en moi !... par sa préscnce, 
Je suis un vivant ostcnsoir. 


J e voudrais ètre Ie calice 
OÙ j'adore Ie Sang divin ! 
Mais je puis, au saint Sacrifice, 
Le recueillir chaque matin. 
Mon âme à Jésus est plus chère 
Que les précieux vas
s d'or; 
L'autel est un nouveau Calvaire, 
OÙ, pour moi, son Sang couie encor. 


Jésus, Vigne sainte et sacrée, 
Tu Ie sais, Ô mon divin Roi, 
Je suis une grappe dorée 
Qui doit disparaìtre pour LOi. 
Sùus Ie pressoir de la soutfrancc, 
J e le prau vcrai mon amour. 
Je ne veux d'autre jouissance 
Vue de m'immoler chaquc jour. 


Quel heureux sort! Je suis choisie 
Parmi les grains de pur fromelll 
Qui, pour Jésus, perdent la vie; 
Bien grand cst mon ravissemcnt ! 
Je suis ton épouse ch
rie, 
Mon Bien-Aimé, viens vivre en moi. 
Oh ! viens, ta Beauté m'a ravie, 
Daigne me transformer en toi ! 


J8g6. 


0
 



\i,11I / 

1 

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-tou 


Puésics. - Premièrc pat"tie. 


Jésus seu!. 


Composé pour une novice. 
Air: P,.ès d'un bcrccall. 


Mon cæur ardent veut se donner sans cesse, 
Il a besoin de prouver sa tendresse. 
Ah ! qui pourra comprendre mon amour? 
Quel cæur voudra me payer de retour? 
Mais, ce retour, en vain je Ie réc1ame ; 
Jésus, toi seul peux contenter mon âme. 
Rien ne saurait me charmer ici-bas; 
Le vrai bonheur ne s'y rencontre pas. 


Ma seule paix, mon seul bonheur, 
Mon seul amour, c'est toi, Seigneur I 


o toi qui sus créer Ie cæur des mères, 
Je trouve en toi Ie plus tendre des pères. 
Mon seu! Amour, Jésus, Verbe éternel, 
Pour moi, ton Cæur est plus que maternel ! 
A chaque instant, tu me suis, tu me gardes ; 
Quand je t'appelle, ah ! jamais tu ne tardes. 
Et si parfois tu sembles te cacher, 
C'est toi qui viens m'aider à te chercher... 


C'est à toi seul, Jésus, que je m'attache; 
C'est dans tes bras que j'accours et me cache. 
Je veux t'aimer comme un petit enfant; 
Je veux lutter comme un guerrier vaillant. 
Comme un enfant plein de délicatesses, 
Je veux, Seigneur, te combler de caresses 
 
Et, dans Ie champ de mon apostolat, 
Com me un guerrier je m'élance au combat I 


Ton Cæur, qui garde et qui rend I'innocence, 

e saurait pas tromper ma confiance 
 
En toi, Seigneur, repose mon espoir : 
Après I'exil, au ciel j'irai te voir. 



.IéSllS ,'ìell/. 


-!-u/ 


Lorsqu'en mon cæur s'élève la tempètc, 
Vers toi, J{
sus, je relève la tête; 
En ton regard miséricordieux, 
Je lis: Enfant... pour wi, j'ai fait les cieux! 


Je Ie sais bien, mes soupirs et mes larmes 
Sont de\'ant toi tout ra)'onnants de charmes ; 
Les Séraphins, au ciel, forment ta cour, 
Et cependant tu cherches mon amour... 
Tu veux mon cæur... Jésus, je te Ie donne! 
Tous mes désirs je te les abandonne; 
Et ceux que j'aime, ô mon Epoux, mon Roi, 
Je ne veux plus les aimer que pour toi. 


15 aoùt IHgÜ. 


:ltJ 



4 02 


Poésies. - Première partie. 


La voliève de rEnfantOo(
ésus. 


.\ir: .lu Rossiffl101, (GOL'r;OD,) 


Pour les exilés de la terre, 
Le bon Dieu créa les oiscaux ; 
]Is vont, gazouillant leur prière, 
Dans les vallons, sur les coteauÀ. 
Les cnfants joyeux et volages, 
Ayant choisi leurs préférés, 
Les emprisonnent dans des cages 
Dont les barreaux som tout dorés. 


o Jésus, notre petit Frère, 
Pour nous, tu q uittas Ie beau ciel ; 
Mais, tu Ie sais bien, ta volière, 
Divin Enfant, c'est Ie Carmel. 


Notre cage n'est pas dorée, 
Cependant nous la chérissons ; 
Dans les bois, la plaine azurée, 
Plus jamais nous ne volerons ! 
Jésus! les bosquets de ce monde 
Ne peuvent pas nous con tenter ; 
Dans la solitude profonde, 
Pour toi seul nous voulons chanter. 
Ta petite main nouS attire; 
Enfant, que tes channes sont beaux I 
a divin Jésus ! ton sourire 
Captive Ies petits oiscaux. 


lei l'âme simple et candide 
Trouve I'objet de son amour ; 
lei la colombe timidc 
N'a plus à craindre Ie vautour. 
Sur les ailes de la. prière, 
On voit monter Ie ca:ur ardent, 
Comme l'alouette légère 
Qui, bien haut, s'élhe en chantant I 



La voLíère de I'Enfant-Jeslis. 


4 03 


lei I'on entend Ie ramage 
Du roitelet, du gai pinson. 
o petit Jésus ! dans leur cage, 
Tes oiseaux gazouillent ton Nom. 


Lc petit uiscau toujuurs chante ; 
Son pain nc l'inquiètc pas... 
Cn grain de millet Ie cuntente, 
Jamais il ne sème ici-bas. 
Comme lui, dans notre volière, 
Nous recevons tout de ta main; 
L'unique chose nécessaire, 
C'est de t'aimer, Enfant divin ! 
Aussi nous chantons tes louanges 
Avec les purs esprits du ciel; 
Et, nous Ie savons, tous les Anges 
Aimenr les oiseaux du Carmel. 


Jésus, pour essuyer les larmes 
Que te font verser les pécheurs, 
Tes oiseaux redisent tes charmes, 
Leurs doux chants te gagnent des cæurs. 
Un jour, loin de la triste terre, 
Lorsqu'ils entendront ton appel, 
Tous les oiseaux de ta volière 
Prendront leur essor vers Ie ciel. 
Avec les charmantes phalanges 
Des petits chérubins joyeux, 
Eternellement, tes louanges 

ous les chanterons dans les cieux ! 


25 déL:cmbrc I8yü. 


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Pùésies. - Premiàe pm-tie. 


Glose SUI! Ie Divin. 


D'après saint Jean de la Croix. 


Appuyé sans aucun appui; sans lumiérc 
et dans lcs ténëbres, jc vais me consumant 
d'amour. (S. JEAN DE LA CROIX.) 


Au monde, quel bonheur extrême! 
. J'ai dit un éternel adieu. 
Elevé plus haut que lui-même, 
Mon cæur n'a d'autre appui que Dieu: 
Et maintenant je Ie proclame : 
Ce que j'estime près de lui, 
C'est de voir mon cæur et mon âme 
Appuyés sans aucun appui! 


Bien que je souffre sans lumière, 
En cette existence d'un jour, 
J e possède au moins sur la terre 
L' Astre céleste de I'amour. 
Dans Ie chemin qu'il me faut suivre 
Se rencontre plus d'un péril; 
Mais, par amour, je veux bien vivre 
Dans les ténèbres de I'exil. 


. 


I:amour, fen ai I'expéricnce, 
Du bien, du mal qu'il lrouve en moi, 
Sait profiler ; queUe puissance t 
II transforme mon âme en soi. 
Ce feu qui brÚle dans mon âme 
Pénètre mon ClCur sans retour: 
Ainsi dans son ardcnle flamme 
Je "ais, me consumant d'amour ! 


1
96. 



 



.\ /'Enfant-Jéslls. 


-1- 05 


A rEnfantMJésus. 


Jésus, tu conoais mon nom, 
Et ton doux regard m'appelle... 
II me dit : << Simple abandon, 
Je \'cux guider ta nacelle. >> 


De ta petite voix d'enfant, 
Oh! queUe merveille! 
De ta petite voix d'enfant 
Tu calmes Ie flot mugissant, 
Et Ie vent. 


Si tu veux te reposer, 
Alors que l'orage grande, 
Sur mon cæur daigne poser 
Ta petite tête blonde. 


Que ton sourire est ravissant 
Lorsque tu sommeilles ! 
Toujours avec mon plus doux chant, 
Je veux te bercer tendrement, 
Bel Enfant! 


Décembrc 18g6. 


( 

 



4 0 6 


Poésies. - Première pm"tie. 


Ma Paix et ma Joie. 


Air: Petit oiscau, dis. oÙ :vas-ht ? 


II est des âmes sur la terre 
Qui cherchent en vain Ie bonheur ; 
l\lais, pour moi, c'est tour Ie contraire. 
La joie habite dans mon cæur. 
Ccne fleur n'est pas éphémère, 
J e la possède sans retour; 
Comme une rose printanière, 
Elle me sourit chaque jour. 


Vraiment je suis par trap heureuse. 
Je fais lOujours ma volonté ; 
Pourrais-je n'être pas joyeuse 
Et ne pas montrer ma gaìté ? 
kfa joie est d'aimer la souffrance, 
Je souris en versant des pleurs. 
J'accepte avec reconnaissance 
L'épine au milieu de mes fieurs. 


Lorsque Ie ciel bleu devient sombre, 
Et qu'il semble me délaisser, 
l\la joie est de rester dans l'ombre, 
De me cacher. de m'abaisser. 
lUa paix, c'est la volonté sainte 
De J ésus, mon unique amour: 
Ainsi je vis sans nulle crainte ; 
J'aime autant la nuit que Ie jour. 


J..1a paix, c'est de rester petite; 
Aussi, quand je tombe en chemin. 
Je puis me rei ever bien vite, 
Et Jésus me prend par la main. 
Alors, Ie comblant de caresses, 
Je lui dis qu'il est tout pour moi... 
Et je redouble de tendresses, 
Lorsqu'il se dérabe à ma foi. 



Ma paix et ma joie. 


.j.07 



\fa paix, si je verse des larmes. 
C'est de Ics cacher à mes sæurs. 
Oh ! que la souffrance a de charmes, 
Quand on sait la voiler de fleurs ! 
Je veux bien souffrir sans Ie dire. 
Pour que Jésus soit consolé; 
.\fa joie est de Ie voir sourire 
Lorsque mon cæur est exilé. 


lUa paix, c'est de lutter sans cesse 
Afin d'enfanter des élus ; 
C'est de redire avec tendresse. 
Rien souvent, à mon doux Jésus : 
Pour toi, mon divin petit Frère, 
Jc suis heureuse de souffrir ! 
_\fa joie unique sur Ja terre, 
C'est de pouvoir te réjouir. 


Longtemps encor je veux bien vivre, 
Seigneur, si c'est là ton désir. 
Dans Ie del je voudrais te suivre, 
Si cela te faisait plaisir. 
l/amollr, ce feu de la patrie, 
Ne cesse de me consumer; 
Que me fait la mort ou la vie? 
/lIon seul bonheur, ,'est de t'aimer 1... 


21 janvier 1897. 




 _, KL 
(
 



4 0 8 


Poésies. - Première partie. 


Mes Armes. 


A une novice pour sa Profession. 
Air : Partel\, hér'auts... 


<( L'épouse du Roi cst terrible comme 
une armée rangée en bataille ; elle est sem- 
blable à un chæur de musique dans un 
camp d'armée. >) Cant., VI, 3; VII, I. 
<( Revètez-vous des armes de Dieu, afin 
que vous puissic.l résister aUK embûches de 
I'ennemi. >> Ephes., VI, I J. 


Du Tout-Puissant j'ai revêtu If's armes, 
Sa main divine a daigné me parer; 
Rien désormais ne me cause d'alarmes, 
De son amour qui petit me séparer ? 
A ses cõtés, m'élançant dans I'arène, 
Je ne craindrai ni Ie fer ni Ie feu; 
Mes ennemis sauront que je suis reine, 
Que je suis I'épouse d'un Dieu. 


o mon Jésus ! je garderai I'armure 
Que je revêts sous tes yeux adorés ; 
Jusqu'au soir de I'exiI, ma plus belle parure 
Sera mes væux sacrés. 


o PallPreté, mon premier sacrifice, 
Jusqu'à Ia mort tu me suivras partout ; 
Car, je Ie sais, pour comir dans la lice, 
L'athlète doit se détacher de tout. 
Goûtez, mondains, Ie remords et la peine, 
Ces fruits amers de votre vanité ; 
Joyeusement, moi je cueille en I'arène 
Les paimes de la Pauvreté. 


Jésus a dit : (< C'est par la violence 
Que I'on ravit Ie royaume des cieux. >> 
Eh bien I la Pauvreté me servira de lance, 
De casque glorieux. 



Ales Armes. 


4 0 9 


La Chasteté me rend la sæur des Anges, 
De ces esprits purs et victorieux. 
J'espère un jour voler en leurs phalanges: 
Mais, dans l'exil, je dois lutter comme eux. 
Je dois lutter, sans repos et sans trève, 
Pour mon Epoux, Ie Seigneur des seigneurs. 
La Chasteté, c'est Ie céleste glaive 
Qui peut lui conquérir des cæurs. 


La Chasteté, c'est mon arme invincible; 
Mes ennemis, par eIle, sont vaincus ; 
Par elle je deviens, ô bonheur indicible ! 
L'épouse de Jésus. 


L'Ange orgueilleux, au sein de la lumière, 
S'est écrié : << Je n'obéirai pas !... >> 
Moi, je répète en la nuit de la terre : 
J e veux toujours obéir ici-bas. 
Je sens en moi naître une sainte audace, 
De tout l'enfer je brave la fureur. 
L'Obéissance est ma forte cuirasse 
Et Ie bOllcliel' de mon cæur. 


o Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires 
Que de soumettre en tout ma volonté; 
Puisque l'obéissant l'edira ses l'ictoires 
Tome I'éternité ! 


Si du gucrrier fai les armcs puissantes, 
Si je I'imite ct lutte vaillamment, 
Comme la vierge aliX grâces rat,issalltes, 
Je JJeliX aussi chanter en combattant. 
Tu fais vibrer de ta lyre les cordes, 
Et ceUe lyre, ô Jésus, c'est nzon cællr! 
Alors je puis de tes miséricordes 
Chanter la force et la douceur. 


En souriant jc brave la mitraille, 
Et dans tes bras, ô mon Epoux divin, 
En chantant je mourrai sur Ie champ de bataille, 
Les armes à la main! 


25 mars I B9ï. 



4/ 0 


poésies. - Première pm"tie. 


Un lis au milieu des épines. 


Composé pour une novice. 


Air: I.'enVel"S du del. 


o Seigneur tout-puissant! dès ma plus tendre enfance, 
Je puis bien m'appeler l'æune de ton amour; 
Ie voudrais, Ô mon Dieu, dans ma reconnaissance, 
Ah! je voudrais pouvoir te payer de retour. 
Jésus, mon Bien-Aimé, quel est ce privilège? 
Pauvre petit néant, qu'avais-je fait pour toi ? 
Et je me vois ici, suivant Ie blanc cortège 
Dcs vierges de la cour, aimable et divin Roi ! 


Hélas I je ne suis ricn que la faiblesse mêmc : 
Tu Ie sais bien, mon Dieu, je n'ai pas de venus! 
Mais tu Ie sais aussi, pour moi, Ie bien suprême 
Qui me charma toujours... c'est toi, mon doux Jésus ! 
Lorsqu'en mon jeune cæur s'alluma cette flam me 
Qui se nomme I'amour... tu vins la réclamer, 
Et loi seul, ð Jésus, pus contenter mon âme, 
Car jusqu'à l'infini j"avais besoin d'aimer! 


Comme un petit agneau loin de la bergerie, 
Gaîment je folãtrais, ignorant Ie danger: 
Mais, ô Reine des cieux, ma Bergère chérie, 
Ton invisible main savait me protéger I 
Ainsi, tout en jouant au bord des précipices, 
Déjà tu me montrais Ie sommet du Carmel; 
Je comprenais alors les austères délices 
Qu'il me faudrait aimer pour m'envoler au ciel. 


Seigneur, si tu chéris la pureté dc l'Ange, 
Dc ce brillant esprit qui nagc dans l'azur, 
N'aimes-tu pas allssi, s'élevant de la fange, 
Le lis que ton amour a su conserver pur? 
S'il est hcureux, mon Dicu, rAnge à I'aile vermeille 
Qui paraît devant wi tout blanc de pureté, 
1\1a robe, dès ce mondc, à la sienne est pareille, 
Puisque j'ai Ie trésor de la virginité! 


18gï. 



La rose effcuillée. 


411 


La rose effeuillée. 


Air : Le fil de la rie,"ge ou La Rose mOll sse. 


Jésus, quand je te ,'ois soutenu par ta Mère. 
Quitter ses bras, 
Essayer en tremblant sur notre triste terre 
Tes premiers pas: 
Deyant toi je youdrais etfeuiller une rose 
En sa fraîcheur, 
Pour que ton petit pied bien doucement repose 
Sur une fleur. 


Cette rose effeuillée est la fidèle image, 
Diyin Enfant! 
Du cæur qui yeut pour toi s'immoler sans partage 
A chaque instant. 
Seigneur, sur tes autels plus d'une fraîche rose 
Aime à briller ; 
Elle se donne à toi, mais je rhe autre chose: 
C'est m'effeuiller... 


La ro
e en son éclat peut embellir ta fète, 
Aimable Enfant! 
Mais la rose effeuillée, on I'oublie, on la jette 
Au gré du Yent... 
La rose, en s'effeuillant, sans recherche se donne 
Pour n'ètre plus. 
Comme clle, avec bonheur, à toi je m'abandonne, 
Petit Jésus ! 


L'on marche sans regret sur des feuilles de f()S
, 
Et ces débris 
Sont un simple ornemcnt que sans art on dispose, 
Je J'ai compris... 
Jésus. pour ton amour j'ai prodigué ma vie, 
Mon avenir; 
Aux regards des mortels, rose à jamais fiétrie, 
Je dois mQurir [ 



412 


Poésies. - Première partie. 


Pour toi je dois mourir, Jésus, beauté suprème, 
Oh! quel bonheur! 
Je veux en m'etleuillant te prouver que je t'aime 
De tout mon cæur. 
Sous tes pas enfantins je veux avec mystère 
Vi\Te ici-bas; 
Er je \"oudrais encore adoucir au Cah'aire 
Tes derniers pas... 


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L' abandon. 


4 13 


L'abandon. 


<< L"abandon est Ie fruit délicieux de "amour, )) 
Saint i1rtgustin. 


II est sur ceete terre 
Un arbre merveilleux ; 
Sa racine, ô mystère! 
Se trom"e dans les cieux. 
Jamais, sous son ombrage, 
Rien ne saurait blesser ; 
Là, sans craindre l'orage, 
On peut se reposer. 
De cet arbre ineffable, 
L'amollr, voilà Ie nom; 
Et son fruit délectable 
S'appelle l'abandon ! 


Ce fruit, dès cette vie, 
Me donne Ie bonheur; 
Mon âme est réjouie 
Par sa di\ ine odeur. 
Ce fruit, quand jc Ie touche, 
Me paraìt un trésor; 
Le portant à ma bouche, 
II m'est plus doux encor. 
II me donne en ce monde 
L n océan de paix ; 
En cette paix profonde 
Je repose à jamais. 


Scul, l'aballdoll me livre 
En tes bras, ô Jésus! 
C'est lui qui me fait viHe 
nu pain de tes élus; 
A toi je m'abandonnc, 
o mon divin Epou>..! 
Et je n'ambitionne 
Que ton regard si doux. 
Toujours je veux sourire, 
1\\'cndormant sur ton Cæur... 



414 


Poésies. - P,"emiè,.e partie. 


Et là, je veux redire 
Que Je t'aime, Seigneur! 


Comme la pâquerette 
Au calice vermeil, 
.\loi, petite tleurette, 
Je m'cntr'ouHe au suleil. 
l\lun ùoux soleil de vie, 
o mon aimablc Hvi! 
C'est ta divine Ho
tie, 
Petite comme moi... 
De sa céleste ftamme 
Le lumineux rayon 
Fail naìtre dans mon âme 
Le parfait abandon. 


Toutes les créatures 
Peu vent me délaisse(; 
Je saurai sans murmures 
Près de toi m'en passer. 
Et si tu me délaisses, 
o mon divin Trésor! 
N'ayant plus tes caresses, 
Je vcux sourire en cor. 
En paix je veux attendrc, 
Doux Jésus, ton retour, 
Et sans jamais suspendre 
Mes cantiques d'amour! 



on, rien ne m'inquiète, 
Hien ne peut me troubler. 
Plus haut que I'alouettc 
Mon àme sait voler! 
Au-dessus des nuages. 
Lc ciel est toujours bleu ; 
On touche les ri vagcs 
OÙ règne Ie bon Dieu ! 
J'attends en paix la gloirc 
Du céleste séjour, 
Car je troU\'c au ciboire 
Le doux fruit de tamotlr! 


.'lai 1t!9ï, 




LA VIERGE-MÈRE 


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J:f'Prodllclion (r"n lahlt,(w JI,'illl 1''''' <<(Wi1lrn. r1l 1894,<1 [a flrm,wele de S' Thé,"'p de l"EIIJ"nl-.Jbu" 


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DEUXIÈNIE PARTIE 


-
- 


Premiere poésie de Sæur Thérèse de l'Enrant
Jésus. 


La :Rosée divine 
ou Ie Lait virginal de Marie. 


Air: Noël d ..!.dmn. 


Mon doux Jésus, sur Ie sein de ta Mère 
Tu m'apparais tout rayonnant d'amour ; 
Oaigne à mon cæur révéler Ie mystère 
Qui t'exila du céleste séjour. 
Ah ! laisse-rnoi me cacher sous Ie voile 
Qui te dérobe à tout regard monel. 
Près de toi seulc, Ô matinale étoile, 
Man âme trouve un avant-goût du ciel ! 


Quand, au réveil d'une nouvelle aurore, 
Du soleil d'or on voit les premiers feux, 
La tendre ficur qui commence d'éclore 
Attend d'cn haut un baumc précieux : 
C'cst du matin la perle étincc1ante, 
Mystérieusc et pleinc de fraìcheur, 
Qui, produisant une sèvc abondante, 
Tout doucement fait entr'ouvrir la t1cur. 


C'est toi, Jésus, la Fleur à peine éclosc. 
Ie te contemple à ton premier éveil; 
C'est toi, Jésus, la ravissante rose, 
Lc frais bouton, gracieux et vermeil. 



-f./ 6 


Poésies. - Dellxième partie. 


Lcs bras si purs de ta Mère chérie 
Formcnt pour toi : berceau, trône royal. 
Ton doux soleil, c'est Ie sein de Marie, 
Ella J'osée esl Ie lail l 1 irginal! 


Mon Bien-Aimé, mon divin petit Frère, 
En ton regard je vois tout I'avenir : 
Bicntôt pour moi tu quitteras ta Mère ; 
Déjà I'amour te prcsse de souffrir ! 
Mais sur la croix, ô Fleur épanouie 1 
Je reconnais ton parfum matinal; 
Ie reconnais lcs pedes de lvlarie : 
Ton sang- dil'in C'C,\'t Ie lait l 1 irginal! 


Cette rosée, elle cst au sanctuaire, 
L'Angc voudrait s'en abreuver aussi ; 
Offrant à Dieu sa sublime prière, 
Comme saint Jean il redit : <<Le Voici!)) 
Oui, Ie voicÏ ce Verbc fait Bostie, 
Prètre éternel, Agncau sacerdotal! 
Le Fils de Dieu, c'est Ie Fils de Marie... 
Le Pain de /'.'lnge esl Ie lail lJirginal ! 


Le Séraphin se nourrit de la gloirc, 
Du pur amour et du bonheur parfait; 
Moi, faible enfant, je ne vois au ciboire 
Que la couleur, la figure du lait. 
Mais c'est Ie lait qui convient à I'enfance, 
Du Cæur divin, I'amour est sans égal... 
o lcndre amour, insondable puissance! 
Ma blanche Hoslie esl Ie lail virginal / 


2 févricr 1893. 


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La Reine dll cieL à sa petite .\larie. 


4 1 7 


La l{eine du ciel à sa petite MaFie. 


A une postulante nommée Marie. 


Air : Petit oiseau, dis, où vas-tu f' 


Je cherche un enfant qui ressemble 
A Jésus, mon unique Agneau, 
Afin de les cacher ensemble, 
Tous deux en un même berceau. 


L' Ange de la sainte patrie 
De ce bonheur serait jaloux ; 
Mais je Ie donne à toi, Marie, 
L'Enfant-Dieu sera ton Epoux! 


C'est toi-même que j'ai choisie 
Pour être de Jésus la sæur. 
Veux-tu lui tenir compagnie? 
Tu reposeras sur mon cæur I 


Jete bercerai sous Ie voile 
OÙ se cache Ie Roi des cieux, 
Mon Fils sera la seu(e étoile 
Désormais brill ante à tes yeux. 


Mais pour que, toujours, je t'abrite 
Sous mon voile, près de Jésus, 
II te faudra rester petite 
Avec d'enfantines vertus. 


Je veux que sur ton front rayonne 
La douceur et Ia pureté ; 
Mais (a vertu que je te donne 
Surtout, c'est la simplicité. 


Le Dieu, I'Unique en trois Personnes, 
Qu'adorent les anges tremblants... 
L'Eternel veut que tu lui donnes 
Le simple nom de Fleur des champs! 


27 



4 18 


Poésies. - Dellxième partie. 


Comme une blanche pâquerette 
Qui toujours regarde Ie ciel, 
Sois aussi la simple fleurelte 
Du petit Enfant de Noël. 


Le monde méconnaît les charmes 
Du Roi qui s'exile des cieux ; 
Bien souvent tu verras des larmes 
BriBer en ses doux petits yeux. 


II faudra qu'oubliant tes peines 
Pour réjouir l'aimable Enfant, 
Tu bénisses tes nobles chaînes, 
Et que tu chantes doucement... 


Le Dieu dont la toute-puissance 
Arrête Ie flat qui mugh, 
Empruntant les traits de I'enfance, 
Est devenu faible et petit. 


Le Verbe, Parole du Père, 
Qui, pour toi, s'exile ici-bas, 
Mon doux Agneau, ton petit Frère, 
Enfant, ne te parlera pas! 


Le silence est Ie premier gage 
De son inexprimable amour. 
Comprenant ce muet langage, 
Tu l'imiteras chaque jour. 


Et si parfois Jésus sommeille, 
Tu reposeras près de lui ; 
Son Cæur divin, qui toujours veille, 
Te servira de doux appui I 


Ne t'inquiète pas, Marie, 
De l'ouvrage de chaque jour; 
Ton seul travail en cette vie 
Doit être uniquement ('amour! 



La Reine dll cieL à sa petite Marie. 


4 1 9 


Et si quelqu'un vient à redire 
Que tes æuvres ne se voient pas: 
J'aime beallcoup
 pourras-tu dire: 
Voilà mon travail ici-bas. 


Jésus tressera ta couronne
 
Si tu ne veux que son amour; 
Si ton cæur à lui s'abandonne
 
II te fera régner un jour. 


Après la nuit de cette vie, 
Tu verras son três doux regard; 
Et là-haut ton âme ravie 
Volera sans aucun retard... 


Noël 1894. 


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4 2 0 


Poésies. - Dellxième partie. 


Dernière poésie de Sæur Thérèse de l'Enrant
Jésus. 


Pouvquoi je h'aime, ô Mavie! 


Air: La plainte du Mousse. 


Oh ! je voudrais chanter, Mère, pourquoi je t'aime 1 
Pourquoi ton nom si doux fait tressaillir mon cæur 1 
Et pourquoi de penser à ta grandeur suprême 
Ne saurait à mon âme inspirer de frayeur. 
Si je te contemplais dans ta sublime gloire, 
Et surpass ant l'éclat de tous les bienheureux ; 
Que je suis ton enfant, je ne pourrais Ie croire..... 
Marie, ah ! devant toi je baisserais les yeux. 


Il faut, pour qu'un enfant puisse chérir sa mère, 
Qu'elle pleure avec lui, partage ses douleurs. 
o Reine de mon cæur, sur la rive étrangère, 
Pour m'attirer à toi, que tu versas de pleurs ! 
En méditant ta vie écrite en l'Evangile, 
J'ose te regarder et m'approcher de toi ; 
Me croire ton enfant ne m'est pas difficile, 
Car je te vois mortelle et souffrant comme moi. 


Lorsqu'un Ange des cieux t'offre d'être la Mère 
Du Dieu qui doit régner to ute l'éternité, 
Je te vois préférer, quel étonnant mystère ! 
L'ineffable trésor de la virginité. 
Je comprends que ton âme, Ô Vierge immaculée, 
Soit plus chère au Seigneur que Ie divin séjour. 
Je comprends que ton âme, humble et douce vallée, 
Contienne mon Jésus, l'Océan de l'amour 1 


Je t'aime, te disant la petite servante 
Du Dieu que tu ravis par ton humilité. 
Cette grande vertu te rend toute-puissante, 
Elle attire en ton cæur la Sainte Trinité ! 



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OÙ se trouve actuellement la << Vierge de la chambre de Thérèse )>. 


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POllrqlloi je l'aime, ô Marie! 


4 21 


Alors l'Esprit d'amour te couvrant de son ombre, 
Le Fils égal au Père en toi s'est incarné... 
De ses frères pécheurs bien grand sera Ie nombre, 
Puisqu'on doit I'appeler : Jésus, ton premier-né! 


Marie, ah I tu Ie sais, malgré ma petitesse, 
Comme toi je possède en moi Ie Tout-Puissant. 
Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse : 
Le trésor de la Mère appartient à l'enfant... 
Et je suis ton enfant, Ô ma Mère chérie I 
Tes vertus, ton amour ne sont-ils pas à moi ? 
Aussi, lorsqu'en mon creur descend la blanche Hostie, 
Jésus, ton doux Agneau, croit reposer en toi ! 


Tu me Ie fais sentir, ce n'est pas impossible 
De marcher sur tes pas, Ô Reine des élus I 
L'étroit chemin du ciel, tu l'as rendu visible 
En pratiquant toujours les plus humbles vertus. 
Marie, auprès de toi j'aime à rester petite; 
Des grandeurs d'ici-bas je vois la vanité. 
Chez sainte Elisabeth recevant ta visite, 
J'apprends à pratiquer I'ardcnte charité. 


Là, j'écoute à genoux, douce Reine des Anges, 
Le cantique sacré qui jaillit de ton cæur; 
Tu rn'apprends à chanter les divines louanges, 
A me glorifier en Jésus, mon SauJJeur. 
Tes paroles d'amour sont de mystiques roses 
Qui doivent embaumer les siècles à venir : 
En toi, Ie Tout-Puissant a fait de grandes choses .- 
Je veux les méditer, afin de I'en bénir. 


Quand Ie bon saint Joseph ignore Ie miracle 
Que tu voudrais cacher dans ton humilité, 
Tu Ie laisses pleurer tout près du tabernacle 
Qui voile du Sauveur la divine beauté. 
Oh I que je I'aime encor ton éloquent silence! 
Pour moi, c'est un concert doux et mélodieux 
Qui me dit la grandeur et la toute-puissance 
D'une âme qui n'attend son see ours que des cieux... 



4 2 2 


Poésies. - Dellxième partie. 


Plus tard, à Bethléem, ô Joseph, Ô Marie, 
Je vous vois repoussés de taus les habitants; 
Nul ne veut recevoir en son hôtellerie 
De pauvres étrangers... la place est pour les grands t 
La place est pour les grands, et c'est dans une étable 
Que la Reine des cieux doit enfanter un Dieu. 
o Mère du Sauveur, que je te trouve aimable ! 
Que je te trouve gran de en un si pauvre lieu 1 


Quand je' vois l'Eternel enveloppé de langes, 
Quand, du Verbe divin, j'entends Ie faible cri... 
Marie, à cet instant, envierais-je les Anges ? 
Leur Seigneur adorable est mon Frère chéri 1 
Oh I que je te bénis, toi qui sur nos rivages 
As fait épanouir cette divine Fleur t 
Que je t'aime, écoutant les bergers et les mages, 
Et gardant avec soin toute chose en tOil cæur / 


Ie t'aime, te mêlant avec les autres femmes 
Qui, vers Ie Temple saint, ont dirigé leurs pas; 
J e t'aime, présentanlle Sauveur de nos âmes 
Au bienheureux vieillard qui Ie presse en ses bras; 
D'abord en souriant j'écoute son cantique ; 
Mais bientõt ses accents me font verser des pleurs... 
Plongeant dans I'avenir un regard prophétique, 
Siméon te présente un g/aive de dou/eurs ! 


o Reine des martyrs, jusqu'au soir de ta vie 
Ce glaive douloureux transpercera tan cæur. 
Déjà tu dois quitter Ie sol de ta patrie, 
Pour éviter d'un roi la jalouse fureur. 
Jésus sommeille en paix sous les plis de ton voile, 
Joseph vient te prier de partir à I'instant; 
Et ton obéissance aussitÕt se dévoile : 
Tu pars sans nul retard et sans raisonnement. 


Sur la terre d'Egypte, il me semble, õ Marie, 
Que dans la pauvreté ton cæur reste joyeux; 
Car Jésus n'est-il pas la plus belle patrie? 
Que t'impone l'exil ?.. Tu possèdes les cieux 



Pourquoi je t'aime, ô .\farie! 


4 23 


Mais à Jérusalem une amère tristesse, 
Comme un vaste océan, vient inonder ton cæur... 
Jésus, pendant trois jours, se cache à ta tendresse. 
Alors c'est bien l'exil dans to ute sa rigueur ! 


Enfin tu l'aperçois, et I'amour te transporte... 
Tu dis au bel Enfant qui charme les Docteurs : 
<< 0 mon Fils, pourquoi done agis-tu de la sorte ? 
<< Voilà ton père et moi qui te cherchions en pleUl"S /... 
 
Et l'Enfant-Dieu répond - oh I quel profond mystère! - 
A la Mère qu'il aime et qui lui tend les bras: 

 Pourquoi me eherchie:ï,-vous ?... Aux æuvres de mon Père 
<< Je dois penser déjà !... Ne n.e ie SaJ1e:t-vous pas? 
 


L'Evangile m'apprend que, croissant en sagesse, 
A .Marie, à Joseph, Jésus reste soumis; 
Et mon cæur me révèle avec queUe tendresse 
11 obéit toujours à ses parents chéris. 
.Maintenant je comprends Ie mystère du Temple, 
La réponse, Ie ton de mon aimable Roi : 
Mère, ce doux Enfant veut que tu sois l'exemple 
De l'åme qui Ie cherche en la nuit de la foi... 


Puisque Ie Roi des Cieux a voulu que sa Mère 
FOt soumise à la nuit, à l'angoisse du cæur, 
Alors, c'est donc un bien de souffrir sur la terre ? 
Qui !... souffrir en aimant, c'est Ie plus pur bonheur ! 
Tout ce qu'il m'a donné, Jésus peut Ie reprendre, 
Dis-Iui de ne jamais se gêner avec moi ; 
II peut bien se cacher, je consens å I'attendre 
Jusqu'au jour sans couchant où s'éteindra ma foi. 


Je sais qu'à Nazareth, Vierge pleine de grâces, 
Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus; 
Point de ravissements, de miracles, d'extases 
N'embellissent ta vie, ð Reine des élus! 
Le nombre des petits est bien grand sur la terre, 
Ils peuvent, sans trembler, vers toi lever les yeux ; 
Par Ia commune voie, incomparable Mère, 
II te plaît de marcher pour les guider aux cieux I 



4 2 4 


Poésies. - Dellxième partie. 


Pendant ce triste exil, ô ma Mère chérie, 
Je veux vivre avec toi, te suivre chaque jour; 
Vierge, en te contemplant je me plonge ravie, 
Découvrant dans ton cæur des abîmes d'amour ! 
Ton regard maternel bannit tautes mes craintes : 
11 m'apprend à pleurer, il m'apprend à jouir. 
Au lieu de mépriser les jours de fêtes saintes, 
Tu veux les partager, tu daignes les bénir. 


Des époux de Can a voyant l'inquiétude 
Qu'ils ne peuvent cacher, car ils manquent de vin, 
Au Sauveur tu Ie dis, dans ta sollicitude, 
Espérant Ie secours de son pouvoir divino 
Jésus semble d'abord repousser ta prière : 

 Qu'importe, répond-i1, femme, à POllS comme à moi?>> 
Mais, au fond de son cæur il te nom me sa Mère, 
Et son premier miracle il l'opère pour toi ! 


Un jour que les pécheurs écoutent la doctrine 
De Celui qui voudrait au ciel les recevoir : 
Je te trouve avec cux, Mère, sur la colline ; 
Quelqu'un dit à Jésus que tu voudrais Ie voir. 
Alors ton divin Fils, devant la foule entière, 
De son amour pour nous montre l'immensité ; 
II dit : << Quel est mOl1 frère, et ma sæur,et 11la mère, 
<< Si ce n'est celui-là qui fait ma volonté? >> 


o Vierge immaculée, ð Mère la plus tendre ! 
En écoutant Jésus tu ne t'attristes pas, 
Mais tu te réjouis qu'il nous fasse com prendre 
Que notre âme devient sa famille ici-bas. 
Oui, tu te réjouis qu'il nous donne sa vie, 
Les trésors in finis de sa Divinité 1 
Comment ne pas t'aimer, te bénir, ð Marie! 
Voyant, à notre égard, ta générosité ?... 


Tu nous aimes vraiment comme Jésus nous aime, 
Et tu consens pour nous à t'éloigner de luL 
Aimer, c'est tout donner, et se donner soi-même : 
Tu voulus Ie prouver en restant notre appui. 



POlirqlioi je t'aime, ò Marie! 


4 2 5 


Le Sauveur connaissait ton immense tendresse, 
11 savait les secrets de ton cæur maternel... 
Refuge des pécheurs, c'est à toi qu'il nous laisse 
Quand il quitte la croix pour nous attendre au ciel ! 


Tu m'apparais, Marie, au sommet du Calvaire, 
Debout, près de la Croix, comme un prêtre à I'autel ; 
Offrant, pour apaiser la justice du Père, 
Ton bien-aimé Iésus, Ie doux Emmanuel. 
Un prophète I'a dit, ð Mère désolée : 
<< Il n'est pas de dou/eur semblable à ta dou/eur ! >> 
o Reine des martyrs, en restant exilée, 
Tu prodigues pour nous tout Ie sang de ton cæur ! 


La maison de saint I ean devient ton seul asile ; 
Le fils de Zébédée a remplacé Jésus ! 
C'est Ie dernier détail que donne l'Evangile : 
De la Vierge Marie il ne me parle plus... 
Mais son profond silence, ð ma Mère chérie, 
Ne révèle-t-il pas que Ie Verbe 
ternel 
Veut lui-même chanter les secrets de ta vie 
Pour charmer tes enfants, taus les élus du ciel ? 


Bientôt je I'entendrai cette douce harmonie; 
Bientðt, dans Ie beau ciel, je vais allcr te voir! 
Toi qui vins me sotlrire au matin de ma vie, 
Viens me sourire encor... Mère, voici /e soir ! 
Ie ne crains plus l'éclat de ta gloire suprême; 
Avec toi j'ai souffert... et je veux maintenant 
Chanter sur tes genollx, Vierge, pourquoi je t'aime..... 
Et redire à jamais que je suis ton enfant! 


Mai 18g7- 


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4 2 6 


Poésies. - Dellxième partie. 


A saint Joseph. 


Air: Par les chants les plus magnifiques. 


Joseph, votre admirable vie 
Se passa dans l'humilité ; 
Mais de J ésus et de Marie 
Vous contempliez la beauté ! 
Le Fils de Dieu dans son enfance, 
Plus d'une fois, avec bonhcur, 
Soumis à votre obéissance 
S'est reposé sur votre cæur ! 


Comme vous dans la solitude 
Nous servons Marie et Usus; 
Leur plaire est notre seule étude, 
Nous ne désirons rien de plus. 
Sainte Thérèse, Notre Mère, 
En vous se confiait toujours ; 
Elle assure que sa prière 
Vous I'exauciez d'un prompt secours. 


Quand I'épreuve sera finie, 
Nous en avons Ie doux espoir, 
Près de la divine Marie, 
o Père, nous irons vous voir! 
Alors no us lirons votre histoire 
Inconnue au monde mortel ; 
Nous découvrirons votre gloire 
Et la chanterons dans Ie ciel. 


. 



.-1 mOll .tnge gm'dien. 


4 2 7 


Amon Ange gardien. 


Air : Par les chants les plus magnijìques, 


Glorieux gardien de mon âme, 
Toi qui brilles dans le beau ciel 
Com me une douce et pure flam me, 
Près du trône de l'Eternel ; 
Tu viens pour moi sur cette terre, 
Et m'éclairant de ta splendeur, 
Bel Ange, tu deviens mon frère, 
1\lon ami, mon consolateur ! 
Connaissant ma grande faiblesse, 
Tu me diriges par Ja main; 
Et je te vois, avec tendresse, 
Oter la pierre du chemin. 
Toujours ta douce voix m'invite 
A ne regarder que Jes cieux; 
Plus tu me vois humble et petite, 
Et plus ton front est radieux. 
o toi qui traverses l'espace 
Plus promptement que les éclairs, 
Vole bien souvent à ma place 
Auprès de ceux qui me sont chers: 
De ton aile sèche leurs larmes, 
Chante combien Jésus est bon! 
Chante que souffrir a des charmes, 
Et tout bas murmure mon nom. 


Je veux, pendant ma courte vie, 
Sauver mes frères les pécheurs ; 
o bel Ange de la patrie, 
Donne-moi tes saintes ardeurs. 
Je n'ai rien que mes sacrifices, 
Et mon austère pauvreté ; 
Unis à tes pures délices, 
Offre-les à la Trinité. 



./28 


Poésies. - Dellxième partie. 


A toi, Ie fOyaume et la gloire, 
Les richesses du Roi des rois. 
A moi, Ie Pain du saint ciboire, 
A moi, Ie trésor de la Croix. 
Avec la Croix, avec I'Hostie, 
A vec ton céleste secours, 
J'attends en paix, de l'autre vie, 
Le bonheur qui dure toujours ! 


Février 1897. 



A mes petits Frères dll cieL, les saints Innocents. 429 


A roes petits Rvèves du <J;iel, 
les 
aints Inno<rents. 


Air : Lc fiL de La Vierge ou La Rose mousse. 


<<Le Seigneur rassemblera les petits Agneaux 
et les prendra sur son sein.)) Is., XL, II. 
<< Heureux ceux que Dieu tient pour justes 
sans les reuvres I car à régard de ceux qui 
font les reuvres, la récompense n'est point 
regardée comme une grâce, mais comme une 
chose duc. C'cst donc gratuitement que ceux 
qui ne font pas les æuvres sont justifiés par 
la grâce, en vertu de la Rédemption dont 
Jésus-Christ est I'Auteur. )) 
Rom., IV, 4. 5, 6. 


Heureux petits enfants ! avec queUes tendresses 
Le Roi des deux 
Vous_ bénit autrefois, et combla de caresses 
Vos fronts joyeux 1 
De tous les Innocents vous étiez la figure, 
Et j'entrevois 
Les biens que, dans Ie ciel, vous donne sans mesure 
Lc Roi des rois. 


Vous avez contemplé les immenses richesses 
Du paradis, 
Avant d'avoir connu nos amères tristesses, 
Chers petits lis! 
o boutons parfumés, moissonnés dès I'aurore 
Par Ie Seigneur... 
Le doux solei I d'amour qui sut vous faire édore, 
Ce fut son Cæur ! 


Quels ineffables soins, quelle tendresse exq uise, 
Et quel amour 
Vous prodigue ici-bas notre Mère l'Eglise, 
Enfants d'un jour! 
Dans ses bras maternels vous fûtes en prémices 
Offerts à Dieu. 
Toute l'éternité vous ferez les délices 
Du beau ciel bleu, 



4 30 


Poésies. - Dellxième pm"tie. 


Enfants, vous composez Ie virginal cortège 
Du doux Agneau ; 
Et vous pouvez redire, étonnant privilège I 
Un chant nouveau. 
Vous êtcs, sans combats, parvenus à la gloire 
Des conquérants; 
Le Sauveur a pour vous remporté la victoire, 
Vainqueurs charmants I 


On ne voit point britler de pierres précieuses 
Dans vos cheveux, 
Seul, Ie reflet doré de vos boucles soyeuses 
Ravit les cieux... 
Les trésors des élus, leurs palmes, leurs couronnes
 
Tout est à vous I 
Dans la sainte patrie, enfants, vos riches trðnes 
Sont leurs genoux. 


Ensemble vous jouez avec les petits anges 
Près de l' autel ; 
Et vos chants enfantins, gracieuses phalanges, 
Charment Ie ciel I 
Le bon Dieu vous apprend comment il fait les roses
 
L'oiseau, les vents; 
Nul génie ici-bas ne sait autant de choses 
Que vous, Enfants ! 


Du firmament d'azur, soulevant tous les voiles 
Mystérieux, 
En vos petites mains vous prenez les étoiles 
Aux mille feux. 
En courant vous laissez une trace argentée ; 
SOLI vent Ie soir, 
Quand je vois la blancheur de la route lactée, 
Je crois vous voir..... 


Dans les bras de Marie, après toutes vos fêtes, 
Vous accourez; 
Sous son voile étoilé cachant vos blondes lêles, 
Vous sommeiIlez... 



A mes petits Frères dll cieL, Les saints Innocents. 43 I 


Charmants petits lutins, votre enfantinc audace 
Plait au Seigneur; 
Vous osez caresser son adorable Face, 
QueUe faveur I 


C'est vous que Ie Seigneur me donna pour modèle, 
Saints Innocents I 
J e veux être ici-bas votre image fidèle, 
Petits enfants. 
Ah I daignez m'obtenir les vertus de I'enfance ; 
Votre candeur, 
Votre abandon parfait, votre aimable innocence 
Charment mon creur. 


o Seigneur, tu connais de mon âme exilée 
Les væux ardents : 
Je voudrais moissonner, beau Lis de la vaIlée, 
Des lis brillants... 
Ces boutons printaniers, je les cherche et les aime 
Pour ton plaisir ; 
Sur eux daigne verser I'eau sainte du baptême : 
Viens les cueillir ! 


Oui, je veux augmenter la candide phalange 
Des Innocents; 
Ma joie et mes douleurs, j'offre tout en échange 
D'âmes d'enfants. 
Parmi ces Innocents je réclame une place, 
Roi des élus, 
Comme eux je veux au ciel baiser ta douce Face, 
o mon Jésus 1 


Février l8g7. 


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4 3 2 


Poésies. - Dellxième partie. 


La mélodie de sainte eé<dle. 


<< Pendant Ie son des instruments, Cécile 
chantait en son cæur. >> 
OFF. DE L'EGLISE. 


o Sainte du Seigneur, je contemple ravie 
Le sillon lumineux qui demeure après toi: 
Je crois entendre encor ta douce mélodie, 

ui, ton céleste chant arrive jusqu'à moi ! 
De mon âme exilée écoute la prière, 
Laissc-moi reposer sur ton cæur virginal: 
Ce lis immaculé qui brilla sur la terre 
D'un éclat merveilleux et presq ue sans égal. 


o très chaste colombe, en traversant la vie 
Tu ne cherchas jamais d'autre époux que Jésus ; 
Ayant choisi ton âme, il se l'était unie, 
La trouvant embaumée et riche de vertus. 
Cependant un mortel, radieux de jeunesse, 
Respira ton parfum, blanche et céleste fleur ; 
Afin de te cueillir, de gagner ta tendresse, 
Valérien voulut te donner tout son cæur. 
Bientõt il prépara des noces magnifiques, 
Son palais retentit de chants mélodieux; 
Mais ton cæur virginal redisait des cantiques 
Dont l'écho tout divin s'élevait jusqu'aux cieux... 
Que pouvais-tu chanter si loin de ta patrie, 
Et voyant près de toi ce fragile mortel ? 
Sans dome tu voulais abandonner la vie 
Et t'unir pour jamais à Jésus dans Ie ciel ? 
Mais non! j'entends vibrer ta lyre séraphique, 
Lyre de ton amour, dont l'accent fut si doux; 
Tu chantais au Seigneur ce sublime cantique : 
<< Conserve mon cæur pur, JéSZlS, mon tendre Epoux / >> 
Ineffable abandon I divine mélodie! 
Tu révèles l'amour par ton céleste chant: 



Mélodie de sainte CéciLe. 


433 


L'amour qui ne craint pas, qui s'endort et s'oublie 
Sur Ie Cæur de son Dieu, comme un petit enfant... 


Dans la voûte d'azur parut la blanche étoile 
Qui venait éclairer, de ses timides feux, 
La lumineuse nuit qui nous montra sans voile 
Le virginal amour des époux dans les cieux. 


Alors Valérien rêvait la jouissance, 
Cécile, ton amour était tout son désir; 
II trouva plus encor dans ta noble alliance: 
Tu lui montras d'cn haut l'éternel avenir! 
(< Jeune ami, lui dis-tu, près de moi toujours veille 
<< Un Ange du Seigneur qui garde mon cæur pur; 
(< Il ne me quitte pas, même quand je sommeille, 
(< Et me couvre joyeux de ses ailes d'azur. 
(< La n uit, je vois briller son aimable visage 
(< D'un éclat bien plus doux que les feux du matin; 
(< Sa face me paraît la transparente image, 
<< Le pur rayonnement du Visage divino >> 
Valérien reprit : << Montre-moi ce bel Ange, 
(< Afin qu'à ton serment je puisse ajouter foi ; 
<< Autrement, crains déjà que mon amour ne change 
(< En terrible fureur, en haine contre toi. >> 


o colombe cachée aux fentes de la pierre, 
Tu ne redoutais pas les filets du chasseur ! 
La Face de Jésus te montrait sa lumière, 
L'Evangile sacré reposait sur ton cæur... 
Tu lui dis aussitðt avec un doux sourire : 
<< Mon céleste Gardien exauce ton désir; 
<< Bientðt tu Ie verras, il daignera te dire 
<< Que pour voler aux cieux, tu dois être martyr... 
(< Mais avant de Ie voir, il faut que Ie baptème 
<< Répande dans ton âme une sainte blancheur; 
<< Il faut que Ie vrai Dieu l'habite par lui-même, 
(< Il faut que l'Esprit-Saint donne vie à ton cæur. 
28 



434 


Poésies. - Dellxième partie. 


<< Le Verbe, Fils du Père, et Ie Fils de Marie, 
<< Dans son immense amour s'immole sur l'autel ; 
<< Tu dois aller t'asseoir au Banquet de la vie, 
<< Afi n de recevoir J ésus, Ie Pain d u ciel. 
<< Alors Ie Séraphin t'appellera son frèrc, 
<< Et, voyant dans ton cæur Ie trðne de son Dieu, 
<< Il te fera quitter les plages de la terre: 
<< Tu verras Ie séjour de cet esprit de feu. >> 
- << Je sens brûler mon cæur d'une nouvelle flamme >>
 
S'écria, transformé, I'ardent patricien; 
<< Je veux que Ie Seigneur habite dans mon âme, 
<< Cécile, mon amour sera digne du tien ! >> 


Revêtu de la robe, emblème d'innocence, 
Valérien put voir Ie bel Ange des cieux ; 
11 contempla ravi sa sublime puissance, 
11 vit Ie doux éclat de son front radieux. 
Le brillant Séraphin tenait de fraîches roses, 
Il tenait de beaux lis éclatants de blancheur... 
Dans les jardins du ciel, ces fleurs étaient écloses 
Sous les rayons d'amour de l'Astre créateur. 


- << Epoux chéris des cieux, les roses du martyre 
<< Couronneront vos fronts, dit l'Ange du Seigneur. 
<< Il n'est pas une voix, il n'est pas une lyre 
<< Capable de chanter cette grande faveur. 
<< Je m'abîme en mon Dieu, je contemple ses charmes, 
<< Mais je ne puis pour lui m'immoler et souffrir, 
<< Je ne puis lui donner ni mon sang, ni mes larmes; 
<< Pour dire mon amour, je ne saurais mourir. 
<< La pureté, de l'Ange est Ie brillant panage, 
<< Son immense bonheur ne doit jamais finir ; 
<< Mais sur Ie Séraphin vous avez I'avantage : 
<< Vous pouyez être purs et vous pouvez souffrir ! 


<< De la virginité, vous voyez Ie symbole 
<< Dans ccs lis embaumés, doux présent de I' Agneau ; 
<< Vous serez couronnés de la blanche auréole, 
<< Vous chanterez toujours Ie cantiquc nouveau... 



MéLodie de sainte CéciLe. 


435 


<< Votre chaste union enfantera des âmes 
<< Qui ne rechercheront d'autre époux que Jésus ; 
<< Vous les verrez briller comme de pures fiammes, 
<< Près du trðne divin, au séjour des élus. >> 


Cécile, prête-moi ta douce mélodie ; 
Je voudrais convertir à Jésus tant de cæurs ! 
Je voudrais, comme toi, sacrifier ma vie, 
Je voudrais lui donner tout mon sang et mes pleurs... 
Obtiens-moi de goûter, sur Ja rive étrangère, 
Le parfait abandon, ce doux fruit de l'amour ; 
o Sainte de mon cæur! bientðt, loin de la ,terre, 
Obtiens-moi de voler près de toi, sans retour... 
28 avril r8g3, 



4 3 6 


Poésies. - Deuxième partie. 


ßantique de sainte Agnès. 


Air : Le Lac (NIEDERMEYER). 


Le Christ est mon amour, il est toute ma vie, 
II est Ie Fiancé qui seul ravit mes yeux ; 
J'entends déjà vibrer de sa douce harmonie 
Les sons mélodieux. 


Mes cheveux sont ornés de pierres précieuses, 
Déjà brille à mon doigt son anneau nuptial; 
II a daigné couvrir d'étoiles lumineuses 
Mon manteau virginal. 


II a paré ma main de perles sans pareilles, 
II a mis à mon cou des colliers de grand prix; 
En ce jour bienheureux, brillent à mes oreilles 
De célestes rubis. 


Qui, je suis fiancée à Celui que les Anges 
Serviront en tremblant toute I'éternité ; 
La lune et Ie solei! racontent ses louanges, 
Admirent sa beauté. 


Son empire est Ie ciel, sa nature est divine, 
Une Vierge ici-bas, pour Mère, i[ se choisit; 
Son Père est Ie vrai Dieu qui n'a pas d'origine, 
II est un pur esprit. 


Lorsque j'aime Ie Christ et lorsque je Ie touche, 
Mon cæur devient plus pur, je suis plus chaste encor; 
De la virginité, Ie baiser de sa bouche 
M'a donné Ie trésor... 


II a déjà posé son signe sur ma face, 
Afin que nul amant n'ose approcher de moi ; 
Mon cæur est soutenu par Ia divine grâce 
De mon aimable Roi. 



Cantique de sainte Agnès. 


4 3 7 


De son sang précieux je suis tout empourprée, 
Je crois goûter déjà les délices du dell 
Et je puis recueillir sur sa bouche sacrée 
Le lait avec Ie miel. 


Aussi je ne crains rien, ni Ie fer, ni la flamme, 
Non, rien ne peut troubler man ineffable paix; 
Et Ie feu de l'amour qui consume mon âme 
Ne s'éteindra jamais... 


21 janvier 18g6. 



438 


Poésies. - Deuxième partie. 


Au Vénérable Théophane Vénard. 


Air: Les adieux du }.fal.tyr. 


Tous les élus célëbrent tes louanges, 
o Théophane, angélique martyr! 
Et je Ie sais, dans les saintes phalanges, 
Le Séraphin aspire à te servir. 
Ne pouvant pas, sur la rive étrangère, 
Mêler ma voix à celie des élus, 
Je veux du moins, sur cette pauvre terre, 
Prendre ma lyre et chanter tes vertu5. 


Ton court exil fut comme un doux cantique 
Dont les accents savaient toucher les cæurs, 
Et, pour Jésus, ton âme poétique, 
A chaque instant, faisait naitre des fieurs... 
En t'élevant vers la céleste sphère, 
Ton chant d'adieu fut encore printanier; 
Tu murmurais : << J..loi, petit éphémère, 
<< Dans Ie beau ciel, je m'en vais Ie premier! >> 


Heureux martyr, à l'heure du supplice, 
Tu savourais Ie bonheur de souffrir! 
Souffrir pour Dieu te semblait un délice : 
En souriant, tu sus vivre et mourir. 
A ton bourreau tu t'empressas de dire, 
Lorsqu'il t'offrit d'abréger ton tourment : 
<< Plus durera mon douloureux martyre, 
<< Mieux ça vaudra, plus je serai content! >> 


Lis virginal, au printemps de ta vie, 
Le Roi du ciel entendit ton désir; 
Je vois en toi << La fleur épanouie 
Que Ie Seigneur cueillit pour son plaisir >>. 
Et maintenant tu n'es plus exilée, 
Les bienheureux admirent ta splendeur ; 
Rose d'amour, la Vierge immaculée 
De ton parfum respire la fraîcheur... 



All \'énérabLe Théophane \"énard. 


4 3 9 


Soldat du Christ, ah ! prête-moi tes armes ; 
Pour les pécheurs, je voudrais ici-bas 
Lutter, souffrir, donner mon sang, mes larmes ; 
Protège-moi, viens soutenir mon bras. 
Je veux pour eux, ne cessant pas la guerre, 
Prendre d'assaut Ie royaume de Dieu ; 
Car Ie Seigneur apporta sur la terre, 
Non pas la paix, mais Ie glaive et Ie feu. 


J e la chéris. cette plage infidèle 
Qui fut l'objet de ton ardent amour; 
A vee bonheur je volerais vers eIle, 
Si mon Jésus Ie demandait un jour... 
l\\ais devant lui s'effacent les distances; 
II n'est qu'un point tout ee vaste univers I 
Mes actions, mes petites souffrances 
Font aimer Dieu jusqu'au delà des mers. 


Ah I si j'étais une fleur printanière 
Que Ie Seigneur voulût bientðt cueillir ! 
Descends du ciel à mon heure dernièrc, 
Je t'en conjure, Ô bienheureux Martyr ! 
De ton amour aux virginales flammes, 
Viens m'embraser en ce séjour mortel, 
Et je pourrai voler avec les âmes 
Qui formeront ton cortège éternel. 


2 février 1897. 





 
-- . 
.. 



TROISIÈME PARTIE 


----

 


La BeJ!gèFe de Domremy 
éeoutant ses Voix. 


Fragments. 


RÉCRÉATlOH PIli USE 


Moi, Jeanne la bergère, 
Je chéris mon troupeau; 
Ma houlette est légère 
Et j'aime mon fuseau. 


J'aime la solitude 
De ce joli bosquet; 
J'ai la douce habitude 
D'y venir en secret. 


J'y tresse une couronne 
De belles fleurs des champs; 
Je l'offre à la Madone 
Avec mes plus doux chants. 


J'admire la nature, 
Les fleurs et les oiseaux; 
Du ruisseau qui murmure 
J e contem pIe les eaux. 


Les vallons, les cam pagnes 
Réjouissent mes yeux; 
Le sommet des montagnes 
Me rapproche des cieux. 



44 2 


Poésies. - Troisième partie. 


J'entends des voix étranges 
Qui viennent m'appeler... 
Je crois bien que les anges 
Ooivem ainsi parler. 


l'interroge l'espace, 
J e contemple les cieux : 
Je ne vois nulle trace 
O'êtres mystérieux. 


Franchissant Ie nuage 
Qui doit me les voiler, 
Au céleste rivage 
Que ne puis-je voler I 


Sainte Catherine et Sainte Marguerite. 
Air: L'Ange et l"àme. 
Aimable enfant, notre douce compagne, 
Ta voix si pure a pénétré Ie ciel, 
L' Ange gardien qui tôujours t'accompagne 
A présenté tes væux à l'Elernel. 
Nous descendons de son céleste empire, 
Où nous régnons pour une éternité; 
C'est par nos voix que Oieu claigne te dire 
Sa volonté. 
II faut partir pour sauver la patrie, 
Garder sa foi, lui conserver l'honneur; 
Le Roi des cieux et la Vierge Marie 
Sauront toujours rendre ton bras vainqueur. 
(Jeanne pLeure.) 
Console-toi, Jeanne, sèche tes larmes, 
Prête l'oreille et regarde les cieux : 
Là, tu verras que souffrir a des charmes, 
Tu jouiras de chants harmonieux. 
Ces doux refrains fortifieront ton àme 
Pour Ie combat qui cloit bientõt venir; 
Jeanne, il te faut un amour tout de fiamme, 
Tu dois souffrir ! 



La Bergè1'e de Domrem.'I," écolltant ses voix. 4.1-3 


Pour l'âme pure, en la nuit de la terre, 
L'unique gloire est de porter la croix; 
Un jour au ciel, ce sceptre tout austère 
Sera plus beau que Ie sceptre des rois. 
Saint Michel. 
Air : Parte{, hérauts. 


Je suis Michel, Ie gardien de la France, 
Grand Général au royaume des cieux: 
Jusqu'aux enfers j'exerce ma puissance, 
Et Ie démon en est tout envieux. 
Jadis aussi, très brillant de lumière, 
Satan voulut régner dans Ie saint lieu; 
Mais je lançai comme un bruit de tonnerre 
Ces mots: << Qui peut égaler Dieu ? >> 
Au même instant la divine vengeance, 
Creusant l'abîme, y plongea Lucifer; 
.car pour I'ange orgueilleux il n'est point de clémence, 
II mérite l'enfer. 



ui, c'est l'orgueil qui, renversant cet ange, 
De Lucifer a fait un réprouvé : 
Plus tard aussi, l'homme chercha la fange, 
Mais de secours i1 ne fut pas privé. 
C'est l'Eternel, Ie Verbe égal au Père, 
Qui, revêtant la pauvre humanité, 
Régénéra son æuvre tout entière 
Par sa profonde humilité. 
Ce même Dieu daigne sauver la France; 
Mais ce n'est pas par un grand conquérant. 
II rejette l'orgueil et prend de préférence 
Un faible bras d'enfant. 


Jeanne, c'est toi que Ie ciel a choisie, 
II faut partir pour répondre à sa voix; 
II faut quitter tes agneaux, ta prairie, 
Ce frais vallon, la campagne et les bois. 
Arme ton bras! vole et sauve la France! 
Va... ne crains rien, méprise Ie danger; 
Va ! ie saurai couronner ta vaillance, 
Et tu chasseras l'étranger. 



444 


Poésies. - Troisi
me partie. 


Prends cette épée et la porte à la guerre ; 
Depuis longtemps Dieu la gardait pour toi : 
Prends pour ton étendard une blanche bannière, 
Et va trouver Ie roi... 


Jeanne seliLe. 
Air: La plainte du Mousse. 


Pour vous seul, ð mon Dieu, je quitterai man père, 
Taus mes parents chéris et man clacher si beau. 
Pour vous je vais partir et combattre à la guerre, 
Pour vous je vais laisser man vallon, man troupeau. 
Au lieu de mes agneaux je conduirai l'armée... 
Je vous donne ma joie et mes dix-huit printemps I 
Pour vous plaire, Seigneur, je manierai l'épée, 
Au lieu de me jouer avec les fleurs des champs. 
Ma voix, qui se mêlait au souffle de la brise, 
Doit bientðt retentir jusqu'au sein du combat; 
Au lieu du son rêveur d'une cloche indécise, 
J'entendrai Ie grand bruit d'un peuple qui se bat I 
Je désire la croix, j'aime Ie sacrifice: 
Ah I daignez m'appeler, je suis prête à souffrir. 
Souffrir pour votre amour, ð Maître, c'est délice ! 
Jésus, man Bien-Aimé, pour vous je veux mourir... 


Saint Michel. 


Air : Les Rameaux (de FAURE). 


II en est temps, Jeanne, tu dais partir. 
C'est Ie Seigneur qui t'arme pour la guerre; 
Fille de Dieu, ne crains pas de mourir, 
Bientðt viendra l'éternelle lumière I 


Sainte Marguerite. 
o douce enfant, tu régneras. 
Sainte Catherine. 
Tu suivras de I' Agneau la trace virginale... 


Les deux Saintes ensembLe. 
Comme nous tu chanteras 
Du Dieu Très-Haut, la puissance royale. 



La Bergèl'e de D011l1'emy éCOlilant ses voix. 445 


Saint Michel. 
Jeanne, ton nom est écrit dans les cieux, 
Avec les noms des sauveurs de la France; 
Tu brilleras d'un éclat merveilleux, 
Comme une reine en sa magnificence. 


Les saintes offrant à Jeanne La paLme et La couronne. 


Avec bonheur nous contemplons 
Ce reflet qui déjà sur ta tête rayonne, 
Et du ciel nous t'apportons 


Sainte Catherine. 


La palme du martyre 


Sainte Marguerite. 
Et la couronne. 


Saint Michel, présentant l'épée. 
II faut combattre avant d'être vainqueur; 
Non, pas encor la palme et la couronne ! 
Mérite-Ies dans les champs de }'honneur; 
Jeanne, entends-tu Ie canon qui résonne ? 


Les Saintes ensembLe. 
Dans les combats nous te suivrons, 
Nous te ferons toujours remporter la victoire, 
Et bientðt nous poserons 
Sur ton front pur l'auréole de gloire. 


Jeanne seuLe. 


Avec vous, saintes bien-aimées, 
Je ne craindrai pas Ie danger; 
Je prierai Ie Dieu des armées, 
Et je chasserai I'étranger. 
J'aime la France, ma patrie; 
Je veux Iui conserver la foi, 
Je lui sacrifierai ma vie 
Et je combattrai pour mon roi. 
Non, je ne crains pas de mourir, 



4-1-6 


Poésies. - Troisième partie. 


C'est l'éternité que j'espère. 
Maintenant qu'il me faut partir, 
o mon Dieu, consolez ma mère... 
Saint Michel, daignez me bénir! 


Saint Michel. 
J'entends déjà taus les élus du ciel 
Chanter joyeux en écoutant la lyre 
Du Pape-Roi, du Pontife immortel 
Appelant Jeanne tine sainte klartyre. 


J'entends I'univers proclamer 
Les venus de l'enfant qui fut humble et pieuse; 
Et je vois Dieu confirmer 
Le beau nom de Jeanne /a Bienheureuse! 


En ces grands jours la France souffrira, 
L'impiété souillera son enceinte; 
De Jeanne, alors, la gloire brillera; 
Toute âme pure invoquera la Sainte. 


Des voix monteront vers les cieux, 
S'harmonisant en chæur, vibrantes d'espérance : 
Jeanne d' Arc, entends nos væux; 
Une seconde fois, sauve la France I 


1894.- 



Hymne de Jeanne d' -ire après ses victoires. 447 


HNmne de ðeanne d'Ar
 
après ses viatoires. 


Air : Les regrets de Mignon. 


A vous tout l'honneur et la gloire, 
o mon Dieu, Seigneur tout-puissant ! 
Vous m'avez donné la victoire 
A moi, faible et timide enfant. 
Et vous, Ó ma divine Mère, 
Bel astre toujours radieux, 
Vous avez été ma lumière, 
Me protégeant du haut des cieux ! 
De votre éclatante blancheur, 
o douce et lumineuse étoile, 
Quand donc verrai-je la splendeur ? 
Quand serai-je sous votre voile, 
Me reposant sur votre cæur ?... 


Man âme en I'exil de la terre 
Aspire au bonheur éternel ; 
Rien ne saurait la satisfaire... 
II lui faut son Dieu dans Ie ciel ! 
Mais, avant de Ie voir sans ombre, 
Je veux combattre pour Jésus, 
Lui gagner des âmes sans nombre, 
Je veux l'aimer de plus en plus. 
L'exil passera comme un jour; 
Bientðt au céleste rivage 
Je m'envolerai sans retour; 
Bientðt, sans ombre, sans nuage, 
Je verrai Jésus, man amour! 



 
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44 8 


Poésies. - Troisième partie. 


Prière de Jeanne d'Ärß dans sa prison. 


Air: La plainte du Mousse. 


Mes voix me l'ont prédit : me voici prisonnière; 
Je n'attends de secours que de vous, ð mon Dieu ! 
Pour votre seul amour j'ai quitté mon vieux père, 
Ma campagne fleurie et mon del toujours bleu ; 
J'ai quitté mon vallon, ma mère bien-aimée, 
Et montrant aux guerriers l'étendard de la croix, 
Seigneur, en votre nom j'ai commandé l'armée : 
Les plus grands généraux ont entendu ma voix. 
Une sombre prison, voilà ma récompense, 
Le prix de mes travaux, de mon sang, de mes pleurs !... 
Je ne reverrai plus les lieux de mon enfance, 
Ma riante prairie avec ses mille fieurs... 
Je ne reverrai plus la montagne lointaine 
Dont Ie sommet neigeux se plonge dans razur, 
Et je n'entendrai plus, de la cloche incertaine, 
Le son doux et rêveur onduler dans l'air pur... 
Dans mon cachot obscur, je cherche en vain l'étoile 
Qui scintille Ie soir au firmament si beau t ' 
La feuillée, au printemps, qui me servait de voile, 
Lorsque je m'endormais en gardant mon tmupeau. 
lei, quand je sommeille au milieu de mes larmes, 
Je rêve les parfums, la fraîcheur du matin; 
Je rêve mon vallon, les bois remplis de charmes, 
Mais Ie bruit de mes fers me réveille soudain... 


Seigneur, pour votre amour j'accepte Ie martyre, 
Je ne redoute plus ni la mort, ni Ie feu. 
C'est vers vous, ð Jésus, que mon âme soupire; 
Je n'ai plus qu'un désir, et c'est vous, ð mon Dieu! 
Je veux prendre ma croix, doux Sauveur, et vous suivre, 
Mourir pour votre amour, je ne veux rien de plus. 
Je désire mourir pour commencer à vivre, 
Je désire mourir pour m'unir à Jésus. 


1894. 



Les V01X de Jeanne pendant son martyre. 


449 


es Voix de 
eanne 
pendant son mavtyre. 


Air: A,u sein de l'heureuse patrie. 


Nous descendons de la rive éternelle 
Pour te sourire et t'emporter aux cieux ; 
Vois en nos mains la couronne immortelle 
Qui brillera sur ton front glorieux. 


Viens avec nous, vierge chérie, 
Oh I viens en notre beau ciel bleu; 
Quitte I'exil pour la patrie, 
Viens jouir de la vie, 
Fille de Dieu ! 


De ce bûcher la fiamme est embrasée, 
Mais plus ardent est I'amour de ton Dieu; 
Bientðt pour toi l'éternelle rosée 
Va rem placer Ie supplice du feu. 


Enfin voici la délivrance, 
Regarde, ange libérateur... 
Déjà la palme se balance, 
Vers toi Jésus s'avance, 
Fille au grand cæur! 


Vierge martyre, un instant de souffrancc 
Va..te conduire au repos éternel. 
Ne pleure pas, ta mort sauve la France; 
A ses enfants tu dais ouvrir Ie ciell 


Jeanne, expirant. 
J'entre dans l'éternelIe vie, 
Je vois les anges, Ies élus... 
Je meurs pour sauvcr ma patrie I 
Venez, Vierge Marie; 
<< Jésus... JéSllS /... )þ 


29 



450 


Poésies. - Troisième partie. 


Le jugemen
 divin. 


Air: .\lignon regrettant sa patrie. 


Je te réponds d'en haut, puisque ta voix m'appelle; 
Je brise Ie lien qui t'enchaîne en ces lieux. 
Oh! vole jusqu'à moi, colombe toute belle, 
Viens... I'hivcr est passé; viens régner dans les cieux I 
Jeanne, ton Ange te réc1ame, 
Et moi, Ie Juge de ton âme, 
En toi, toujours, je Ie proc1ame, 
J'ai vu briller la flam me de I'amour. 


Oh! viens, tu seras couronnée, 
Tes pleurs, je veux les essuyer. 
De I'exil I'ombre est déc1inée, 
Je veux te donner mon baiser! 


Avec tes compagnes, 
Viens sur les montagnes; 
Et dans les cam pagnes, 
Tu suivras I' Agneau. 


o ma bien-aimée, 
Je t'ai réc1amée; 
Chante, transformée, 
Le refrain nouveau. 


De taus les saints Anges, 
Les blanches phalanges 
Chantent tes louanges 
Près de I'Eternel. 


Timide bergère, 
Vaillante guerrière, 
Ton nom sur la terre 
Doit être immortel. 
Timide bergère, 
Vaillante guerrière, 
Je te donne Ie del I... 



Le cantique dll triomphe, 


45i 


Le 
antique du tviomphe. 


Air : Oui, je Ie crois. elle est immaculée. 


Les Saints. 


Elle est à toi l'immortelle couronne ; 
Martyre du Seigneur, cette palme est à taL 
Nous t'avons préparé cet admirable trðne, 
Tout près du Roi. 


Ah I reste dans les deux, Jeanne, colombe pure 
Echappée à jamais du filet des chasseurs. 
Tu trouveras ici Ie ruisseau qui murmure, 
L'espace avec des champs en fieurs. 


Prends ton essor, ouvre tes blanches ailes, 
Et tu pourras voler en chaque étoile d'or; 
Tu pourras visiter les voûtes éternelles. 
Prends ton essor! 


Jeanne, plus d'ennemis, plus de prison obscure, 
Le brillant Séraphin va te nommer sa sæur; 
Epouse de Jésus, ton Bien-Aimé t'assure 
L'éternel repos sur son Cæur! 


Jeanne. 


II est à moi... queUe douceur extrême ! 
Tout Ie del est à moi I 


Les Saints. 


Tout Ie del est à toi I 


Jeanne. 


Les anges et les saints, Marie et Dieu lui-même, 
lis sam à moi ! 



452 


Poésies. - n"oisième partie. 


Les Saints. 


Des sièc1es ant passé sur la terre lointaine 
Depuis l'instant heureux où tu volas au ciel. 
Mille ans sont comme un jour en 1<1 céleste plaine; 
Mais ce jour doit être éternell 


Jeanne. 


Jour éternel, sans ombre, sans nuage, 
Nul ne me ravira ton éc1at immortel. 
Du monde elle a passé la fugitive image... 
A moi Ie ciell 


Les Saints. 


A toi Ie ciel ! 


' 
 

 
r f1J. ...... 
.ojj .}jJ 



Prière de La F,"ance à ia VénérabLe Jeanne d'A.rc. 453 


PFièFe de la Fran
e 
à la Vénérable ðeanne d'AF
. 


Air: Rappelle-toi. 


Oh ! souviens-toi, Jeanne, de ta patrie, 
De tes vallons tout émaillés de ffeurs. 
Rappelle-toi la riante prairie 
Que tu quittas pour essuyer mes pleurs. 
o Jeanne, souviens-toi que tu sauvas la France. 
Comme un ange des cieux tu guéris ma souffrance, 
Ecoute dans la nuit 
La France qui gémit : 
Rappelle-toi ! 


Rappelle-toi tes brillantes victoires, 
Les jours bénis de Reims et d'Orléans ; 
RappelJe-toi que tu couvris de gloire, 
Au nom de Dieu, Ie royaume des Francs. 
Maintenant, loin de toi, je souffre et je soupire. 
Viens encor me sauver, Jeanne, douce martyre r 
Daigne briser mes fers... 
Des maux que j'ai soufferts, 
Oh I souviens-toi ! 


Je viens à toi, les bras chargés de chaìnes, 
Le front voilé, les yeux baignés de pleurs; 
Je ne suis plus grande parmi les reines, 
Et mes enfants m'abreuvent de douleurs I 
Dieu n'est plus rien pour eux r lIs délaissent leur Mère 
o Jeanne, prends pitié de ma tristesse amère ! 
Reviens, 
 fille au grand cæur >>. 
Ange libérateur, 
J'espère en toi r 


1894 



 



4 5 4 


Poésies. - Troisième partie. 


Gantique pour obtenir la ßanoni
ation 
de la Vénérable ðeanne d
Arß. 


Air : Pitié, mon Dieu. 


o Dieu vainqueur I l'Eglise tout entière 
Voudrait bientÔt honorer sur l'autel 
Une martyre, une vierge guerrière 
Dont Ie doux nom retentit dans Ie ciel. 


Par ta puissance, 
o Roi du ciel ! 
Donne à Jeanne de France 
L'auréole et l'autel. 


Un conquérant pour la France coupable, 
Non, ce n'est pas l'objet de son désir; 
De la sauver Jeanne seule est capable: 
Tous les héros pèsent moins qu'un martyr! 


Jeanne, Seigneur, est ton æuvre splendide. 
Un cæur de feu, une âme de guerrier, 
Tu les donnas à la vierge timide, 
La couronnant de lis et de laurier. 


Elle entendit, dans son humble prairie, 
Des voix du ciel l'appeler aux combats; 
Partant alors pour sauver la patrie, 
Son seul aspect ébranla les soldats. 


Des fiers guerriers, Jeanne gagna les âmes : 
L'éclat divin de cet ange des cieux, 
Son pur regard, ses paroles de flammes, 
Surent courber les fronts audacieux. 


Par un prodige unique dans I'histoire, 
On vit alors un monarque tremblant 
Reconquérir sa couronne et sa gloire 
Par Ie moyen d'un faible bras d'enfant. 



Pour obtenit. La canonisation de La \"én. Jeanne d'A, c. 455 


Ce ne sont pas de Jeanne les victoires 
Que nous voulons célébrer en ce jour; 
Nous appelons ses véritables gloires : 
La pureté, Ie martyre et l'amour. 


En combattant elle sauva la France, 
Mais il fallait à ses grandes vertus 
Le sceau divin d'une amère souffrance, 
Cachet béni de son Epoux, Jésus. 


Sur Ie bûcher, sacrifiant sa vie, 
Jeanne entendit la voix des bienheureux, 
Elle quitta I'exil pour la patrie. 
L'ange sauveur remonta vers les cieux I... 


Enfant, c'est toi notre douce espérance; 
Nous t'en prions, daigne entendre nos voix; 
Descends vers nous I Viens convertir la France, 
Viens la sauver une seconde fois ! 


Par la puissance 
Du D
eu vainqueur, 
Sauve, sauve la France, 
Ange libérateur I 


Chassant I' Anglais hors du pays de France, 
FilIe de Dieu, que tes pas étaient beaux I 
Mais souviens-toi qu'aux jours de ton enfance, 
Tu ne gardais que de faibles agneaux. 


Prends la défense 
Des impuissants, 
Conserve I'innocence 
Dans Ie cæur des enfants. 


Douce martyre, à toi nos monastères ! 
Tu Ie sais bien, les vierges sont tes sæurs : 
Et, comme toi, I'objet de leurs prières 
C'est de voir Dieu régner dans tous les cæurs. 



456 


Poésies. - Troisième partie. 


Sauver les âmes 
Est leur désir, 
Ah I donne-leur tes ftammes 
D'apõtre et de martyr! 


Bien loin de nous s'enfuira toute crainte, 
Quand nous verrons l'Eglise couronner 
Le front si pur de Jeanne notre sainte; 
Et c'est alors que nous pourrons chanter: 


Notre espérance 
Repose en vous, 
Sainte Jeanne de France, 
Priez, priez pour nous ! 


8 mai 1894- 


/- r- 
I 



llistoÌ1"e d'une be,"gëre devenlle reine. 


4 5 7 


Histoire d'une Bergère devenue 
eine. 


A une jeune Sæur converse du nom de Mélanie MarieøMadeleine 
pour Ie jour de sa profession. 


En ce beau jour, Ô Madeleine, 
Nous venons chanter près de vous 
La merveilleuse et douce chaine 
Qui vous unit à votfe Epoux. 
Ecoutez la charmante histoire 
D'une bergère qu'un grand Roi 
Voulut un jour combler de gloire, 
Et qui répondit à sa voix : 


Refrain : 
Chantons la bergère, 
Pauvre sur la terre, 
Que Ie Roi d u ciel 
Epouse en ce jour au Carmel. 


Une petite bergerette, 
En filant, gardait ses agneaux. 
Elle admirait chaque fleurette, 
Ecoutait Ie chant des oiseaux; 
Comprenant bien Ie doux langage 
Des grands bois et du beau ciel bleu, 
Tout pour elle était une image 
Qui lui révélait Ie bon Dieu. 
Elle aimait H
sus et Marie 
Avec une bien grande ardeur. 
Ils aimaient aussi Alé/an;e, 
Et vinrent lui parler au cæur. 
<< Veux-tu, disait la douce Reine, 
<< Près de moi, sur Ie Mont Carmel, 
<< Veux-tu devenir Madeleine, 
<< Et ne plus gagner que Ie ciel ? 



4 58 


Poésies. - Tl'oisième partie. 



 Enfant, quitte cette campagne, 
(( Ne regrette pas ton troupeau ; 
(( Là-bas, sur ma sainte Montagne, 
(( Jésus sera ton seul Agneau. >> 
-<< Oh I viens, ton âme m'a charmée >>, 
Redisait Jésus à son tour; 
<< Je te prends pour ma fiancée, 
<< Tu seras à moi sans retour. >> 


Avec bonheur l'humble bergère 
Répondit à ce doux appel, 
Et, suivant la Vierge, sa Mère, 
Parvint au sommet du Carmel. 


C'est vous, petite Madeleine, 
Que no us fêtons en ce grand jour. 
La bergère est maintenant reine 
Près du Roi Jésus, son Amour I 


Vous Ie savez, Ô sæur chérie, 
Servir notre Dieu, c'est régner. 
Le doux Sauveur, pendant sa vie, 
Ne cessait de nous l'enseigner : 
<< Si, dans la céleste patrie, 
(( Vous voule
 être Ie premier, 
(( Il faudra, toute votre vie, 
<< Vous cacher, être Ie dernier. >> 


Heureuse ètes-vous, Madeleine, 
De votre place, en ce Carmel! 
Serait-il pour vous queJque peine, 
Etant si proche du beau del? 
Vous imitez Marthe et Marie: 
Prier, servir Ie doux Sauveur, 
Voilà Ie but de votre vie: 
II vous donne Ie vrai bonheur. 


Si parfois J'amère souffrance 
Venait visiter votre cæur, 
Faites-en votre jouissance ; 
Souffrir pour Dieu, queUe douceur ! 



Histoire d'llne bergè1'e devenue reine. 


4 5 9 


Alors les tendresses divines 
Vous feront bien vite oublier 
Que vous marchez sur les épines, 
Et vous croirez plutðt voler... 


Aujourd'hui I' Ange vous envie, 
H voudrait goûter Ie bonheur 
Que vous possédez, Õ Marie, 
Etant l'épouse du Seigneur ! 
Bientõt, dans les saintes phalanges, 
Parmi les Trðnes, les Vertus, 
Vous direz bien haut les louanges 
De votre Epoux, Ie Roi Jésus. 


BientÕt la bergère, 
Pauvre sur la terre, 
S'envolant au ciel, 
Régnera près de l'Eternel ! 


20 novembre 1894. 


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Poésies. - Troisième pm"tie. 


Le divin petit Mendiant de Noël. 


Récréation pieuse. 


Un ange apparaìt portant I'Enfant-Jésus dans ses bras et chante ce 
qui suit: 


Air: SANCTA MARIA. - J'ai vu les séraphins en songe. (FAURE.) 


Au nom de Celui que j'adore, 
,\les sæurs, je viens tendre la main, 
Et chanter pour l'Enfant divin, 
Car il ne peut parler encore I 
Pour Jésus, l'Exilé du ciel, 
Je n'ai rencontré dans Ie monde 
Qu'une indifférence profonde ; 
C'est pourquoi je viens au Carmel. 


Toujours, toujours, que vos caresses, 
Votre louange et vos tendresses, 
Soient pour l'Enfant ! 
Brûlez d'amour, âme ravie ; 
Un Dieu pour vous s'est fait mortel. 
o mystère touchant! Cclui qui vous mendie 
C'est Ie Verbe éternell 


o mes sæurs, approchez sans crainte : 
Venez, chacune à votre tour, 
Offrir à Jésus votre amour; 
Vous saurez sa volonté sainte. 
Je vous apprendrai Ie désir 
De I'Enfant couché dans les langes, 
A vous, pures comme des anges 
Et qui, de plus, pouvez souffrir I 


Toujours, toujours, que vos souffrances, 
Et de même vos jouissances 
Soient pour l'Enfant 



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L'Enfant Jésus du cloitre, 



Le divin petit Mendiant de ";oëL. 


461 


Brfilez d'amour, âme ravie; 
Un Dieu pour vous s'est fait monel. 
o mystère touchant ! Celui qui vous mendie 
C'est Ie Verbe éternell 


L'Ange ayant déposé l'Enfant-Jésus dans la crèche, présente à la Mère 
Prieure, puis à toutes les carmélites, une corbeille remplie de billets; 
chacune en prend un au hasard, et, sans l'ouvrir, Ie donne à I'Ange 
qui chante I'aumône demandée par Ie divin Enfant. 


Les strophes suivantes se chantent sur l'air du Noël (d'HoL
IÈs). 


Un trðne d'or. 


De J ésus, votre seul trésor, 
Ecoutez Ie désir aimable : 
Il vous demande un trône d'or, 
N'en trouvant aucun dans l'étable. 
L'étable est comme Ie pécheur 
Où Jésus ne voit nulIe chose 
Qui puisse réjouir son Cæur, 
Où jamais il ne se repose... 
Sauvez, ma sæur, 
L'âme du pécheur 1 
Vers ce trône, Jésus soupire. 
Mais, plus encor, 
Pour son tròne d'ar, 
C'est votre cæur pur qu'il désire. 


Du lait. 


Celui qui nourrit les élus 
De sa sainte et divine essence, 
S'est fait pour vous l'Enfant-Jésus ; 
II réclame votre assistance! 
Au ciel son bonheur est parfait: 
Mais il est pauvre sur la terre... 
Donnez. ma sæur, un pell de lail 
A Jésus votre petit Frère ! 
Il vous sourit, 
Tout bas vous redit : 
C'est la simplicité que j'aimc. 



462 


Poésies. - Troisième partie. 


Noël ! Noël! 
Je descends du ciel; 
Mon doux lait d'amollr, c'est toi-même. 


Des petits oiseaux. 
Ma sæur, vous brûlez de savoir 
Ce que l'Enfant-Jésus désire; 
Eh bien I je vous dirai ce soir 
Comment vous Ie ferez sourire : 
Attrapez des oiseaux charmants ; 
Faites-Ies voler dans I'étable. 
IIs sont l'image des enfants 
Que chérit Ie Verbe adorable. 
A leurs doux chants, 
Leurs gazouillements, 
Son visage enfantin rayonne. 
Priez pour eux; 
Un jour dans les cieux, 
lis formeront votre couronne. 


U ne étoile. 


Parfois, lorsque Ie ciel est noir 
Et couvert d'un nuage sombre, 
Jésus est bien triste Ie soir, 
Etant sans lumière, dans J'ombre. 
Pour réjouir l'Enfant-Jésus, 
Comme une étoile scintillante, 
Brillez par toutes vos vertus... 
Soyez une lumière ardente ! 
Ah ! que vos feux, 
Les guidant aux cieux, 
Des pécheurs déchirent Ie voile. 
L'Enfant divin, 
L'Astredu matin, 
Vous choisit pour sa dOllce étoile. 


Une lyre. 
Ecoutez, ma petite sæur, 
Ce que l'Enfant-Jésus désire : 



Le dÙlin petit Jfendiant de ;VoëL. 


463 


II vous demande votre cæur 
Pour sa mélodieuse lyre! 
II avait bien, dans son beau ciel, 
L'harmonie et l'encens des Anges ; 
Mais il veut que, sur Ie Carmel, 
Comme eux, vous chantiez ses louanges. 
Aimable sæur, 
C'est de votre cæur 
Que Jésus veut la mélodie... 
La nuit, Ie jour, 
En des chants d'amour, 
Se consumera votre vie. 


Des roses. 
Votre âme est un lis embaumé 
Qui charme Jésus et sa mère; 
Ecoutez votre Bien-Aimé 
Dire tout bas avec mystère : 
Ah I si je chéris la blancheur 
Des lis, symboles d'innocence, 
J'aime aussi la riche couleur 
Des roses de la pénitellce. 
Lorsque tes pleurs 
Arrosent les cæurs, 
Quel charmant plaisir tu me causes! 
Car je pourrai, 
Tant que je voudrai, 
A pleines mains, cueilIir des r"oses! 


Une val1ée. 
Comme, par l'éclat du soleil, 
La nature est tout embellie ; 
Qu'il dore de son fèU vermeil 
Et la vallée, et la prairie: 
Ainsi Jésus, SoleiJ divin, 
N'approche rien qu'il ne Ie dore. 
II resplendit à son matin, 
Bien plus qu'une brilIante aurore. 
A son réveil, 
Le divin Soleil 



./-64 


Poésies. - Troisième partie. 


Répand sur votre âme exilée, 
Avec ses dons, 
Ses plus chauds rayons: 
Soyez sa riante vallée 1... 


Des moissonneurs. 


Là-bas, sous d'autres horizons, 
Malgré les frimas et la neige, 
Déjà se dorent les moissons 
Que Ie divin Enfant protège. 
Mais, hélas I pour les recueillir 
11 faudrait de brûlantes âmes : 
Des A1oissonneurs voulant souffrir, 
Se jouanr du fer et des flammes ; 
Noëll Noëll 
Je viens au Carmel, 
Sachant que mes væux sont les v6tres. 
Au doux Sauveur 
Enfantez, ma sæur, 
Un grand nombre d'âmes d'apôlres... 


Une grappe de raisin '. 


Je voudrais un fruit savoureux, 
Une grappe to ute dorée, 
Pour rafraîchlr du Roi des cieux 
La petite bouche altérée. 
Ma sæur, qu'il est doux votre sort! 
Cest VallS cette grappe choisie ,- 
JéSllS VOllS pressera bien fort 
Dans sa main mignon1ze et ché,.ie. 
En cette nuit, 
II est trop petit 
Pour manger Ie raisin lui-même ; 
Le jus sucré, 
Par lui tout doré, 
Voilà simplement ce qu'il aime ! 


1 Ce billet fut tiré par Sæur TUÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS, et, trois mois après, 
Ie divin Maître lui faisait entendre son premier appel. 



Ie divin petit Mendiant de Noë/. 


465 


Une petite hostie. 
J ésus, Ie bel Enfant divin, 
Pour vous communiquer sa vie, 
Transforme en lui, chaque matin, 
Une petite et blanche hostie; 
Avec bien plus d'amour encor, 
II veut vous changer en lui-même. 
Votre cæur est son cher trésor, 
Son bonheur, son plaisir suprême. 
Noëll Noël! 
Je descends du ciel, 
Pour dire à votre âme ravie : 
L' Agneau si doux 
S'abaisse vers vous ; 
Soyez sa blanche et pure hostie ! 


Les strophes suivantes se chantent sur l'air : rlu RossiKnol. \GOUNOD.) 


Ull sourire. 


Le monde méconnaît les charmes 
De Jésus votre aimable Epoux, 
Et je vois de petites larmes 
Scintiller en ses yeux si doux. 
Consolez, ô ma sæur chérie, 
Cet Enfant qui vous tend Jes bras. 
Pour Ie charmer, je vous en prie, 
Souriez toujours ici-bas I 
Voyez... son regard semble dire: 
Lorsque tu souris à tes sæurs, 
o mon épouse, t012 sourire 
Suffit pour essuyer mes pleurs ! 


Un jouet. 
Voulez-vous être sur la tcrre 
Le jouet de l'Enfant divin ? 
Ma sæur, désirez-vous lui plaire? 
Restez en sa petite main. 
Si I'aimable Enfant vous caresse, 
S'il vous approche de son Cæur, 


30 



4 6 6 


Poésies. - Troisième partie. 


Ou si, parfois, il vous délaisse, 
De tout, faites votre bonheur ! 
Recherchez toujours ses caprices, 
Vous charmerez ses yeux divins. 
Désormais, toutes vos délices 
Seront ses désirs enfantins. 


Un oreiller. 
Dans la crèche OÙ Jésus repose, 
Souvent je Ie vois s'éveiller. 
Voulez-vouS en savoir la cause? 
11 n'y trouve pas d'oreiller... 
Je Ie sais, votre âme n'aspire 
Qu'à Ie consoler nuit et jour; 
Eh bien I l'oreiller qu'il désire, 
C'est votre cæur brûlant d'amour. 
Ah I soyez toujours humble et douce, 
Et Ie plus chéri des Trésors 
Pourra vous dire: Mon épouse, 
En toi doucement je m'endors 1... 


Une fleur. 
La terre est couvertc de neige, 
Partout règnent les durs frimas. 
L'hiver et son triste cortège 
Ont fiétri les fieurs d'ici-bas. 
Mais pour vous s'est épanouie 
La ravissante Fleur des champs 
Qui vient de la sainte patrie, 
OÙ règne un éternel printemps. 
Ma sæur, cachez-vous dans I'herbette, 
Près de la Rose de Noël ; 
Et soyez aussi la fleurette 
De votre Epoux, Ie Roi du ciel. 


Du pain. 
Chaque jour, en votre prière, 
Parlant à l'Auteur de tout bien, 
V ous répétez : 0 notre Père I 
Donnez-nous Ie pain quotidien. 



Le divin petit Mendiant de NoëL. 


4 6 7 


Ce Dieu, qui s'est fait votre Frère, 
Comme vous souffre de la faim. 
Ecoutez son humble prière : 
11 vous demande un pell de pain !... 
o ma sæur, soyez-en bien sûre, 
Jésus ne veut que votre amour. 
II se nourrit de )'âme pure; 
Voilà son pain de chaqlle jour 


Un miroir. 


Tout enfant aime qu'on Ie place 
Devant un fidèle miroir, 
Alors il sourit avec grâce 
A I'autre petit qu'il croit voir. 
Ah I venez dans )a pauvre étable : 
Votre âme est un cristal brillant; 
Reflétez Ie Verbe adorable, 
Les charmes du Dieu fait enfant... 
Oui, soyez la vivante image, 
Le pur miroir de votre Epoux; 
L'éclat divin de son Visage, 
II veut Ie contempler en vous I 


Un palais. 
Les grands, les nobles de la terre 
Ont tous des palais somptueux ; 
Des masures sont, au contraire, 
Les asiles des malheureux. 
Ainsi, voyez dans une étable 
Le petit Pauvre de Noël : 
II voile sa gloire ineffable 
En quittant son palais du ciel. 
La pauvreté, votre cæur I'aime, 
En elle vous trouvez la paix ; 
Aussi, c'est votre cæur lui-même 
Que Jésus veut pour son palais! 


Une couronne de lis. 
Les pécheurs couronnent d'épines 
La tête aimable de Jésus. 



468 


Poésies. - Troisième pm-tie. 


Admirez les grâces divines 
Que la terre ne connaît plus... 
Oh 1 que votre âme virginale 
Lui fasse oublier ses douleurs ; 
Et, pour sa courOllne royale, 
Offrez-Iui les vierges, vos sæurs. 
Approchez tout près de son trône... 
Pour charmer ses yeux ravissants, 
Devant lui, tressez sa courOn1ze : 
Formez-Ia de beaux lis brillants! 


Les strophes suivantes se chantent sur l'air du P.:tssant. (MASSENET.) 


Des bonbons: 
Ma sæur, les petits poupons 
Aiment beaucoup les bonbons; 
Remplissez-en done bien vite, 
De J ésus la blanche main. 
A ce don, l'Enfant divin 
Par son regard vous invite. 
Les pralines du Carmel 
Qui charment Ie Roi du del, 
Ce sont touS vos sacrifices. 
Ma sæur, votre austérité, 
Votre grande pauvreté, 
De J ésus font les délices I 


Une caresse. 
A vous Ie petit Jésus 
Ne demande rien de plus 
Qu'une très douce caresse. 
Donnez-lui tout votre amour; 
Et vous saurez en retour 
La eharité qui Ie presse. 
Si quelqu'une de vos sæurs 
Venait à verser des plcurs, 
Aussitôt, avec tendresse, 
Suppliez I'Enfant divin, 
Que, de sa petite main, 
Doucement ilia caresse. 



Le divin petit lvkndiant de NoëL. 


4 6 9 


Un berceau. 


Sur terre il est peu de cæurs 
Qui n'aspirent aux faveurs 
De J ésus, Ie Roi de gloire ; 
Mais, s'il vient à s'endormir, 
lis cessent de Ie servir, 
En lui ne voulant plus croire. 


Si vous saviez Ie plaisir 
Que l'Enfant trouve à dormir 
Sans craindre qu'on Ie réveille, 
Vous serviriez de berceau 
A Jésus, Ie doux Agneau, 
Souriant lorsqu'il sommeille I 


Des langes. 
Voyez que I'aimable Enfant, 
De son petit doigt charmant, 
Vous montre la paille sèche. 
Ah ! comprenez son amour, 
Et garnissez en ce jour, 
De langes, la pauvre crèche. 


Excusant toujours vos sæurs, 
Vous gagnerez les faveurs 
De Jésus, Ie Roi des Anges ; 
C'est I'ardente charité, 
L'aimable simplicité 
Qu'il réclame pour ses langes. 


Du feu. 


Ma sæur, Ie petit J ésus, 
Le doux foyer des élus, 
Tremble de froid dans I'étable... 
Cependant, au beau del bleu, 
Des Anges, flam mes de feu, 
Servent Ie Verbe adorable I 



47 0 


Poésies. - Troisième partie. 


Mais, sur la terre, e'est vous 
Le foyer de votre Epoux... 
II vous demande vas flammes. 
C'est vous qui devez, ma sæur, 
Pour réehauffer Ie Sauveur, 
Embraser toutes les âmes t 


Un gâteau. 


Vous savez que tout enfant 
Préfère un gâteau brillant 
A la gloire d'un empire. 
Offrez done au Roi des cieux 
Un gâteau délicieux, 
Et vous Ie verrez sourire. 


Savez-vous, du Roi des rois, 
Quel est Ie gâteau de choix ? 
C'est la prompte obéissanee 1 
Votre Epoux vous ravissez, 
Lorsque vous obéissez 
Comme lui, dans son enfanee. 


Du miel. 


Aux premiers feux du matin, 
Formant son riche butin, 
On voit la petite abeille 
Vol tiger de fleur en fleur, 
Visitant avec bonheur 
Les eorolles qu'elle éveille. 


Ainsi, butinez l'amour : 
Et revenez chaque jou:-, 
Près de la erèehe saerée, 
Offrir au divin Sauveur 
Le miel de votre ferveur, 
Petite abeille dorée t 



Le divin petit Mendiant de NoëL. 


47 1 


Un agneau. 
Pour charmer Ie doux Agneau, 
Ne gardez plus de troupeau ; 
Et, délaissant to ute chose, 
Ne songez qu'à Ie ravir; 
Désirez Ie bien servir, 
Tout Ie temps qu'il se repose. 


o ma sæur, dès aujourd'hui, 
Abandonnez-vous à lui, 
Et vous dormirez ensemble... 
Marie, allant au berceau, 
Verra près de son Agneau 
Un agneau qui lui ressemble I 


L'Ange, ayant pris de nouveau I'Enfant-Jésus dans ses bras, chante ce 
qui suit: 


Air: << AINSI SOIT-IL, )) Chaque matin dans sa prière... (RuPÈs.) 


L'Enfant divin vous remercie ; 
H est charmé de tous vos dons. 
Aussi, dans son Livre de vie, 
Illes écrit avec vos noms. 


Jésus a trouvé ses délices 
En ce Carmel ; 
Et pour payer vos sacrifices, 
H a son beau ciell 


Si vous êtes toujours fidèles 
A contenter ce doux Trésor, 
L'amour vous donnera des ailes 
Pour voler d'un sublime essor I 


Un jour, dans la sainte patrie, 
Après l'exil, 
V ous verrez J ésus et Marie : 
Ainsi soil-it ! 


Noël 18g5. 



47 2 


Poésies. - Troisième partie. 


Les Anges à Ia Gvè<!:he. 


RÉ:.CRÉ:.ATION PIEUSE 


L'Ange de l'Enfant-Jésus. 


tRôle rempli par Sr Thérèse.) 


Air: Tombé du nid. 


o Verbe-Dieu! gloire du Père! 
Je te eontemplais dans Ie del; 
Maintenant je vois sur la terre 
Le Très-Haut devenu mortel! 
Enfant, dont la lumière inonde 
Les Anges du brillant séjour, 
Jésus, tu viens sauver Ie monde, 
Qui done eomprendra ton amour? 


o Dieu dans les langes, 
Tu ravis les Anges I 
Verbe fait enfant, 
Vers toi, je m'incline en tremblant. 


Qui done eomprendra ee mystère : 
Un Dieu se fait petit enfant? 
II vient s'exiler sur la terre, 
Lui, l'Eternel, Ie Tout-Puissant! 
Divin Jésus, beauté suprême, 
Je veux répondre à ton amour: 
Pour témoigner eombien je t'aime, 
Je te veillerai nuit et jour. 


L'éclat de tes langes 
Attire les Anges ; 
Verbe fait enfant, 
Vers toi, je m'incline en tremblant. 



Les A nges à /a crèche. 


47 3 


Depuis que ce séjour de larmes 
Possède Ie Roi des élus, 
Pour moi, les cìeux n'ont plus de charmes, 
Et j'ai volé vers toi, Jésus I 
Je veux te couvrir de mes ailes, 
Te suivre partout ici-bas ; 
Et to utes les fieurs les pI us belles, 
J e les sèmerai sous tes pas. 


Je veux d'une étoile brillante, 
Enfant, te former un berceau; 
Et, de la neige éblouissante, 
Te faire un gracieux rideau. 
Je veux, des lointaines montagnes, 
Abaisser pour toi les hauteurs'; 
Je veux que pour toi les campagnes 
Produisent de célestes fleurs. 


De Dieu, la fleur est Ie sourire ; 
Elle est l'écho lointain du ciel, 
Le son fugitif de la lyre 
Que tient en sa main I'Eternel. 
Cette note méIodieuse 
De la bonté du Créatcur 
Veut, de sa voix mystérieuse, 
Glorifier Ie Dieu Sauveur. 


Douce mélodie, 
Suave harmonie, 
Silence des fleurs, 
D'un Dieu vous chantez les grandeurs! 


Je sais que tes chères amies, 
Jésus, sont les vivantes flew"s... 
Tu viens des célestes prairies 
Pour chercher les âmes, tes sæurs. 
Une âme est la fleur embaumée, 
Enfant, que tu voudrais cueillir ; 
Ta petite main l'a semée 
Et pour elle tu veux mourir I 



474 


Poésies. - Troisième partie. 


Mystère ineffable! 
Le Verbe adorable 
Versera des pleurs 
En cueillant sa rnoisson de fieurs ! 


L'Ange de 1a sainte Face. 


Air: L'encens divino 


Divin Jésus, au matin de ta vie, 
Ton beau Visage est tout baigné de pleurs ! 
Larmes d'amour, sur la Face bénie, 
Vous coulerez jusqu'au soir des douleurs... 


Divine Face, 

ui, ta beauté, 
Pour I' Ange efface 
La céleste clarté ! 


Je reconnais, de ton divin Visage 
Tous les attraits, sur ce voile sanglant; 
Je reconnais, Jésus, en cette image, 
L'éclat si pur de ta Face d'cnfant. 


Divin Jésus, la souffrance t'est chère, 
Ton doux regard pénètre I'avenir : 
Tu veux déjà boire la coupe amère ; 
Dans ton amour, tu rêves de mourir 1 


Rêve ineffable I 
Enfant d'un jour, 
Face adorable, 
Vous rn'embrasez d'amour! 



Les A nges à La c1"èche. 


+7 5 


L'Ange de 16 Résurrection. 
Air: Noël! Noël! læta voce Noël. 


Ne pleurez plus, Anges du Dieu Sauveur, 
Je viens du ciel con soler votre cæur. 
Ce faible Enfant 
Un jour sera puissant; 
II ressuscitera, 
Et toujours régnera. 


o Dieu caché sous les traits d'un enfant, 
Jete vois rayonnant, 
Et déjà triomphant I 


Je lèverai la pierre du tombeau, 
Et, contemplant ton Visage si beau, 
J e chanterai 
Et me réjouirai, 
Te voyant de mes yeux 
T'élever glorieux ! 


Je vois briller des divines splendeurs 
Tes yeux d'enfant, ce soir mouillés de pleurs. 
Verbe de Dieu, 
Ta parole de feu 
Doit retentir un jour 
Consumante d'amour ! 


L'Ange de l'Eucharistie. 
Air: Par les chants les plus magnifiques. 


Contemplez, bel Ange, mon frère, 
Notre Roi montant vers Ie ciel ; 
Moi, je descends sur cette terre 
Pour i'adorer au saint autel. 
Voilé dans son Eucharistie, 
Je reconnais Ie Tout-Puissant, 
Je vois Ie Maître de la vie 
Bien plus petit qu'un humble enfant. 



47 6 


Poésies. - Troisième partie. 


Ah ! désormais, au sanctuaire 
Je veux établir 
pn séjour, 
Offrant 
u Très-Haut ma prière, 
L'hymne de mon ardent amour. 
Sur ma lyre mélodieuse, 
Je chanterai Ie Dieu Sauveur, 
Et la Manne délicieuse 
Qui nourrit l'âme du pécheur ! 


Que nc puis-je, par un miracle, 
Me nourrir aussi de ce Pain! 
Ah ! que ne puis-je au Tabernacle, 
Prendre ma part du Sang divin ! 
Du moins, à I'âme aimante et sainte, 
Je communiquerai mes feux, 
Afin que, sans la moindre crainte, 
Elle approche du Roi des cieux. 


L'Ange du jugement dernier. 
Air: Noél Id'ADAM). 


Bientõt viendra Ie jour de la vengeance, 
Ce monde impur passera par Ie feu. 
Tous les mortels entendront la sentence 
Qui sortira de la bouche de Dieu. 
Nous Ie verrons dans I'éclat de sa gloire, 
Non plus caché sous les traits d'un enfant, 
Nous serons là pour chanter sa victoire, 
Et proclamer qu'il est Ie Tout-Puissant! 


lis brilleront d'un éclat ineffable, 
Ces yeux voilés de larmes et de sang. 
Nous la verrons cette Face adorable, 
Dans la splendeur de son rayonnement ! 
Sur Ie nuage, en voyant apparaître 
Jésus, portant Ie sceptre de sa croix: 
L'impie, alors, pourra Ie reconnaître 
Ce Roi, ce Juge, aux éclats de sa_ voix ! 



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Les A.nges à Lc: c1"èche. 


477 


VOUS tremblerez, habitants de la terre ; 
Vous tremblerez à votre dernier jour! 
N e pouvant plus soutenir la colère 
De cet Enfant, aujourd'hui Dieu d'amour. 
Pour vous, monels, il choisit la souffrance, 
Ne réclamant que votre faible cæur ; 
Au jugement vous verrez sa puissance, 
Vous tremblerez devant Ie Dieu vengeur 


Tous les Anges, à I'exception de I'Ange du jugement dernier. 


Air: 0 Cæur de notre aimable Mère. 


Oh I daigne écouter la prière 
De tes Anges, divin Jésus ! 
Toi qui viens racheter la terre, 
Prends la défense des élus. 


De ta main, ah I brise ce glaive, 
A paise cet Ange en courroux I 
Bel Enfant, que ta voix s'élève 
Pour sauver Ie cæur humble et doux. 


L'Enfant-Jésus. 


Air: Petit oiseau, dis, où vas,tu ? 


Consolez-vous, Anges fidèles ; 
Vous seuls, pour la prcmière fois, 
Loin des collines éternelles, 
Du Verbe, écouterez la voix : 


Je vous chéris, ð pures ftammes ! 
Anges du céleste séjour I 
Mais, comme vous, j'aime les âmcs, 
Je les aime d'un grand amour. 


Ie les ai faite:; pour moi-même, 
J'ai fait leurs désirs infinis ; 
La plus petite âme qui m'aime 
Devient pour moi Ie paradis. 



47 8 


Poésies. - Troisième partie. 


L'Ange de I'Enfant-Jésus Jui demande de cueiHir sur Ia terre une 
abondante moisson d'âmes innocentes, avant qu'elles soient ternies 
par Ie souffle impur du péché. 


Réponse de l'Enfant-Jésus. 


o bel Ange de mon enfance ! 
J'exaucerai tes væux ardents : 
Ie saurai garder l'innocence 
En I'åme des petits enfants. 


J e les cueillerai dès I'aurore, 
Charmants boutons, pleins de fraîcheu(; 
Au ciel tu les verras éclore 
Sous les purs rayons de mon Cæur. 


Leur belle corolle argentée, 
Plus brillante que mille feux, 
Formera la route lactée 
De l'azur étoilé des cieux. 


Ie veux des lis pour ma couronne, 
Moi, Jésus, Ie beau Lis des champs, 
Et je veux, pour former mon trðne, 
Une gerbe de lis brillants. 


L'Ange de Ja Sainte Face demande Ie pardon des pécheurs. 


Réponse de l'Enfant-Jésus. 
Toi qui contemples mon Visage 
Dans un ravisscment d'amour, 
Et qui, pour garder mon image, 
Quittas Ie céleste séjour, 


J e veux exaucer ta prière : 
Toute âme obtiendra son pardon, 
Je la remplirai de lumière, 
Dès qu'elle invoquera mon Nom. 



Les Anges à la crèche. 


479 


o toi qui voulus sur la terre 
Honorer ma croix, ma douleur ; 
Bel Ange. écoute ce mystère : 
Tome âme qui souffre est ta sæur. 


Au ciel, l'éclat de sa souffrance 
Sur ton front viendra rejaillir; 
Et Ie rayon de ton essence 
Illuminera Ie martyr. 


L'Ange de l'Eucharistie demande ce qu'il pourra faire pour Ie consoler 
de I'ingratitude des hommes. 
Réponse de l'Enfant-Jésus. 
Ange de mon Eucharistie, 
C'est toi qui charmeras mon Cæur; 
Oui, c'est ta douce mélodie 
Qui consolera ma douleur. 


J'ai soif de me donner aux âmes ; 
Mais bien des cæurs sont languissants : 
Séraphin, donne-leur tes flammes, 
Attire-les par tes doux chants. 


Je voudrais que l'âme du prêtre 
Ressem blàt à I' A nge d u ciell 
Ah ! je voudrais qu'il pût renaître 
A vant de monter à l'autel. 


Afin d'opérer ce miracle, 
II faut que, brûlantes d'amour, 
Des âmes, près du Tabernacle, 
S'jmmolent la nuit et Ie jour. 


L'Ange de la Résurrection demande ce que deviendront les pauvres 
exilés de la terre, quand Ie Sauveur sera monté aux cieux. 
Réponse de l'Enfant-Jésus. 
Je remonterai vers mon Père, 
Afin d'attirer mes élus ; 
Après l'exil de cette terre, 
Dans mon Cæur ils seront reçus. 



480 


Poésies. - Troisième partie. 


Quand sonnera la dernière heure, 
Je rassemblerai mon troupeau ; 
Et, dans la céleste demeure, 
Je Jui servirai de flambeau. 


L'Ange du jugement dernier. 


Oublieras-tu, Jésus, bonté suprême, 
Que Ie pécheur doit être enfin puni ? 
OubJieras-tu, dans ton amour extrême, 
Que, des ingrats, Ie nombre est infini ? 
Au jugement je châticrai Ie crime, 
Et ma fureur saura se décharger. 
Mon glaive est prêt I... Jésus, douce Victime, 
Mon glaive est prèt ; je viendrai te venger ! 


L'Enfant-Jésus. 


o bel Ange, abaisse ton glaive. 
Ce n'est pas à toi de juger 
La nature que je relève : 
De la paix, je suis Messager. 


Celui qui jugera Ie monde : 
C'est moi... que l'on nomme JéSllS! 
De mon sang, la source féconde 
Purifiera tous mes élus. 


Sais-tu que les âmes fidèles 
Me consoleront chaque jour 
Des blasphèmes des infidèles, 
Par un simple regard d'amour ? 


Aussi, dans la sainte patrie, 
Mes élus seront glorieux ; 
Et, leur communiquant ma vie, 
J'en ferai comme autant de dieux. 



Les .\nges à La crèclze. 


-1-8/ 


L'Allge du jugement dernier. 
Air: j)icu de paix et d'i1mu/lr. 


De\ ant toi, doux Enfant, Ie Chérubin 
'incline : 
II admire, éperdu, ton ineffable amour, 
II voudrait, comme toi, sur la sombre collinc 
Pou\'oir mourir un jour! 


RFl:R \IN 


Clzalllé par luus Les .luges. 


Qu'il est grand Ie bonheur de l'humble créature! 
Le Séraphin voudrait, dans son ravissement, 
DéIaisscr, ô Jésus, l'angéliquc nature, 
Et dellc/lÏ,. cnfant... 



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II. 


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31 



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Poésies. - Troisième partie. 


I-"a fuitc en Egyptc. 


Récréation pieuse (Fragment). 


L'A
GE avert it saint Joseph. 
Air : La folie de La pLage. 


Vel's I'Egypte, bien vite, 
II faut prendre la fuite !... 
Joseph, dès cette nuit, 
Eloigne-toi sans bruit. 


Hérode, en sa furie, 
Cherchc Ie Roi nouveau: 
A ce divin Agneau 
II veut ôter la vie. 
Prends la Mère et l'Enfant, 
Fuycz rapidcment ! 


Cllant des Anges accolllpag-nant La saintc Famillc, 
.\ir : Lcs gondolièrcs Jlé1liliCllncs. 


Ineffable mystère! 
Jésus, Ie D.oi du cicl, 
Exilé sur la terre, 
Fuit devant un mortel! 
A ce Dieu dans les langes, 
Otfrons tout notre amour; 
Que nos blanches phalanges 
Vienncnt former sa cour. 


Couvrons-Ie de nos ailes 
Et des Heurs les plus belles; 
Par nos concerts joyeux, 
Bcrçons Ie Roi des cieux. 
Pour consoleI' sa l\\èrr, 
Chantons avec mysti.re 
Les charmcs du Sam"eur, 
Sa gràce ct sa douceur ! 


Ah! quittons ce rivage, 
Bien loin de l'orage, 



La fuzte e,t E{o"pte. 


,pJJ 


Fuyons ceUe nuit, 
Loin de tout bruit. 


La Vierge sous son voile 
Cache notre étoile : 
L'astre des élus, 
L'Enfant-Jésus. 


Le Roi du ciel 
Fuit devant un mortel !... 


L' Ange du désert. 
.\ir : du Credo d'l1erculanul/l, 


je viens chanter, de la saintc Famille, 
L'éclat divin qui m'attire en ces lieux 
 
Dans Ie désert, cette étoile qui brille 
Mc charme plus que la gloire des cicux. 
Ah! qui pourra com prendre ce mystère : 
Parmi les siens, Jésus est rejeté ! 
II est errant, voyageur sur la terre, 
Et nul ne sait découvrir sa beauté. 


Mais, si les grands redoutent votre empire, 
o Roi du ciel, Astre mystérieux! 
Depuis longtemps plus d'un creur vous désire, 
C'est vous l'espoir de tous les malheureux. 
Verbe éternel, Ô Sagesse profonde t 
Vous répandez vos ineffables dons 
Sur les petits, les faibles de ce monde 
 
Et dans Ie ciel vous écrivez leurs noms. 


Si vous donnez la sage sse en paftage 
,\ l'ignoram, s'il est humble de creur, 
C'est que toute àme est faite à votre image. 
Vous appelez, vous sauvcz Ie pécheur t 
l'n jour viendra qu'cn la mèmc prairie, 
L'agncau paÎtra doucement près du lion; 
Et Ie désert, votre unique patrie, 
Plus d'unc fob entendra votre 
om. 


o Dieu caché ! des àmes \'irginales, 
Brûlant de zèle au fo)er de l'amour, 



+8-1- 


Poésies. - Troisième partie. 


S'élanceront sur vos traces royales, 
Et les déserts se peupleront un jour. 
Ces cæurs ardents, ces âmes séraphiques 
Réjouiront tous les Anges des cieux, 
Et l'humble accent de leurs divins cantiques 
Fera trembler I'abìme ténébreux. 


Dans sa fureur, sa basse jalousie, 
Satan voudra dépeupler les déserts ; 
Jl ne sait pas la puissance infinie 
Du faible Enfant qu'ignore l'univers. 
II ne sait pas que la vierge fervente 
Trouve toujours Ie repos en son cæur; 
II ne sait pas com bien elle est puissante 
Cette âme unie à son divin Sauveur ! 


Peut-ètre un jour vos épouses chéries 
Partageront votre exil, ô mon Dieu ! 
l\lais les pécheurs qui les auront bannies, 
Dc leur amour n'éteindront pas Ie feu. 
Du monde impur la haine sacrilège 
N'atteindra pas les vierges du Seigneur 
J usqu'à souiller leur vètement de neigc, 
Jusqu'à ternir leur céleste blancheur. 


o monde ingrat, déjà ton règne expire; 
;... e yois-tu pas que ce petit Enfant 
Cueille joyeux la palme du martyre, 
La rose d'or, Ie lis éblouissant ? 
Ne ,'ois-tu pas que ses vierges fìdèles 
Tiennent en main la lampe de l'amour ? 

e vois-tu pas Ies portes éternelles, 
Qui, pour les saints, doivent s'ouvrir un jour? 


lleureux instant! ô bonheur sans mélangc, 
Quand les Nus, paraissant glorieux, 
Dc leur amour recevront en échange 
L'éternité pour aimer dans Ics cieux I 
Après l'exil, plus jamais de souffrance, 
"lais le repos du céleste séjour; 
^ près I'exil, plus de foi, d'espérance, 
Rien que la pai:\., I'extase de I'amour I 


2\ jam'icr \
Ih. 



JéSll.'ì <'I Bélhanie. 


-1-85 


.Jésus à I{éthanie. 


Récréation pieuse. 


Air : f.'.4ngc et I'm1cllglc. 


Marie-Madeleine. 


o Dieu, man divin Maître, 
Jésus, man seul amour! 
A vas pieds je veux ètre, 
J'y fixe man séjour. 
En vain sur cette terre 
J'ai cherché Ie bonheur. 
{'ne tristesse amère 

eule a rempli man ccrur.oo 


Jésus. 


\larie, ð 
ladeleine I 
.Ie suis ton doux Sam'eur ! 
Oubliant toute peine, 
Jouis de ton bonheur. 
Tes regrets sont extrèmes, 
Et man Cæur te redit : 
Je sais bien que tu m'aimes. 
Ton amour me suffit! 


Marie-Madeleine. 


Cen est trap, man bon 1\laìtre. 
Je me sens défaillir... 
Que ne puis-je rcnaìtre 
En cc jour, au mourir ! 
Compre!1ez mes alarmes, 
o Jésus, man Sauveur! 
J'ai fait couler vas larmes : 
Quelle immense douleur ! 



./86 


Poésies. - Troisième pm"tie. 


Jésus. 


II est \Tai, sur ton âme 
J'ai répandu des pleurs; 
l\1ais d"un seul trait dc ftamme, 
.Ie puis changer les cæurs. 
Ton âmc, rajeunie 
Par mon regard divin, 
Dans l'éternelle vie 
j'\le bénira sans fin ! 


M arie- Madeleine. 
Jésus, votre amour même 
Yient déchirer mon cæur, 
Yotre bonté suprême 
^ ugmente ma douleur; 
J"ai méconnu vos charmes 
Et, dans mon repentir, 
Je n'ai plus que des larmes, 
Seigneur, à vous offrir ! 


Jésus. 


Ces larmes précieuses 
Brillent plus à mes yeux 
Que les perles nom breuses 
Qui scintillent aux Cicux. 
A I"étoile charmante 
Rayonnantdans l
zu
 
.I e préfère I'aman te 
Au cæur devenu pur. 


Marie-Madeleine. 
Quel étonnant mystère ! 
o mon divin Sauveur, 
N'cst-il rien sur la terre 
Qui charme votre Cæur ? 
Les lointaines montagnes, 
Le blanc et doux agneau, 
Les fleurs de nos campagnes, 
Est-il rien de plus beau? 



Jéslts à Réthallie. 


4 8 7 


Jésus. 


Tu vois la tleur éclose 
Et son éclat charmant: 
Pour moi, je vois la rose 
De ton amour ardent. 
Cette rose empourpréc 
A su ravir mon cæur : 
Elle est ma préférée 
Entre toute autre fleur. 


Marie-MadeleÍ11e. 
L'oiseau, de sa voix pure, 
Chante votre grandeur: 
Le ruisseau qui murmurc 
Vous donne sa fraîcheur: 
Le lis de la valléc 
V ous offre son trésor : 
Sa blancheur étoilée 
De fines perles d'or. 


Jésus. 
Salomon, dans sa gloire, 
Etait moins bien paré 
Sur son trðne d'ivoire 
Que ce beau lis nacré : 
Les simples pâquerettes 
Surpassent Ie grand roi, 
Et toutes ces fteurettes 
N'éclosent que pour toi. 


Marie-Madeleine. 
Ou virginal cortège 
Yous offrant son amour, 
Le blanc manteau de neige 
Brillera san s retou r... 
.\loi, d'une triste vie, 
J e vous offre la fin: 
Hélas 
 je l'ai flétrie 
Encore à son mati n 1... 



4 88 


Poésies. - Troisième partie. 


Jésus. 


Si jaime, de I'aurore, 
Les purs et brillants feux 
Marie... ah ! j'aime encore 
Un beau soir radieux. 
Ma bonté sans égale 
Placera Ie pécheur 
Et I'âme virginale 
Ensemble sur mon Cæur! 


Marie-Madeleine. 

'avez-vous pas vos Anges, 
Aux sublimes ardeurs ? 
Sur leurs blanches phalanges 
Répandez vos faveurs ! 
Moi, pauvre pécheresse, 
Je n'ai pas mérité 
L'ineffable tendresse 
Dc ,"otre intimité. 


J ésus. 
Bien plus haut que les Anges 
Tu monteras un jour; 
lis diront tes louanges, 
Enviant ton amour! 
Mais il faut sur la terre, 
Pour tes frères pécheurs, 
Que, vivant solitaire, 
Tu m'attircs leurs cecurs. 


Marie-Madeleine. 
Seigneur, d'un zèle extrème 
Je sens brûler mon cæur; 
Et votre voix que j'aime 
En redouble I'ardcur. 
l\lais, pour ètre un apôtre, 
Bien trop faiblc est ce cæur; 
Ah ! prêtez-moi Ie vðtre, 
Jésus, mon doux Sauveur! 



JéSllS à Béthanie. 


4 8 9 


Marthe. 


Considérez ma sæur, bon Maitre, clle s'oublie : 
Voyez: tout mon travail ne I'inquiète pas. 
Oites-Iui done, Seigneur, ah ! je vous en supplie, 
Oites-Iui de m'aider à sen.ir Ie repas. 


J ésus. 


Marthe! ma charitable hôtesse, 
Pourquoi voudriez-\'ous blâmer 
,"otre sæur qui toujours s'empresse 
Vers Celui qui sait la charmer? 


Marthe. 


Mais, Ô divin Sauveur, voilà ce qui m'étonne : 
l\:e devrait-elle pas détourner un instant 
Ses regards de Celui qui chaque jour lui donne. 
Et songer à donner aussi quelque présent ? 


Jésus. 


o IVlarlhe, je vous Ie confie : 
Si votre amour est généreu:-... 
Celui de votre sæur Marie 

rist infiniment précieu\: ! 


Marthe. 


"os paroles, Seigneur, sont pour moi des mystères, 
Et je ne puis encor m'empècher de penser 
Qu'iI vaut mieu
 travailler que dire des prières; 
Moi, je sens mon amour qui veut se dépenser. 


Jésus. 


Le travail est bien nécessaire, 
Je viens moi-mème I'honorer; 
Mais, au moyen de la prière, 
Vous devez Ie transfigurer. 



49 0 


Poésies. - Troisième partie. 


Marthe. 


Je savais bien, Seigneur, que, restant inacti\ e, 
Je ne pouvais avoir de charmes à vos yeux ; 
C'est pourquoi je m'emprcssc, adorable Convive, 
^ préparer pour vous des mets délicielix. 


Jésus. 


Votre âme est généreuse et pure, 
Votre travail peut Ie prouver; 

lais savez-vous la nourriture 
Que je désirerais troliver ? 


t. n seul ouvrage est nécessaire : 
Si votre sæur reste à I'écart 
Dans une amoureuse prière. 
Elle a choisi fa bonne part! 


Oui, ceUe part est la meilleure, 
J e Ie proclame dès ce jour; 
o Marthe! venez à ccue heure 
Partager ce repos d'amour... 


Marthe. 
Je Ie comprends enfin, Jésus, bonté suprême ! 
\"otre divin regard a pénétré mon cæur. 
Tous mes dons sont trop peu : c'est mon âmc elle-mêmc 
Que je dois vous otfrir, ð très aimant Sauveur ! 


Jésus. 
Qui, c'est votre cæur que j'em"ie. 
Jusqu'à lui, je viens m'abaisser : 
Les cieux et leur gloire infinie, 
Pour lui, j'ai voulu délaisser. 


Marthe. 
Pourquoi, divin Sauveur, avez-vous, de Maric, 
Fait un si grand éloge à Simon Ie léprem., ? 
II me semble pourtant, que, dans toute sa vie, 
,"ous auriez dû compter plus d'un jour orageux... 



Jésus à Bethanie. 


49 1 


J ésus. 
J'ai su com prendre Ie langage, 
D'un cæur par I'amour entraîné : 
Cellli-Ib, chérit daJJQ11lage 
A qui 1'011 a pllts pm"dOll11é... 


Marthe. 
Oh! qu'il en soit ainsi, je m'en étonne encore: 
Car vous m'avez, Seigneur, épargné Ie danger; 
Je vous dois mon amour, puisque dès mon aurorc 
,"ous a\'ez bien voulu me suivre et protéger. 


J ésus. 
II est bien vrai qu'une âmc pure, 
Le chef-d'æuvre de mon amour, 
Devrait, sans aucune mesure, 

l'aimer, me bénir sans retour. 


Vous m'avez charmé dès I'cnfancc 
Par votre grande pureté; 
Mais, si vous avez l'innocencc. 
Madeleine a I'humilité. 


Marthe. 
Jésus, pour vous ravir, je veux toute ma vie 
Mépriser les honneurs, la gloire des humains; 
En travaillant pour vous, j'imiterai Marie, 
I\e recherchant jamais que vos regards divins. 


J ésus. 
Ainsi vous sauverez les âmes, 
Et les attirerez vers moi ; 
Bien loin, vous portercz mes tlammes 
Avec Ie flambeau de la foi. 


Marthe et Marie-Madeleine, 
Yotre voix, doux Jésus, est une mélodie 
Qui nous ravit d'amour, enflammant notre cæur. 
Restez donc avec nous pour charmer notre vie: 
Restez ici toujours, aimable Rédempteur ! 



49 2 


Poésies. - r,'oisième partie. 


J ésus. 


Je suis heureux à Béthanie, 
Je m'y reposerai souvent; 
Et votre Dieu, dans la patrie, 
Se montrera reconnaissant... 


Vous avez compris Ie mystère 
Qui m'a fait descendre en ces lieu.\: : 
L'âme intérieure m'est chère, 
Bien plus que la gloire des cieux. 


Cette gloire, un jour, sera vôtre, 
Et tous mes biens seront à vous: 
Iionneur comparable à nul autre: 
,"ous m'appellerez votre Epoux ! 


lei-bas, fidèles amies, 
Vous vous chargez de me nourrir: 
Au festin des noces bénies, 
Je me ceindrai pour vous servir. 


29 juillct 1&.\5. 


.!If.
 
!:
 


:\
 



p,.ière de tenfant d'lln Saint. 


PFière de l'enFant d'un Saint. 


A son bon Père, rappelé à Dieu Ie 29 juillet 189
. 


Rappelle-toi qu'aUlrefois sur la terre 
Ton seul bonheur était de nous chérir: 
De tes enfants cxauce la prière, 
Protège-nous, daigne encor nous bénir ! 
Tu retrouves là-haut notre mère chérie, 
Depuis longtemps déjà dans la sainte patrie: 
Maintenant, dans les cieux, 
\'ous régnez tous les deux... 
Yeille.l sur nous ! 


Happelle-toi ton ardcntc 
larie, 
Celle qui fut la plus chère à ton cu.:ur ; 
Rappelle-toi qu'elle remplit ta vie, 
Par son amour, de charme et de bonheur. 
Pour Dieu, tu renonças à sa douce préscncc, 
Et tu bénis la main qui t'offrait la souffrancc. 
De ton beau << diamant 1 >> 
Toujours plus scintillant, 
Oh ! souviens-toi ! 


Rappelle-toi ta belle (( perle jìlle >>, 
Que tu connus faible et timide agneau : 
Vois-Ia, comptant sur la force divinc, 
Et du Carmel conduisant Ie troupeau. 
Dc tes autres enfants elle cst aujourd'hui merc, 
Viens guider ici-bas celie qui t'est si chère; 
Et sans quitter Ie ciel, 
De ton petit Carmel, 
Oh! souviens-toi... 


I << /)i<1I1lQnl >, " ct pede Jim: >), surnO!11O; donni:s aux .leux aìni:t:s. 


49 3 



-1-9-1- 


Poésies. - Truisièmc partic. 


Rappelle-toi eelle ardcnlc prière 
Que tu formas pour ta troisième enfant. 
Dieu I'entendit 1... elle estime la terrc 
Un lieu d'exil et de bannissement. 
La Visitation la cache aux yeux du monde, 
Elle aime Ie Seigneur, sa douce paix I'inondc ; 
De ses brûlants soupirs, 
De ses ardents désirs, 
Oh ! souviens-toi... 


Rappelle-toi ta fidèle CéJine 
Qui fut pour toi comme un angc des cieux, 
Lorsqu'un regard de la Face divine 
Vint t'éprouver par un choix glorieux. 
Tu règnes dans Ie ciel... sa tâche est accomplie ; 
Maintenant à Jésus eUe donne sa vie... 
Protège ton enfant 
Qui redit bien souvent : 
Rappelle-toi I... 


Oh t souviens-toi de ta <<petite reinc >>, 
Du tendre amour dont son cæur déborda... 
Happellc-toi que sa marche incertainc 
Ce fut toujours ta main qui la guida. 
Papa, rappelle-toi qu'aux jours de son enfancc 
Tu voulus pour Dieu seuJ gardcr son innocence. 
Ses boucles de cheveux 
Qui ravissaient tes yeux, 
Rappelle-toi ! 


Happelle-toi que dans Ie belvédère, 
Tu I'asseyais souvent sur te5 genoux, 
Et, murmurant aJors une prière, 
Tu Ja berçais par ton refrain si doli},.. ! 
Elle \'oyait du cie! un rellet sur ta face, 
Quand ton regard profond se plongcait dans l'espace... 
Et de l'éternité 
Tu chantais la beauté, 
Rappelle-toi I 



Prière de tellfallt d"tm Sdint. 


4-9 5 


Happcllc-toi ce radieux dimanchc 
OÙ, la pressant sur ton cæur patcrncl, 
Tu lui donnas une jleurette blanche, 
Et lui permis de voler au Carmel. 
o père, souviens-toi qu'en ses grandes épreuvð, 
Du plus sincère amour tu lui donnas des preuves; 
"\ Rome après Bayeux 
Tu lui montras les cieux ; 
Rappelle-toi ! 


Rappelle-toi que la main du Saint-Père, 
.\u Vatican, sur ton front se posa; 
Mais tu ne pus comprendre Ie mystère 
Du sceau divin qui sur toi s'imprima. 
l\laintenant tes enfants t'adressent leur prièrc; 
lis bénissent ta croix et ta douleur amèrc ! 
Sur ton front glorieux 
Hayonnent dans les cieux 
Nellf lis en Heurs ! 


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49 6 


Poésies. - Tmisième partie. 


Ge <Iue j
 aimais... 


Compose à la demande de sa sæur Céline pendant son noviciat. 


Air : Combiel1 fai douce suuvcllallce 


.rai en mon llien-.\imé les montagnes. 
Les \'allées solitaires et boisées. 
Les ìles étrangères. 
Les Ileu\'es retentissants, 
Le murmure des zéphyrs amoureu'(. 


La nuit paisible. 
Pareille au lever de l'aurore; 
La musique silencieuse, 
La solitude harmonieuse, 
Lc sou per qui charme et qui al:cruÌt famour. 
(SUNT JE,\:'\ DE L,\ CROIX,) 


Oh ! que j'aime la souvenance 
Des jours bénis de mon enfancc ! 
Pour garder la fteur de mon innocence, 
Le Seigneur m'entoura toujours 
D'amour. 


Aussi, malgré ma petite
se, 
ADieu je donnal ma tcndressc : 
Et de mon cæur s'échappa la promessc 
O'épouser Ie Roi des él us, 
Jésu<;. 



Ce que j"aimais... 


+97 


l'aimais, au printcmps de ma vie, 
Saint Joseph, la Vierge Marie: 
Déjà mon âme se plongeait ravie 
Quand se reflétaient dans mes yeu x 
Les cieux ! 


J'aimais les champs de blé, 1a plaine, 
l'aimais la colline lointaine ; 
Dans mon bonheur, je respirais à peine. 
En moissonnant avec mcs sæurs, 
Les tJeurs. 


l'aimais à cueillir les herbettes, 
Les bluets, toutes Ics fleurettes; 
Je trouvais Ie parfum des violettcs 
Et surtout celui des coucous 
Bien doux. 


J'aimais 1a pâquerette blanche, 
Les promenades du dimanche, 
L'oiseau léger gazouillant sur la branche. 
Et I'azur toujours radieux 
Des cieu:-... 


J'aimais à poser chaque année 
Mon soulier dans la cheminée: ' 
.\ccourant dès que j'étais éveilléc, 
Je chantais 1a fète du del 
NoH! 


De maman, j'aimais Ie sourire, 
Son regard profond semblait dire: 
(<. L'éternité me ravit et m'attire, 
<< J e vais aller dans Ie ciel bleu 
(<. Voir Dicu ! 


<< Je vais trouver dans la patrie 
<< Ales anges, la \ïerge :\larie. 

 De mes enfants que je laisse en la vie. 
<< A Jésus j'offrirai les plcurs, 
<< Lcs cæurs ! >> 



:! 



49 8 


Poésie.... - T"úisième p,lrtie. 


Oh ! que j'aimais Jésus-Hostie 
Vui vint, au matin de ma vie, 
Se fiancer à mon âme ravie ! 
Oh! que j'ouvris avec bonheur 
Mon cæur ! 


j'aimais encorc. au bel\-édère 
I nondé de \- ive lumière, 
A rece\"oir les douK baiscrs d'un pèrc, 
A caresser ses blancs cheveu x 
Neigeux. 


Sur ses genoux, étant placée 
A \"ec Thérèse. à la veillée, 
Je m'en souviens, j'étais longtemps bercée. 
j'entends encor, de son doux chant. 
L'ac(.ent. 


o souvenir! tu me reposes. 
Tu me rappelles bien des choses... 
Les repas du sair, Ie parfum des roses, 
Les Buissonnets pleins de gaîlé 
L'été. 


^ I'heure où tout vain bruit s'apaise, 
j'aimais à confondre à mon aise 
Mon âme avec celie de ma Thérèse; 
Je ne formais a\"ec ma sèeur 
Qu'un cæur ! 


Alors no
 voix étaient mèlées, 
I\" as mains, I'u ne à I'autre enchaînées ; 
Ensemble, chantant les noce
 saaées, 
Déjà nous rêvions Ie Carmel, 
Le ciel ! 


De la Suisse et de l'ltalie, 
Ciel bleu, fruits d'or m'avaient ra, ie. 
J'aimai surtout Ie regard plein de vie 
Du saint Vieillard, Pontife-Rai, 
Sur moi. 



Ce que j"aimais.,. 


499 


_\ vec amour je t'ai baisée. 
Terre sainte du Colyséc ! 
Des Catacombes la voùtc sa.:rée 
.\ répété bien doucement 

lon chant. 


\lon bonheur fut suivi de larmes ; 
Bien grandes furent meo; alarmes! 
De mon Epoux je revètis 1es armes, 
Et sa croix devint mon soutien, 
\lon bien. 


Alors j'aimais, fuyant Ie monde, 
Que I'Echo lointain me répondt'; 
Fn la vallée ombragée et féconde 
Je ..:ueillais, à travers mes pleurs, 
Les flems. 


J'aimais, de la lointaine église, 
Entendre la cloche indécise. 
Pour écouter les soupirs de la brise, 
Dans les champs j'aimais à m'asseoir 
Le soir. 


J'aimais Ie vol des hirondclles, 
Le chant plaintif des tourterelles ; 
Avec plaisir fentendais Ie bruit d'ailes 
De l'insecte au bourdonnement 
Bruyant. 


l'aimais la perle matinaIe 
Ornant la rose de BengaJe; 
J'aimais à voir l'abeille virginale 
Préparer sous 1es feux d u cle1 
Le miel. 


J'aimais à cueillir la bruyère; 
Courant sur la mousse légère, 
Je prenais, voltigeant sur la fougère, 
Les papillons au ref]et pur 
, D'azur. 



j'JU 


Poésies. - Troisième partie. 


.T"aimais Ie ver luisant dans I'ombre, 
J'aimais les étoiles sans nombre... 
Surtout j'aimais I'éclat, en la nuit sombre, 
De la lune au disque d'argent 
Brillant. 


Amon père, dans sa vieillesse, 
J'offrais I'appui de ma jeunesse... 
II m'était tout: bonheur, enfant, richessc. 
A h ! je I'embrassais tendremcnt 
Souvcnt. 


1\ous aimions Ie doux bruit de I'onde, 
L'éclat de I'orage qui gronde; 
Lc soir, en la solitude profonde, 
Du rossignol au fond du bois 
La voix. 


.\lais un matin son beau visage 
Du Crucifix chercha I'image..... 
Dc son amour il me laissa Ie gage. 
Me donnant son dernier regard : 
l\la part!... 


Et de Jésus la main di,"ine 
Prit Ie seul trésor de Céline, 
Et, I'cmportant bien loin de la colline, 
Lc plaça près de l'Eterncl. 
Au ciel ! 


l\laintenant je suis prisonnière, 
J'ai fui les bosquets de la terre, 
.l'ai vu que tout en elle est éphémèrc, 
J'ai vu tout mon bonheur fìnir, 
l\lourir ! 


Sous mcs pas I'herbe s'est mcurtric, 
La fleur en mes mains s'est flétric... 
Jésus, je \"Cux courir en ta prairie, 
Sur elle ne marqueront pas 
:\les pas. 



Ce qlle ;'az11lais... 


j(, I 


Comme un cerf, en sa soif ardente, 
Soupire après l'eau jaillissante, 
o Jésus, vers toi j'accours défaillante : 
11 faut, pour calmer mes ardeurs, 
Tes pleurs... 


C'est ton seul amour qui m'entraìne: 
<< Mon troupeau je laisse en la plaine, 
<< De Ie garder je ne prends pas Ia peine >> ; 
Je veux plaire à mon seul Agneau 
l'\ouveau. 


Jésus, c'est toi l' Agneau que j'aime; 
Tu me suffis, ô Bien suprème! 
En toi j'ai tout: la terre et Ie ciel mème: 
La fleur que je cueille, ô mon Roi, 
C' est toi ! 


Jésus, beau lis de la vallée, 
Ton doux parfum m'a captivée. 
Bouquet de myrrhe, ô corolle embaumée, 
Sur mon cæur je veux te garder, 
T'aimer! 


Toujours ton amour m'accompagne; 
En toi j'ai les bois, la campagne, 
J'ai les roseaux, la lointaine montagne, 
La pluie et les flocons neigeux 
Des cieux. 


En toi, Jésus, j'ai toutes choses, 
J'ai les blés, les fleurs demi-closes, 
1\lyosotis, boutons d'or, belles roses: 
Du blanc muguet, j'ai la fraìcheur, 
L'odeur. 


J'ai la lyre mélodieuse, 
La solitude harmonieuse, 
Fleuves, rochers, cascade gracieuse, 
Le doux murmure du ruisseau, 
L'oiseau. 



5112 


Poesie
;. - TnJ;:<i;éme partie. 


J'ai I'arc-en-ciel, j'ai raube pure, 
Le vaste horizon, la verdure; 
J'ai l'ile étrangère et la moisson mùre, 
Les papillons, Ie gai printemps, 
Les champs. 


En ton amour je trouve encore 
Les palmiers que Ie solei I dore, 
La nuit parcille au le'"cr de raurore: 
En toi je trouve pour jamai.s 
La paix ! 


J'ai les grappes délicieuses, 
Les libellules gracieuses, 
La forèt \"iergc aux Heurs mystérieuses 
 
J'ai tous les blonds petits enfants, 
Leurs chants. 


En toi j'ai sources et collines, 
Ijanes, pervenche, aubépines, 
Frais nénuphars, chèvrefeuille, églantines, 
Le frisilis du peuplier 
Léger. 


J'ai I'avoinc folie ct tremblante, 
Des vents la voix grave et puissante, 
Le fil de la \ïerge et la flam me ardente, 
Le zéphir, les buissons fleuris, 
Les nids. 


En toi j'ai la colombe pure: 
En toi, sous ma robe de bure. 
Je troU\"c joyau x et riche parure, 
Culliers, bagues et diamants 
Brillants. 


J'ai Ie beau lac, j'ai la vallée 
Solitaire et toute boisée 
 
De I'Océan fai la \'ague argentée, 
Peries, corai I, trésors divers 
Des mers. 



Ce que iaimllis... 


50:1 


J'ai Ie vaisseau fuyant la plagc, 
Le sillon d'or et Ie ri\'age: 
J'ai, du soleil festonnant Ie nuage 
Alors qu'il disparaìt des cicux, 
Les feu...:. 


En toi j'ai la brillante étoile : 
Souvent ton amour sc dévoilc. 
Ft j'aperçois comme à tra\'ers un voile. 
Quand Ie jour est sur son déclin, 
Ta main! 


o toi qui souticns tous les mondes! 
Qui plantes les forêts profondes: 
D'un seul coup d'æil, toi qui les rends fécondes. 
Tu me suis d'un regard d'amour 
Toujours! 


J'ai ton Cæur, ta Face adorée, 
De fa flèclze je suis blcssée... 
J'ai Ie baiser de ta bouche sacrée. 
Je t'aime et ne veux rien de plus, 
Jésus ! 


J'irai chanter avec les Anges 
De I'amour sacré les louanges... 
Fais-moi voler bientôt en leurs phalange5. 
o JéSllS, que je meurc un jour 
D'amour! 


Attiré par sa transparence, 
Vers Ie feu I'insectc s'élance : 
Ainsi ton amour est mon espérance, 
C'est en lui que je veu
 voler, 
Brûler... 


Je l'entends déjà qui s'apprêtc, 
Mon Dieu, ton éternclle fête 1 
Aux saules, prenant ma harpe muettc. 
Sur tes genoux je vais m'asseoir, 
Te voir! 



5'1+ 


Poésies. - Troisième partie. 


Près de toi, je vais voir Marie, 
Les Saints, ma famille chérie; 
J e vais, après I'exil de cette vie, 
Retrouver Ie toit paternel 
Au ciel... 


28 aHil IB95. 




 
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Je chanterai éternellement Jes miséricordes du Seigneur, 


Armoiries de Jésus et de 'rhérèsc '. 



t. 


Jours de grâces accordés par Ie Seigneur 
à sa petite épouse. 



aissancc : 2 janvier 1873 - Baptême : 4 janvier 1873. - Sourire 
de la sainte Vierge : 10 mai 1883. - Première Communion: 8 mai 1884. 
- Confirmation: I4 juin 1884. - Conversion: 25 décembre 1886. - Au- 
dience de Léon XIII : 20 novembre 1887. - Entrée au Carmel: 9 avril 1888. 
- Prise d'Habit : 10 janvier 1889. - Profession: 8 septembre 1890. - 
Prise de Voile: 24 septembrc 1890. - Offrande de moi-même à I'Amour : 
9 juin 18 9 5 . 


, D'apr
s une peinture de sæu,. Thé,'èse de l'Enfant-Jésus. 


I" 



$XPLICATIDN DES 
i\RMDIfHES 


Le blason J.ìTi.S est celui que Jésus a daigné apporter en dot 
à sa pauvre petite épouse, l'appelant Thérèse de I'Enfant-Jéslls et 
de la Sainte Face. Ce sont là ses titres de noblesse, sa richesse et 
son espérance. - La vigne qui sépare Ie blason est encore la figure 
de Celui qui daigna no us dire: << Je sllis la J1igne et vous êtes les 
branches,. je veux qlle VOliS me l'appol'Ûe, beallcollp de fntit 1. >> 
Les deux rameaux, entourant run la Sainte Face, I'autre Ie petit 
Jésus, sont l'image de Thérèse qui n'a qu'un désir ici-bas, cclui de 
s'offrir comme une petite grappe de raisin pour rafraîchir Jésus- 
Enfant, l'amuser, se laisser presser par lui au gré de ses caprices... 
et puis étancher aussi la soif ardente qu'Jl ressentit pendant sa 
Passion. La harpe rcprésente encore Thérèse qui veut chanter sans 
cesse à Jésus des mélodies d'amour. 
Le blason F
T est celui de Marie-Françoise-Thérèse, la petite 
fleur de la sainte Vierge; aussi ceUe petite fleur est-elle rcprésentée 
recevant les rayons bienfaisants de la douce Etoile du matin. - 
La terre verdoyante, c'est la famille bénie au sein de laquelle la 
fleurette a grandi. Plus loin se voit la montagne du Carmel, OÙ 
Thérèse figure en ses armoiries Ie dard entlammé de l'amour qui 
doit lui mériter la palme du martyre. l\lais clle n'oublie pas qu'elle 
n'est qu'un faiblc roseau ; aussi l'a-t-elle placé sur son blason. Le 
triangle lumineux représente radorable Trinité qui ne cesse de 
répandrc ses dons inestimables sur l'âme de la petite Thérèse; aussi, 
dans sa reconnaissance, n'oubliera-t-elle jamais cctte dc\ise : 


<< L'Ll11l0111" IlC sc paic qllC pm" famOllr. >> 


Sæur Thé,.i:sc de I Enfalll-Jéslls el de la Sail/Ie Face. 


l.1n.m.,
\,5. 



Q UELQ UES- UNES 


.@es $?râces et '1?uérisons 


ATTRIBUÉES A L'UHERCESSION 


DE LA SEBV.\NTE DE DIEU 


THÉRÈSE DE LJENFANT-JÉSUS 


ET DE LA SAINTE FACE 


Récit de son exhumation 



Bayeux, Ie 4 janvier 19 11 . 


:\ous, E\èque de Bayeux, sur Ie rapport qui Nous a été fait, 
autorisons d'imprimer en appendice à la Vie de Sællr Thérèse de 
I'Ellfallt-Jéslls écrite par elle-même. la relation des grâces et guéri- 
sons attribuées à I'intercession de la Servante de Dieu et publiée 
sous Ie titre: Pillic de Roses. 
Nous autorisons pareillement radjonction du récit qui Nous a 
été soumis de I'exhumation des restes de la Servante de Dieu, au 
cimetière de Lisieux. 


-:- TIIO
L\S, El'. de Haycl/x et Lisiel/x. 


-
i-- - 


AVERTISSEMENT 


Ccs pages nc sont pas dcstinées à publicr tous les bien faits de 
S' Thérèse de I'Enfant-Jésus, mais seulement à en désigner 
quelques-uns à I'attention du pieux lecteur. 
Les faveurs de tout genre attribuées à son intercession se multi- 
plient d'une manière toujours plus rapide ct plus universelle. 
comme on Ie verra dans ce premier recueil et dans un second 
opuscule : Pillie de Roses, II. 
Ce second opuscule, contrairement à celui-ci, ne peut trouver 
place à la fin de \' << HISTOIRE D'UNE A:\\E >>. 


II ne sera parlé qu'incidemment des parfums. Les personnes qui 
ont été favorisées de ces émanations mystérieuses sont en très 
grand nombre. II ne se passe guère de jour sans qu'il en soit 
question dans Ie volumineux courrier concernant la Servante de 
Dieu. Sur sa tombe et dans I'intérieur de son monastère les mèmes 
manifestations nc cessent de se produire. 



Pluie 


de 



oses. 


I 


-
- 


JE YEVX P.\SSFR 
IO
 C[FL A F.\[RE Dt" 
II[FN St:R LA TERRE. 
APRfS \L\ MORT, JE FFR.\[ TO\U!ER u:-.r 
PIXIE DF ROSES. 
IS' Thérèse de n::nfant-Jésus.} 


I. 



Ionastèrc des Carmes Déchaussés, \\'adourie, 
Autriche IGallieie), 9 oetobre [\:103. 


Réparation. 


TRÈS RÉvÉRENDE l\lÈRE, 
L'inscription placée en tête de cette lettre indique mon devoir de réparer 
une faute commise par moi em'ers \ otre petite sainte, S' Thérèse de 
I'Enfant-Jésus. 
II y a deux ou trois ans, quand on me présenta Ie manuserit, avec 
traduction en langue polonaise de Ja vie de cette petite f1eur du Carmel, 
je Ime suis permi" de faire la remarque que la langue de notre pays nc 
sied aucunement au st
'le de I'original, et que la lecture ne causcr;lit 
que du dégoût. C'était comme mettre un frein Ü I'apostolat de cette 
é\ue de Dieu. Elle a dû prendre cela à cæur; et, en revanche, non 
seulement a su agir de manièrc que la dite traduction fût mise au jour, 
mais, de plus, s'est prise directement Ù ma pcrsonne. 
II y a une huitaine de jours. je suis rentré Ü la cellule, I'âme toute 
ballottée par les flots d'une mer orageuse de peines intérieures, et ne 
sachant où trouver refuge pour s'abriter. Voilà que mon regard s'arrètc 
sur Ie livre français de la vie de la sællr "engeressc... Je 1'0uHe, et jc 
lOmbe sur Ja poésie : (( V[VRE D'A\IOI'R. >> 
Soudain, I'oragc s'apaisc, Ie calmc re\'icnt, quclque chose d'ine{Table 
em"ahit tout mon être et me transforme de fond en comble. Ce cantique 
fut done pour moi la barq ue de saU\ etage : I'aimablc sn:ur s'étant 
oll'crte pour pilote. 
Je dois done constatcr aujourd'hui que la promesse : (( Je 1'elL'\' passer 
mon deL à faire du bien sm" La terre... .1près ma mort, je fcr,zi 
tombel' line pLllic de roses >", s'est réalisée en vérité. 
Fr. H \PIIAFL DE ST-JosEPH, Carm. Déch., 
\ rieairc- Provincial. 
(Le R. P. Raphaël Kalinowski mourut en odcur de sainteté, en I année (1)07. S.l 
cause de béatification cst soumise å la saintc E
lise,) 



2* 


Sæur Thérèse de I'Enfant-Jéslls. 


2. 


Marncs-la-Coqucttc (Scinc-ct-Oisc), 10 noyembrc 1902. 
M"'. HéloÏse Debossu, habitant à Reims, actuellement 9, rue Luiquet, 
ct précédemment 5, avenue de Laon, soutfrait depuis une dizaine d'années 
d'une tumeur fibreuse, située du côté gauche, un peu au-dessous des 
côtes. De nombreux médecins consuItés réclamaient avec instance unc 
opération, devenant chaque jour plus urgcnte. La malade ne voulut 
jamais y consentir. En désespoir de cause, elIe fut sourr1ise à divers 
traitements de massage et d'éIectricité qui ne Iui procurèrent qu'un 
soulagement très passager. Au mois de janvier 1901, son état s'aggra\a 
tellement qu'elle dut garder la chambre et même Ie lit à peu près conti- 
nuellement. La maigreur et les souffrances étaient de\"enues eflrayantes. 
Au mois de septembrc, une péritonite venait même de se déclarer. C'est 
alors que, désespérant du côté de la terre, j'envoyai à la pauvre malade 
un sachet de chcveux de la chère et vénérée petite Sr Thérèsc de 
I'Enfant-Jésus, en l'engageant à s'unir à une neuvaine que j'allais 
demander à votre Carmel. Le résultat ne se fit pas attendre. Le dernier 
jour de la neuvaine, la malade, guérie de sa tumeur, pouvait se rcndre à 
sa paroisse et y faire la sainte communion en action de grâces. Depuis, 
ses forces n'ont fait qu'aller en augmentant. Sa figure annonce une santé 
parfaite, et sa maigreur a fait place à un embonpoint et à une fraìcheur 
de teint qui ne Jaissent aucun doute sur sa guérison. Tous ceux qui 
connaissent cette personne, qui 1'ont vue si malade et si désespérée, 
s'accordent à proclamer Ia chère petite S' Thérèse de l'Enfant-Jésus 
comme I'agent merveilleux de sa guérison. 
Voilà, ma Révérende 1\1ère, simplement, sans phrases et sans exagé- 
ration, l'entière et sincère vérité. Aussi, impossible de ,ous dire la 
reconnaissance de Mme Debossu pour son incomparable bienfaitrice. 


Cinq ans après : 23 février 1907. 


Je soussigné certifie que Mm. HéloÏse Debossu, née Dauphinot, qui fut 
guérie à Ia suite d'une neuvaine faite à Sr Thérèse de I'Enfant-Jésus 
et de la Sainte Face, décédée au Carmel de Lisieux en 1897, a continué 
depuis 1902 à jouir d'une excellente santé et qu'elle demeure convaincue 
que sa guérison, aussi prompte que complète, est due entièrement et 
uniquement à l'intercession de S' Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la 
Sainte Face. Les médecins l'avaient condamnée et, même avec une 
opération, ne répondaient pas de sa guérison. Elle n'a pas été opérée et, 
à la fin de Ia neuvaine, elle qui gardait Ie lit de puis de longs mois, elle 
allait à pied communier à I'église de sa paroissc. 
En foi de quoi, je signe la présente attestation. 
L'abbé D, PETIT, 
Ancien directeur du Séminaire de '"ersailles, 
acluellement cllré de Marnes-la-Coquette I. 


I En IQIO, Mme Dcbossu a écrit plusicurs fois quc la guérbon sc maintcnait 
parfaitcrrÏent. 



Plrâe de Roses. 


3" 


3. 


Marnes-Ia,Coquette (Scine-et-Oisc), 23 janvier 1903. 
{Tne dame Jouanne, mariée à un jardinier, et mère de deux enfants 
dont I'aìné a dix ans, eut à subir, il y a plus d'un an, une opération 
pour une double hernie étranglée. Elle faillit y laisser la vie. Depuis elle 
pou\'ait å peme se traìner, et sa maigreur était extrême. II y a trois 
semaines environ, cette femme est retombée gravement malade d'une 
appendicite compliquée d'une péritonite complète. Les médecins 
déclarent qu'elle est perdue. Cn matin de la semaine dernière, Ie mari 
se précipite chez moi : 
 Venez vite, Monsieur Ie Curé, elle se meurt. >> 
t -n grand chirurgien de Paris, celui-I
l même qui précédemment I'avait 
opérée de sa double hernie, appelé par son confrère de Ville-d'Avray, 
était venu la veille pour tenter une opération. La malade a,'ait été 
endormie. On lui OU\Te Ie ventre, mais on se trouve en présence de 
tels abcès et de pus répandu, que vite on renonco à toute opération et 
qu'après quelques points de suture, pour rejoindre tant bien que mal 
les bords de la plaie, on déc1are qu'elle n'a plus que quelques heures à 
vivre, un jour ou deux tout au plus. 
J'arrive promptement. La malade ne pouvait plus parler, avait Ie teint 
cadavérique, était glacée et semblait ne plus avoir qu'un soun1e. Elle 
gard,lÏt cependant sa connaissance. Je lui adresse du fond du cæur 
quelques mots, je lui recommande de se mettre intérieurement sous la 
protection de notre bien-aimée petite Thérèse, puis je lui donne I'abso- 
lution et I'indulgence de la bonne mort. J'avais oublié les Saintes Huiles, 
peut-être par une permission de Dieu. 
La religieuse qui était prés d'elle déclarait qu'elle baissait de minute 
en minute. Alors je glisse, en la prévenant, sous Ie traversin de la 
malade, un sachet renfermant des feuilles de roses dont S' Thérèse 
de I'Enfant-Jésus avait caressé son crucitìx. 
Le même jour, les vomissements, qui de puis six jours étaient conti- 
nuels, cessaient entièrement; Ie surlendemain, les médecins déclaraient 
qu'elle était hors de danger et lui permettaient des aliments. Cinq jours 
après, Ie mari venait me dire et la joie de la malade et toute sa recon- 
naissance pour la chère petite sainte. 
Vous Ie voyez, ma Révérende Mère, un rien qu'a touché cet ange a 
une valeur et une vcrtu inexprimables... 


Du mêmc, 23 juillet 1907. 
MO.. Jouanne, femme du jardinier, guérie miraculeusement, il y a 
près de cinq ans, par S' Thérèse de l'Enfant-Jésus, n'habite plus depuis 
longtcmps déjà ma paroisse; elle demeure actuellement à Versailles. Jc 
J'ai revue plusieurs fois en parfaite santé; elle conserve pour notre chère 
petite sainte la plus vive et Ia plus durable reconnaissance. Comme moi, 
elle attribue uniquement sa guérison si surprenante, si éc1atante et si 
subite à la relique de S' Thérèse. Tous les détails que je vous ai 
donnés au moment de sa guérison sont de la plus exacte vérité et je 
lcs confirme de nouveau en son nom et au mien par Ia présente. 
L'abbé D. PETIT, 
Cu,.ë de Marnes,la,Cvqlletlc, 



4* 


SæZl1" Thérèsc de l'Enfant-JésllS. 


t'.. 


T. (Morbihan), 28 mai 1903. 
Que je l'aime, cettc petite S' Thérèse de l'Enfant-Jésus! Com bien de 
fois n'est-elle pas venue à mon secours dans les Iuttes acharnées, et 
pour ainsi dire corps à corps, que me livre I'enfer contre Ia sainte 
vertu! Je ne puis Ies nombrer. Hélas! ma bonne Mère, depuis trente 
ans, je subis ce martyre. J'ai soixante ans passés, et I'ennemi cst toujours 
sur Ia brèche. La mort me serait préférable mille fois à ces luttes jour- 
nalières. Mon auxiliaire de tous les jours, de tous Ies instants a été notre 
bonne Mère du Ciel. Mais depuis cinq ou six mois, Ia Très Sainte Vierge 
m'a confié à votre chère sainte que j'aime autant ct plus que si j'étais 
son frère. Et Ie bien qu'elle m'a fait, je serais prêt à en rendre témoi- 
gnage devant quelque tribunal que ce so it, quand viendra Ie moment 
où I'Eglise s'occupera d'elle. 
Je ne puis que vous engager, ma bonne Mère, à exhorter les âmes que 
vous sauriez soumises à cette épreuvc humiliantc dc s'adresser à cette 
chère petite bienheureuse. 


R. P. Eugène (décédé)
 


:>. 



. (l\1curthe-et-MosclIe), 7 mai 190 5 . 
Dne jeune fille de dix-neuf ans, très chère à ma famille, était atteinte 
de I'appendicite. Quand les médecins s'aperçurent du mal, il était déjà 
trop tard. Cependant, après avoir longtemps hésité, l'opération fut 
décidée; mais la gangrène s'était déjå étendue aux parties environnantes, 
et I'opération dut ètre écourtée. Huit jours après, la pauvre jeune fille 
était à toute extrémité, et on n'attendait plus qu'un dénouement pro- 
chain. De plus, une fissure s'était produite dans I'intestin et avait singu- 
lièrement compliqué Ie cas: bref, suivant toutes les prévisions humaines, 
tout espoir était perdu. 
Je m'empressai de porter å la mourantc ce que j'avais de plus cher : 
des cheveux de S' Thérèse de I'Enfant-Jésus, et une neuvaine fut 
commencée. Deux jours après, subitement, Ia fissure se fenna; et, depuis 
ce moment, Ie mieux a continué, si bien et si vite que la chère malade 
est absolument hors de danger, se lève plusieurs heures par jour et n'a 
plus qu'à reprendre des forces. 
L'étonnement des médecins ne peut s'exprimer. 
 Je vous avoue, disait 
Ie chirurgien en chef, que je n'avais jamais eu Ie moindre espoir, je 1.1 
croyais bien perdue... Cette guérison est un phénomène, c'est à n'y ricn 
comprendre I )) 
Nous, ma Révérende Mère, nous comprenons bien I R. P. M. R. 


G. 


Cracovic (Autriche), 19 mai 1906. 
Le frère Ignace Boron, coadjuteur de notre Compagnie de Jésus, 
souffrait crueIlcmcnt de pierres dans Ie foie, depuis Noël 1905 jusqu'au 



Pillie de Roses. 


5* 


20 mars de cette année. Deux médecins, professeurs de I'Cniversité, 
MM. P. et D., avaient déclaré Ie mal incurable. Le professeur h., 
célèbre chirurgien, disait q u'une opération était indispcnsable. 
Après avoir fait inutilement pIusieurs ncU\'aines, no us en avons 
commencé une au Sacré-Cæur et à la très sainte \'ierge par I'inter- 
cession de S' Thérèse de l'Enf
lI1t-Jésus de Lisieux. Lc deuxième jour 
de Ia neuvaine, Ie frère eut une crise, et Ie troisième, il se leva com- 
plètement guéri, au grand étonnement dcs docteurs qui déclarèrent Ie 
fait inconnu à la médecine. R. P. K., S. J. 


Carmel de Cracovie, 20 mai 1906. 


Le 19 mai, Ie R. P. K. est venu dire chez nous une messe d'action de 
grâces, où Ie frère Boron a communié. Ce dernier a dit qu'il se sent tout 
rajeuni, tout renoU\-ele, et mieux ponant qu'il ne I'a jamais été. 


7. 


Xancy (l\Icurthe-et-Moselle), I I septembre 1 gOO. 
Gabrielle-Marie-Antoinette Barroyer, née Ie 4 août 1896, est tombée 
malade en décembre 1900. Des suites d'un fort rhume et d'une rougeole 
infectieuse lui est venue Ia terrible maladie appelée tuberculose. Du nez 
et des yeux, il sortait un pus dont I'odeur nauséabonde était si repous- 
sante qu'il fallait vraiment la tendresse et Ie dévouement de ses parents 
pour procéder au nettoyage si minutieux de ces parties malades. 
En mars et avril 1901, Ie mal empira et Ie péritoine se contamina 
comme les yeux et Ie nez; Ie ventre devint très gros et très dur : il se 
couvrit de boutons énormes d'où s'écoulait également du pus. La petite 
malade eut des crises tres violentes qui formèrent des næuds sur Ie 
dessus de la main droite et au pied gauche. C'était Ia tuberculose qui 
gagnait les extrémités. A partir de ce jour, on ne put lever la pauvre 
enfant que pour la mettre dans une longue voiture, où elle passait ses 
journées au grand air, dans Ie jardin. 
Vers la fin de cette annee 1901, les qouleurs des yeux, du nez et du 
ventre semblèrent diminuer d'intensité; mais les grosseurs, celie de la 
main droite surtout, augmentèrent d'une manière etfrayante. Le docteur 
nous dit que c'était la tuberculose qui se localisait, qu'iI fallait abso- 
lument une opération. Après avoir au préalable essayé to utes sortes de 
remèdes sans aucun résultat, l'opération fut fixée au mois de mai 1902 ; 
elle réussit bien, mais la maladie était restée; et, après de grandes 
souffrances, la grosseur reparut avec une nouvelle vigueur, un peu en 
dessous de l'ancienne. - En avril 1903, on recommença de nouveau 
I'opération, on en leva un petIt bout de l'os du dessus de la main, os 
fonctionnant avec Ie grand doigt et qui se putréfiait; mais on ne fut 
pas plus heureux que Ia première fois; et, toujours après quantité de 
soins de toute nature, on recommença une troisième opération en 
mars 1904. Ce fut en vain; Ie mal revint ensuite, plus intense encore 
que les fois précédentes; on brûla, pendant de longues séances, au 
crayon de nitrate d'argent; rien ne fit. 



6* 


Sæ II l' Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Un jour, je demandai à voir 1.1 main de ma pauvre petite fille, on 
refusa d'abord, puis on céda enfin à mes instances; mais quelIe douleur 
j'éprouvai à ce triste spectacle: on aurait dit deux énormes lèvres d'un 
bleu noirâtre, toutes tuméfiées. Ce jour-Ià, on m'avoua qu'il fallait re- 
commencer un quatrième grattage de I'os. II faut être mère pour com- 
prendre tout ce que renfermait d'inquiétudes pour nous [e sort de notrc 
chère enfant. 
t2uand entìn mon cher cousin, M. l'abbé Renard, touché de notre 
atlliction, ému de voir soutfrir ainsi ce petit ange, nous proposa de 
faire une neuvaine à S' Thérèse de I'Enfant-Jésus. Nous acceptàmes 
cette nouvelle espérance, car depuis longtemps nous avions adressé 
neuvaines sur neuvaines à ditl'érents saints de notre choix; mais 
Dieu voulait se manifester pour Ia g[oire et I'honneur de sa jeune 
ct si dévouée servante, S' Thérèse de l'Enfant-Jésus. Mon cousin 
nous apporta une relique de cette angé[ique sæur, et chaque soir, pen- 
dant la neuvaine, nous I'appliquions sur [a main malade. Est-il besoin 
de dire la foi, l'espérance que nous avions en adressant notre prière à 
Dieu par I'intercession de sa fidèle épouse? l\lais ce n'est pas à nos 
prières seu[ement que nous devons d'avoir fléchi Ie bon Dieu; mon cher 
cousin priait et faisait prier Iégion de belles âmes avec nous. 
Dès Ie quatrième jour de la neuvaine, un mieux très sensible fut 
constaté par [e médecin et on conclut que l'opération ne serait peut-être 
pas nécessaire, Le huitième jour, nouvelle visite du docteur; non seule- 
ment Ie mieux se maintenait, mais cette fois, il nous dit qu'on n'opé- 
rerait pas. La bonne sæur Charles, qui soignait ma petite fille, me 
demanda ce que nous faisions, car la rapidité de cette belle amé[ioration 
I'avait frappée. Nous lui donnâmes notre recette. (( Ah ! ne vous arrêtcz 
pas, nous dit-elIe, et faites une autre neuvaine, je me joindrai à vous. >> 
Nous recommençâmes immédiatement une autre supplique, dans les 
mêmes conditions que Ia précédente. A la fin de cette seconde requête, 
ma petite GabrielIe fut guérie complètement. Je lui laissai néanmoins 
un petit linge sur la main pendant une partie du mois de juillet de 1.1 
mème année 1904, parce que la pcau reformée était encore trop fine, 
mais, après cela, je lui laissai Ia main libre, et depuis elle se forti fie et 
l'enfant aussi. 
;\Tous gardons une profonde reconnaissance à Dieu et à Sr Thérèse de 
l'Enfant-Jésus, que nous continuons d'invoquer en notre particulier, en 
attendant que nous puissions la prier comme une sainte. 


E. BARROYER. 


s. 


p, R. (Bretagne), 7 janvier 1907. 
S' Thérèse de I'Enfant-Jésus vient de m'a:corder une grâce inespérée 
de conversion. 
^ la fin d'une neuvaine à cette petite sainte, une femme âgée, en état 
de péché mortel dès avant sa première Communion qui fut mau\aise, 
après une vie toute de désordres, de scan dales et de sacrilèges, s'est 
sentie prise d'un tel repentir, après avoir contemplé dnq minutes au 
plus I'image de 1.1 Sainte Face, peinte par une de vos sæurs, qu'elle a 



Plllie de Roses. 


7* 


fondu en larmcs et a youlu faire au plus tôt sa confession générale. 
Vous dire son bonheur actuel et sa reconnaissance envers S' Thérèse de 
J'Enfant-Jé<;us est chose impossiblc. 


9. 


R. (Bretagnej, II janvier 1907. 
Au mois de juillct dernier, ma santé, déjà ébranlée par unc longue 
maladie d'estomac, me laissa dans un état de langueur difficile à décrire; 
j'étais devcnue si maigre qu'il me fut bientôt impossible de faire un 
mouvement. Jc m'alitai Ie 20 juillet, et, depuis ce jour, incapable mèmc 
de soule\er ma tète sur 1'0reiIler, je fus obligée de me confier complè- 
tcment aux religieuscs qui me soignaient. Cependant, mon état s'aggf<l\.;lit 
encore: mon bras droit, devenu paralysé, me refusait tout service; et 
Ies médecins me condamnèrent. 
Ma sæur aìnée, Carmélite à A" eut la pensée d'invoquer la sainte 
\'ierge, par I'intercession de S' Thérèse de I'Enfant-Jésus, pour obtenir 
ma guérison. Deux neuvaines successives n'amenèrent aucune améliora- 
tion. Enfin, nous commençàmes une troisième neuvaine, et la Prieure 
des Carmélites m'em'oya une relique de la robe de S' Thérèse, m'en- 
gageant à la porter sur moi. Pendant cette troisième neuvaine, mon état 
dednt plus alarmant, les médecins, perdant tout espoir, cessèrent leurs 
\isites; mcs parents et les autres personnes qui m'entouraient reconnu- 
rent que c'était la fin. Je reçus I'extrême-onction Ie 29 août au soir; et, 
dans la pensée de chacun, tout devait être fini Ie lendemain matin. 
Ma mère eut cependant un dernier espoir; elle écri, it aussitôt au 
sanctuaire de :\otre-Dame des \Ïctoires pour demander une messe. Nous 
rccourions ainsi de nouveau à la sainte Vierge, toujours par I'entremise 
de la petite S' Thérèse. 
La messe fut célébrée Ie lendemain à 10 h. )
 ; pendant ce temps les 
supplications redoublèrent, et cette fois Ie ciel se laissa fléchir. Pendant 
la me
se, une vigueur toute nouvelle me transforma : Sr Thérèse, Ie 
dernier jour de la troisième nCU\3ine, exauçait enfin nos prières en me 
guériss3nt. l\hRIE-THtRÈSF L. (22 ansl. 


:I o. 


Carmel de 
'Hmes exilé å Florence, Italic, 3 aHil 11)07. 
Avec quel bonheur je ,iens vous dire Ie miracle opéré par notre 
angélique S' Thérèse de l'Enfant-Jesus. Aidez-nous à lui dire merci ! 
Oh I qu'elle est puissante, ma Mère! 
Sr Joséphine, rune de nos sæurs converses, fut atteinte, Ie 18 janvier Igo7, 
d'une pneumonie déclarée infectieuse. En quatre jours, elle fut à toute 
cxtrémité, la fièvre montait à 43". Aussitôt que je compris la gravité du 
mal, je m'adressai avec une confiance inébranlable å I'ange de Lisieux ; 
je plaçai son image au chevet du lit de la malade qui, eUe, ne désirait 
pas guérir. 
Ccpendant, Ie sixième jour de Ia maladie, Ie doctelif ne nous laissa 



8* 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


plus aucun espoir, et nous avertit de Iui faire recevoir les derniers 
sacrements, craignant un dénouement fatal pour Ie Iendemain. 
Je voulus passer cette dernière nuit auprès de notre chère enfant; 
mais nos sæurs m'obligèrent à aller prendre un peu de repos, ce que je 
tis pour ne pas Ies contrister, mais en redoublant mes instantes prières 
à notre sæur du Ciel. 
Vers 2 heures du matin, je fus réveillée par une force mystérieuse, 
j'avais I'intuition que notre S' Joséphine était à I'agonie. J'accourus im- 
médiatement et la trouvai, en elfet, sur Ie point de rendre Ie dernier 
soupir, elk était noire... les veux vitrés... D'une voix étoutIée dIe 
balbutia : << 1\1a Mère, je ne puis. pas mourir! >> 
Je dis à la Mère Sous-Prieure qui me pressait de faire les prières des 
agonisants : << Non, la petite Thérèse la guérira >>, et ie récitai Ie Credo 
avec toute I'énergie de ma foi. J'avais dans I'àme une sorte de saisisse- 
ment, comme si notre petite S' Thérèse de I'Enfant-Jésus m'eût touchée, 
pour me signifier que Ie miracle était obtenu. Et je crus à cette touche 
inoubliable et je dis tout haut : << S' Joséphine est sauvée ! >> Elle I'était, 
en effet. La crise de suffocation s'apaisa, les yeux reprirent de la vie et 
de I'écIat. Le Iendemain, Ie docteur vint constater lui-même la résurrec- 
tion de celie dont il croyait constater la mort. A plusieurs reprises, il 
s'écria : << C'est un miracle! oui, c'est bicn un miracle. >> 
Et main tenant, ma Révérende Mère, que vous dirai-je? Jusqu'à mon 
dernier soupir, ces souvenirs resteront gravés dans mon cæur pour en 
rendre grâce à Dieu. S' 1\1., priellre. 
Suit Ie certificat du médecin. 


1.1. 


Dinan (Côtes-du-
ord\, 7 mai '907. 
Au mois de juin 1902, Ie jour de la Fête-Dieu, ma mère, souffrante 
depuis Ie matin, fut obligée de se coucher. Nous croyions à une grippe, 
mais, Ie lendemain et les jours suivants, elle fut très malade. Le docteur 
vint chaque jour pendant plusieurs semaines, essayant de tout et ne 
voyant pas de quelle nature pouvait être la maladie. II était impossible 
de faire prendre à ma mère aucune nourriture, les æufs I'empoisonnaient. 
Elle était arrivée à un tel état de faiblesse que Ie docteur ne put nous 
cacher la gravité du mal. l'n second médecin fut alors appelé. Tous 
deux disaient : << Elle se meurt. >> 
Madame Ia Supérieure de I'hospice de Dinan, très dévouée 
l ma 
famIlle, ne nous cachait pas son extrème inquiétude. (On jour, la sæur 
qui soignait ma mére nous appela en to ute hâte. Nous montâmes, mon 
frère et moi. Maman n'avait plus de connaissance, ses yeux ét
tient 
vitrés. Epouvantés, nous envoyons chercher Ie docteur; il fit une piqûre 
d'éther et la connaissance revint. Depuis plusieurs jours, elle ne pouvait 
parler qu'avec une extrême ditTìculté; ce jour-Ià, ce fut bien pis et les 
crises se renouvelèrent dans I'après-midi. Enfin, Ie soir, vers 8 h. 1:!, 
une dernière faiblesse survint. Quand la violence de la crise fut un peu 
calmée, Ia con naissance ne revenan t pas, Monsieur I' Aumônier de 
I'hospice apporta Ies Saintes Huiles. 1\1on frère et moi, nous étions 



PLuie de Roses. 


9* 


comme fous de douleur. Alors, je mc rappelle que nous a \'ions une 
relique de Sr Therèse de l'Enfant-Jésus : c'étaient des cheveux. Je la 
mets au cou de maman : immédiatement elle s'endort. Quelques heures 
après, elle se réveille, pari ant parfaitement; elle me dit qu'elle était très 
bien. La sæur et moi n'eûmes pas un instant de doute, ce n'était pas 
un mieux trompeur. Maman était guérie. Le lendemain elle s'est levée, a 
voulu manger des æufs; je ne les lui donnai qu'en tremblant, mais ils 
ne lui firent aucun mal. Le docteur vint encore pcndant plusieurs jours, 
car il ne voulait pas croire il cette guérison. II fut bien forcé de convenir 
de Ia vérité. 
Est-il nécessaire de vous dire, ma Révérende Mère, quels furent 
notre bonheur et notre reconnaissance. S' Thérèse de I'Enfant-Jésus, 
une fois de plus, avait fait du bien SIU" La terre. 1\1. P. 


I .
 


Carmcl de R. (A\'c) ron). '2Î avril 19<.tR. 


1\\.\ Hh.tRFNDE M
"RF, 
PcrmettcL à une humble petitc sæur Ju Carmel dc vcnir vou
 t:1Ïre 
part d'une grande fa\eur dont elle vient d'ètre I'objet ces jours-ci, par 
l'intercession de notre chère S' Thérèse de I'Enfant-Jésus. 
Depuis six ans, ma santé était mauvaise et la faiblesse m'avait occa- 
sionné une extinction de voix. Je ne parIais qu'à voix basse depuis seize 
1110is et encore avec beaucoup de peine. (Tn grand nombre de remèdes 
avaient été employés, et tous étaient restés sans effet. La communauté 
avait adressé de ferventes prières au Saint Enfant U
sus de Prague, mais 
notre aimable (( Petit-Grand II était resté sourd à nos supplications. 
Notre Révérende Mère nous ayant lu, en récréation, Ies nombreuses 
faveurs déjà obtenues par I'intercession de S' Thérèse de I'Enfant- 
Jésus, et consignées dans la grande édition de sa Vie, la pensée de 
s'adresser à cette petite gainte pour solliciter Ie recouvrement de ma 
voix fut générale, et, Ie lundi de Pâques J 20 avril, notre Mère com- 
mençait en communauté une neuvaine en l'honneur de la Sainte Face, 
afin d'obtenir, par l'intercession de sa dévouée Servante, la grâce désirée. 
Elle promit, si nous étions exaucées, de propager Ie plus possible Ies 
images de la Sainte Face et aussi la Vie de la petite sainte. 
Le second jour de la neuvaine, dans la matinée, étant occupée à un 
travail manuel, je repassais intérieuremcnt Ie cantique<< "'hIre d'amour >>. 
A rri vée il ces vers : 


\ï111"e d'amour, ce ,,'est p"S sur La terre, 
Fixer sa tente <Ill summet .Ill Thabor, 
il me prit én\'ie de les chanter. () surprise! Sans el1urt, jc pus en fre- 
Jonner quelques mots, qlloiquc péniblel11ent. Le lendemain, je parIais 
bien distinctement; entìn, Ie jeudi, quatrième jour de I:t neuvaine, jc 
fus complètement guérie. Depllis je chante, je fais la lecture au réfcc- 
toire, sans la 1110indre difriculté; il y a six ans que j'étais privéc de ccttc 
satisfaction I 



/0* 


Sællr Thérèse de I'Enfant-JésllS. 


Vous trou\ereZ ci-joim, ma Révérende Mère, un mandat de 300 francs, 
sur lesquels vous voudrez bien nous envoyer quelques exemplaires de 
1.1 Vie de notre puissante << petite Reine >>. Le reste vous est envoyé par 
ma famille, pour aider à I'achat de 1.1 chàsse qui devra renfermer son 
corps, lorsque l'Eglise l'aura déclarée bienheureuse. 


Témoignage de la Révérende Mère Prieure. 
Dès Ie second jour de 1.1 neuvaine, 1.1 voix de notre chère malade 
devint un peu plus libre; chaque jour, Ie mieux s'accentuait, et vers 1.1 
fin de la neuvaine
 elle était entièrement revenue à son état normal. 
Notre chère sæur put reprendre immédiatement I'otiìce de lectrice au 
réfectoire, ce qu'elle continua toute 1.1 semaine sans fatigue. Quatre mois 
se sont écoulés depuis, et notre sæur jouit toujours de sa bonne voix. 
L'état général s'est aussi sensiblement amélioré, et plusieurs accidents 
qui se produisaient souvem, tels que crachements de sang, n'ont pas 
reparu. 
:\'otre angéIique S' Thérèse a bien voulu donner une preuve de son 
alfection fraternelle à notre Sæur et 
l toute notre Communauté : qu'dle 
cn soit mille fois remerciée! 
Carmel de R., Ie '1.7 aoùt 1908. 


Suit Ie certificat du médccin. 


S' S., prieure. 


1 :1. 


Saint-So (Creuse), 1'1. lIl.J.i 1908. 
Devant aller prêcher une mission, fen mis Ie succès sous la protection 
de S' Thérèse de I'Enfam-Jésus, cette ftme si fidèle à la gràce pendant 
toute sa vie. je promis en retour, au cas où les prédications produiraient 
des fruits de salut, de les lui attribuer pleinement et de les publier pour 
hàter Sa béatification. 
je tiens à \ ous dire aujourd'hui, ma Ré\"érendc :\\ère, quc cette mis- 
sion a été paniculièrement bénie. Gr<Ìce 
I 1.1 puissante interce
siun de 
votre sæur du Ciel, les pécheurs se sont convertis en grand nombre. 
:\'ous étions très surpris, mon confrère et moi, des accents que Ie divin 
1\\aìtre nous meUaIt dans Ie Cleur et sur les lèvres, pour tenir notre 
auditoire attemif, d'une façon soutenue. Et certcs, ils avaicnt du mérite 
à nous écouter, les pauvres gens! car, pcndant huit jours, ils venaient 
tous les soirs de plusieurs kilomètres, parfois de deu'{ lieues, malgré 1.1 
neige, 1.1 pluie et Ie \ent, dans une église où nous les gardions deux 
longues heures. En s'en retournant, ils étaient obligés de s'éclairer avec 
des flambeaux pour se préserver des précipices, dans des chemins 
épouvantables. 
Que Dieu bénisse votre Carmel d'avoir fait connaìtre un ange qui lui 
ramène tam d'àmes I C 



Plllie de Roses. 


J/* 


1 
. 


S" Belgique, 15 mai 1908. 
Le Curé de la paroisse de H. se recommande particulièrement à vo", 
prières. S' Thérése de I'Enfant-Jésus, à Jaquelle il avait confié Ie succès 
d'une retraite d'hommes, a attiré de telles bénédictions sur celle-ci et 
opéré de si éclatantes conversions que toutes ses espérances de pasteur 
ont été dépassées. T. P. 


1 :>. 
Je reconnais que ma fille Reine, âgée de 4 ans 1;!, était atteinte, depuis 
Ie II janvier 1906, d'une maladie des yeux reconnue incurable par les 
médecins. 
Après seize mois de soins inutiles, ma femme porta notre cnfant 
aveugle sur la tombe de S' Thérèse de l'Enfant-Jésus et nous com- 
mençâmes une neuvaine à cette petite sainte. Dès Ie deuxième jour, Ie 
26 mai 1908, avant-veille de l'Ascension, pendant que ma femme était à 
la Messe de 6 heures, car elle se proposait d'y alIer tous Ies jours dc Ia 
neuvaine, ma petite Reine, après une crise violente, recouvra subitement 
la vue. Ce que ma femme a d'abord constaté, et moi ensuite. 
Le docteur L. tient de ma femme elIe-même tous les détails qu'il 
donne à ce sujet et je les reconnais conformes à la vérité. 
En foi de quoi, avec beaucoup de reconnaissance pour Ie miracle 
opéré cn notre faveur, nous signons Ie présent certiticat avec Ie:; 
témoins. A, F. - J. F. 
Suivcnt II signatures, 


Samcdi, 12 déccmbrc 1905. 
Observation médicaie de Ia jeune Reine F., ãgée de 4 a11S et demi, 
demeurant à L..., atteinte de kératite phIyctémuiaire et guérie 
Ie 26 mai 1908. 
Reine F. n'a jamais été maJade, sauf de la rougeole quand die avait 
un an. 
Le II janvier 1906, clle a commcncé 
t soutrrir des yeu'l:, Ses paupières 
étaient collécs et rcnfcrmaicnt du pus, Ics yeu'\. étaient rouges et irrités, 
Au bout de quinze jOUl'S, on la conduisit au docteur D., qui lui 
continua ses soins pendant plus d'un an. La malade avait des rémissions 
pendant quelque temps, puis survenaient des crises plus aiguës. Elle 
vit trois oculistes : Ie docteur D. à L., ct les docteurs 1\1. et L. à C. 
Ceux-ci dirent à la mère de ne pas leur ramener I'cnfant, parce que ses 
yeux étaient perdus. Jls étaient, en etfet, injectés de sang et couverts de 
taies blanchàtres (unc douninc em iron). L'cnfant soutfrait beaucoup, 
surtout la nuil. Elle nc voyait pas pour se conduire et ne distinguait 
aucun objet placé devant elle. Elle tcnait les yeux fermés ct portait des 
lunettes pour souffrir moins. 
Touchée de cet état, une religieuse de la Providence à L., maìtresse 
de la cI,lsse enfantinc, conseilla à la nH
re dc dcmander la gucrison de 



/2* 


Sæzo" Tlzérèse de I'Enfanl-JésllS. 


sa petite inlìrme 
l S' Thérèse de I'Enfant-Jé
us et de la porter slir sa 
tombe, en lui recommandant d'avoir d'autant plus de Con fiance que sa 
1ìIle s'appelait Reine, nom que M. .Martin, père de S' Thérèse, se plaisait 
à donner à celle-ci. La mère hésitait. Elle se décida cependant, après Ja 
lecture de la vie abrégée de S'Thérèse de l'Enfant-Jésus, et porta I'enfant 
au cimetière. Elle demanda au Carmel une neuvaine de prières. 
Le lendemain, 26 mai '908, avant-veille de l'Ascension, elle assista 
l 
la .Me sse de six heures et demie et mit un cierge à la sainte Vierge en 
I'honneur de S' Thérèse. 
En rentrant chez e1le, on lui apprend que sa fille a eu une crise de 
souffrance plus forte que les autres. << 
lets tes lunettes, puisqu'elles te 
soulagent >>, dit la mère à la fillette. Mais celle-ci de s'écrier toute 
joyeuse : << Maman, je n'en ai plus besoin, je vois aussi bien qlle toi, à 
présent. >> 
Alors la mère approche l'enfant de la fenêtre et appelle son mari : 
<< Regarde ta flUe! Tu te moqllais de ma confiance, vois ses yeux! EUe 
est guérie ! >> 
En eflet, Ies yeux grands ouverts n'étaient plus rouges; il n'y avait 
plus de pus, d'inflammation ni de taies, et I'enfant voyait distinctement 
tout ce qui l'entourait. 
Depuis elle n'a eu aucune rechute. Le docteur D. Ja déclara complè- 
tement guérie de sa kératite phlyctémulaire et délivra un certificat à la 
date du 6 juillet 1908. 
Cette maIadie, très fréquente chez les enfants à constitution faible et 
Iymphathique, est caractérisée par des ulcérations de la cornée. EHe est 
sujette à des récidives trés frequentes, d'abord, puis, à imervalles plus 
éloignés, à mesure que l'enfant se fortifie. Elle ne peut donc guérir que 
très lentement, et elle Jaisse presque toujours des traces indélébiIes, 
sous forme de taics plus ou moins opaques. Dr L. 
L., Ie 7 décembre 1908. 


Suivent les témoignages recueillis par Ie docteur, des différentes pcrsonncs qui 
ont vu renfant avant et après sa guérison. 


Témoignage des Carmélites de Lisieux. 
Nous, soussignées, avons entendu les parents de Reine F. et vu cette 
cnfant au parloir. La mère nous a fait exactement Ie même récit qu'au 
docteur L. Elle a ajouté que Ie premier jour de Ia neuvaine, elle avait 
cueilli sur la tombe de S' Thérèse de I'Enfant-Jésus deux petites feuilles 
de géranium et les avait placées chez ellc avec respect. Le père nous a 
affirmé que Ie docteur D. leur avait déclaré que, s'ils voyaient les yeux 
de leur petite fille devenir phosphorescents, c'était signe qu'ils étaient 
perdus, sans aucun espoir de guérison ; or, qu'ils avaient vu tous deux 
ce phénomène se produire. 
La femme nous a dit encore que Ie 25 mal 1908, elle était allée chez 
M.... D., boulangère, dans la même rue, pour acheter un petit pain; 
que, Ie lendemain, elle y était retournée pour montrer son enfant guérie, 
et que cette dame, après avoir examiné les yeux de J'enfant qu'elle avait 
Vus si maladcs, Ja veille encore, s'était écriéc avec une grandc émotiOI1 : 



Pluie de Roses. 


/3* 


<< Ah! ma pauvre femmc, c'est un grand miracle qui s'est opéré chez 
vous! >> 
'larie F., ,igée de 9 ans et demi, nous a dit avoir vu sa petite sæur, 
au matin du 26 mai, s'apaiser tout à coup, après Sa grande crise, puis 
regarder fixement quelque chose en souriant, et faisant des gestes 
d'amitié avec son petit bras; enfin, s'endormir paisiblement. << J'ai pensé, 
nous dit-elIe, qu'elle se guérissait et regardait les objets au fond de Ia 
chambre. Je lui ai demandé ensuite ce qu'elle avait tant regardé et pour- 
quoi elle avait ri. Elle m'a répondu : << J'ai Vlt La petite Thérèse, Là, 
tout près de mon lit, eUe 1Jl'a pris La main, eUe me riait, elle élait 
belle, elle avail !Ln voile, et c'était tout allumé alltour de sa tète. >> 
L'enfant nous a raconté Ia même chose à nous-mèmes. Devant nous, 
sa mère a essayé de I'effrayer en lui disant de prendre garde de memir, 
ou bien que la << petite Thérèse >> lui reprendrait ses }eux. Elle s'est 
retournée vers sa mère et lui a répété avec assurance: << Oui, maman, 
c'est vrai, ie I'ai vue,.. >> - << Comment était-elle habilIée, ma petite 
Reine? >> lui dìmes-nous. - << PareiUe à 1'OUS! >> 


5 féuicr '909. 


SuÏ\'ent Irs signatures de la :\lère Pricurc et de plusieurs rcligieuses. 


16. 


Le C., juin 1908. 
Cn matin, en allant à la .'lesse, je dcmandai avec une très grande 
confiance au Sacré-Cæur et à 
otre-Dame des Victoires, par I'interces- 
.,ion de Sr Thérèse de I'Enfant-Jésus, la conversion d'une âme qUi 
- je Ie savais par ses confidences - n'était point sincère dans scs 
.confessions. 
Le soir de ce même jour, je rencontre cette personne qui me dit : 
(( Oh ! je ne sais pourquoi, mais aujourd'hui j'ai été très tourmentée au 
sujet de la confession et c'est ce qui ne m'arrive jamais. >> Le lendemain, 
elIe alIa se confesser et revint aussitôt me voir pour me dire combien 
elle était heureuse. X. 


17. 


Constantinople, 8 juin 1908. 

Ion mari vivait depuis seize ans loin des sacrements et ne voulait 
rien entendre à ce sujet. Cn jour, ma filIe, en revenant de I'école, me 
parla de la petite S' Thérése de I'Enfant-Jésus, et ce qu'elle m'en dit 
m'inspira beaucoup de confiance. Le soir mème, nous récitàmes un Pater 
et un Ave pour obtenir de la chère sainte la conversion désirée et, dès 
Ie lendemain matin, mon mari me dit spontanément : << Celle année, je 
veux fa ire mes Pâqlles et désoJ"mais je m'approcherai plus sOlwent 
des sacremenls. >> C'était Ie .Mercredi Saint, et, tout transformé et tout 
joyeux, il communia Ie Jeudi Saint. Maintenant, il communic tous les 
mois. X. 


"') =:
 



I-J.* 


Sællr Tlzérèse de I'Enfant-Jésus. 


IS. 


X" Italic. 8 aoùt 1908. 
Quelques mois a\ant mes væu:.. perpétuels et mon sous-diaconat, je 
traversai une crise violente dont mon avenir sacerdotal et religieux a 
évidemment dépendu. Au plus fort de la lutle, sans aucune initiative 
de ma part, la pensée de votre sainte s'est imposée à mon esprit a\ ec 
une obstination et un charme irrésistibles. Elle a continué à m'occuper 
ainsi tout Ie jour, sans que je dusse faire des efforts pour chercher sa 
chère pensée; elle m'a appris à I'appeler ma Mère, et à meHre en elle 
toute I'espérance de mOI1 âme. Elle m'a béni mieux enCOre que par ses 
joies sensibles; elle a << tourné>> mon cæur. "Ion directeur, un homme 
prudent et réservé s'il en fut, a été extrèmement frappé de cc qui s'était 
passé en moi, des changements subits et inexplicables qu'elle y avait 
faits, et il m'a dit : << II Y a là queIque chose d'extraordmaire : c'est une 
grande grâce que vous avez reçue! >> Ce que je vous dis en termes un 
pcu \ oilés, ma bonne 1\lère, je semis heureux de pouvoir vous Ie dire 
c1airement de vive voix. Alors \ ous comprendriez mieux comment elIe 
est ma h[ère, la mère de mon sacerdoce et de tous mes apostolats 
futurs; vous comprendriez combien je désire la faire bénir comme je la 
bénis, aimer comme je I'aime, B. 


19. 


Estado do Ceara, Brésil, 2 I août 19 08 . 
Mon père était très malade et avait déjà reçu les :derniers sacrements, 
quand, providentiellement, une personne amie m'apporta une relique de 
S' Thérèse de l'Enfant-Jésus, ElIe-mêmc adressa ces questions au malade 
qui soulfrait cxtrêmcment : << Croyez-vous que cettc petite sainte puisse 
obtenir votre guérison? Voulez-vous suspendre 
\ votre cou cetle relique t 
_ Qui! >> a répondu mon père avec une grande foi. 
Alors j'ai fait une prière à la << petite Reine >>, et aussitôt mon pére 
s'est trouvé trés bien. 
J'ai promis de publier cette guérison e:..traordinaire. A. C. 



O. 


S. J. (Cah-ados), 23 scptembrc 19 08 . 


1\1.\ RÉvÉREt'iDE l\lÈRE, 
Je suis alIée faire un pé[erinage sur [a tombe de Y Thérèse de 
l'Enfant-Jésus en reconnaissance d'une grande faveur obtenue par son 
intercession. 
V oici Ie fait. 
Le jour de la Pentecôte, mon frère a été pris d'une arthrite infectieuse 
dans Ie genou gauche. Quelques jours aprés, ulle péricondite se déclarait 
au cæur, puis une miocardite. Son état alors réclama son transport dans 



Plllie de Roses. 


/5* 


une maison de santé; il fallait prés de lui la présence continuelle d'un 
médecin. En arrivant à I'hôpital Saint-Joseph, médecins, interne<;, reli- 
gieuses se sont écriés : << C'est un mourant que vous nous amer.ez, il ne 
passera pas la nuit. >> Pendant plusieurs jours, son Úat était si cé5espéré 
que les personnes qui Ie soignaient ne Iui [aisaient aUCun traitement, 
aucun reméde, prétextant que c'était un condamné à mort et qu'il valait 
mieux Ie Iaisser mourir tranquille. Pendant trois semaines, iI ne prit 
qu'un peu de champagne, et sa faiblesse était si grande qu'il perdait 
sou yen t connaissance. 
;\OUs avons été amenés à prier Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus par ma 
Sæur aìnée, religieuse Carmelite. l'\'1a sæur, mon frère et moi a\-ons 
commencé une neuvaine, et, Ie dernier jour, mon frére était hors de 
danger. 
Les personnes qui I'ont soigné sont encore dans I'étonnement de Cette 
guérison. L. 1\\. 


21. 


F., AngIetcrrc. 
Dans la troisiéme semaine de juin 1903, sæur Catherine c., postulante 
au no\'.iciat de la congrégation de X., Londres, glissa malheureusement 
deux marches d'un escaIier et se foula gravement Ie pied. Le repos et les 
remèdes ordonnés par Ie médecin n'apponèrent aucune amélioration, Le 
pied restai t enflé et décoloré, de sorte que la sæur ne pou vai t marcher. 
On fait examiner La blessllre Zz l'I/òpitaL du Royal Collège 
au moyen des Rayons X, 
et Ie pied malade est enfermé dans une gouttière de plàtre. Le chirurgien 
ordonne qu'il reste ainsi ducant six 
emaines. Au bout de ce temps, Ie 
mal n'ayant point diminué, et la sæur soutTrant beaucoup, on essaya un 
vésicatoire pour réduire I'enflure, mais sans plus de succès. Entin, Ie 
spécialiste de I'Hôpital fut appelé à F. Après une consultation avec Ie 
médecin du Couvent, iI donna une très sérieuse appréciation du mal, 
et déclara qu'il n'espérait Ie guérir que sous sa particulière surveillance. 
Une opératioll deJ/ient nécessaire. 
Ayant su que les parents de la novice désiraient qu'eUe fût soignée 
chez eux, Ie spéciaIiste parla d'écrire à un certain professcur du pays 
pour lui donner ses conseils au sujet de I'opération. De plus, il avertit 
que les plus grandes précautions scraient à prendre pour Ie voyage, et 
que Ie moindre choc sutfirait pour aggraver Ie mal et rendre une ampu- 
tation inévitable. 
Le mardi suivant, 3 novembre, Ie Révérend Père c., frère de la novice, 
arriva à F. dans Ie but de la ramener chez dIe. II fut bien alTIlgé de 
I'état de son pied, et, en Ie voyant d'ùne si mauvaise couleur, enflé et 
complètement in forme, il comprit clairement qu'une opération devenait 
urgente, 
On prit des mesures pour qu'une voiture d'ambulance se trouvât 
prète dès I'arrivée de I'infirme à G. Jusqu'alors on avait caché à saur 



/6* 


Sæll1" Thérèse de l'Enfant-Jésus. 


Catherine la nécessité de son départ. Elle fit des instances pour rester 
au monastère, mais Ie cas était trop grave et il Iui fallut accepter 
I'épreuve. Elle fit donc bien tristement ses adieux au noviciat, et 1,'1 
voiture qui devait I'emporter loin du couvent qu'elle aimait et regrettait 
si vivement, fut demandée pour Ie lendemain matin, à huit heures et 
demie. 


\'ellons maintenant à La Tlzaumaturge 
qui intervint si merveilleusement cette nuit-là même. 
Lors de I'accident, on avait placé sur Ie pied malade une médaille du 
Sacré-Cæur, on avait employé de I'eau de Lourdes pour les pansemems. 
Des neuvaines furent faites au Sacré-Cæur, à la très sainte Vierge et à 
plusleurs saints, mais Ie Ciel semblait sourd à toutes les demandes. 
Le 30 octobre, après la décision du chirurgien, sæur Catherine, de 
I'avis de sa Supérieure, commença une neuvaine à S' Thérèse de 
J'Enfant-Jésus et plaça parmi ses bandages un pétale de rose avec lequel 
S' Thérèse avait autrefois embaumé et caressé son crucifix, sur son lit 
d'agonie. On avait d'ailleurs dans Ie couvent une gran de dévotion à 
cette jeune sainte contemporaine, et cette dévotion était sur Ie point de 
rece
oir sa récompense. 
<< Le vendredi soir, 30 octobre, écrit sæur Catherine dans sa relation, 
<< j'avais commcncé une neuvaine à la << Petite Fleur>> avec une grande 
<< confiance. Je ne 1,'1 perdais pas de vue un seul instant, toujours je la 
<< priais d'avoir pitié de moi et de me guérir pour sauver ma vocation. 
<< Le 3 novembre, veille de mon départ, je me couchai vers 9 heures, 
<< ressentant une excessive douleur dans Ie pied. Je conjurai alors la 
to: Petite Fleur>> de m'obtenir enfin du Dieu Tout-Puissant ma guérison. 
<< A chaque fois que je m'éveillais, je lui faisais les mêmes instances. 
<< Vers 3 heures, je m'éveillai encore, mais cette fois, ma cellule était 
<< remplie de lumière. Je ne savais quoi penser de cette exquise clarté et 
<< je m'écriai : << 0 mon Dieu ! qu'est-ce qlle cela ? >> Je restai dans cette 
<< lumière pendant trois quarts d'heure, et je n'arrivais pas à me ren- 
<< dormir, malgré mes efforts. Alors je sentis comme rimpression de 
<< quelqu'un qui enlevait les couvertures de mon lit et m'excitait à me 
<< lever. Je remuai mon pied, et quelle ne fut pas ma surprise de troU\'er 
<< les sept mètres de bandages, qui avaient été liés très fortement et 
<< dont je n'aurais pu me passer, complètement retirés. Je regardai mon 
4( pied, il était entièrement guéri. Je me levai, je marchai, et, ne sentant 
<< plus aucun mal, je tombai à genoux en m'écriant : << 0 Petite FLeuI' de 
<<Jésus, qu'est-ce que vous aJ'e
 fait pour moi ce matin! Je suis 
<< guérie! >> 
Vers I'heure de la l\1esse, on vint chercher sæur Catherine pour Ia 
conduire à la chapelle, mais elle dit qu'elle n'avait plus besoin de 
l'appui d'un bras, ni de la canne dont elle se servait d'habitude. Elle 
descend it seule J'escalier et courut vers sa Supérieure. 
<< La II Petite Fleur I m'a guérie! 
ma .Mère >>, lui dit-elle. Et tout aussitôt, la nouvelle se répandit dans 1,'1 
communauté, com me une traìnée de poudre. Dne sorte de crainte 
planait sur la maison avec Ie sentiment que Dieu avait passé par là. 



Pluie de Roses. 


I _OJ: 
I 


La l\lère Provinciale vint bientôt et se rendit compte par elle-même 
de I'évenement. Pour prouver qu'elle était bien guérie,la novice marcha 
de long en large à l'extérieur de l'église, et montra qu'elle portait sa 
chaussure ordinaire, au lieu de la chaussure d'infirme qu'on Iui avait 
préparée à cause de l'enfiure. 
Enfin, elle resta tout Ie temps de la Messe à genoux et marcha d'un 
pas ferrne pour rcce\"oir Ia sainte Communion des mains de son frère. 
Celui-ci ignorait encore Ie miracle, mais iI avoua ensuite que jamais, 
depuis sa première Messe, il n'avait reçu autant de consolations divines 
qu'à cette Messe-Ià. Témoignage touchant encore du pouvoir d'interces- 
sion de S' Thérèse an faveur des prêtres, pour lesquels elle aimait tant 
à prier! 
Immédiatement après fa 1\1esse, la Mère Prieure alIa Ie trouver et lui 
raconta ce qui était arrivé. AIors, très ému, il cntonna Ie Te Dell1n, que 
la novice poursuivit debout avec la Communauté entiére, dans une joie 
et une émotion indicibles. 
L'examen du pied montra que la décoloration, I'enflure, Ies marques 
du vésicatoire et des pointes de feu avaient disparu et qu'il était revenu 
å sa forme naturelle. 
La gratitude de la novice et des sæurs fut pr.:.fonde, en vérité, devant 
cette intervention de leur bien-aimée << Petite Fleur >>. D'autres, pour 
lesquels son parfum odorant est une joie toujours renaissante, appren- 
dront avec plaisir ce nouveau gage de sa puissance au milieu d'une 
genération incroyante. 
<< V ous nous regarderez d'en hau